ARTICLE TROISIEME
La nécessité du mariage d'Isabelle avec un prince d'importance politique étant démontrée; la preuve étant donnée par conséquent que ce serait une faute grave de faire abstraction de cette considération, il en résulte une impossibilité pour quelques combinaisons dans lesquelles l'on ne rencontrerait évidemment qu'un simple mari de la reine. Les princes des différentes familles auquel on a pensé ou l'on pourrait penser à l'avenir, sont des personnes très respecubles pour nous ; il nous suffit qu'ils appartiennent à une race royale et que quelques uns d'entre eux soient alliés à la dynastie actuelle; mais cela ne nous empêche pas de reconnaître que l'un ou l'autre de ces princes, placé à côté du trône, ne représenterait rien qui pût lui donner ni force à l'intérieur, ni prestige, ni importance aux yeux de l'Europe. L'infortuné prince, car il le serait en réalité, serait haï du parti monarchique qui est nombreux, et probablement du parti progressiste, sans obtenir des hommes de la situation plu» de considération que celle de l'étiquette due à son rang. Celai qui est sans, moyen pour se faire resijecter n'est point respecté, et quiconque a besoin de
recourir \ une protection étrangère ne saurait guère protéger les autres. Le prince qui ne représenterait aucun intérêt, aucun principe, se trouverait dans cette position. Ces indica ions nous dispensent de citer des noms propres ; le lec* teur'fera facilement les applications. Celui qui aurait nourri ou qui nourrirait de semblables projets, ne doit point oublier ce qui eut lieu au sujet des nouvelles tiui circulèrent il y a peu de temps sur la probabilité d*un mariage avec un prince italien: tous les partis se sont montrés d*accord pour repousser ce projet; il s'est fait dans Topinion publique une véritable explosion d'impopularité.
Les journaux ont parlé d'un mariage qui pourrait unir la couronne d'Espagne à celle du Portugal ; cette idée, abstraclivement considérée, a une grande importance politique ; mais, dans la réalité, elle est impraticable. A part la différence d'âge, ce qui est un grave inconvénient, l'excès, étant du côté de la femme, l'Angleterre ne consentirait jamais à ce mariage, et peut-être d'autres puissances s'y opposeraient-elles. Malencontreuse combinaison, puisqu'elle devrait commencer par vaincre une résistance aussi puissante que celle de la Grande-Bretagne.
L'esprit de la nationalité portugaise serait un obstacle presqu'aussi insurmontable; et cet esprit ne laisse pas que de se conserver très vif, malgré la prostration dans laquelle se trouve le royaume lusitanien. Toutes les stipulations ne pourraient faire que, l'union contractée, le Portugal cessât d'être un royaume et devînt une province d'Espagne ; ce qui est toujours très douloureux pour les peuples qui ont joui pendant de longs siècles d'une existence indépendante. La courte interruption de nationalité qui eut lieu du temps de Philippe II, servit plutôt à la fortifier qu'à l'affaiblir.
L'union du Portugal avec l'Espagne est, quant à présent, et sera pour long-temps , une belle illusion qui séduira les hommes qui pensent à un avenir de prospérité et de force pour la péninsule ibérique, mais qui ne pourra occuper sérieusement un homme d'Etat qui ne se contentera pas de mesurer la possibilité et la convenance en politique, à ce que lui inspirera naturellement la contemplation de la carte. Il ne suffit pas que la nature ait formé la Péninsule de telle façon qu'elle semble nécessairement destinée à vivre sous un même commandement ; les leçons de l'histoire nous apprennent que les limites des nations ne se prêtent pas toujours aux dimensions topographiques. L'expression frontières naturelles est très vague, comme presque toutes celles de ce genre : cette anomalie remarquable se fait voir non seulement dans la péninsule ibérique, mais elle existe encore dans toute l'Europe sans parler des autres nations ; l'Italie, l'Allemagne, la France elle-même , nous offrent incontestablement l'exemple de cette vérité. ;,i|En outre, pour qu'une nation puisse s'agrandir en en absorbant une autre, pour ainsi dire, il faut d'autres circonstances que celles dans lesquelles se trouve l'Espagne. L'ordre à l'intérieur, la force et le prestige à l'extérieur sont des conditions indispensables , et nous sommes loin de les posséder. S'il était possible de faire un essai en annexant tout-à-coup le Portugal à l'Espagne, on verrait le gouvernement si embarrassé de sa nouvelle acquisition qu'il ne tarderait pas à se repentir de sa fortune. Lorsqu'on ne parvient pas à satisfaire les nécessités les plus urgentes des anciennes provinces, qu'arriverait-il avec
la nouTeUe ? Le territoire serait plus étendu, mais les ressources n'augipien-teralent point Nos côtes seraient plus vastes, nous posséderions de nouvelles colonies ; mais le manque de marine se ferait sentir plus encore. Nous aurions de nouvelles capitales ; ce qui veut dire que les pronunciamientos seraient plu» nombreux. Laissons donc de côté de vaines illusions qui, fussent-elles réalisables, ne feraient qu'ajouter le désordre au désordre, la faiblesse à la faiblesse. Si, comme Ta dit un célèbre publiciste, la réunion de toute la Péninsule sous un même sceptre est dans Tavenir, cet avenir n'est pas proche , et il ne nous est pas donné de l'accélérer par des efforts impuissans.
