DE SPURZHEIM
Spurzbeim a publié deux ouvrages. Le premier est intitulé : Observations sur la phrénologie , ou la connaissance de l'homme moral et intellectuel fondée sur les fonctions du système nerveux (I); le second a pour titre : Essai philosophique sur la nature morale et in -
(1) 1 vol. in-S°, Paris, ISIS. Phrénologie est le nom même donné par Spurzheim à la doctrine de Gall.
iellecluelle de l’homme (4). Et ces deux ouvrages ne sont qu’une reproduction de la doctrine de G a 1 1 . Spurzheim refait le livre de Gall , ce livre qu’ils avaient commencé en commun, et l’abrège.
Spurzheim raconte lui-même comment il entendit Gall, et comment, l’ayant entendu, il se sentit appelé à partager ses travaux et à propager sa doctrine.
« En \ 800 , i assistai pour la première fois, a dit-il, à un cours que M. Gai! répétait de « temps en temps à Vienne depuis quatre « ans. 11 parlait alors de la nécessité du *cer- « veau pour les manifestations de l’ame, et de « la pluralité des organes; — mais il n’avait « pas encore commencé à examiner la struc- « ture du cerveau (2). Dès le commencc- « ment, je me sentis beaucoup d’attrait pour « la doctrine du cerveau, et, depuis l’épo- « que où j’en ai pris connaissance pour la
(!) 1 vol. in-8°, Paris, 1820.
(2) Observations sur la plirénoUxjic, etc., p. viij.
« première fois, je ne l’ai plus perdue de « vue. Ayant fini mes études en dl 800, je « me réunis à M. Gall pour suivre parti—
« culièrement la partie anatomique (1)
« Nous avons quitté Vienne en 4 805 pour
« voyager Depuis cette époque jusqu’en
« 1815, nous avons fait ensemble toutes « les observations, etc. (2). »
En effet, 1 es deux auteurs, unissant leurs efforts, publient d’abord, en 4 808, leur beau mémoire sur V anatomie du cerveau* (5) ; et ensuite, en 4810 et 1812, les deux premiers volumes du grand ouvrage de Gai! (4).
En 4815, ils se séparent. Et cette séparation même nous a été très utile. Gall, écrivant seul , a une allure plus libre. Uni à
(1) Observations sur la phrénologie, p. xx.
(2) Ibid., p. xxij.
(3) Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier , mémoire présenté à l’Institut de France, etc., par F. J. Gall et G. Spurzheim.
(4) Anatomie et physiologie du système nerveux, etc. C’est l’ouvrage qui vient d’être examiné dans les trois articles précédents.
Spurzheim, ou il n’aurait pas écrit le dernier chapitre de son quatrième volume, ou il l’aurait écrit tout autrement; et nous n’aurions pas l’expression nette de sa doctrine.
Ce chapitre, intitulé Philosophie de V homme , est toute la philosophie de Gall. C’est là que Gall dit ce qu’il entend par facultés , par intelligence, par volonté , etc etc.; c’est là qu’il
définit les facultés des intelligences indivi -
duelles (1); l’intelligence, un simple attribut de chaque faculté (2) ; la volonté, un simple résultat de V action simultanée des facultés supérieures, etc. (5).
Spurzheim n’eût pas imaginé la doctrine; il l’a trouvée toute faite ; il la suit, et, tout en la suivant, il hésite. 11 ne l’a pas imaginée; et peut-être n’aurait-il pas eu , d’ailleurs, tout ce qu’a eu Gall pour la porter avec suc-
(1) T. IV, p. 341.
(2) T. IV, p. 327.
(3) T. IV, p. 341.
cès dans le monde. Gall avait un esprit plein d’adresse. On a vu comment il étudiait les hommes (t). Dans son grand ouvrage, le ton philosophique règne ; c’est que la doctrine était déjà établie. Quand la doctrine commence , Gall n’est pas toujours aussi grave ; car il faut surtout exciter la curiosité, la curiosité générale, et le ton philosophique ne suffit pas pour cela.
Charles Villers nous a conservé quelquesuns de ses souvenirs touchant les premières impressions produites par la doctrine (2). « Si l ange exterminateur était à mes ordres, « écrivait Gall à cette époque, gare à Kæst~ « ner, à Kant, à Wieland et autres de leurs « pareils!... Pourquoi personne ne nous « a-t-il conservé les crânes d’Homère, de « Virgile, de Cicéron, etc. (5)? »
(1) Dans l’article précédent., p. 86.
