ARTICLE CINQUIEME
Les raisons alléguées au sujet de la politique étrangère pourraient servir, jusqu'à un certain point , pour l'intérieur ; car nous n'avons prouvé la faiblesse de notre position en Europe, dans le cas où le mariage n'aurait pas lieu, qu'en montrant le ressort que les autres nations auraient sous la main pour nous bouleverser lorsqu'elles le jugeraient convenable. Ce ressort était notre division intestine, l'existence d'un élément de discorde; et l'homme qui ne reconnaît pas que l'un des premiers buts d'une saine politique intérieure est de faire en sorte que les motifs de discorde disparaissent d'entre les enfans d'une même patrie, ne mérite ni le titre d'homme d'Etat, ni même celui d'homme de jugement. Cependant, nous croyons qu'il est possible de développer encore la pensée; c'est pourquoi nous continuerons d'énumérer les avantages qui résulteraient pour la politique intérieure du mariage de la reine avec le fils de don Carlos.
Nous avons déjà vu que ce mariage mettrait fin à la question dynastique» dont l'existence est toujours préjudiciable à une monarchie , et que par là même nous cesserions d'être dans une position daixgereuse vis-à-vis des autres puissances. Ces biens sont sans doute d'une haute importance ; mais il en est encore un autre sur lequel nous appelons l'attention de tous les hommes ennemis des agitations, et désireux du repos et de la tranquillité de leur patrie*
Le mariage de la reine avec le fils de don Carlos rend impossible le triomphe de la révolution.
Les gouvernemens que nous avons eus, depuis la mort de Ferdinand, ont tous été très faibles, par la simple raison qu'ils n'avaient pour eux qu'une petite minorité, et qu'ils comptaient pour adversaires deux des trois partis qui ont divisé la nation. Lorsque les Progressistes ont gouverné, ils ont eu contre eux les Carlistes et les Modérés; lorsque les Modérés ont gouverné, ils ont eu contre eux les Carlistes et les Progressistes. Que l'on exagèro autant qu'on le voudra le nombre de l'une des fractions libérales, il résultera toujours que l'au-
tre, prise arec le» Gariiste», forme la majorité de la nation. Ainsi S est impossible, absolument impossible, qu'ancnn gouvernement soit fort; car bien que le système des majorités parlementaires soit souvent un nombre vain considéré conmie base de gouvememenC, il n'en est pas de même lorsqu'il s'a^t des majorités nationales. Aucun gouvernement, soit républicain , soit représentatif ou absolu, qui aura contre lui la majorité de la nation , ne peut faire le bonheur du pays ; il n'est pas même capable de maintenir long-temps la. tranquillité publique. Ainsi l'enseignent la raison , l'histoire et l'expérience. . Les gouvememens vivent de la vie des sociétés; lorsque la société est contre eux, elle cesse de leur communiquer cette vie, et alors ils périssent. Peu importe qu'ils meurent subitement ou de consomption; de toutes manières ils périssent par nécessité, par une inévitable nécessité.
Tant que le parti carliste sera à l'état de vaincu , tant qu'il ne verra point dans le Palais-Royal un autre emblème que celui de ses adversaires, il pourra ne pas conspirer, il pourra rester pacifique; mais il ne sera jamais ami du gouvernement; et le moindre* mal qu'il lui fera sera de montrer pour lui de l'indifférence et de l'abandonner lorsqu'il le verra combattu. Que faisait, pendant la guerre civile, cette partie des Carlistes qui l'étaient seulement d'opinion et n'avaient pas pris les armes? Lorsque le gouvernement de la reine se voyait attaqué par la révolutikm, les Carlistes disaient intérieurement: « M les uns ni les autres ne nous aiment, tous les deux ils nous appellent rebelles, tous les deux ils nous surveillent , tous les deux ils nous regardent comme ennemis; laissons-les- combattre et se détruire ; retirons-nous dans nos foyers > et attendons le jour du triomphe du principe que nous reconnaissons. » Dans la position des Carlistes ce langage était logique. Que firent-ils en^ 1840, lorsque £spartero renversa la reine régente? Ce qu'ils avaient fait auparavant. Don Carlos et tous ses défenseurs venaient d'être expulsés , il n'y avait donc pas lieu d'espérer que le parti carliste s'opposerait à ce que le même sort échût à la princesse qui avait servi de drapeau aux ennemis de ce parti; - Que firent-ils en 1841? Ils firent de même: la question était entre les Modérés et les Progressistes; les Carlistes n'avaient rien à y voir. Mais arriva l'an-^ née 1843 : les Carlistes crurent d'une manière plus ou moins fondée que, le régent reversé, il s'offrirait une combinaison opportune pour une réconciliation, ils s'unirent de bonne foi aux Modérés et même aux Progressistes de de la coalition; ils prirent une part active au {n-onunciamiento, et le pronunciamiento fut vraiment national : il n'y avait pas d'exemple d'un mouvement pareil depuis 1808.
Ëspartero renversé, une autre situation étant créée , on commença par aigrir les Cariistes en rappelant des dénominations qui finissaient par être oubtiées; on les éloigna des élections; on leur dit à grands cris qu'ils ne nourrissent point d'ei^ôraBces , qu'on ne les admettrait que s'ils renonçaient à tous leur» principes, que s'ils abjuraient leurs doctrines , que s'ils abandonnaient toutes* leurs prétentions; qu'ils ne se fissent pas d'illusions avec la perspective d'une transaction ; qu'ils ne se berçassent point de rêves insensés ; et enfin on alarma le public avec des nouvelles de conspirations, de projets dlnsurrcction; nouvelle» que l'expérience est venue démentir de la manière la plussolen-
nelle. Les Carlistes se sont efiicacement vengés de leurs adversaires en se bornant à leur dire : « Nous vous tendions la main en signe de réconciliation, et vous avez retiré la vôtre avec dédain; soit, nous ne vous combattrons point/ par les armes, mais dans Topînion ; et, en tous cas , puisque nous sommes si méchans et si inutiles, puisque vous repoussez ainsi une transaction, ne comptez pas sur notre appui, sortez de Tembarras comme vous le jugerez convenable ; de notre côté , retirés sous le toit domestique, nous resterons sim[)les spectateurs des événemens, avec la ferme espérance que le temps nous fera justice.
Et qu'en est-il résulté ? Que le gouvernement se trouve dans la même position que ses prédécesseurs depuis 1833, entre deux adversaires puissans. Il compte, il est vrai, sur la force de Tarméc ; il compte sur les nombreuses ressaurces dont peut disposer un gouvernement établi ; mais qu'est-ce que cette force, que sont ces ressources , pour résister à Faction lente mais efficace de' Topinion d'une immense majorité. Les Progressistes ne reconnaissent le pouvoir que comme un pouvoir de force, vu, qui est contraint de recourir h des actes inconstitutionnels; et les Carlistes regrettent l'absence de représentation du principe dans lequel ils crurent voir la légitimité. Quel avenir attend une nation dont le pouvoir n'est pas sincèrement reconnu et accepté par la majorité du peuple? (4'est là un fait proclamé tous les jours dans la presse, et qui a été aussi proclamé h la tribune. Qu'on l'appelle un fait mauvais, illégitime, comme on voudra; mais c'est un fait que Ton ne détruira point avec des invectives, que l'on n'anéantira point en prêchant les partis et en leur disant quelques lieux communs sur la nécessité de se grouper autour du trône d'Isabelle II, d'accepter le système dominant, d'attendre le triomphe légal et le jour où ce sera leur tour d'entrer au pouvoir à mesure que tournera la roue parlementaire. Toutes ces harangues sont excellentes si on le veut, très édifiantes, très salutaires; mais le malheur est que personne ne les écoute. De tout temps, depuis 1833, les défenseurs des gouvernemens établis ont tenu le même langage ; néanmoins l'auditoire ne s'est pas montré très docile, et il est arrivé plus d'une fois que l'orateur a été forcé de suspendre son discours au plus bel endroit, pour s'occuper de choses qui louchaient de près à sa personne.
Le mariage de la reine avec le fils de don Carlos guérissait le mal dans sa racine; dès lors tous les défenseurs d'Isabelle, non intéressés à de nouveaux troubles, se trouvaient sincèrement attachés au trône, ainsi que tout le parti carliste. Et ce résultat obtenu, qui était capable de renverser le gouvernement? Quelles espérances restaient à la révolution? Proclamerait-elle Isabelle ? Isabelle serait sur le trône. Se soulèverait-elle contre le fils de don Carlos? le fils de don Carlos serait uni à Isabelle par un nœud indissoluble. Il ne serait pas possible de renverser l'un sans renverser l'autre ; la révolution serait forcée de se résigner à reconnaître le pouvoir établi, sous peine d'entreprendre la folle tâche de changer la dynastie, et cela n'est pas possible en Espagne ; là seraient pour s'y opposer tous ceux qui ont loyalement défendu le trône d'Isabelle, là seraient tous ceux qui ont défendu don Carlos; et à ces forces unies rien ne ré isterait ; la rébellion ne pourrait lutter contre elles, même pendant qu( Ique temps.
Pour faire sentir davantage la force de ces vérités, nous ferons deux suppositions qui rendent évidentes la force du gouvernement, le mariage étant réalisé, et sa faiblesse, cette condition manquant ; supposons que Zurbano fût parvenu à entraîner à l'insurrection une grande partie de l'armée, et que, de même que celle-ci demeura fidèle à son devoir , elle eût passé dans les rangs ennemis ; que serait-il arrivé ? La réponse n'est pas douteuse pour nous : le pouvoir aurait succombé. Figurons-nous qu'au lieu des dépêches favorables qui se succédèrent rapidement, il fût arrivé h Madrid la nouvelle que l'armée avait fait défection et qu'un corps de vingt mille hommes s'avançait sur la capitale ; il était h craindre qu'un mouvement ne tardât point à éclater et que le gouvernement se vît dans le plus grand embarras. Les Royalistes de Madrid et des environs auraient-ils prêté secours pour contenir et les révolutionnaires çlu dedans et l'armée du dehors ? Non certainement. Le parti carliste se seraitil levé dans les provinces pour défendre le gouvernement ? Non certainement Si le trouble dans lequel se fût trouvé la nation eût produit un soulèvement» il est bien sûr que ce n'eût point été pour défendre la situation. Et qui pourrait se flatter que les Carlistes s'enthousiasmeraient subitement pour un ordre de choses qui n'en faisait aucun cas, pour une situation qui les repoussait ?
