‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 6 sur 31 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

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géographie régionale. Les manuels d'Uckert, deMannert, de Forbiger permettent, d'autre part, de reconstituer sans peine et en détail les descriptions et jusqu'à la topo* graphie de Strabon. Nous n'avons point davantage le dessein d'introduire dans notre essai les minutieuses discussions d'évaluations de distances, les comparaisoiis d'itinéraires qui trouveraient mieux leur place dans les notes d'une édition savante. A cet égard, quelques admirateurs passionnés de la géographie, je veux dire de la nomenclature géographique des Romains, ont employé une méthode fort contestable, et recherché, dans une comparaison entre un vrai géographe et de purs choroffraphea ^ les éléments d'une appréciation de l'œuvre de Strabon. Certains savants ont une tendance à confondre, en matière de géographie comme dans les questions historiques, la précision avec la minutie, la science avec le calcul; convaincus que les Romains ont été de grands géographes parce qu'ils ont dressé un grand nombre de cartes itinéraires, mettant au même niveau l'art de bien calculer et le haut esprit scientifique, le goût de la nomenclature et celui de l'exactitude, ils ont fait grand tort, par des comparaisons peu légitimes, à tous les géographes grecs en général et à Strabon en particulier. Eh quoil nous avons la bonne fortune d'avoir conservé , d'avoir recouvré une œuvre vraiment littéraire des anciens, unique en son genre, composée avec soin , avec le souci de mêler discrètement le nombre infini de connaissances variées auxquelles doit s'intéresser le géographe, et nous lui appliquerions une méthode critique bonne tout au plus pour des itinéraires et des catalogues! Le procédé est, au reste, aussi mauvais dans la pratique que contestable en principe. En

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effet, nous connaissons assez mal encore les mesures employées par les anciens , et les indications de ce genre que nous fournissent les textes sont justement les plus fautives et les plus exposées à la critique.

Une étude des sources d'information et de la méthode de Slrabon semble, au premier abord, devoir être comaiencée par une enquête approfondie sur le nombre et le caractère des écrivains auxquels le géographe a emprunté les matériaux de son ouvrage. En constatant ses préférences, ses préventions, en classant par catégories les prédécesseurs dont il cite le plus souvent les noms, ne peuton espérer de déterminer la nature du dessein, les procédés de travail, les origines de la doctrine, les antécédents véritables du système? Pourtant cette méthode, si souvent employée, a Tinconvénient de nous engager, dès le début, dans la voie des hypothèses, des interprétations conjecturales. En veut- on un exemple? Je suppose que, dans cette revue des historiens, des philosophes et des voyageurs, nous abordions la question si délicate de la critique du témoignage d'Hérodote par Strabon. Nous procéderons nécessairement de la manière suivante : nous tâcherons d'obtenir une connaissance aussi parfaite que possible des opinions géographiques d'Hérodote, et nous partirons de là pour expliquer les reproches adressés par le géographe à l'historien. Or juger l'auteur dont on recherche la doctrine à travers des opinions autres que les siennes est un procédé long, indirect, une méthode peu conforme à l'équité. Nous serions ainsi amenés peu à peu, malgré les meilleurs scrupules de conscience, à dégager médiocrement le personnage principal de son entourage de prédécesseurs, et à mesurer son mérite d'après le

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degré de conformité de son œuvre aux maximes d'autrui, principe d'appréciation faux et dangereux.

Mous avons cru qu'il valait mieux emprunter à Tauteur lui-même tous les éléments d'une critique de son livre, non sans vériBer ses assertions, en contrôlant toujours son témoignage.

1^ La biographie de Strabon, son éducation, la définition toute particulière qu'il propose de la science géographique , nous éclaireront d'abord sur la nature de son dessein.

â^ Mais nous ne saurions, bien entendu, accueillir sans contrôle les déclarations de notre auteur qui n'a pas manqué, comme tous les novateurs, de donner à sa doctrine une forme profondément philosophique, à travers laquelle on ne perçoit pas toujours les détails et les nuances. 11 convient donc de rechercher dors, dans l'étude critique des sources, une connaissance plus nette et une explication plus détaillée du dessein de Strabon. Suivant le nombre et la valeur des emprunts faits par le géographe aux historiens, aux philosophes, aux chorographes, aux voyageurs, suivant la sévérité ou l'indulgence dont il fait preuve en jugeant telle manière d'écrire l'histoire, tel procédé de composition géographique, nous apprécierons plus exactement les goûts véritables de Strabon, sa méthode d'information; bref nous aurons contrôlé, au contact des faits, la définition qu'il lui a plu de nous donner, en théorie, soit de la science géographique, soit de son projet particulier de géographie universelle.