(2) Lettre de Charles Villers à Georges Cuvier sur une nouvelle théorie du cerveau par le docteur Gall , etc. Metz, 1802.
(3) Ibid., p. 34.
« Il fut un temps, dit Charles Villers, où « chacun tremblait à Vienne pour sa tête, et « craignait qu’après sa mort elle ne fût mise « en réquisition pour enrichir le cabi- « net du docteur Gall. Celui-ci annonçait <( surtout quai en voulait au chef des « gens extraordinaires et distingués par « quelques grandes qualités, ou par de « grands talents : raison de plus pour que « la terreur redoublât. Trop de gens étaient « portés à se croire l’objet de l’attention du « docteur, et s’imaginaient que leur tête était « par lui convoitée comme une pièce très a importante au succès de ses expériences. « On conte, à ce sujet, des traits forts plai- « sauts. Le vieux M. Denis, bibliothécaire « de l’empereur , inséra dans son testament « une clause expresse pour sauver son crâne « du sca Ipel de M. Gall (I). »
Gall et Spurzheim diffèrent entre eux sur
(1) Ibid.
plusieurs points : sur le rôle des sens extérieurs , sur les noms des facultés de l’âme , sur le nombre, sur la classification de ces facultés , etc. Examinons quelques-uns de ces points en particulier,
1° Rôle des sens extérieurs. « M. Gall est « disposé, dit Spurzheim , à attribuer aux « sens extérieurs, ainsi qu’à chaque faculté « intérieure, non seulement la perception « mais aussi la mémoire, la réminiscence
« et le jugement Il me semble que
« de pareils faits (les faits cités par Gall) « ne prouvent pas la conclusion. D’abord, « la mémoire n’étant que la répétition de « la connaissance doit avoir son siège où « existe la perception. Les impressions des « nerfs qui causent la sensation de la « faim, etc., sont incontestablement peru eues dans la tête, qui en a également la
« réminiscence Je ne crois pas qu’on
« puisse conclure que les yeux ou les oreilles
<( sont le siège de la réminiscence (4).
Spurzlieim a raison, et nous l’avons suffisamment vu (2) : la perception n’est pas dans l’organe du sens.
Mais l’erreur que combat Spurzlieim n’est pas toute l’erreur de Galî . L’erreur que voit Spurzlieim n’est qu’une erreur particulière et secondaire (5); l’erreur qu’il ne voit pas, l’erreur qu’il suit, est une erreur générale et capitale. Gall conclut de l’indépendance des sens extérieurs à l’indépendance des facultés de l ame; il raisonne sur une analogie apparente qui cache une dissimilitude profonde; et Spurzlieim raisonne comme Gall.
« Dans le système nerveux, dit-il, on « trouve les cinq sens extérieurs séparés et « indépendants les uns des autres (4)... » —
(1) Observations sur la phrénologie, etc., p. 10.
(2) Surtout dans lé précédent article.
(3) Et qui n’est même amenée dans Gall que par le besoin qu’il s’est fait d’assimiler, en tout, les sens extérieurs aux /«eu liés de l’âme.
(4) Observations sur la phrénologie, etc., p. G5.
« Les fonctions des sens extérieurs sont at- « tachées à des organes différents , elles
« peuvent exister séparément Il en est
« de même des sens intérieurs (I). » — « Nous soutenons qu’il y a un organe parti ticulier pour chaque espèce de sentiments « et de pensées, comme pour chaque es— « pèce de sensation extérieure (2). »
Spurzheim appelle, comme Gall , les facultés de Famé des sens intérieurs Ç il dit de même : le sens du codons, le sens des nombres , le sens du langage , ic sens de la comparaison , le sens de la causalité , etc. , etc. (5).
Les deux auteurs commencent par appeler les facultés de Pâme des sens intérieurs; et, trompés ensuite par le mot , ils concluent de l’indépendance des sens extérieurs à l’indépendance de leurs sens intérieurs , c’est-àdire à l’indépendance des facultés de l’âme.
(1) Observations sur la phrénologie , p. G7.
(2) Ibid., p. 75.
(3) Voyez surtout l 'Essai philosophique sur la nature morale et intellectuelle de l'homme , p. 54 et suiv.
2° Noms des facultés . Spurzheim accuse Gall de n’avoir dénommé que des actions, et non les principes de ces actions.