Mais supposons, le mariage de la reine réalisé avec le fils de don Carlos, qu'il y ait parmi les généraux un traître qui entraîne à la révolte un corps d'armée en proclamant Espartero, en levant un drapeau plus ou moins révolutionnaire. L'armée loyale sera contre l'armée insurgée; et la loyauté sera invincible parce qu'elle aura pour appui l'immense majorité de la nation. Figurez-vous, si vous le voulez, que tous les avantages imaginables sont en faveur des rebelles , supposez qu'ils triomphent dans les premières rencontres ; dans toute la circonférence de la Péninsule est répandue cette masse immense qui constitue le parti royaliste qui faisait le soutien des armées de don Carlos ; l'armée révolutionnaire, au milieu de ses succès , se trouvera sans communications libres, manquera de vivres et aura h lutter de tous côtés contre l'esprit du pays. Elle sera arrêtée par les difficultés qui arrêtaient plus ou moins les armées de la reine durant la guerre civile ; et ces difficultés seront encore beaucoup plus grandes, car l'union des défenseurs d'Isabelle avec ceux de don Carlos contribuera à les augmenter. L'armée révolutionnaire périrait malgré ses victoires.
Mais poussons plus loin la supposition ; supposons que les révolutionnaires s'emparent de la capitale même, que les royales personnes ont été forcées d'abandonner leur palais et de prendre la fuite. Là sont les provinces du Nord, ces provinces qui à elles seules ont tenu tête , pendant six ans, à une armée de cent mille hommes; là est le royaume de Valence; là est le bas Aragon; là sont les montagnes de la Catalogne, qui soutinrent la guerre avec tant de bravoure et de ténacité. A quelle extrémité le gouvernement révolutionnaire ne se trouvera-t-il pas réduit, de toutes parts entouré d'ennemis, abandonné à lui-même, avec des adversaires qu'il ne put vaincre lorsqu'il s'abritait derrière le trône? Que pourra-t-il faire, ce trône étant contre lui, et ceux qui combattaient auparavant dans des camps opposés étant confondus en un seul parti? Que fera-t-il lorsqu'il aura tout près cette Manche , ces plaines de Castille où
les partisans de don Garlos étaient si nombreux , où éclata, aussitôt après la mort de Ferdinand, un mouvement colossal qui ne fit pas crouler le troue d'Isabelle parce que don Carlos ne se trouva point sur le lieu de Finsurrection? Les armes tomberaient des mains même des plus intrépides, lorsqu'ils verraient qu'ils ont à lutter avec des ennemis si nombreux et si puissans, lorsqu'ils verraient qu'ils ont contre eux tous ceux qui soutenaient don Carlos pendant la guerre, et presque tous ceux qui combattaient en faveur de la reine.
Nous laisserons marcher plus loin la supposition ; que les rebelles s'emparent non seulement de Madrid , mais encore des personnes royales : qu'arrivera-t-il? Si la révolution se livre aux dernières extrémités, elle mourra bientôt de ses propres excès ; elle aura les mêmes ennemis, et le chef de ces ennemis se trouvera dans le palais même. On imposera peut-être des conditions; on fera des menaces, mais c'est lutter en vain contre la force des choses ; Isabelle et le fils de don Carlos jetteront les yeux sur leurs loyaux serviteurs, ils réclameront leur secours par l'un ou l'autre moyen, et un coup de main accomplira ce que la force de l'opinion aura préparé.
L'on ne dira pas que nous n'avons pas fait toutes les supposition^ favorables aux adversaires ; et cependant le triomphe de la révolution serait impossible. Mais ces suppositions ne se changeraient point en réalités, car si l'armée a été entraînée à l'insurrection, on ne l'a dû qu'aux circonstances et surtout à l'opinion de la faiblesse du gouvernement. Lorsque ce gouvernement reposerait sur une base si large , lorsque les rebelles n'auraient pas d'autre perspective qu'un châtiment sévère, lorsque se soulever équivaudrait à se déclarer ennemi, non d'un parti, mais du irône lui-même, il est bien sûr qu'un militaire y penserait souvent avant de manquer à ses devoirs , et celui qui serait assez hardi pour cela se verrait bientôt abandonné de ses compagnons.
Pour preuve de ce que nous avançons, que l'on se rappelle ce qui a eu Ueu dans ces derniers temps. Malheureusement les militaires ont eu le funeste exemple de la révolte produisant des grades et des décorations ; et néamnoins, lorsqu'est venu le cas de s'insurger, ils ont hésité long-temps, du temps même d'Ëspartero. Que l'on se rappelle les événemens d'octobre 18^1; que Ton se rappelle ceux de Barcelone en novembre 18^2; que l'on se rappelle la résistance qu'opposa l'armée à Barcelone, en juin 18^3, en refusant de se séparer du gouvernement malgré une explosion sans égale de l'opinion publique ; que l'on se rappelle les forces nombreuses qui suivirent Zurbano et Seoane jusqu'à la dernière extrémité , et les corps qui n'abandonnèrent Esparlero qu'au moment de sa fuite. Qu'est-ce que cela indique? que Farmée ne tend pas d'elle-même à la défection , qu'elle ne la fait point sans y être portée par des circonstances très favorables ; et ce qui le confirme , c'est qu'elle est restée sourde aux instigations des révolutionnaires, lors des événemens d'Alicante et de Carthagène et de la tentative de Zurbano dans la Rioja.
Constituez un pouvoir qui soit soutenu par l'immense majorité de la nation, et l'armée ne l'abandonnera pas ; mais si ce pouvoir s'appuie sur une faible minorité , si les situations ne s'étayent que sur tel ou tel individu , si le mécontentement se propage , si des partis nombreux se voient privés de l'espérance d'être écoutés en rien, alors craignez que les scandales des années an-
térieures ne produisent leur résultat naturel ; craignez que des projets d'ambition ne travaillent dans certaines têtes ; craignez que cette ambition ne s'exalte avec la rivalité , avec le ressentiment , peut-être avec Tenvie ; craignez que quelque jour cette ambition ne jette autour d'elle un regard scrutatear pour s'assurer que le pays n'est pas pour le gouvernement , et que, s'en étant convaincue , nous n'ayons à déplorer les maux qui nous ont affligés si souvent.
Les plus sévères accusateurs du parti carliste eux-mêmes, ne pourront nier qu'il y avait en lui un grand fonds de convictions monarchiques et religieuses, qu'il était pour ainsi dire le dépositaire de l'antique esprit national. Le cri de JHoiet de Religion, qui retentissait dans le camp carliste, pourra paraître fanatique à certains hommes ou tout ce que l'on voudra; mais ce qu'il y a de certain, c'est que ce même cri était celui que l'on poussait du temps delà constitution , et ce même cri était celui qu'on entendait dans toute la circonférence de la Péninsule durant l'immortelle lutte de l'indépendance. Cela prouve aux yeux de la raison et de l'impartialité, que ce qui a lutté en Espagne durant cette dernière guerre , ça été la société antique contre la société nouvelle ; la société des croyances et des coutumes religieuses , des habitudes et des sentimcns monarchiques, contre la société des innovations , du développement des intérêts matériels, de l'esprit communiqué à une certaine partie de la nation par le souffle du siècle. Chaque fois que cette lutte a lieu dans une société, on peut assurer qu'une immense quantité d'élémens d'honneur et de patriotisme sont pour le passé ; élémens vraiment conservateurs et que l'on ne peut déprécier, qu'il est nécessaire de faire agir si l'on veut un contre-poids aux tendances désorganisatrices des élémens nouveaux.
11 suffit d'avoir un peu réfléchi sur l'histoire d'Espagne, ou d'avoir fait attention aux événemens gigantesques dont nous avons été témoins , pour se convaincre que l'élément antique est très puissant en Espagne et très enraciné ; et que le gouvernement qui se trouve en opposition avec lui, se condamne pour de longues années à une lutte plus ou moins violente , mais toujours très vive. La tranformation d'une société, si actives que soient les causes qui y poussent, est l'œuvre d'un temps reculé ; elle le sera , surtout en Espapagne , où sont si faibles les moyens qui existent pour faire pénétrer dans ses entrailles le virus de l'incrédulité et de l'indifférence qui ronge d'autres nations de l'Europe. C'est la plus grande des fautes, c'est d'un aveuglement inconcevable que de se mettre en lutte avec cet élément ; c'est se montrer indigne du titre d'homme d'État que de ne pas comprendre toute l'importance, toute la nécessité d'en profiter pour donner de la force au gouvernement ; de ne pas rechercher sérieusement s'il y a quelque moyen de concilier le nouveau avec l'antique, en sorte qu'ils ne troublent ni l'un ni l'autre, qu'ils n'aient ni l'un ni l'autre une prépondérance exclusive et oppressive, et que tous deux se combinent d'une manière convenable pour que le nouveau puisse, pour ainsi dire, servir de moteur, tandis que l'antique servirait de modérateur, en établissant ainsi un mouvement agréable sans violence ni sans secousses.