Un prince allemand, d'une famille peu importante, offrirait le même inconvénient que nous avons signalé plus haut; et si son influence pesait un peu dans la politique européenne , grâce à ses relations de parenté avec quelques unes des dynasties des grandes puissances , les nations auxquelles nuirait le manque d'équilibre ne l'accepteraient point. C'est dans cette prévision que le cabinet des Tuileries a déclaré sa résolution de ne pas permettre que le trône d'Espagne sortît de la famille des Bourbons; ce qui suffirait pour rendre les obstacles très graves, quand même il n'y en aurait point d'autres. Il est nécessaire, en outre, de ne pas perdre de vue que, dans l'état actuel des mœurs de la diplomatie européenne et dans la situation de l'Espagne , séparée du reste de l'Europe par le royaume de France , l'influence de l'une des grandes puissances du nord serait beaucoup moins efficace que quelques uns ne se le figurent. Il ne nous conviendrait pas non plus qu'elle le fût , car le résultat naturel serait de nous envelopper dans des complications européennes aux^ quelles nous pouvons et devons nous soustraire. Nous ne gagnerions donc ni force pour le pouvoir à l'intérieur, ni importance à l'extérieur; mais, au contraire, nous nous exposerions à ce que les affections de famille nous enga-» geassent dans des querelles qui , sans intéresser en rien notre félicité, nous occasionneraient des sacrifices très coûteux et peut-être des calamités sans nombre. La politique extérieure du cabinet de Madrid du xix*" siècle n'est et ne peut être celle des siècles antérieurs : jadis il pouvait nous être utile de nous mêler de certaines questions européennes; aujourd'hui, tout se combine pour nous conseiller la neutralité. Cette neutralité est pour l'Espagne une des plus solides garanties d'indépendance et de repos.
A certaines époques, le bruit s'est accrédité qu'il était question du mariage de notre reine avec un prince de la dynastie d'Orléans; on ajoutait avec plus ou moins de fondement que c'était le vœu de Louis-Philippe. Les déclarations faites à la Chambre par M. Guizot et la politique thnide du cabinet des Tuileries, font croire que ce désir ne se réalisera point, à moins d'événemens qui modifient profondément les circonstances pour qu'on pense à entamer sérieusement une négociation dans ce but. Cependant, comme l'instabilité des choses humaines, et en particulier surtout la situation de l'Espagne et de la France^ pourraient amener des événemens imprévus et ressusciter avec eux la pensée de ce mariage , il sera bon d'examiner s'il pourrait convenir au trône de la reine , ainsi qu'au repos et à la félicité de noire patrie.
Il importe on ne peut plus d'éclairer parfaitement l'opinion publique sur ce point, vu qu'il ne manque pas de personnes qui s'opiniâtrent à considérer
cette combinaison comme un beau idéal auquel on ne doit renoncer qu'à cause de l'impossibilité qui se met à la traverse. N'en doutons point , si des événemens imprévus venaient à donner plus de force à la politique du cabinet français, ou si celle-ci se faisait un peu bardie et belliqueuse avec la régence du duc de Nemours; si alors on croyait aux Tuileries qu'il ne convient pas de garder tant de considérations pour l'Angleterre ni pqur les puissances d'au delà du Rhin , et qu'il est nécessaire en cela d'avoir l'audace de continuer ouvertement l'œuvre de Louis XIV, ce serait, à notre avis , une grande calamité pour l'Espagne.
Quoiqu'il soit certain que ni l'Europe, ni personne n'a le droit de forcer doua Isabelle II à contracter mariage avec une personne déterminée, puisque cela répugnerait non seulement à la dignité royale, mais encore à cette liberté flue le plus obscur des hommes possède en cette circonstance, de droit naturel, de droit divin et humain; quoiqu'il soit vrai que l'indépendance et rho.neur de la nation exigent que la solution de cette aiïaire soit une chose nationale autant que possible , non réglée et bien moins encore prescrite par les étrangers , il est certain aussi qu'il ne convient pas , et que ce serait une calamité pour l'Espagne, que Sa Majesté se mariât avec un prince qui, pour une cause ou pour une autre , répugnerait aux puissances européennes. La vérité de cette assertion est évidente pour le cas où cette répugnance irait jusqu'à exciter des réclamations et des protestations; car alors nous pourrions nous trouver enveloppés dans un conflit européen que nous n'avons pas besoin de provoquer, et qui , à n'en pas douter, nous amènerait des consé^ ^quences désastreuses. Mais quand même la répugnance n'arriverait point à une telle extrémité, quand même elle se bornerait à des plaintes plus ou moins aigres , à des marques de déplaisir plus ou moins fortes, à une certaine opposition plus ou moins déterminée , ce serait toujours une imprudence impardonnable d'indisposer l'Europe contre nous dans une alîaire qui, par sa perpétuité, ne permet pas de revenir sur ses pas.
Eh bien! il est certain, très certain que l'Europe regarderait au moins avec beaucoup de répugnance le mariage de la reine d'Espagne avec un fils de Louis-Philippe ; et il serait peut-être à craindre qu'elle ne protestât ouvertement et prît des mesures sérieuses pour l'empêcher. Il ne suffit pas de dire que le^ nations étrangères n'ont pas le droit de se mêler de nos affaires ; elles allégueraient que la France et l'Espagne n'ont pas le droit non plus de rompre ou de mettre en danger de se rompre l'équilibre européen; qu'on a toujours vu que la liberté des princes pour contracter mariage souffre ces bornes que leur imposent le pays qu'ils gouvernent et les relations avec les autres puissances ; et que de même que la France a déclaré qu'elle s'opposerait à tout mariage d'Isabelle II avec un prince qui ne serait pas de la famille des Bourbons, de même l'Europe a le droit de s'opposer à ce que l'élu appartienne à la maison d'Orléans.
De toutes manières , il est certain que les puissances européennes ne se feraient point de scrupules pour des motifs de droit en matière d'intervention ; si elles croyaient qu'un fils de Louis- Philippe ne leur convient pa? sur le trône d'Espagne (et sans doute il ne leur convient pas), elles s'opposeraient au ma-
riage par les moyens qu'elles jugeraient les plus conyenables ; et, s'il en résul tait un conflit, l'Espagne en serait la Tictime.
Il ne leur convient pas, disons-nous, parce qu'il est évident que malgré tous les articles constitutionnels présens et futurs, le prince mari de la reine doit exercer une influence dans les affaires, à moins que ce ne soit quelque imbé* cile. Et en supposant même à ce prince peu de capacité , il suffirait qu'il fût Français pour que le cabinet des Tuileries fût le mentor de notre gouvernement ; car il est bien clair que ce cabinet n'a pas encore renoncé aux prétentions qui commencèrent du temps de Louis XIV.