« Trouvant, dit-il, un rapport entre le « développement d u ne partie cérébrale et « une sorte d’action, M. Gall nomma la par- « lie cérébrale d’après l’action ; ainsi il « parla des organes de la musique, de la « poésie, etc. (1). » — « La nomenclature, « dit-il encore, doit être conforme aux Tact cultés, sans avoir égard à une action « quelconque... Lorsqu’on attribue à un « organe la ruse, le savoir-faire, l’hypo- « crisie, les intrigues, etc., on ne fait pas « connaître la faculté primitive qui contrite bue à toutes ces actions modifiées (2). » Gall répond : « M. Spurzheim n’aura pas « oublié combien de fois nous nous sonate mes perdus en raisonnements pour dé-
(1) Observations .sur lu phrénologie , ele., p. xvij.
(2) Ibiil., p. J 25.
« terminer la destination primitive d’un or- « gane... J’avoue qu’il y a plusieurs organes « dont je ne connais pas encore la faculté « primitive, et je continue de les nommer « d’après le degré d’activité qui me les a fait « découvrir. E Spurzheim se croit plus heu- « reux ; son esprit métaphysique lui a fait « trouver la faculté fondamentale ou primi- « tive de tous les organes. Faisons-en i’é- « preuve (1). »
Au reste , l’expédient qu’imagine Spurzheim pour se donner les facultés primitives est fort simple. 11 crée un mot : il appelle l’instinct de la propagation, amativité ; le penchant au vol, convoi livi té ; le courage, combatlivité, etc etc.
Gall et Spurzheim parlent beaucoup de nomenclature, mais ils ne voient pas qu’en matière de nomenclature, la première difli-
(1) Anatomie et physiologie du système nerveux, etc., (. III, p. xi \ . Ce tome III est de l’année même où avaient pai n les Observations sur la phrénologie de Spurzheim.
culte , et la seule, est d’arriver aux faits simples. Qui est arrivé aux laits simples, a bientôt une bonne nomenclature.
« Si quelqu’un avait bien expliqué , dit « Descartes, les idées simples qui sont en « l’imagination des hommes, desquelles se « compose tout ce qu’ils pensent..., j’ose- « rais espérer une langue fort aisée à ap- « prendre..., et, ce qui est le principal, qui « aiderait au jugement, lui représentant si « distinctement toutes choses, qu’il lui sc- « rait presque impossible de se tromper; au « lieu que, tout au rebours, les mots que « nous avons n’ont quasi que des significa— « tions confuses, auxquelles l’esprit des « hommes s’étant accoutumé de longue « main, cela est cause qu’il n’entend pres- « que rien parfaitement (4). »
3 0 Nombre des facultés. Spurzheim ajoute
(i) t. iv, p. g:.
huit facultés aux facultés de Gall ; et Gall s’en irrite. On ne voit pas pourquoi.
Comment! Gall aura pu se donner vingtsept facultés , et Spurzheim n’en pourra pas avoir sept ou huit (4)? Gall aura pu se donner une faculté pour Y espace, une pour les nombres , etc., et Spurzheim n’en pourra pas avoir une pour le temps , une pour Y étendue, etc. ? Spurzheim n’a-t-il pas quelque raison, lorsqu’il dit :
« On sent aisément que M. Gall a voulu « suggérer à ses lecteurs que sa manière de
(1) Les huit organes ajoutas par Spurzheim sont les organes de Y habilalivité, de l 'ordre, du temps, du juste , de la surnaturalité, de Y espérance, de l'étendue et de la pesanteur. Voici comment Gall s’exprime sur ces huit organes proposés par Spurzheim: « M. Spurzheim, il est vrai, reconnaît huit or- « ganes de plus que je n’en admets. Quant aux organes de « l’habitativité -, de l’ordre, du temps, de la surnaturalité,
« nous en avons souvent parlé J’admets un organe pour
« le sens moral ou pour le sentiment du juste; mais j’ai des « raisons très fortes de ne regarder la bienveillance que comme « la manifestation très énergique du sens moral ; ainsi je « traite ces deux qualités sous la rubrique d’un seul organe. « Ce que M. Spurzheim dit des organes de l’espérance, de l’é- « tendue, de la pesanteur, n’a pas encore pu me convaincre. « Aussi n’a-t-il rien prouvé à leur égard. » T. 111, p. xxv.
« traiter la doctrine du cerveau est la seule « admissible; qu'il n’y a d’autres organes « que ceux qu'il reconnaît; que les organes « ne font que ce qu’il leur attribue... ; que « tout ce qu’il dit et tout ce qu’il fait (et cela « seul) porte le cachet de la perfection, et que « sa décision doit faire la suprême loi (1). »
4° Classification et attributs des facultés. Gall, donnant à toutes les facultés les mêmes attributs, et à chaque faculté tous les attributs de l’intelligence, ne forme, de ces facultés, que deux groupes : le groupe des facultés qu’il suppose communes à l’homme et aux animaux, et le groupe des facultés qu'il suppose propres à l’homme. Spurzheim les divise et les sous-divise.