Selon nous, on obtiendrait ce résultat par le mariage indiqué; autrement, non : car il ne suffit pas de dire au parti carliste qu'on veut le protéger ; cette protection seraitle plus souvent inefficace, et toujours un peu humiliante, com-
me son nom même Findiqae. Pour qu'on parti développe au sein de la société et pour le soutien du pouvoir public les élémens de vie qu'il contient, il ce suffit pas de l'appeler, il ne suffît pas de l'exhorter ; il est nécessaire qu' J aperçoive quelque garantie positive ; que l'on satisfasse en quelque sorte son amour-propre ; qu'il ne se voie pas forcé d'entrer dans la sphère de la politique comme par grâce et par amnistie, mais qu'on le regarde comme égal aux autres, en respectant ses principes et en leur faisant place dans le cercle du gouvernement Gela n'aura pas lieu sans le mariage ; tsans lui des cris retentiront souvent contre les ennenùs de la reine, contre ceux qui conspirent en feveur de don Carlos ; ce sera une tache plus ou moins noire , mais très visi- Ue, d'avoir été Carliste. C'est là un germe perpétuel de partialité et d'injure, et, par conséquent, de ressentiment et de haine. Il n'y a plus maintenant personne qui méconnaisse la convenance, ou , pour mieux dire , la nécessité de ch^cber l'appui des principes monarchiques et religieux ; eh bien ! une girande partie de ceuxH^i étaient sous le drapeau de don Carlos, auquel ils se sont unis, avec ou sans raison; et il sera nécessaire que la génération présente disparaisse pour que l'action du temps efface le souvenir de cette allianee. Noos avons dit avec ou sans raison , car ici nous ne nous occupons pas de droits, mais de faits , et si les droits souffrent discussion , les faits ne la souffrent pas.
Il est absolument impossible que le trône voie tous les Espagnols groupés antoor de lui, si un mariage, symbole de l'union, de la fueion de tous les droits et de toutes les prétentions, n'a pas lieu ; mariage qui , sans humilier aucun des partis qui ont divisé la nation, permettre aux hommes de toutes les opinions d'acÛérer aneèrement et cordialement au pouvoir sans abjurer aucun principe, sans se mettre en contradiction avec leurs antécédens. Ainsi , l'on effacerait cette ligne qui divise encore les Espagnols en dynastiques et anti-dynastiques; ce mur de séparation qui les empêche de se raf^rocher, de s'entendre, de s'unir pour former un gouvernement vraiment national, tomberait. Si Ton n'adopte pas ce moyen , si nous ne profitons pas de cette ancre que la Providence nous a fournie au mHieu de nos. Infortunes, si nous ne comprenons pas tout ce que vaut cette circonstance où l'âge et la diversité du sexe se prêtent à une transaction , l'Espagne pleurera long-temps l'aveuglement de ceux qui sont chargés de la diriger ; et plaise à Dieu que l'avenir ne voie pas se r^KTOveler les catastrophes dont nous avons été témoins.
Mais on nous dira : de si grands avantages ne sont-Us pas compensés par de très graves inconvéniens ? Pouvez-vous ouMier ce qui s'est passé et ne compter pour rkn ce qui pourrait arriver ? Croyez-vous que ces projets, si favorables à l'indépendance nationale, si contraires aux dissensions intestines, n'apportent pas daiBs leur sein de nouveaux élècnens de ^corde qui l'allument et la ravivent au lieu de l'apaiser ? N'est-il pas à craindre que le mariage de la reine avecle filsdedon CarkMsne produise une réaction violente? Nous ne le croyons pas,' et nous sommes persuadé qu'il y a des moyens de l'éviter et de la rendre presque impossiUe. Nous expliquerons , dans Taniele suivant, les raisons sur ksqueHes se fonde nMte «pmion > et nous indiquerons quels sont ces moyens.
ARTIGLE SIXIEME.
Nous ne doutons pas que tous les hommes de raison saine et de bon jugement n'aient n^ardé comme appréciables les considérations que nous avons présentées dans les articles précédens, et ceux qui, malgré ces considérations, ne seraient pas convaincus de la convenance de ce mariage , seront pour sûr retenus par une difficulté que nous allons examiner avec toute franchise.
Il nous semble entendre parler ces hommes de la manière suivante : « Nous ne nions pas que les raisons alléguées en faveur du mariage de la reine avec le ûis de don Carlos soient d*un grand poids ; nous ne refusons pas de voir que, s'il était possible de le réaliser sans certains iuconvéniens , la position de FEspagne serait plus forte à Textérieur, la tranquillité plus cimentée à Tintérieur; que Tavenir serait plus sûr et moins exposé à de funestes éventualités; que le gouvernement , appuyé sur l'immense majorité de la nation , assis sur une base aussi ferme que large, romprait cette chaîne d'insurrections militaires, de rassemblemens tumultueux, de pronunciamientos, de ch«ngemens de politique, de destitutions en masse, de persécutions et de vengeances qui bouleversent le pays depuis quelques années et scandalisent l'Europe. Nous n'ignorons pas qu'il est d'un immense avantage d'effacer cette ligne de divisions qui empêche la formation d'une véritable nationalité, et de ne pas laisser à la lente action du temps le soin d'extirper les germes de discorde qui, autrement, rongera les entrailles de la nation durant l'espace d'un demi-siècle. Nous voudrions aussi concourir au grand spectacle d'un peuple qui , après avoir combattu dans une guerre à mort , divisé en partis acharnés, s'embrasse autour du trône où se réconcilie la royale famille ; mais cela est-il possible sans de 1res graves inconvéniens ? Est-il possible d'accomplir le mariage sans qu'il en résulte une réaction ? » C'est là la plus grave, ou, pour mieux dire, la seule difficulté ; résolvez-la, et le problème est résolu.
Nous sommes sûr d'avoir présenté, avec la plus fidèle exactitude , les idées et les sentimens de beaucoup d'hommes compromis pour le trône d'Isabelle II ; BOUS convenons avec eux que c'est là la plus grave, ou, pour mieux dire. Tunique difficulté. En cela, nous leur donnons la preuve que nous procédons de bonne foi, et nous voudrions que tous les carlistes se convainquissent profondément de cette vérité, s'il en est quelques uns qui ne le soient pas, afin qu'il» eussent toujours les yeux fixés sur elle, et qu'elle leur servît de règle de conduite.
Si nous eussions voulu éblouir, si nous nous étions proposé de traiter cette question en ne nous occupant que de l'intérêt d'un parti et non de Tintérêt national ; si nous avions eu Tintention de séduire au lieu de convaincre, nous aurions cherché à dissimuler cette difficulté ; ou nous l'aurions effleurée très légèrement, ou nous aurions dit que le fils de don Carlos pouvait venir comme
un autre prince quelconque et s'abstenir d'influer sur les affaires publiques ;( qu'ainsi Ton s'assurait qu'il n'y aurait point de réaction, et d'autres vulgarités du même genre. Mais nous avons voulu être franc ; nous n'avons pas voulu de moyens faciles, mais indignes; nous avons avoué qu'il y avait une difficulté là où il y en avait une. Nous reconnaissons avec nos adversaire?» que si le fila de don Carlos venait , il aurait une influence très positive dans le gouverne^ ment, et non seulement nous le reconnaissons, mais nous en avons déjà montré la convenance , la nécessité qu'il en fût ainsi pour fortifier le trône et proléger la faiblesse de Tauguste orpheline qui , à un âge si tendre, tient dans se& mains délicates les rênes d'une monarchie si vaste et si agitée. Quand donc nous arrivons à examiner s'il est possible d'éviter la réaction que l'on craint» nous le faisons en admettant la discussion sur le terrain même où les adver^ saires l'ont placée , c'est à dire en supposant que ce prince eût une véritable influence dans les affaires de l'État Nous ne pouvons pas être plus explicite.
Pour plus de clarté, nous commencerons par fixer le sens du mot réaction,^ ce qui est d'autant plus nécessaire, que c'est là un de ces mots qui , employé» quelquefois avec légèreté, d'autres fois avec malice, et presque toujours avea peu d'exactitude, offrent à l'esprit 'ine vague idée de dépossession, de perses cutions , d'horreurs , très à propos pour compliquer la question en trompant les imprudens, en effrayant les timides et en alarmant les soupçonneux.
Il existe à ce sujet de fortes préventions formées pendant la guerre civile > et que quelques uns appliquent, sans assez de discernement, aux circonstan^ ces actuelles.
Si don Carlos avait été favorisé par le sort des armes lorsqu'il se présenta» en 1837, aux portes de Madrid, il est évident que la réaction aurait eu lieu ;. mais alors même il n'aurait pas été aussi facile que quelques uns se l'imaginent de remettre toutes les choses dans l'état où el!es se trouvaient à la mort du roi» car la révolution avait régné trop long-temps avec trop de liberté pour que l'on pût relever ce qu'elle avait détruit. Néanmoins, il faut avouer que vu lesi idées religieuses et politiques de quelques uns des conseillers de don Carlos» on aurait fait de grands efforts pour effacer la trace de la révolution, bien^ qu'on n'eût pu y parvenir. Il n'est pas facile de dire jusqu'où les choses auraient pu aller, mais on peut assurer qu'elles auraient été très loin. Il est vrai qu'alors il y avait déjà dans le camp de don Carlos des hommes qui étaient d'avia d'une transaction, et qui croyaient que le moment était venu de céder quelque peu pour ne pas s'exposer atout perdre; mais ces hommes eussent été entraî-^ nés par la force des choses, et leur opinion n'eût pas prévalu, dans les premiers temps du moins. Mais les circonstances sont essentiellement différentes ; les confondre , c'est oublier le passé ; c'est ne pas faire attention à ce que nous avons sous les yeux.
La réaction que l'on craint devrait être contre les personnes ou contre le& choses, ou contre les unes et les autres ; c'est à dire qu'il devrait résulter du mariage un changement dans les choses , ou des dédains et des persécutioni pour les personnes. Nous examinerons longuement ces deux points.
Les choses qui prêteraient le plus aux changemens sont les affaires reli«gieuses. Que craindraient à ce sujet quelques uns de ceux qui s'opposent ai».
marîage en question ? La destruction des faits accomplis et la restauration du passé, A la destruction des faits accomplis tient la ruine des intérêts créés par la révolution , la dévolution de tous ses biens à l'Eglise ; la restauration du passé consisterait à remettre les choses ecclésiastiques sur le pied où elles se trouvaient à la mort du roi. Nous croyons avoir fidèlement exprimé les idées de ceux qui craignent la réaction sur ce point , sans cacher, ni diminuer, ni altérer quoi que ce soit.