Ces prétentions, inaugurées par une guerre de succession qui inonda l'Europe de sang pendant de longues années, ne pourraient que rencontrer de la résistance aujourd'hui qu'il existe encore une vive rivalité entre la France et l'Angleterre, malgré l'entente cordiale avec le cabinet de Saint-James ; aujourd'hui que la France possède Alger; qu'il s'élève à chaque pas des questions qui excitent et irritent de vieilles susceptibilités; que l'agitation de l'Irlande est chaque jour plus imposante, et que les orateurs irlandais annoncent les extrémités où l'Angleterre pourrait se trouver exposée à une guerre avec la France ; qu'on n'a pas oublié l'expédition de Hoche ; que le monarque qui représente une politique pacifique a déjà plus de 72 ans ; que la France est en danger de souffrir une longue minorité ; que la question dynastique existe encore ; que l'état social de cette nation inspire des craintes sérieuses pour l'avenir ; que, par conséquent, personne n*est capable de prévoir les événemens qui pourraient avoir lieu en peu de temps, par la combinaison de tant de circonstances si graves et si désastreuses. Les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne ne veulent pas et ne peu^ vent pas vouloir qu'à la vue de si grandes éventualités le sort de l'Espagne soit lié à celui de la France par d'étroits liens de famille ; bien loin de là, s'ils pouvaient parvenir à séparer ces deux nations par un abîme, ils le feraient sans doute;
Et que dirons-nous des autres puissances ? Si elles n'eussent point consent^ à un semblable mariage lors même que la branche aînée eût continué d'occuper le trône de France qu'arriverait-il aujourd'hui, que le laps de quatorze années n'a pas sufii pour leur faire déposer la défiance que leur inspire la révolution de 1830, qui renversa une dynastie, altéra les institutions et modifia profondément, à l'intérieur comme à l'extérieur, la situation créée par la diplomatie européenne en 1815.
Yoilà ce que nous pensions alors, nous pensons de même aujourd'hui, et chaque jour qui passe nous confirme dans la même opinion. Le mariage de la reine avec un prince de la famille d'Orléans serait donc pour l'Espagne une grande imprudence ; il pourrait provoquer un conflit en Europe, et loin d'apporter à la nation les biens que quelques uns s'en promettent, il serait la cause de maux très graves.
ARTICLE QUATRIÈBIE.
« Je crois, en outre, Messieurs, qu'il n'est pas prudent de perdre de tue les leçons de l'histoire. Les questions de succession se terminent d'ordinaire par une bataille; mais celles de prétention , Messieurs, ne sont jamais terminées qu'après la fusion des di'oits. »
( Le marquis de Miraflores, séance du 10 janvier 1845. Journal des Séances j p. 187.)
En abordant Texamen de la convenance ou non convenance du mariage de la reine avec le fils de don Carlos, nous devons avertir que nous faisons abstraction de toute question dynastique sous le rapport du droit : cette question n*a aucun rapport avec le mariage; et si nous nous y arrêtons, c'est uniquement en la considérant comme un fait que doivent admettre ceux qui croient le droit de la fille de Ferdinand incontestable au point de n'admettre pas Fombre d'un^doute. Que les raisons alléguées par les Carlistes soient plus ou moins solides, plus ou moins futiles, ce qu'il y a de certain, c'est que la question a existé, et qu'on a versé pour elle des torrens de sang. C'est là un fait, et ce fait nous suffit Qu'il soit donc bien entendu qu'en parlant de questiondynastique, nous ne parlerons que d'un fait : rien de plus. Quel que soit le juge ment que l'on se forme sur ce fait dans ses relations avec le droit, il est impossible de ne pas l'avoir présent lorsqu'on examine la situation sociale et politique de l'Espagne , les causes qui l'ont amenée, et les événemens qui peuvent survenir. Mêler les questions légales à une question éminemment politique, serait nuire au succès de la solution de Tune sans avancer en rien les autres. Profondément pénétré de cette vérité , nous mettrons toute notre attention à ne point la perdre de vue.
Non , en abordant cette très grave question , nous ne considérons ni une personne, ni une famille, ni une dynastie ; nous considérons uniquement l'Espagne travaillée par les discordes civiles, ébranlée, sans savoir comment trou-^ .ver un moyen qui lui rende son aplomb, et qui lui assure sinon la prospérité» du moins le repos.
Nous ne le cédons k personne en respect pour les membres de la famille royale, ni en intérêt pour l'infortune; mais aucune de ces considérations ne serait capable de nous porter à donner un conseil que nous croirions devoir fitre cause de calamités pour notre patrie. S'il en était ainsi, s'il nous semblait que la Providence , dans ses desseins profonds, a rendu incompatible le bonbeurde l'Espagne avec celui d'une famille, en même temps que nous compa-
tirions au sort de celle-ci, nous dirions sans hésiter : que le destin s'accomplisse!
Pour que Ton sache d*avance quelle est notre opinion sur ce point, nous commençons par déclarer franchement qu'à notre avis le mariage de la reine avec le fils de don Carlos n*cst pas une chose absurde, comme on Ta dit, mais au contraire une chose très réalisable; qu'il n'est pas incompatible avec la tranquillité de l'Espagne, mais, au contraire, qu'il serait très efficace pour y conduire; qu'il y a des moyens d'éviter les réactions que l'on craint, et de les rendre presque impossibles; qu'entre tous les candidats à la main de la reine, le fils de don Carlos est préférable à tous les autres; que ce mariage est celui qui convient le mieux à l'Espagne ; que toutes les autres combinaisons souffrent de très graves inconvéniens; que cette alliance est le moyen le plus convenable pour rendre le repos à la nation et pour lui assurer un avenir heureux. Nous ne pouvons pas être plus franc; le lecteur pourra rencontrer dan* notre écrit des erreurs et des illusions, mais il n'y trouvera ni perfidie ni dissimulation. Nous nous croyons maintenant en droit de le prier de ne pas juger notre opinion sans avoir vu toutes les raisons dont elle s'appuie.