3° Eclairés à la fois par les déclarations de l'auteur et par les impressions qu'il a éprouvées en consultant une bibliothèque composée d'oeuvres fort diverses, et d'une

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valeur liltéraire bien inégale, nous comprendrons sans peine le plan du livre, sa composition, et jusqu'à Fordonnance des moindres détails. Quand on sait le dessein précis d'un écrivain et la liste des ouvrages dont il a de préférence recherché le secours, on est bien près d'avoir déterminé ses procédés de travail, ses habitudes d'esprit; on pressent déjà les qualités et les défauts de son style, ses velléités d'imitation, sa manière d'argumenter.

Tous ces indices laissent aussi deviner jusqu'à quel point Strabon était capable de concevoir un dessein original, un véritable système, et surtout d'en mener à bien l'exécution. Nous pourrons enfin étudier le rôle qu'il assignait à chacun des éléments de la science géographique, l'importance qu'il accorde aux spéculations des matliématiciens et des naturalistes, aux récits des annalistes et des historiens, aux itinéraires des voyageurs et des conquérants, aux évaluations de distance des chorographes , et même aux traditions des poètes et des mythographes. Une brève et dernière étude de contrôle et de vérification s'imposera encore. Il ne suffit pas au géographe d'établir sur des arguments théoriques une définition originale et rationnelle de la science qu'il aime. 11 doit, par une description exacte et nourrie de faits précis, prouver qu'il a su profiler de toutes les découvertes de ses prédécesseurs, de leurs études, de leurs voyages, qu'il a lui-même observé avec sagacité, bref, résumer ses connaissances en une peinture véridique et vivante des pays et des peuples. Si le tableau qu'il donne, fait à grands traits ou soigné dans ses moindres détails (peu importe), est fidèle et attrayant, on peut saluer un maître, quelles que soient les imperfections de la doctrine, les erreurs du système,

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et même la médiocrité des procédés de travail. De cette impression d ensemble se dégagera un jugement vraiment équitable.

Telle est la méthode que nous avons cru devoir appliquer à Texamen de la géographie de Strabon. La lecture attentive de son œuvre, lecture contrariée souvent encore par des incorrections et des lacunes dont la philologie na pas triomphé jusqu'ici, nous a conduit aux conclusions suivantes qui seront justifiées au cours de Targumentation :

Le dessein de Strabon est nouveau, original, unique en son genre dans toute l'histoire de la géographie grecque.

Pour en mener à bien l'exécution, le géographe d'Amasée a consulté les auteurs les plus capables de lui fournir de bons matériaux; le caractère particulier de son œuvre explique aisément l'aversion qu'il témoigne envers des historiens et des voyageurs illustres, tels qu'Hérodote et Pythéas.

Mais la composition même de cette géographie universelle^ si philosophique et grandiose d'inspiration, est inférieure de beaucoup au dessein. L'ordonnance du détail est beaucoup plus médiocre encore que le plan d'ensemble; le style aussi rappelle trop, parfois, la négligence et le laisser-aller des rhéteurs et des compilateurs contemporains de Strabon.

Le système lui-même, par ses applications outrées, ne vaut pas la doctrine, et, malgré l'abondance de ses lectures, malgré ses voyages, le géographe d'Amasée a souvent déformé et faussé les cartes d'Eratosthène.

Ainsi Strabon, grâce à la grandeur de son dessein, est supérieur à la plupart de ses contemporains, Romains

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OU Grecs, qui ont, de près ou de loin, contribué au progrès des sciences géographiques. Mais quelle différence entre Polybe et son admirateur fervent, pour la rigueur logique de la composition , pour la disposition ingénieuse des détails, pour le choix des arguments, pour le style! n fallait, pour mener à bien une œuvre de si haute portée scientifique, à la fois la connaissance profonde des sciences proprement dites et toutes les aptitudes de Thistorien. Or, si par son projet Strabon est digne de ses plus illustres devanciers, il est parfois tout proche des compilateurs de son temps par Tinsuffisante cohésion de quelques parties de son œuvre.

Malgré tout, on comprend Tadmiration de Humboldt en présence d une tentative aussi hardie : cr Strabon , ditil, est supérieur à tous les géographes de l'antiquité par la grandeur de son plan, par Tabondance et la variété des matériaux qu'il emploie. ^

Ce jugement, vrai dans son ensemble, est celui de la plupart des savants français du siècle dernier et de la première moitié du nôtre qui ont tant fait pour les progrès de la géographie ancienne. Je ne saurais terminer cet exposé sommaire de mon plan d'étude, sans dire combien leurs œuvres m'ont aidé dans l'examen proprement géographique du livre de Strabon. Il est peu de critiques qui aient saisi aussi vivement que Gossellin et Letronne le caractère de cette curieuse innovation. Leurs mémoires sobres et lumineux, sans aucun apparat d'érudition, sont, je l'avoue, les modèles que je me suis proposé d'imiter. Et si j'ai cru pouvoir avancer, à plusieurs reprises, que leurs successeurs, dans des travaux mieux informés et plus érudits peut-être, avaient trop souvent perdu de

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