Nous avons souvent insisté sur la force que conserve en Espagne Télémcnt religieux; nous ne pourrions donc méconnaître l'importance de tout ce qui s'y rattache. Ce n'est pas tout ; cet élément, vu les coutumes et les promesses antiques et modernes, est de lui-même belliqueux et porté par conséquent à sortir du terrain de la discussion en faisant appel aux armes. C'est pourquoi nous convenons que, maintenant même, si l'on ne prenait aucune précaution (et le ressort difficilement comprimé se rompra subitement) , nous convenons que les faits accomplis pourraient fort bien être renversés , que l'on pourrait tenter une restauration du passé, sinon complète, car cela ne nous paraît pas possible", du moins partielle. Nous concevons donc ce qu'il y a de fondé dans les craintes de ceux qui sont intéressés à certains faits : nous le répétons, craintes fondées, parce qu'elles naissent du sentiment de la faiblesse intrinsèque des faits eux-mêmes et de leur évidente opposition avec les idées et les sentimens de l'immense majorité du peuple espagnol. Quel remède à cela? Nous allons l'expliquer.
On sait que nous avons fait la guerre aux faits accomplis ; que nous ne les avons ni admis ni consenti ; nous avons dit plusieurs fois que nous garderions la même ligne de conduite jusqu'à ce qu'intervienne l'autorité , qui nous imposerait silence à nous et à tous les catholiques. Eh bien ! quel que soit le résultat de ces affaires, quel que soit le sort réservé aux faits accomplis, qu'ils restent tels qu'ils sont, qu'ils soient détruits, qu'ils soient modifiés, nous croyons que le moyen d'éviter des bouleversemens, d'éviter que le fils de don Carlos se voie resserré entre des sentimens opposés aussitôt son entrée en Espagne, et d'obvier à ce qu'on ne résolve par des voies de fait ce qui doit se résoudre par l'intermédiaire juste , légitime, pacifique et doux de l'autorité compétente, serait que ces affaires si graves et si délicates fussent complètement résolues avant l'entrée de ce prince en Espagne ; que le clergé sût positivement à quoi s'en tenir ainsi que les acquéreurs des biens de l'Eglise. Alors, si le prince se voyait pressé par les exigences des uns ou des autres, il aurait toujours prête une réponse très simple et très satisfaisante : « Des stipulations solennelles , auxquelles le gouvernement ne peut manquer, ont eu lieu avant mon arrivée ; la suprême autorité de l'Eglise s'est interposée ; je ne suis pas venu ici pour enfreindre les lois et rompre des pactes augustes, mais pour faire respecter les lois et pour accomplir les traités, autant qu'il est en moi. »
Nous regardons cet arrangement préalable comme nécessaire , si l'on ne veut pas que le fils de don Carlos , aussitôt après son entrée en Espagne , soit accusé de faiblesse par les uns et de dureté par les autres. Autrement , on ferait retomber sur lui la faute de tout ce qui se ferait , et il y aurait fort à craindre que , ne pouvant contenter entièrement tout le monde , les uns lui
disent qu'il est ingrat et qu'il les abandonne , et que les autres ne massent que Ton inaugure une ère de réaction , de persécutions et de vengeances.
Que tous les penseurs , que tous ceux qui désirent un dénoûment pacifique pour notre situation compliquée , inéditent sur l'importance de ces vérités. Procéder autrement , ce serait provoquer un conflit qui pourrait compromettre la réconciliation désirée. L'intérêt du trône , l'intérêt du prince lui-même , l'intérêt des idées monarchiques et religieuses , qui ne doivent pas être décréditées par des exagérations et des violences, réclament cette mesure préalable; l'intérêt de la paix et de la tranquillité de la nation la réclame. Dans les circonstances présentes , avec l'exaspération des esprits soutenue et excitée par la lutte et l'incertitude de grands intérêts, il serait extrêmement difficile d'éviter un conflit qui pourrait devenir très grave pour peu qu'on en vînt sur le terrain de la violence. Nous ne le désirons pas, parce que nous ne désirons pas que l'on trouble la tranquillité publique , parce que nous ne conseillons pas le mariage comme un moyen d'accomplir des réactions violentés , mais comme une réconciliation de tous les Espagnols inaugurée et assurée par la réconciliation de la famille royale.
Il ne manque pas de gens qui imputent au clergé l'indigne idée de subordonner le spirituel au temporel, de soutenir le premier comme moyen d'obtenir le second, et de ne pas reculer devant l'horrible spectacle d'une nouvelle guerre civile pourvu que l'Église pût recouvrer ses biens perdus. Quelles preuves pour une accusation semblable ? Qu'est-il résulté des procès et des enquêtes faites pour vérifier ce qu'il y a de vrai dans les expressions que Ton suppose avoir été proférées dans la chaire contre les acquéreurs de biens ecclésiastiques? Où sont ces tentatives de trouble universel contre lesquelles on a tant déclamé? Qu'a dit la presse religieuse? « Ma conscience, »> a-t-ellé répété plusieurs fois, « ma conscience ne me permet pas de reconnaître comme légitime un fait contraire au droit naturel , aux sacrés canons , aux lois civiles, à la constitution même de l'État Ce fait est , à mes yeux comme aux vôtres , une spoliation ; vous l'avez dit ; mais il y a un moyen de couper court aux réclamations et d'assurer les acquéreurs dans leur possession; demandez l'approbation du souverain-pontife et l'affaire est terminée pour nous. » La presse religieuse pourrait-elle tenir un autre langage sans manquer à ses devoirs les plus sacrés , sans se démentir elle-même ? Quelle qualification mériterait une presse qui , s'appelant catholique, mépriserait les prescriptions de tant de conciles, y compris le concile de Trente? Cependant on n'a pas voulu entendre ces paroles; mais ceux qui ont pris le parti d'alarmer et d'exaspérer, ont procédé, ce nous semble, avec peu d'habileté. Maintenant que les négociations avec Rome sent pendantes, il n'est pas prudent d'irriter les esprits ni de donner une triste idée de la situation du gouvernement, en le défendant avec chaleur et en prodiguant en même temps au clergé les épithètes les plus dures et les plus insultantes. Non , une semblable conduite n'est pas prudente , et le Eiinistère pourrait bien préférer ses adversaires à de tels amis.
Quoi qu'il en soit , nous considérons l'incertitude présente comme un puis-^ sant élément de discorde , comme une semence d'incessante agitation. Ces nouveaux intérêts, qui ont la conscience de leur propre faiblesse, s'alarment à
]a moindre apparence de danger; lors même que le danger n*existe pas , fls y pensent continuellement; ils ont peur du clergé , peur du peuple , peur du gouvernement , peur d'autres régions ; ils s'effraient de leur propre ombre. C'est pour cela qu'ils alarment, qu'ils crient , accusent et exigent de continuelles sécurités, des déclarations explicites du ministère, comme si les paroles d'un homme changeaient la nature des choses. Mais , nous le répétons , ces acquéreurs et ceux qui les défendent ont pris une voie mauvaise , très mauvaise. Personne n'a plus d'intérêt qu'eux à ce que tout se termine par une négociation , par des moyens pacifiques , avec l'intervention de l'autorité qui peut imposer silence aux catholiques. Il ne leur convient pas de susciter des «mbarras aux négociations en appelant l'attention de Rome par de violentes invectives contre le clergé, et en faisant voir qu'il est à craindre que les scènes des premières années de la révolution ne se reproduisent. Le mot de guerre , qui a été prononcé par quelques acquéreurs de biens de l'Église , est souverainement injuste, impolitique. Qu'est-ce que le clergé pourrait perdre dans cette guerre? Ses biens? Il y a long- temps qu'il les a perdus. L'espoir de recouvrer le peu qui n'a pas été vendu ? Cela ne fait pas la sixième partie de sa dotation. Ne pas toucher ce qui lui est assigné sur le Trésor ? Il a eu lieu de s'y accoutumer. Sa position politique? Il n'en a aucune. Sa considération sociale ? La seule qui lui reste est celle qui est fondée sur les croyances , et les croyances ne se détruisent point par un décret. Sa sécurité personnelle ? Et par quel moyen la perdrait-il ? Par les tribunaux? Rappelez-vous ce qui s'est passé du temps d'Esparlero. Par des émeutes? Oh ! il est bien certain , pour le moment , que personne ne se hasardera à les déchaîner. Chaque chose a son temps; en outre, il ne faut pas oublier que si les couvens furent un jour inondés de sang, Canterac, Bassa, Quesada , San-Just, Donadio, Mendez Yigo, Saarsfield, Ëscalera et Ësteller furent aussi assassinés; et quand même quelques acquéreurs presseraient le général Narvaez de les laisser délier le monstre pour quelques heures afin de mettre en pièces le clergé , nous sommes sûr qu'ils n'obtiendraient d'autre réponse que celle-ci : « Croyez-vous que j'ai oublié les coups de mousquet qui m'ont été tirés, et la mort de l'infortuné Baseti ? »
Cessons donc de placer la solution de cette affaire sur le terrain de la force , car cela est tout-à-fait inutile ; puisqu'il est des moyens de la résoudre pacifiquement, que ceux qui les connaissent en profitent ; et si le souverain-pontife croyait, eu égard aux événemens passés et pour le repos de l'Espagne , qu'il convient que les réclamations contre la spoliation cessent à tout jamais et que le moment est arrivé de protéger de son autorité les possesseurs actuels , le clergé se tairait, donnant une preuve de désintéressement à ceux qui possèdent les biens qu'il possédait et qui l'appellent cupide. Le clergé fera voir à la face du monde qu'il ne règle sa conduite que sur le devoir. Mais, tant que cette condition ne sera pas remplie , il n'y aura pas un ecclésiastique qui puisse reconnaître le fait; lorsqu'il ne lui sera pas permis de protester tout haut, il le fera dans sa conscience. Et un véritable catholique , un catholique instruit de ce que prescrivent sur ce point les canons de l'Eglise , ne pourra jamais condamner la conduite des ecclésiastiques qui agiront ainsi pour ne pas maa-
quer à une obligation sacrée, pour ne pas vouloir mépriser, comme ministres de l'Eglise, ce que doivent respecter, non seulement eux, mais encore tous les chrétiens.