Oti a dit que la dernière guerre fut plutôt une guerre de principes que de succession, ce qui est très vrai, et nous l'avons soutenu ainsi plus d'une fois; mais cela n'empêche pas la question de succession d'avoir réellement été enveloppée dans la question de principes. A la mort de Ferdinand Vïl, et même quelque temps auparavant, sans doute les principes ne contribuèrent pas peu à décider les uns en faveur de don Carlos et les autres en faveur d'Isabelle; mais comme les hommes vivent beaucoup d'illusions, et qu'ils ne se persuadent pas facilement que le droit n'est pas du côté où ils aperçoivent le salut de ce qui est le plus conforme à leurs idées et le plus agréable à leur cœur, les partisans d'Isabelle aussi bien que ceux de don Carlos, finirent par croire sincèrement que le droit dynastique était du côté qui leur faisait espérer le triomphe de leurs principes respectifs.
En général, les libéraux et tous les partisans de réformes plus ou moins étendues, furent pour la légitimité d'Isabelle; de même, une grande partie des royalistes, de ceux qui craignaient pour la religion et pour les vieilles institutions, se décidèrent pour celle de don Carlos. Personne ne respecte plusj^ que nous les convictions de ceux qui, des deux côtés, se livrèrent à un long et profond examen de la question sous le p< int de vue légal; nous avouons qu'il ne manquerait pas d'exceptions honorables dans lesquelles la sévérité des principes ne permettrait pas de sacrifier la justice à la convenance ; mais nous croyons qu'on peut assurer sans crainte de se tromper, que ce ne furent pas les raisons légales, mais les raisons sociales et politiques, qui prévalurent dans l'esprit de l'immense majorité, même parmi ceux qui n'appartiennent point à la foule. Ceux qui soutinrent Isabelle se scandaliseront peut-être ; ils protesteront qu'ils ont approfondi la question sous le point de vue légal, qu'ils n'ont considéré la convenance qu'après s'être assurés de la justice. Les Carlistes se scandaliseront aussi et allégueront le même motif que leurs adversaires. Eh bien ! nous allons faire deux observations qui n'admettent point de réplique.
Comment se fait-il que précisément tous les hommes de certaines opinions
sociales et politiques voient la question légale d'une même manière et tous leurs adversaires d'une autre? Cela n'indique-l-il pas le plus évidemment possible que beaucoup ne. pensaient point au droit , mais aux conséquences qu'aurait l'occupation du trône par Isabelle ou par don Carlos ?
Une autre réflexion ; supposons que don Carlos, au lieu d'être un prince profondément religieux, ennemi déclaré de toute espèce d'innovations qui pussent faire courir quelque danger à l'antique organisation , eût été connu pour son scepticisme en matières religieuses, par son esprit ami de réformes en tous genres, par son aversion pour le clergé, par ses tendances libérales ; et qu'au contraire la reine veuve eût été intimement liée avec le clergé, et se fût fait remarquer par sa haine pour les constitutionnels, par un caractère inflexible, incapable de transactions d'aucune espèce, en sorte qu'il n'y eût aucun espoir d'innover sous sa régence ; que se serait-il passé ? Pour nous, il est évident t[ue les rôles eussent changé : les libéraux se seraient groupés autour de don Carlos, et les royalistes autour du berceau d'Isabelle. Et cependant nous ne leur attribuons de mauvaise foi ni aux uns ni aux autres ; nous ne disons point qu'ils soutinrent comme légitime ce qu'ils croyaient illégitime : la plupart des hommes ne sont pas même capables d'étudier cette sorte de questions ; parmi ceux qui s'y appliquent, le nombre de ceux qui les comprennent à fond est très restreint ; et parmi ceux dont la capacité va jusque là, ceux qui se mettent au dessus de Tinfluence du vif désir de trouver la rérité suivant qu'il leur convient, sont aussi très rares. Ainsi les opinions sur les points les plus graves se forment par imitation, par esprit de prosélytisme, par instinct de conservation, par passion ; et lorsqu'on en est venu aux armes, lorsqu'on en est venu à apposer le sceau du sang à ce que l'on croit la vérité, alors on n'examine rien de plus, il n'est plus question que de soutenir ce qui est posé; quiconque le combat, est trompé lorsqu'il n'est pas traître, car nous voyons dans les livres et dans les faits , non ce qui s'y trouve, mais ce que nous voulons.
Ce sont là des vérités certaines, évidentes, palpables, basées sur la raison, sur l'histoire, sur l'expérience, et principalement sur le caractère de Tesprit humain. Jamais, surtout quelques raisons s'interposant, si peu plausibles qu'elles soient, jamais on ne soutiendra ni une dynastie , ni une institution politique que l'on croira incompatible avec les idées que l'on professe , avec une foi vive, avec les sentimens les plus puissans du cœur, avec de grands intérêts que l'on veut conserver ou usurper. On éludera les lois , on faussera les doctrines d'une manière ou de l'autre, on ne manquera pas de subterfuges pour agir conformément à ce qui convient, à ce que l'on regarde comme d'mie plus haute importance que les formes politiques et que les dynasties.
Ceci prouve clairement que nous ne nous faisons aucune espèce d'illusion sur les causes de la guerre civile ; et que si nous reconnaissons l'existence de la question dynastique, nous voyons ce qu'il y a eu de capital au fond de celte question : ça été une question sociale et politique.