Aucune des formes requises pour les classifications convenues n’est omise (2).
11 y a d’abord deux ordres de facultés : les
(1) Essai philosophique, etc., p. 210.
(2) Voyez ï Essai philosophique , etc., à la p. 47 et suiv,
facultés affectives et les facultés intellectuelles ; puis chacun de ces ordres se divise en < /enres, Le premier ordre a deux genres : les facultés affectives communes à l'homme et aux animaux ( I), et les facultés affectives propres à l’homme (2); le second en a trois : les facultés ou sens intérieurs , qui font connaître les objets extérieurs (5), les facultés ou sens intérieurs qui font connaître les relations des objets en général (4), et les facultés ou sens intérieurs qui réfléchissent (5).
Quel appareil pour dire les choses les plus
(J) Le sens de 1 ’amalivitê, le sens de la philogéniture, le sens de la destructivité , le sens de V affectivité, le sens de la convoidvité , le sens de la secrétivité , le sens de la circonspection , le sens de l' approbation , le sens de Y amour-propre. (Quel chaos et quel langage !)
(2) Le sens de la bienveillance, le sens de la vénération , le sens de la fermeté , le sens du devoir, le sens de V espérance, le sens du merveilleux , le sens de Y idéalité, le sens de la gaieté, le sens de Y imitation.
(3) Les sens de Y individualité, de Y étendue, de la configuration, de la consistance, de la pesanteur , du coloris.
(4) Les sens des localités, de la numération , de Y ordre, des phénomènes , du temps, de la mélodie , du langage artificiel.
(5) Le sens de la comparaison et le sens de la causalité.
simples, pour dire qu’il y a des penchants (4), des sentiments (2) et des facultés intellectuelles ! Quelle singulière personnification de toutes ces facultés : des facultés qui connaissent , des facultés qui réfléchissent (5) ! Spurzheim dit ailleurs des facultés heureuses (4). Quel arbitraire enfin dans la distribution des faits! Et Gall, à son tour, n’a-t-il pas raison?
« De quel droit, dit Gall, M. Spurzheim « exclut-il des facultés intellectuelles 1 imi- « tation, l'esprit de saillie, l’idéalité ou la « poésie, la circonspection, la secrétivité, la « constructivité? Dans quel sens la persévé- « rance, la circonspection, l'imitation sont-
(1) « Quelques facultés affectives ne donnent qu’un désir, une « inclination... Je les appellerai penchants. « Observations sur la phrénologie , etc., p. 124.
(2) « D’autres facultés affectives ne sont pas bornées à un « simple penchant, mais elles éprouvent quelque chose de « plus; c’est ce qu’on nomme sentiment. » Ibid.
(3) « Les facultés intellectuelles sont aussi doubles ; quel-
« ques-unes connaissent, d’autres réfléchissent » Essai
philosophique , etc., p. 225.
(4) « Les facultés propres à l’homme sont heureuses par « elles-mêmes. » Ibid., p. 1G7.
« elles des sentiments? Quelle raison y a-t-il « de compter parmi les penchants la con- « structivi té plutôt que la mélodie, la bien- « veillanee et l imitation (1)? »
Gall, en douant chaque faculté de tous les attributs de 1 intel licence , fait autant d’intelligences que de facultés. Spurzheim fait des intelligences de plusieurs espèces : des intelligences qui connaissent , des intelligences qui réfléchissent , etc. Il ramène les âmes sensitives et rationnelles ,
Au reste, Gall etSnurzheim sont rarement
7 jL
d’accord sur leurs facultés. Gall ne voit dans V espérance qu un attribut, Spurzheim y voit une faculté primitive; Gall ne voit dans la conscience qu’un effet de la bienveillance , Spurzheim y voit une faculté propre ; Gall ne veut qu’un organe pour la religion , et Spurzheim en veut trois : l’organe de la cau~
(1) Anatomie et physiologie du système nerveux , etc., t. III,
p. XXVII.
s alité, celui de la surnaturalitê et celui de la vénération , etc ., etc.
Ce serait à n’en pas finir que de les suivre ici dans tous leurs débats. J en ai dit assez pour le fond des choses. Je passe à Broussais.