Quelques organes de la situation semblent croire que Ton suscite au gouvernement toutes sortes d'obstacles afin de Tempêcher d'arriver à une réconcilialion avec le Saint-Siège ; nous tous qui défendons les bonnes doctrines , nous tous qui soutenons aujourd'hui ce que nous soutenions hier , on nous traite comme si nous désirions la continuation de l'état actuel des choses de l'Eglise pour avoir sous la main un moyen de troubler les consciences , d'alarmer les esprits , de préparer une autre guerre civile ; comme si nous ne nous prévalions des motifs religieux que comme d'un levier capable de produire un changement politique. Et ce qu'il y a de plus affligeant en ceci, c'est que le gouvernement, qui devrait par sa politique élevée vivre au dessus de l'atmosphère des passions et ne laisser tomber de ses lèvres que des paroles très mesurées , a lui-même l'habitude de profiter des occasions qui se présentent pour adopter aussi le langage d'une certaine partie de la presse , pour parler aussi d'ingratitude , d'esprit réactionnaire et surtout de conspirations. Si vous ne cessez de dire que l'on conspire contre le gouvernement en sens opposés , quelle idée de votre situation donnerez-vous à l'Europe ? Quelle confiance inspirerez-vous à Rome pour traiter avec vous , lorsque lui peignant les périls qui vous menacent , dites-voas , vous lui manifestez le danger de ne pas pouvoir accomplir ce que vous lui aurez promis? Non, les hommes religieux ne sont pas aveugles comme vos amis s'opiniâtrent à le dire ; s'il vous est premis d'arriver à un arrangement avec le souverain-pontife , nous vous en félicitons ; mais s'il surgit des difficultés, nées de la gravité même et de la complication de l'affaire, n'accusez pas ceux qui sont innocens; accusez nos douze ans d'agitations, accusez le malheur des circonstances où nous a conduits une longue suite d'événemens déplorables, et accusez-vous peut-être vous-mêmes, vous qui, par une diplomatie mal entendue , avez voulu attendre , conservant comme gage des biens qu'il était plus prudent de rendre par un acte spontané de justice, qu'en cédant à une exigence.
Quoi qu'il en soit , en nous occupant de la réconciliation avec le Saint-Siège nous faisons complète abstraction des personnes qui la réaliseront ; nous ne sommes préoccupés que d'une pensée , de la voir se terminer d'une manière convenable au bien de l'Eglise et de l'Etat Et quant à la nécessité et à l'urgence d'arriver à cette réconciliation si désirée , nous sommes profondément convaincu que l'Eglise d'Espagne souffre beaucoup du retard; car le principal sujet de plainte de l'Eglise n'est pas la perte de ses biens , n'est pas d'avoir plus ou moins d'influence politique , c'est d'être privée de ses pasteurs ; ce qui est cause de la négligence que l'on met à la formation du clergé, c'est qu'il nous manque des ecclésiastiques distingués par leur vertu et par leur science^ sans que nous voyons d'où l'on tirera à l'avenir ceux qui devront les remplacer. C'est pour ces raisons et d'autres semblables que nous désirons ardemment que s'opère la réconciliation avec le Saint-Siège ; et c'est pour cela que nous regrettons qu'une politique égarée , qu'une méfiance excessive , que l'esprit de parti suscitent ces obstacles que Ton attribue ensuite à d'autres ,
en appelant agresseurs ceux qui sont vexés , perturbateurs ceux qui sont insultés.
Voilà comment nous ne désirons pas le mariage de la reine avec le fils de dan Carlos comme un moyen d'accomplir des réactions violentes ; tout au coiitraire, pour éviter des conflits au gouvernement et peut-être des dangers à la tranqui.liié publique, nous désirons qu'un arrangement ait lieu avec le Saint- Siège avant la réalisation du mariage. Et il y a long-temps que nous professons celte opinion; il y a long-temps que nous croyons très convenable de séparer la question religieuse de la question politique , de travailler à résoudre celle-là lors même qu'il ne serait pas possible de résoudre celle-ci, et de préparer, au moyen d'un arrangement des affaires religieuses, un arrangement flatteur en ce qui concerne les alfaires pt)litiques. En 18^3 , nous avons publié dans la Société sur l'urgente nécessité d'un concordat, deux longs articles dans lesquels nous avons largement développé les idées que nous n'avons fait qu'indiquer ici.
Non, nous ne sommes pas des utopistes rêveurs qui subordonnent tout à une seule idée, qui se proposent de tout circonscrire dans un système inflexible, et de remédier d'un seul coup à tous les maux ou de les laisser tous sans remède. II est nécessaire, vu la complication où en sont les alfaires publique?, en Espagne, de les débrouiller comme on pourra, fût-ce une à une. On change iinesituationavec un coup d'Etat, mais on ne forme pas tout un système, et l'on n'efface pas tout d'un coup les traces de longues années de boule\ersemens. C'est pour cela que nous n'avons jamais été de ceux qui disent: Tout ou rien. Nous jugeons cette autre règle beaucoup plus prudente : Sinon tout, du moins quelque chose. Nous n'avons jamais professé non plus le principe des oppositions aveugles qui disent : De nos adversaires, nous ne voulons pas même le bien ; de nos amis, nous applaudissons jusqu'au mal ; nous regardons ces règles comme insensées et surtout comme immorales ; nous applaudissons au bien jusque dans les adversaires, et le mal nous le réj)rouvons jusque dans nos amis. Aussi, si le ministère actuel, ou un autre quelconque, pouvait conduire à bien les négociations avec Rome, dans un sens favorable à l'Église et à l'État, nous nous réjouirions sincèrement, lors môme que leur triomphe ébranlerait un peu la force du principe politique qui mériterait le plus nos sympathies. Au dessus de l'intérêt des partis est l'intérêt de la nation ; au dessus de la politique est la religion ; au dessus des considérations du moment est l'avenir des peuples ; au* dessus de ce qui passe comme un songe est ce qui se rattache aux grands destins de l'humanité sur la terre, ainsi que le sort de l'homme au delà du sépulcre.
Est-ce là être réactionnaire ? Pensez-vous que nous n'attendons le triomphe de la religion que de la violence? Que veulent dire ces paroles que vous nous répétez sans cesse, que les années ne passent pas en vain? Croyez- vous, par basard, que nous ne distinguons point entre hommes et hommes , entre circonstances et circonstances, entre temps et temps ? L'esprit de l'époque repousse l'emploi des moyens matériels pour parvenir au triomple des idées ; eh bien! la religion n'en a nullement besoin; le siècle présent est un siècle de discussion; la religion ne la craint pas; il faut, pour obtenir ja victoire, de la lu-
mièredans Tenteadement, de l'énergie dans la volonté, de la constance dan» le trayail, de la résignation dans la disgrâce, un courage à Tépreuve de tou» les revers et de tous les contre-temps.; et ces qualités ne s'appuient sur nulle autre doctrine comme sur la religion; aucun sentiment, aucun intérêt ne les produisent comme la religion ; subjugant l'homme tout entier et le vivifiant jusqu'au fond de son être, elle le rend capable d'entreprendre et d'accomplir, les plus grandes choses.
On voudra bien nous pardonner notre digression, car elle n'est pas tout-à-« fait inopportune, tant on cherche à enlracaei: Topinion contre ceux qui soutiennent les idées religieuses. Qu'on se rappelle que nous nous occupons du fUsde don Carlos et que, pour quelques uns, ce nom est à peu près synonyme de fa* natisme , de persécution, de vengeance, et alors on comprendra que ce n'est pas sans raison que nous nous sommes arrêté un moment à expliquer ce que nous pensons sur le sujet et à présenter les objets sous leur véritable point de vue.
Le gouvernement espagnol réconcilié avec le Saint-Siège, toutes les questions religieuses, les questions religieuses comme les questions temporelles^ arrangées, il serait impossible que la venue du fils de don Carlos produisît une réaction pour des motifs religieux. Le clergé espagnol, dont l'adhésion au Saint- Siège a résisté à la dure épreuve des persécutions, serait le premier à révérer les dispositions du souverain-pontife, et il se résignerait tranquillement à tout ce que l'on résoudrait, à tout ce que l'on établirait d'accord avec le vicaire de Jésus-Christ C'est là un moyen sûr, infaillible*, d'éviter les réactions que l'on redoute; et pour cela, il suffit de suivre, avec prudence et sagesse, le sentier de la justice.
Dans cette supposition, loin que la venue du fils de don Carlos fût à craindre, ceux qui auraient été favorisés dans l'arrangement des affaires avec Rome y seraient intéressés. Savez-vous pourquoi? Parce qu'avec le mariage, le fils de don Carlos entrerait en se soumettant aux conventions précédemment stipulées entre le Saint-Siège et le gouvernement, et il s'engager^ à les respecter, par le fait même de la transaction dynastique. Mais si le mariage n'a pas lieu, si on laisse la branche de don Carlos sans aucun espoir, alors il y a les éventualités de l'avenir, il y a les complications qu'amènerait avec elle la mort de deux personnes augustes, et si, grâce à des événemens extraordinaires, la branche proscrite arrivait un jour au but de ses désirs, il ne serait pas impossible que son chef se refusât à reconnaître ce qui eût été traité avec le gouvernement de son rival.
Il est nécessairede peser tout cela; car rien de cela n'est en dehorsde l'ordre du possible. Que ceux qui y sont intéressés réfléchissent et jugent si nos conjectures et si nos indications sont tellement dénuées de raison, qu'elles ne soient pas d^nes d'être au moins prises en considération. Que les peureux se conivain? . quent de cette vérité ; nous ne cherchons pas à les tromper ; nous désirons, pour toutes les difficultés, une solution légale et pacifique. Qrdgnent-ils une réaction avec l'arrangemeat? £h bien, qu'ils le fassent auparavant Peuveol^ ils exiger davantage 7
Les affaires ecclésiastiques en sont venues à un tel point de complication» .
qu'il nVst plus possible de les arranger par une restauration complète ; Tinterventîon de l'autorité pontificale est absolument nécessaire. Que cette autorité intervienne donc, et ce qui sera établi avec son concours sera bien établi. Alors le mariage avec le fils de don Carlos, loin de menacer ce qui existe, lui donnerait une nouvelle force ; il le mettrait surtout à Tabri des éventualités que ceux qui seraient favorisés par l'arrangement sont intéressés à prévenir. Nous croyons avoir complètement dissipé les motifs qui pourraient donner lieu à craindre une réaction religieuse, en indiquant un moyen sûr de l'éviter ; maintenant, nous allons traiter de la réaction politique et de la réaction contre les personnes. Il existe aussi de l'inquiétude à ce sujet ; nous ne désespérons pas d« pouvoir la dissiper.