Mais, quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que beaucoup d'Espagnols crurent que le droit était pour don Carios , et l'on combattit pendant sept ans
poor soutenir cet avis. La guerre fut sanglante , tenace et longue : ce qui indique que le parti de don Carlos était très puissant. La guerre ne put se terminer par la force des armes , bien que le parti d'i&abelle eût en sa faveur l'ayantage d'un gouvernement établi , avantage immense ; il avait Tappui de toutes les puissances voisines , du Portugal , de l'Angleterre et de la France : Cela prouve que le parti de don Carlos était très nombreux. Tous les hommes qui ne veulent pas fermer les yeux à l'évidence des faits conviennent de cette vérité. Ainsi , M. le marquis de Miraflores , répondant à M. Martinez de la Rosa, dans la séance du sénat du 10 janvier, disait à ce sujet avec beaucoup d'opportunité : « Sa Seigneurie m'a rappelé aussi ce que j'ai dit dans un autre de » mes discours et que je répète aujourd'hui, et ce en quoi je suis complètement » d'accord avec Sa Seigneurie ; que la question de nos troubles n'est pas seu- » lement une question de succession , mais encore de principes politiques. » Mais, à njon tour, je dois rappeler, par celte raison , à Sa Seigneurie , ce » que j'ai dit il y a peu de jours dans cette enceinte, que ce serait une chose » très curieuse que de faire la statistique de tous les partis. Que l'on prenne » garde, Messieurs, lorsque l'on parle de la nation tout entière , parce que si » l'on faisait la statistique des partis, elle pourrait donner des résultats fâ- » cheux. Que cela serve seulement d'avis. » (Séance du 10 janvier 18^5, Journal des Séances, page 189.) M. le marquis n'avait pas besoin de développer cette observation : le pays la comprend.
Ce parti si nombreux a-t-il disparu ? certainement non. La mauvaise issue d'une guerre ne change ni la conviction ni les affections de ceux qui succombent; elle peut bien leur donner une opinion plus ou moins exacte de leurs forces et de celles de Tennemi , mais non changer leurs idées et leurs senlimens quant au fond de leur cause. La manière même dont se termina la guerre civile, fut très à propos pour qu'ils n'attribuassent point leur désastre à l'infériorité de forces : si Espartero eût fait ce que fît Maroto, en livrant l'armée de la reine au général de don Carlos et en se soumettant à son obéissance, pour sûr les défenseurs d'Isabelle ne se seraient point considérés comme vaincus. Ils eussent qualifié avec plus ou moins de sévérité la conduite du général en chef, mais ils n'auraient jamais pu croire que leur cause succombait par faiblesse.
L'événement de Vergara ne fut point une transaction dynastique ni politique ; mais une convention militaire due à des circonstances particulières , et qui probablement fut précipitée par la fausse et dangereuse position dans laquelle se trouvait Maroto. Il n'y eut donc aucune question de résolue; il n'y eut qu'un fait qui détruisit un autre fait: un arrangement du chef des armées carlistes qui donna un coup irréparable aux forces de don Carlos. Il est donc nécessaire de ne pas se faire d'illusions : les causes qui avaient soulevé et soutenu la guerre civile restèrent intactes. Les Carlistes se virent pour lors perdus; mais il ne se donnèrent ni pour vaincus , ni pour convaincus , ni pour satisfaits. La reconnaissance des grades ne fut pas considérée comme une concession faite h un principe, mais comme une récompense personnelle; seulement on fit en même temps pour beaucoup ce que Ton aurait fait de même isolément. Qui doute que, si un chef s'était présenté auparavant avec sa force»
on l'eût maintenu dans son grade en ayant égard à son sen^ice ? Augmentez le nombre et vous avez Tévénement de Vergara.
Il est nécessaire de ne pas perdre de vue ces faits pour bien comprendre le dénoûment de la guerre civile, ainsi que Teffet moral et politique qu'il put produire sur ceux qui succombèrent. C'est une sottise indigne d'hommes penseurs, de croire que ceux qui défendaient don Carlos et les principes monar» chiques et religieux tels qu'ils les entendaient , se convertissaient subitement et se donnaient pour satisfaits avec dona Isabelle II et la Constitution de 1837.
Ce cri de paix! paix! qui retentissait sur quelques points du pays, n'exprimait et ne pouvait exprimer autre chose qu'une réconciliation à l'aide d'une transaction. Il est très probable que Maroto, Maroto lui-même, ne voyait pas, lorsqu'il commença à entrer en négociation , le terme où il en vint Mais avec Espartero récompensant , avec don Carlos alarmé , avec quelques bataillons soulevés à Vara, quelle pouvait être la position de celui qui s'était tant avancé sans consentement ni nouvelle de son supérieur ! Il n'avait d'autre alternative que de s'enfuir, ou de s'unir à Espartero , ou d'être fusillé par don Carlos. L'événement de Vergara n'eut donc rien de dynastique ni de politique; il fut purement militaire, en grande partie personnel; il s'accomplit avec beaucoup de précipitation et d'imprévu , quant à son terme ; il ne put, par conséquent, produire d'effets politiques pour modifier les idées et les senlimens ; son résultat fut, pour ainsi dire, matériel ; on devait l'apprécier d'après ce que fournirent les états militaires.
Que l'on voie à l'appui du jugement que nous émettons sur l'événement de Vergara, ce que M. le marquis de Miraflores" disait au sénat dans la séance du 20 décembre 1844: « Un gi^and projet de transaction, je le répète, eut » lieu dans les champs de Vergara ; je pense, iMessieurs, que cet acte célèbre » n'a pas encore été examiné avec toute la philosophie et toute l'attention » qu'exige son importance. Je dis cela, parce que je vois deux choses dans la » transaction de Vergara : les propositions faites à Miravalles, qui furent la » base de la convention, et la convention elle-même. La transaction de Ver- » gara proposée à Miravalles fut, à n'en pas douter, une grande transaction. » Les chefs du parti carliste proposaient la transaction de la question politique » en mettant de côté la constitution, en lui subrogeant des cortès par Etats. » Ils proposaient la transaction dans la question de succession, et comment? » Par le mariage de la reine avec le fils aîné de don Carlos, la reine régente et » don Carlos lui-même devant sortir en même temps du territoire espagnoL » Et enfin on proposa une transaction individuelle , c'est à dire la reconnais- » sauce des grades, des honneurs, décorations, etc. ; telles furent les propos!- » tions faites à Miravalles par le chef de l'armée carliste, et que semblait ac- » cepter l'immense majorité du parti carliste qui était alors parvenu à son » apogée. »
Ainsi s'exprimait M. le marquis; et cela confirme ce que nous avons dit de la précipitation des événemens, les choses en arrivant à un point qui dépassait les prévisions de cenx-mêmes qui conduisaient la négociation.
