‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 4 sur 31 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

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admettaient diOicilement que Strabon se fût trompé et corrigeaient souvent à outrance, améliorant, s'il est possible, les pensées et les phrases. Que d'écueils dans cette œuvre si rigoureusement scientifique, qui demande tout autant de tact et d'élégance littéraires, j'allais dire de scrupules géographiques, que de sens grammatical! Pour bien apprécier la doctrine de Strabon, il faut posséder un texte pur; quiconque a étudié de près les premiers chapitres de prolégomènes s'en rend compte et attend encore de la philologie d'éminents services : mais on ne peut corriger un mot important, déplacer une phrase significative, supprimer des passages inintelligibles ou réputés tels , sans être bien maître des idées de Strabon , sans se rendre un compte exact de son dessein, de sa méthode, de ses procédés de travail.

Si quelques historiens, un peu dédaigneux du sens littéraire , et quelques antiquaires , qui ne furent pas toujours assez respectueux du sens historique , ont méconnu la valeur du livre de Strabon, n'est-ce pas surtout parce que les uns et les autres ont singulièrement rétréci le domaine de la géographie en général, et abaissé le rôle de la géographie ancienne en particulier? Strabon ne pouvait que souffrir de l'insuffisance géographique de plusieurs critiques modernes. La géographie ancienne a été trop souvent considérée en notre siècle comme la science, ou plutôt comme l'art, des identifications; or c'est là tout au plus de ï onomastique et, si l'on veut, de la topographie sous la forme la moins intéressante et la plus humble. On doit regretter que la géographie administrative, qui n'est point de la géographie, à moins d'un effort pour déterminer l'influence des causes physiques

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sur la formation territoriale des Etats, provinces, etc. . .^ soit devenue prépondérante dans les études archéologiques de la période contemporaine. Certains savants jugent un géographe ancien d'après l'abondance et l'exactitude de sa nomenclature, d'après la propriété des termes administratifs qu'il emploie, même si ce géographe a pris soin, comme Strabon, d'avertir le lecteur qu'il n'a point recherché ces humbles mérites de compilateur et de chorographe. M. Etlore Païs, auquel les admirateurs de Strabon doivent d'ailleurs tant de reconnaissance, n'a-t-ii pas lui-même mesuré parfois la valeur d'une œuvre si grandiose, xoXocTcrotipy/a , d'après l'issue de ces vérifications minuscules?

Au fond , la cause de la plupart des injustes critiques dont on a poursuivi récemment l'œuvre du géographe grec n'est autre chose que la mauvaise habitude, assez généralement répandue, de considérer les livres des anciens comme des recueils de textes, comme de simples amas de matériaux, sans songer assez au dessein même des écrivains qui les ont composés. Dans notre ardente et louable recherche de la méthode scientifique en histoire, ne nous arrive-t-il jamais de commettre précisément une grave faute de méthode? Qu'on applique à un compilateur, à un érudit de profession une critique dépourvue de toute considération littéraire, rien n'est plus légitime; à qui n'a voulu qu'accumuler et collectionner, sans souci de l'art de composer, on peut rigoureusement demander d'être précis, complet, d'une exactitude impeccable. Mais Strabon a exposé en termes catégoriques son projet de décrire vivement, à l'aide de détails empruntés aux sciences et à l'histoire, le monde connu de ses contemporains : il est, pourrait-on dire, le

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premier de ces géographes ennemis de la nomenclature qui ont inauguré l'œuvre scientiGque et le genre littéraire, car c'en est un, d'une description mêlée d'éléments si divers, si difficiles à fondre en un ensemble harmonieux. Laissons-lui tout le mérite de son intelligente initiative; et ne lui contestons pas, en lui appliquant des procédés méticuleux, plus proches de la comptabilité que de la science, le droit de choisir, pour sa peinture, les détails qu'il préfère. Le nombre des vrais géographes de l'antiquité grecque et romaine n'est point si considérable que nous puissions nous dispenser de marquer l'originalité littéraire des meilleurs.

Ce n'est pas que l'œuvre de Strabon soit une de ces créations soudaines dues à la prodigieuse initiative d'un homme de génie. Nous ne croyons pas qu'on puisse pousser aussi loin l'admiration du géographe d'Amasée. Certes son entreprise n'est pas d'un simple conipilateur; elle atteste un esprit vigoureux, porté aux grandes méditations, ingénieux et inventif, bref, capable d'innover, de bien concevoir et d'exécuter sagement ce plan curieux d'une géographie universelle faite d'histoire et de sciences. Mais encore faut-il remarquer que sa réforme ou, si l'on veut, sa transformation de la science géographique était préparée par une série d'évolutions de l'histoire elle-même. De ces évolutions nous connaissons seulement quelques artisans, entre autres Polybc. Strabon est-il son héritier immédiat malgré le nombre d'années considérable qui sépare les deux écrivains, ou bien devons-nous supposer, avec M. Ettore Pais, qu'il y eut dans l'intervalle une abondante éclosion d'œuvres analogues à celle de Strabon, et dont ce dernier ne serait que l'imi-

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tateur? Je ne crois pas qu'il soit nécessaire, qu'il soit même légitime d'avoir recours à des hypothèses plus ou moins bienveillantes pour déterminer la part exacte d'originalité de notre géographe. En l'absence de renseignements contradictoires, il faut bien admettre ce que Strabon nous dit sur les origines de son dessein, sur les services qu'il doit à ses prédécesseurs. On peut d'ailleurs tirer de l'étude même de sa manière de composer et d'écrire sinon un argument, du moins une présomption en faveur de sa bonne foi; il y a loin de ses attaques violentes contre les historiens ou géographes dont il n'aime pas la méthode, à l'allure sournoise et dissimulée d'un plagiaire.

Quoi qu'il en soit de cette question, d'ailleurs insoluble et superflue, nous nous appliquerons à isoler beaucoup moins qu'on ne l'a fait jusqu'ici l'œuvre de Strabon. Nous nous efforcerons de mettre ce curieux personnage à sa place exacte dans l'histoire de la géographie ancienne, de dégager sans parti pris ce qui lui revient en propre et ce qu'il doit à des prédécesseurs tels que Polybe, Artémidore et Posidonius. L'examen d'une doctrine particulière ne peut, à notre avis, prendre d'intérêt que si Ton indique à la fois ses origines et ses conséquences, proches ou lointaines. C'est à cette excellente méthode que les historiens de la philosophie doivent les plus précieux résultats de leurs études. Par malheur l'histoire de la géographie ancienne a presque toujours été bornée, si je puis dire, au défilé pur et simple des écrivains célèbres auxquels la philologie contemporaine a décerné, à tort ou à raison, le titre de géographes. Or l'histoire de la géographie, ancienne ou moderne, n'est pas seulement l'histoire

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