La discussion nous suffit pour parvenir à notre but ; nous voulons la discussion, non la violence; car, chaque jour nous sommes de plus en plus convaincu que la justice et la vérité sont de notre côlé, et la vérité et la justice gagnent à être disculées. Ne sommes>nous pas sous un gouvernement de discussion? Discutons donc ; expliquons nos opinions à la lumière du jour ; portons-les devant Je tribunal qui devra prononcer en dernier ressort, le tribunal de l'opinion publique.
ARTICLE SEPTIEIHE.
Nous avons examiné , dans l'article précédent , le côté le plus délicat et le plus difficile de la présente question, la possibilité d'éviter que le mariage de la reine avec le fils de don Carlos n'amène une réaction par des motifs religieux, et n^s croyons avoir démontré jusqu'à l'évidence qu'il y a un moyen juste, légitime et agréable pour obtenir un résultat si important. Non content d'indiquer le moyen, nous avons montré franchement qu'il était, à notre avis, non seulement utile, mais encore nécessaire de l'adopter. Nous répondons par là à ceux qui craignent une réaction en ce qui concerne les affaires ecclésiastiques; nous allons examiner maintenant s'il sera possible de l'éviter en ce qui touche à la politique.
A vrai dire, ce point n'est pas celui qui nous préoccupe le plus, soit à cause des nombreuses raisons que l'on peut alléguer contre des craintes exagérées, soit aussi parce que nous ne croyons pas que l'enthousiasme pour quelques degrés plus ou moins larges dans les formes politiques, soit si ardent qu'il arrive, tant s'en faut, à celui qu'inspirent les vttérêts créés. Là est la véritable difficulté; pour le reste, il ne sera pas si difficile de se laisser convaincre. Que le roi jouisse de telle ou telle prérogative ; que l'élément aristocratique entre a«i sénat en plus ou moins grande quantité; que les bases de l'élection des députés soient plus ou moins populaires, tout cela et d'autres causes analogues n'Jntéressent pas autant que de vivre à Taise avec sa famille , et de rivaliser
sans désavantage avec ce qu'il y a de plus opulent dans la société » grâce aux gros produits de quelques fonds acquis à peu de frais.
Dans tous les grands bouleversemens de la société, rétablissement ou la ruine de certaines formes politiques est toujours un objet secondaire , bien qu'on le présente toujours comme le principal. Quand on ne se contente pas de regarder la superficie des faits, on découvre au fond les questions sociales enveloppées par les questions politiques, et l'on peut assurer, que les secondes sont toujours subordonnées aux premières. La forme politique n'est qu'un instrument : lorsqu'il sert, on le vante , on l'exalte, on le défend avec acharnement ; lorsqu'il est inutile , on s'en met peu en peine , oq l'abandonne ; lorsqu'il nuit;, on le brise. Cette règle est si générale , que ni les Monarchiques , ni les Modérés, ni les Progressistes, ni les Républicains n'y font exception, en aucua temps, en aucun pays du monde. Xe fait s'appuie sur le témoignage unanime de la raison, de l'histoire et de l'expérience.
Qu'est-ce qui intéresse vivement Thomme, qui le pousse, qui l'excite ^ mettre ses facultés en action? Le désir d'être heureux et celui de faire le bonheur des objets de son affection. £n cela entrent la satisfaction des besoins de la vie, l'occupation dans la société d'une position convenable, suivant les idées,, les goûts, Tambition ou les caprices de l'individu; et, lorsque la vue s'étend au delà de la terre, en entrant dans l'ordre moral et religieux, le désir de remplir ses devoirs, d'exercer les pratiques de son culte, de ne pas voir mépriser les objets de sa vénération. Telles sont les choses qui inspirent à l'hommeun vif intérêt, parce qu'elles affectent continuellement ce qu'il y a de plus in*^ tlme dans son cœur ; parce qu'elles sont liées à toutes les périodes, à tous les momens de son existence ; parce qu'elles sont en contact perpétuel avec ses idées, avec ses désirs, avec ses nécessités.
Rien de cela n'arrive avec la politique : l'électeur vote une fois l'an, et parfois tous les deux ou trois ans, si toutefois il ne se laisse pas entraîner par le courant général, en s'abandonnant au bon plaisir de ceux qui aiment à la diriger ; mais il vit constamment avec sa famille, il vit au sein de ses affaires domestiques , il vit avec ses occupations ordinaires , il vit avec sa position sociale, il vit avec sa religion. Contrariez-le à ce sujet, au nom d'une forma ]X)lilique quelconque, et cette forme sera mauvaise pour lui ; favorisez-le, et la forme politique sera bonne pour lui. Laissez-le dans le même état, sous diverses formes, et ces formes seront indifférentes pour lui.
C'est ainsi que, de tout temps et dans tous les pays du monde, sous toutes les formes politiques, et n'importe à quel degré de l'échelle sociale se soient trouvés les peuples, il est une mesure qui a toujours été. féconde en mécontentement, en haine pour l'autorité, et souvent en insurrections sanglantes, nous voulons parler de l'augmentation de l'impôt. Et pourquoi? Parce que l'homme ne peut pas non plus s'occuper, comme on le voudrait, des formes qui prévalent et des hommes qui commandent. Mais quand on en vient à lui demander une partie de ce qui lui sert à satisfaire ses nécessités et ses goûts » il ne lui est pas possible de rester indifférent ; il ne lui est pas possible de ne pas remarquer la différence qu'il y a entre le nouveau et le passé; de la sentir si elle lui porte préjudice , de s'en plaindre et de s'y opposer autant qu'il
est en lai. Il est tine autre cause qui ne passe jamais sur les peuples sans laisser des traces de sang; c'est' le changement de religion. Et pourquoi? Parce qu'il devient alors nécessaire de mépriser ce que Von vénérait, et de vénérer ce que Ton détestait ou que l'on ne connaissait pas ; parce qu*il devient nécessaire de regarder comme salutaire ce que Ton croyait préjudiciable, et comme préjudiciable ce que l'on croyait salutaire; parce qu'il est nécessaire de se résigner à des changemens dans ce qu'il y a de plus intime dans la vie » à bouleverser le système des relations de ceitte vie avec l'autre, de l'homme avec Dieu.
Qu'importe à l'homme un droit politique si ce droit le ruine? Que lui importe la plus grande extension des prérogatives d'un monarque, si celui-ci en abuse pcmr l'opprimer, pour porter atteinte à ses intérêts et contrarier ses habitudes? La liberté est pour lui un mauvais présent, lorsqu'il voit par les cotes des contributions qu'elle lui coûte cher , ou s'il se sent troublé dans sa tranquillité domestique par .le bruit continuel des émeutes patriotiques ; au contraire , si l'absolutisme l'appauvrit , le vexe ou l'offense , le pouvoir et la splendeur même d'un trône ne seraient pour lui que l'éclat sinistre, que la force reâouttd)le d'une divinité malfaisante. Lorsque les libéraux étaient emprfeonnés et bitttos en 1823, vous leur eussiez en vain parlé de la bonté paternelle du souverain et des douceurs deson sceptre ; il était Inutile, en 183^, de vanter le bonheur d'un régime dé liberté aux Royalistes emprisonnés et battus ; on fftspirerait difficilement de l'enthousiasme pour le triomphe du progrès aux Modérés destitués et exilés en 1840 ; et nous ne croyons pas que les Progressistes, qui ont eu aussi leur tour, soient non plus disposés à se prendre de passion pour l'alliance de l'ordre avec la liberté et le système parlementaire, tels que les ont entendus Gonzalez Bravo et Narvaez.
En Irlande, les protestàns penchent pour l'aristocratie, parce qu'elle est leur élément vital, et les catholiques pour la démocratie , par la raison contraire ; enïfance, les iifreVitia; combattent la ft'6errd de f enseignement parce qu'ils crirfgnent d'elle la perte de leurs systèmes et le progrès de la religion; et le clergé et ses amis, et les -partisans de la branche tombée, proclament cette liberté, pfflxequ'Mscompientsurelle pour le triomphe des idées religieuses. En Espagne, les hommes religieux ont été généralement très monarchiques, parce qu'ils ont cru voir dans la monarchie un appui de la religion ; que s'il n'en eût pas été ainsi, si au lieu d'une liberté voltairiennenous avions eu un monarque ayaàt lesr idées d'Henri YIII, de Frédéric ou de l'empereur Joseph, l'élément rel^eux se sentit naturellement combiné avec l'élément libéral , donnant l'exemple d^un phénomène plus ou moins analogue à eehii de la Belgique et de l'Irlande.
Pourquoi Napoléon a-t^il été et est-il encore l'idole de ceurqui, en Europe, se sont le plus vantés d'être libéraux ? parce que sous la forme politique la plus dure, le despotisme militaire , ils voyaient les conquêtes de la révolution assurées et triomphantes.
Jamais aucune école, aucun parti, aucun peuple ne sacrifie les systèmes sociaux aux systèmes politiques ; dès l'instant où il les voit en contradiction , il se décide pour le salut des premiers. S'ils sont unis avec beaucoup de force
dans son esprit ou dans les faits, il cherche avant tout à fausser les derniers ; si cela ne suffit pas, il enfreint ce qu'ils prescrivent; et si cela ne suffit pas encore, il les abandonne, il les abjure.