Si l'issue de la guerre ne fit pas disparaître le parti carliste , les événemens des années postérieures ont-ils obtenu ce résulut? Nous doutons beaucoup
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cfoela domination d'Ëspartero et que la série de calamités dont la n ation fu Tictime depuis la fin de la guerre civile, aient pu changer les convictions de ceux qui étaient d'^inion contraire à Tordre de choses inauguré peu après la mort du nn. Il y avait là deux questions : la question dynastique et la ques- XÎOQ polkique ; pour ce qui est de la première» on n'a présenté aucun argument nouveau qui n*ait été répété souvent durant la guerre; quant à la seconde, les prédictions de ceux qui auguraient mal des systèmes mis à Fessait se sont accomplies comme nous le savons tous. Et ceux-mêmes qui ont intérê^ à peindre tout avec des couleurs flatteuses, ne peuvent nier que la situation de rf Espagne est loin d'êtt*e satisfaisante.
Cinq ans ne se sont point encore écoulés depuis la fin de la guerre civile, et :dans un si court espace ont eu lieu les événemens suivans : Le pronunciajnientode septembre 1840 contre la reine r^ente, appuyé et excité par le Igénéral en chef des armées réunies. — L'insurrection d'octobre 1841, à Madrid et dans les provinces, contre le régent. — Le soulèvement de Barcelone contre Ëspartero en noven^re 1842. — Celui de la nation pour chasser le régent, en juin 1843. — Celui des centralistes contre le gouvernement provisoire , en septembre de la même année, à Barcelone, Sarragosse et autres lieux. — Rébellion d'Alicante et de Carthagène , en janvier 1844, contre le .gouvernement de la reine déclarée majeure. — L'insurrection de Zurbano .^ans la Rioja et le soulèvement des vallées d'Hecho et d'Anso, en novembre de la même année. Nous n'énumérons que les principaux événemens, afin que, la main sur la conscience, on nous dise si c'est là pour une nation une i^istence agréable ; si cela est capable de convertir beaucoup de ceux qui toient opposés à des changemens violens? Que sera-ce s'ils fixent l'attention ^sur les horribles détails decesquatt*e années? Si nous considérons la reine Christine proscrite, avec une Icmgue suite d'émigrés, et avec la destitution nmverselle des employés publics; Borso , Montés de Oca, Léon et tant d'autres tombant, sous les décharges de leurs anciens compagnons; Pampelune JwoBbardée par O'donnell ; la junte de vigilance de Barcelone déployant une énergie fébrile qui rappelait les jours de la terreur de la révdution française ; cette même ville infortunée voyant ses enfans combattre corps à corps avec la troupe sur ks places, dans les rues, dans les maisons, et ensuite livrés aux horreurs du bombardement de Monjuich; les malheureux condanmés à mort parlacommisoon militaire et fusillés sur res{danade ; la même capitale oppressée par la contribution des douze millions de réaux , insultant les soldats et leur jetant des pierres, et effaçant jusqu'au nom des rues et les numéros ^jnaisons, pour augmenter la confusion de ceux qui étaieot envoyés par l'autorité; la même capitale, durant les événemens de juin 1843, menacée à plusieurs reprises d'être .bomhai3dée, d'abord par le capitaine général, puis par les ordres de Zurbano, enfermé à Igualada ; l'infortuné Comacho mouxant assassiné à Valence; Teruel essuyant le canon d'Ënna; Séville le boml^dement d'Ëspartero ; Madrid livrée à l'anarchie , excitée par l'inquiétude, la colère et le4ésespoir ; Saragosse],. Barcelone, Gerone, Figueras, recevant, du tenpips des Centraliste^, le. fer: et le feu des. canons espagnols ; Narvaez és- 9Wlint4es décbdi|;eS;à brâle-|)QurpQint .dans. les rues.de kcapitale ; AUcante
livrée à des bandes d'arquebusiers; le Maestrazgo baigné dans le sang; Bai*celone témoin de nouveaux supplices ; les habitans des vallées d'Hecho et d'Anso émigrés en grand nombre et d'autres fusillés ; la Rioja contemplant rexterminatîon de la famille de Zurbano. Quelle infortune ! que de larmes! que de sang ! Dites-le, oui, dites-le, la main placée sur la conscience, ces événemens sont-ils capables de convaincre que TEspagne n*est pas profondément ébranlée, sont-ils capables de persuader que Ton a suivi la bonne route?
Puisqu*il n*y a pas d'effet sans cause, et que nous n'en trouvons aucune qui ait pn changer ni l'esprit ni le cœur des Carlistes, il est évident que le parti qui soutint la guerre civile existe encore : il n'est pas certainement les armes h la main , il ne désire pas que le sang soit versé de nouveau ; mais il existe dans la société. C'est un fait que personne ne mettra en doute.
Il est des hommes si attachés à ce qu'ils voient , et si peu occupés de tout ce qui ne les frappe pas vivement, que , lorsqu'ils n'entendent pas le feu du canon ou le mugissement de la tempête prochaine, ils se bercent facilement de l'idée que tout repose dans un calme profond , qu'il n'y a rien dans le monde qui alarme et menace. « Où sont, disent-ils, ces partis si nombreux qui n'appartiennent point à la situation? Quelles preuves donnent-ils de leurs forces? Où sont-ils, où les voyez-vous? » Où? Lorsqu'Espartero, lorsque les Progressistes commandaient, on pouvait se demander, à part la presse, où étaient leurs ennemis. Armée, gardes nationales, autorités, cités, tout retentissait de cris pour le progrès et pour le duc de la Victoire. Où étaient leurs ennemis ? Il ne fut pas difficile de les trouver, et aujourd'hui l'on peut demander : Où sont Espartero et les Progressistes? Pour savoir si un parti existe, ne demandez pas où il est ; ne vous occupez pas du peu de bruit qu'il fait : rappelez-vous si vous l'avez vu avec vie et avec force, et examinez s'il est des causes qui l'aient détroit, si la génération qui le formait est descendue dans la tombe. Si vous n'oubliez pas la situation de TEspagne avant l'événement de Vergara, vous n'aurez |)as besoin de demander où sont le& Carlistes. Ne vous trompez point avec ce que vous vous dites les uns aux autres dans vos réunions, ni avec ce qu'écrivent vos amis ; ayez les yeux sur la uation.
Dans la séance du 20 décembre 1844, M. le marquis de Miraflores, parlant des deux partis que l'on appelle vulgairement Modéré et Exalté, dit formellement : Les deux partis que je viens de citer ne composent pas la majorité de la nation.
Mais ce parti, nous dira-t-on, n'a-t-il éprouvé aucune modification? exiget-il ce qu'il demandait durant la guerre civile? C'est là une tout autre question. Fidèle au système de ne dissimuler aucune difficulté, de présenter la question sous tous les aspects possibles, nous allons dire pleinement et sans détour ce que nous pensons à ce sujet.
Ce que les hommes voulurent et ce qu'ils veulent n'est point la même chose : nous convenons tout d'abord que si les événemens ne leur eussent point été contraires, et que les choses ne fussent point arrivées où elles en vinrent, les Carlistes eussent voulu le trône de don Carlos. Cela est indubitable. Ils combattaient pour don Carlos, par conséquent ils voulaient don Car-
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ios. Mais la cause de doo Carlos ayant succombé, Isabelle II étant en paisible possession du trône qui lui fut disputé, les compromis et les intérêts groupés autour de la fille de Ferdinand étant si grands, la pensée dominante des hommes judicieux du parti carliste, est-elle et peut-elle être de renverser Isabelle , de la chasser d'Espagne , et de conduire don Carlos à Madrid, comme on l'aurait fait en 1837? Nous ne le croyons pas. Cela est impossible, vu Tétât où en sont arrivées les choses. Nous disons que cela est impossible; mais, en tenant ce langage, nous nous eu rapportons uniquement au cours ordinaire des événemens ; car personne n*est capable de lire dans Tavenir ; personne ne connaît les événemens qui se réaliseront en Europe, dans l'espace d'un petit nombre d'années, et personne ne sait non plus si ces événemens seront de nature à modifier la situation de l'Europe et à influer puissamment dans les affaires de l'Espagne. Et nous voudrions que ceux qui s'opposent à une conciliation ne perdissent pas de vue cette idée : il faut profiter des circonstances ; quelquefois, le meilleur moyen d'assurer les résultats d'une victoire est de laisser l'ennemi dans une position libre» pour ne pas le réduire au désespoir.
Il nous semble donc que le désir naturel du parti carliste doit être celui d'un mariage : là se borne, selon nous, son ambition; telle est son espérance.
Est-il possible de la satisfaire? Est-ce convenable? Quels sont les avantages d'un semblable mariage? Quels en sont les inconvéniens et les dangers? Nous nous proposons d'examiner toutes ces questions : si nous ne le faisons pas avec succès, on ne pourra nous accuser de n'avoir pas procédé avec franchise.
En abordant cette question, nous osons prier le lecteur de se dépouiller de ses préventions contraires ou favorables; qu'il ne s'occupe que des faits et des raisons, et de rien de plus; qu'il ait pour but, pour unique but, la félicité de l'Espagne. S'il rencontre quelque difiiculté en lisant cet article et ceux qui suivront, qu'il ne se hâte pas de croire ou que nous l'avons oubliée, ou que nous l'avons omise à dessein. Il est probable qu'en poursuivant sa lecture il verra que nous nous en occupons : il pourra ne pas la trouver résolue ; mais ^u moins il la verra présentée avec sincérité, avec une entière bonne foi.
Le parti carliste est très nombreux, et, de plus, il professe des principes qui donnent d'eux-mêmes une grande force. Convient-il à une nation de tenir mécontent un parti respectable à tant de titres? Convient-il de ne lui laisser aucune espérance d'obtenir, par des moyens pacifiques, au moins une partie de ce qu'il disputa long-temps les armes à la main ? Cela équivaut, à notre avis, à demander s'il convient qu'il y ait un germe de discorde, d'irritation ; s'il convient d'affaiblir le trône, en maintenant loin de lui un grand nombre de sujets? Cela équivaut à demander s'il convient d'effacer la trace des haines civiles, et de chercher la réconciliation de tous les Espagnols.
Pour mieux fixer les idées, nous énumèrerons les avantages et les inconvéniens; l'on ne pourra dire ainsi que nous nous bornons à des généralités.
1"^ Le mariage de la reine avec le fils de don Carlos résout à jamais la question dynastique. Non seulement les publicistes éclairés, mais encore tous les
hommes de quelque jugement, doivent convenir que cet avantage est très important. L'histoire nationale et Thistoire étrangère attestent les maux dont la dispute d*un trône est cause pour les peuples; ce que la dernière guerre civiile a laissé écrit en caractères de sang. Et si Ton pouvait obtenir Tentière disparition du danger d'une lutte nouvelle, ne serait-^e pas un bien inappréciable? Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis l'expulsion des Stuarts, et l'on versait encore le sang dans la Grande-Bretagne à cause des prétentions à la couronne. Qui est capable de calculer les nombreuses combinaisons qui peuvent fournir l'occasion de voir s'allumer une guerre en Espagne pour de semblables motifs? Don Carlos a des enfans mâles : si l'on ne fait pas un mariage qui détruise tout sujet d'une nouvelle guerre, il est probable qu'il y aura, pendant un siècle, des princes qui se croiront des droits à la couronne, qui auront des partisans, qui seront disposés à recourir aux moyens dont ils disposeront pour obtenir un changement dynastique. Quel avenir plus triste? Que d'éventualités désastreuses! Quel danger que le sang espagnol coule encore i torrens !