Telle est Thistoire des partis dans toutes les révolutions , et telle est la raison pour laquelle le parti libéral en Espagne, y compris les diverses nuances, n*a jamais pu inaugurer la liberté. Ses idées sociales étaient en opposition avec la majorité nationale; et, pour les réaliser, il n'a jamais pu la laisser libre, il s'est vu forcé de l'opprimer. C'est pour cela que les urnes électorales ont toujours donné ce qu'a voulu le parti dominant : Modérés seuls, Progressistes seuls, combinaisons en proportions différentes, selon que l'un ou l'autre parti dominait plus ou moins exclusivement ; mais jamais de Monarchiques seuls, ni en majorité, ni même en minorité un peu considérable. Que signifie ce fait? Que la liberté a un non-sens, et que l'élection populaire a été représentée par tout, excepté par le peuple.
Ainsi les partis libéraux, teb qu'ils ont été constitués jusqu'ici et tels qu'il» le sont ejDtçore aujourd'hui , se voient condamnés à employer une forme de gouvernement qu'ils sont forcés de fausser ; la faute en est plus aux chose» qu'aux hommes. Et, en vérité, ce serait exiger beaucoup qu'un parti se suicidât ; et chacun d'eux se suiciderait le jour où il laisserait les peuples en complète liberté. Voyez le parti progresvsiste seul aux cortès durant la doipination d'Espartero; voyez aussi le parti modéré seul pendant le commandement de Narvaez; voyez ce gouvernement qui réforme la constitution pour se défendre des Progressistes, et qui a craint de publier la constitution réformée, de faire la loi électorale et de dissoudre les cortès , redoutant l'ascendant des partis qui le combattent
C'est à ces causes que le gouvernement représentatif, tel qu'on l'a vu en Espagne jusqu'ici , doit d'avoir peu d'enthousiastes; et ceux-mêmes qui sont le plus convaincus de la nécessité de le conserver, désirent qu'il soit d^rmai^ tout autre chose que ce qu'il a été jusqu'ici.
Ceux qui ont travaillé à implanter et à acclimater en Espagne les innovations politiques, doivent avouer, si douloureux que soit pour eux cet aveu, que les formes représentatives ont été une déception : respectivement aux temps antérieurs, personne n'en doute ; en ce qui concerne le présent , nous rappelons à nos lecteurs le remarquable article du Ticmpo sur les trois infliiences. Nous ferons abstraction des observations dont ce jouiiial accompagne le fait qu'il consigne; mais il n'est aucun doute qu'il en résulte cette vérité incontestable, qu'il y a eu de tout, à l'exception du gouvernement proprement parlementaire. Comment donc veut-on que les institutions s'accréditent et s'enracinent? Comment veut-on empêcher que les peuples ne voient clair à travers les ténèbres dont on prétend obscurcir l'atmosphère politique ? Tous les hommes penseurs et sincères se convainquent que cela ne peut continuer ainsi ; qu'il faut prendre une autre route ; qu'il est nécessaire d'élargir la base du gouvernement en lui donnant de nouveaux points d'appui dans les idées et les coutumes de l'immense majorité nationale. Si le gouvernement doit être représentatif, au moins qu'il ne soit pas le monopole de quelques uns qui s'en servent tour à tour pour disposer à leur profit personnel des destins de la nation.
C'est une erreur de croire que le ûls de don Carlos , s*il arrivait à rentrer en Espagne, aurait intérêt au rétablissement du gouvernement absolu, et qu'il y serait poussé par les conseils de ses dévoués. La nécessité de cortès vraiment dignes de ce nom est généralement reconnue ; et les partisans du ûls de don Carlos n'auraient aucun intérêt à contrarier cette nécessité. Quand ils seraient hors du pouvoir ou s'ils n'y avaient pas toute la part qu'ils désire raient, leur intérêt exigerait que les moyens d'opposition fournis par les nouvelles formes, et dont on manque totalement avec les formes absolues, ne leur manquassent point; et, quand ils arriveraient au commandement et qu'ils auraient besoin de rencontrer la majorité aux cortès , il est bien certain qu'ils auraient plus de probabilité de l'obtenir qu'aucun des autres partis.
Le parti monarchique de 1845 est déjà très éloigné du parti monarchique de 1823 ; un quart de siècle ne passe pas en vain sur les partis ; l'expérience de dix ans de commandement ne passe pas en vain; sept ans de guerre ne passent pas en vain ; et surtout treize ans de calamités ne passent pas en vain. Les Monarchiques ont eu le temps d'apprendre que l'on ne fait pas tout avec les armes , que l'esprit du siècle exige que l'on cherche à triompher par la lutte des idées. Ce terrain offre aux hommes monarchiques et religieux un vaste champ où ils peuvent déployer leur activité et leur énergie. £n Espagne, l'élément monarchique-religieux a encore beaucoup de vie ; il n'y a qu'à, l'agiter pacifiquement, qu'à le développer et aie rendre ainsi capable d'entrer avantageusement dans le mouvement politique.
En 1823 et en 1832, le parti monarchique voyait dans le gouvernement du roi absolu l'unique moyen de conserver l'antique organisation sociale ; eu 1845 , il sait que cette organisation a disparu et qu'il n'est pas j^ossible à l'homme de la restaurer telle qu'elle était à la mort de Ferdinand ; en 1845 » il sait qu'il ne peut aspirer à ce but, mais uniquement à consolider le pouvoir royal , à soutenir et à entretenir l'élément religieux de manière à ce qu'il satisfasse aux nécessités antiques et modernes de la société espagnole. Le xix'' siècle n'est pas le xvi* siècle ; l'Espagne, après une révolution de treize ans, n'est pas l'Espagne du temps du roi ; la pcditique que l'on aurait à suivre aujour^ d'hui n'est pas la politique de 1823. Les Monarchiques le savent ; et ils le savent, non seulement par la réflexion, mais encore par l'effet de cette influence que le souiQe du siècle exerce sur les hommes de tous les partis. Que l'on en voie la preuve dans la manière dont se sont exprimés les Monarchiques qui ont figuré à la tribune dans les derniers temps , m»)ière bien différente de celle qu'auraient employée ceux d'autres époques ; que l'on voie l'immense différence qu'il y a entre la presse d'à présent et la presse de 1814 et de 1823.
Ces faits sont plutôt sociaux que politiques; ils ne dépendent point de telle ou telle loi, de telle ou telle institution, ils sont enracinés dan» les idées et -dans les mœurs, c'est pourquoi on ne les détruit pas avec un décret ; et le fils de don Carlos ne voudrait ni ne pourrait les détruire. En outre, la révolution sociale accomplie, l'arrangement pris avec le Saint-Siège, elles ba* $es sur lesquelles devrait être assise la nouvelle organisation, une fois fixées, les faits politiques n'auraient plus maintenant la même importance qu'auparavant ; ils n'offriraient pas cet acharnement avec lequel nous les avons vus
produire jusqu'ici, et Taction des pouvoirs suirrait la direction de Topinion publique, ens'écartant du terrain de la politique, et en marchantà la recherche de moyens pour améliorer l'état intellectuel, moral et matériel des peuples. La question religieuse et la question dynastique, ces deux germes de discorde et d*irritation, ayant disparu, la politique se trouverait privée d'une grande partie de l'aliment qui a entretenu ses fureurs; et si Ton n'évitait pas toute espèce de démêlés, parce que cela est impossible entre hommes, au moins on parviendrait à les discuter et à les résoudre par des moyens pacifiques et légaux.
La surabondance de force que le pouvoir royal tirerait de la fusion des prétentions dynastiques, loin d'être un élément de tyrannie, serait un élément de douceur, car les gouvernemens tyranniques ne sont pas ceux qui sont forts, mais ceux qui sont faibles. Lorsque le pouvoir est sans vigueur, lorsqu'il sait que la base sur laquelle il s'appuie est étroite et glissante, lorsqu'il se voit entouré d'ennemis qui épient le moment opportun pour le renverser, lorsqu'il voit devant lui un autre pouvoir tombé prêt à le remplacer, alors il est craintif, méfiant, soupçonneux; alors il s'humilie indignement devant ceux qui lui tendent la main pour le soutenir, il contemple d'un air sombre et troublé tous ceux qui ne protestent pas sans cesse de leur adhésion et de leur fidélité; il fait de l'or un moyen de corruption et un trafic des emplois publics ; il déploie sur une vaste échelle un honteux système d'espionnage, et lorsque cela ne lui suffit pas, il proscrit, il incarcère, il tue.
Telle est l'histoire de tous les temps et de tous les pays ; les pouvoirs qui ont craint pour leur existence ont été corrupteurs et tyranniques ; ceux qui n'ont eu rien à craindre, ont économisé la force qui abondait en eux, ou plutôt ils l'ont employée au profit des peuples en les gouvernant avec justice et douceur.
Vous en avez un exemple bien récent dans notre pays. Lorsqu'après la réaction de 1823 le roi se fût convaincu que son pouvoir était assuré, il pencha naturellement pour un système d'aménité qui satisfaisait les constitutionnels durant les dernières années ; et l'on n'avait recours aux mesures rigoureuses que lorsque les conspirations et les invasions d'émigrés faisaient croire au gouvernement que de nouveaux périls le menaçaient
Gomment voulez-vous qu'un gouvernement qui se voit sans cesse en danger de tomber sous la main de ses ennemis soit doux et agréable ? Et comment celui qui n'a point d'adversaire sera-t-il violent? Tout gouvernement a l'instinct de sa propre conservation ; celle-ci exige qu'il ne se fasse pas de nouveaux ennemis ; le gouvernement donc qui se trouve dans une situation forte et exempte d'embarras, tend de lui-même à se concilier les esprits. Si cela est vrai en tout temps, que sera-ce au xix" siècle ^où la douceur des mœurs a pris tant de développement, où les moyens de pure force tombent chaque jour dans un plus grand discrédit ?