2° Le mariage de la reine avec le fils de don Carlos assure notre indépendance.
Tant que la question dynastique existera , nous ne pouvons rompre avec aucune puissance sans nous exposer à de grands périls. Supposons que cette rupture soit avec la France : quelle voie cette nation prendra-t-elle pour nous affaiblir et pour nous vaincre ? Cela est très simple : elle n'aura pas besoin d'introduire de grandes armées jusqu'au cœur de l'Espagne; il lui suf&ra de donner à entendre à don Carlos ou à ses fils qu'ils peuvent compter sur la protection de la France pour de l'argent, pour des armes et d'autres ressources , et que toute la frontière est à sa disposition pour organiser des corps , pour établir des dépôts, etc. Qu'en résultera-t-il ? Ne nous faisons point d'illusions: la guerre civile s'allumera de nouveau ; et la France qui aurait eu besoin pour combattre l'Espagne de centaines de mille hommes et d'immenses capitaux ^ en entreprenant une lutte semblable à celle de 1808, n'aurait besoin , alors, que de fournir quelques millions de francs , et de mettre à la disposition des Carlistes une petite partie de la surabondance de ses magasins.
Elle ne sera pas même dans la nécessité de verser une goutte de sangfran^ çais ; les Espagnols , versant le leur, lui permettront de rester simple spectatrice du combat. Mais que serait-ce si la France voulait mettre sur pied une armée de 50,000 hommes comme réserve des divisions carlistes? Ce qui en résulterait est évident, on ne peut plus évident à nos yeux. Il est facile defym des bravades, de tout défier ; mais un jugement sain et le simple bon sens les réduisent à leur véritable valeur. Et s'il n'en est pas ainsi, comment se fait-il que l'on attache une si grande importance à l'arrestation de don Carlos , ^ présent même que la France n'est point hostile au gouvernement espagnol , qu'elle est au contraire son amie et son alliée ?
Voulez-vous apprécier l'exactitude de ces observations? Supposez un moment ceci : par suite de la mort de Louis-Philippe, d'un conflit européen, ou, par une autre circonstance, les cabinets de Madrid et des Tuileries s'indisposent entre eux et se déclarent la guerre. Le gouvernement français informe
don Carlos et sa famille qu'ils sont libres de se transporter sur le point de la France ou de l'étranger qui leur paraîtra le plus convenable, y compris l'Espagne ; il les autorise à indiquer le lieu qu'ils choisissent pour la réunion de tous ceux qui sont dévoués à leur cause et qui voudront s'organiser en corps pour pénétrer en Espagne ; il leur fournit tous les fonds n'^cessaires à l'équipement de leurs divisions : il permet la libre sortie et l'entrée des expéditionnaires sur tous les points de la frontière , et leur promet de les appuyer avec une armée de 50.000 hommes qui s'avancera plus ou moins , selon que les circonstances l'exigeront. Qu'arrivera-t-il? Supposez pour un instant que cette nouvelle parvienne à Madrid; nous le répétons, qu'arrivera-t-il?
Et cependant il est bien clair que dans le cas d'une guerre avec l'Espagne ces sacrifices seraient bien petits pour la France, et elle pourrait les faire facilement, quand même nous la supposerions combattant contre l'Europe sur les bords du Rhin. Tel pst le résultat de la non solution d'une si grave question : pendant plus d'un demi-siècle nous serons condamnés à ne pouvoir nous indisposer contre la France , quand même notre honneur et notre indépendance seraient en jeu ; car, si nous l'osons, la France nous vaincra lorsqu'elle le voudra, instantanément et à peu de frais.
Et ce qu'il y a de pire, c'est que la France n'aura pas seule ce moyen sous la main ; les autres puissances l'auront aussi. Que ne pourrait point l'Angleterre si elle mettait à la disposition de don Carlos et de ses fils , des hommes , des armes et de l'argent? Il lui suffirait de débarquer çà et là des Carlistes et de former un noyau respectable dans les environs de Gibraltar , pour causer au gouvernement espagnol de semblables embarras. Comment s'allumerait la guerre civile le jour où se présenteraient sur les côtes des provinces du nord, sur celles de Valence , sur celles de Catalogne , les escadres anglaises, amenant à bord les unes Viliareal, Eguia, Zaratiegui, les autres Cabrera? Quelle conflagration n'y aurait-il point en Andalousie lorsqu'on dirait qu'un corps expéditionnaire espagnol s'avance sur Séville, ayant un prince à sa tête et appuyé par une armée anglaise cantonnée dans les alentours de Gibraltar ?
D'autres suppositions encore laissent voir le même danger. Les puissances du Nord se contentèrent, pendant la guerre civile, de favoriser la cause de Don Carlos par des sympathies plus ou moins ouvertes et par quelques secours en argent. Figurons-nous qu'à cause d'une guerre avec la France il leur convienne de provoquer une conflagration en Espagne: qu'auraient-elles à faire ? Convertir leurs sympathies en appui manifeste ; faire en sorte que des centres d'actions pour allumer la guerre civile s'établissent en Italie et autres lieux ; fournir quelques légions et soutenir avec leurs escadres. Que serait-ce alors de l'Espagne ? On ne pourrait que neutraliser un peu le mal , l'Angleterre se décidant pour nous. Mais outre que cela n'empêcherait pas la guerre civile , qui assure que l'Angleterre se déciderait pour l'Espagne ? Qui assure qu'elle ne jugerait pas convenable de rester neutre ? Qui assure qu'elle ne serait pas contre l'Espagne par une alliance avec les puissances du INord dans la guerre européenne ?
Tel serait le résultat, le triste mais inévitable résultat de ne pas se prêter à une réconciliation : notre faiblesse relativement aux autres puissances ; l'impof*