Le fils de don Carlos ne pencherait donc pas, comme quelques uns le craignent, pour les systèmes exclusifs et violens ; il n'en aurait pas besoin, et par là même il ne voudrait pas y recourir. Craindrait-il par hasard que les cortès insultassent sa personne, elles qui auraient révoqué sa proscription ? Se senti-
rait-il humilié, étant maintenant le mari d'Isabelle? Craiadrait-il de voir ses dévoués dans l'abandon, lorsqu'il aurait tant de moyens de les faire entrer au cortès? Craindrait-il la ruine de l'antique organisation, quand déjà celle-ci n'existe plus ? Craindrait-il l'envahissement du pouvoir royal par les corlès, lorsque ce pouvoir serait beaucoup plus fort, lorsqu'il n'existe point de milice nationale, lorsque le jury n'existe déjà plus dans la constitution réformée par les parlementaires eux-mêmes, lorsqu'une grande partie du pouvoir des municipalités a été transmise au gouvernement, quand il y a outre l'armée, la police et la garde civile? Eh ! n'a-t-on pas vu dans ces derniers temps et ne voyons-nous pas encore ce que peut un gouvernement cimenté sur une base 1res étroite, personnifié dans un militaire , et combattu par des adversaires nombreux? N'avons-noas pas vu ce qu'est la révolution, ce que sont les cortès elles-mêmes en sa présence ? Il a proposé la réforme de la constitution : la constitution a été réformée; il a demandé des autorisations : on les lui a ac- -cordées; il a voulu s'écarter en divers points de la constitution : personne ne s'y est opposé; et si, après avoir obtenu la réforme et les autorisations demandées avec tant d'instances, il n'a pas cru convenable d'en faire usage, il ne l'a pas fait.
Cette expérience, jointe à ce qui s'est passé du temps de Gonzalez Bravo, prouve évidemment que le gouvernement en Espagne peut tout ce qu'il veut; que rien ne résiste au nom du trône ; elle montre aussi , et par là même, que si un gouvernement se constituait en Espagne après la solution des questions religieuses et de la question dynastique , ce gouvernement ne devrait pas craindre la présense des cortès pour la formation de quelques lois et le vote des impôts. L'esprit public, qui s'est réveillé à force de disgrâces, seconderait l'action du gouvernement, loin de la contrarier : l'institution des cortès ne servirait point à affaiblir le pouvoir royal, mais à le fortifier.
C'est une erreur de croire que la majorité du parti carliste se lancerait dans cette voie de violences que l'on semble tant redouter : si, durant la guerre, il se forma dans le camp même de don Carlos un parti nombreux qui désirait la transaction , bien qu'il ne voulût pas ce qui se fit à Yergara ; si, comme on l'assure , les hommes les plus distingués dans la guerre comme dans le conseil, figuraient dans ce parti trausactioniste qui désirait le mariage et le rétablissement des cortès, serait-il possible qu'après de longues années durant lesquelles l'expérience est venue confirmer leurs prévisions, durant lesquelles les faits ont démontré combien pensaient juste ceux qui croyaient qu'on ne pouvait pas tout exiger, et qu'en exigeant tout on n'obtiendrait rien, serait-il possible, disons-nous, qu'ils s'opiniâtrassent dans les prétentions exagérées que quelques uns s'obstinent à leur attribuer?
Les profondes modifications qu'a souffertes le parti libéral, nous indiquent celles que le parti carliste aura éprouvées. Jetons les yeux sur les années 1833 et 183^, et même plus en arrière; rappelons-nous ce que pensaient, ce que disaient, ce que faisaient un grand nombre de ceux qui figurent maintenant dans le parti modéré. Leurs illusions se sont dissipées ; ces théories si sublimes leur semblent maintenant des rêves d'homme en délire ; ces espérances si flatteuses se sont changées en un désenchantement amer, sinon en dégoût, en
abattement, avec le désespoir d'obtenir quoi que ce soit de bon par le chemin qu'ils regardaient auparavant comme le seul qui pût conduire la nation à la prospérité. S'il en a été ainsi pour ceux qui ont triomphé, pourquoi n'en aura-t-il pas été de même pour ceux qui sont tombés? Et si cela n'est pas^. comment se fait-il que parmi ceux-mêmes qui ont défendu don Carlos les armes à la main , on ne pense plus qu'à une réconciliation, et non au triomphe du même prince pour lequel ils ont répandu leur sang? Quelqu'un d'entre eux se propose-t-il ce qu'il tentait en 1836 ? Ne découvre-t-onpas, dans tous les moyens qui se présentent pour faire connaître leur opinion, cette tendance à une réconciliation générale, à réparer autant que possible, à faire disparaître cette ligne qui sépare les Espagnols des Espagnols, les frères de leurs frères ?
Que l'on dise ce que l'on voudra , nous le répéterons encore, les années ne passent pas en vain, tant de souffrances ne passent pas en vain; tout s'adoucît et se ihodifie sous l'action de causes si puissantes. Pour peu que nous regardions, nous ne voyons nulle part ces élémens de la réaction redoutable contre laquelle on crie si fort Un seul point était capable d'y prêter ; et nous avons indiqué le remède dans l'article précédent. Que l'on détruise cet élément d'irritation en ce qu'il a d'opposé aux intérêts créés et aux sentimens religieux de la majorité de la nation, et tout le reste ne présente pas les difficultés que l'on se plaît tant à grossir.
Le prince ne nourrirait pas les désirs de réaction politique que quelques uns redoutent, en considérant que, pour avoir autour du trône descortès au sein desquelles il vît beaucoup de ses partisans , il lui suffirait de chercher à ce que la représentation nationale fût une vérité. Tous ceux qui connaissent l'état de l'opinion publique, seront convaincus de l'exactitude de cette observation. C'est une illusion de croire que le prince aurait un intérêt particulière ce que l'on ne convoquât point les cortès, dans la crainte de se voir combattu ou dédaigné par elles ; si, dans les cortès actuelles, quoique formées sous les influences que nous connaissons tous, si l'on a traité la famille de don Carlos avec tant de considération, au sénat comme au congrès, à de rares exceptions près, qu'arriverait-il après la réalisation du mariage et quand auraient disparu de, ces platitudes avec lesquelles on a représenté la famiUe de don Carlos comme une race de monstres. Nous le répétons, loin peut-être de convenir au prince nouveau-venu que les cortès ne se réunissent point, il pourrait avoir un grand intérêt à leur réunion, car ce moyen servirait à faire voir à l'Espagne et à l'Europe combien grand est le nombre de ceux qui sont dévoués à sa cause.
Laissez le gouvernement faible ; cherchez à la reine un mari qui n'attire pas tous les Espagnols autour du trône ; constituez ainsi un pouvoir qui ait à lutter, par une nécessité inévitable, contre des partis nombreux; dédaignez ceux qui désirent une réconciliation; enlevez-leur toute espérance, et alors vous verrez ce qui résultera en faveur de cette même liberté pour laquelle vous montrez un si grand enthousiasme.
Savez-vous ce quii*ésultera? Le voici. Combattu par des adversaires puîssans , d'un côté par la révolution , de l'autre par les Monarchiques , le gouvernement se verra continuellement entouré de dangers; tous ceux qui s'éloigneront de lui lui inspireront de la défiance ; et vivant sans cesse dans l'agitation
t\ rînquiétadc, Il penchera par nécessité vers la tyrannie. Ne pas asseoir le t)oovoir sur une base solide est un mauvais système pour assurer la liberté ; t'est pourquoi la liberté n'a été jusqu'ici qu'un mensonge , lorsqu'elle n'a pas été un sarcasme dirigé par les oppresseurs contre les opprimés. Si vous ne gué- Hssez pas le mal dans sa racine , ce qui a eu lieu les années précédentes aura Heu à l'avenir : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Des émeutes du despotisme militaire , du despotisme militaire aux émeutes , tel est le. ^rt des nations où le pouvoir est ma! assis. Si vous n'avez pas crainte de pré- |)arer à la nation un si triste avenir, les infortunes tomberont sur elle ; mais sur vous tombera une responsabilité terrible.
Si le prince que vous amènerez au côté du trône est faible ; si , avec un caractère timide et un esprit pacifique , il n'est pas apte à prendre part aux affaires publiques et h contenir les factions avec ï'épée , alors pensez continuellement au militaire qui devra remplir le vide ; mais alors n'accusez ni celui-ci, di celui-là , car lorsque l'un tombera , celui qui le remplacera suivra une conduite semblable. Qu'il s'appelle Narvaez ou non , aussitôt que vous lui aurez confié le commandement , il se verra forcé de se défendre ; et la défense en pareils cas ne se fait ni avec le papier ni avec des discours , mais avec Ï'épée. Lorsque vous parlerez avec rudesse dans les chambres , il parlera avec plus de rudesse que vous; vous pourrez vous veuger par quelque article de journal, itiais il suivra son chemin, comprenant que la situation est une situation de force , et que ce n'est pas vous qui avez la force , mais lui.
Si, au contraire, le prince est un homme d'un entendement éclairé et d'un tœur courageux ; si son caractère est trop altier pour se soumettre à la volonté tl'un sujet de sa royale épouse ; s'il a l'esprit assez hardi pour braver la colère ti'un militaire et les menaces des partis ; s'il sait prendre de l'ascendant sur les soldats , en se faisant de droit ou de fait le chef des armées , alors son inclination naturelle , très naturelle, en se voyant à la tête d'un gouvernement attaqué en sens si contraires, sera l'absolutisme ; car il ne verra que dans l'ab- ^iutisme l'espoir d'imposer silence aux mécontens et d'en finir avec les séditieux ; car il ne verra que dans l'absolutisme l'espoir d'empêcher d'un côté ijue l'élément révolutionnaire ne se développe , et, de l'autre, qu'un parti nombreux n'acquierre de l'importance ; parti qui ne pourrait moins que le regarder, sinon avec haine, du moins avec déplaisir, en voyant en lui un éterfiel souvenir de l'exclusion et de la proscription du principe auquel il s'intéresse.
Il pourrait fort bien arriver 'alors, qu'on vît l'accomplissement de certaines paroles prononcées dans le congrès par M. Pegna y Aguayo, et qui passèrent è peu près inaperçues, quoiqu'elles continssent une grande vérité, o Mais n'y ta a-t-il que le fils de don Carlos seul qui puisse mettre les institutions en pé- >» rîl ? N'y a-t*il pas d'autres princes qui puissent faire œurir à nos institutions * un danger plus grand encore ? Enfm, le fils de don Carlos pourrait offrir «I quelques avantages , mais les autres aucun. » (M. Pegna y Aguayo , séance ^u 28 novembre 18^^.)