LES CITATIONS DU PREMIER GROUPE
A. Citations du Sermon sur la montagne introduites par la formule 7ixou(jaT£ oti £pp£Ô7i .. éyè) ^è ... (Cf. V, 21, 27, 31, 33, 38, 43.)
Elles sont toutes tirées des Livres de la Loi, qu'elles considèrent à un point de vue très-particulier. Elles enseignent, et elles enseignent même avec autorité, mais cependant avec une familiarité véritable. Elles n'enseignent pas par elles-mêmes; mais elles servent de texte, d'épigraphe, au développement d'une pensée. Elles ne sont là que par antithèse, pour mettre du relief dans le discours et le renforcer par le parallèle qui est établi entre l'ancienne Loi et la nouvelle. Elles présentent la loi mosaïque comme bonne, mais cependant imparfaite. Elles sont là
pour servir de sujets de commentaires, et renseignement est tout entier dans le commentaire. Constatons leur caractère oratoire ; et, même au point de vue purement littéraire, la beauté de ces antithèses répétées : Vous avez entendu quil a été dit . . . mais moi je vous dis,
B. Citations introduites par les formules oùx âveyvwTe (cf. XII, 3; 5 ; XIX, 4 ; XXI, 16 ; XXII, 32), pLàOeTe ti èdTiv (IX, 13), 6 yàp ôcoç evÊTeiXaTo Xeywv (XV, 4), AaueiS ev 7Uveij[ji.aTt .. >.syc!>v (XXII, 43).
Nous réunissons en un seul groupe toutes ces citations, parce qu'elles ont des caractères distinctifs analogues. Au lieu que les citations du groupe précédent en appelaient à la Loi pour la compléter, celles-ci au contraire considèrent l'Écriture comme ayant une valeur absolue, et la font intervenir pour terminer des discussions par un argument décisif.
C'est là le lien commun qui les réunit. Établissons maintenant entre elles des subdivisions.
P Dans les unes (XV, 4 ; XIX, 4; auxquelles il faut joindre le passage XXVII, 37-39 qui est conçu dans le même esprit, sans que les paroles citées soient précédées d'aucune formule) le procédé de Jésus est de ramener dans la sphère des idées générales une discussion provoquée par un fait particulier, et de montrer que ce fait particulier est soit justifié, soit condamné, par une loi universelle dont l'observation doit passer avant tout. XV, 4 le raisonnement est celui-ci : Vous parlez de votre tradition et vous accusez mes disciples de l'enfreindre parce qu'ils ne se lavent pas les mains pour se mettre à table, mais votre tradition ne vaut rien puisqu'elle vous conduit à ne pas observer le plus strict des commandements : «Honore ton père et ta mère. » XIX, 4, le procédé est le même, et son application est encore plus frappante, car Jésus condamne un précepte authentique de Moïse au nom d'une loi naturelle plus générale qui le domine : Vous dites que Moïse vous permet le divorce; mais Dieu le défend puisqu'il a dit: «L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme et les deux ne feront qu'un seul corps. » L'exemple le plus frappant de cette méthode se trouve XXII, 37-39, lorsque Jésus affirme d'une façon catégorique que toute la Loi et les Prophètes, toutes les controverses auxquelles ils peuvent donner lieu, sont subordonnés au principe de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. Ici la généralisation est absolue. Jésus, il faut bien le remarquer, ne met pas ainsi les textes en contradiction d'une
façon stérile, loin de là ; il démontre une vérité particulière par une vérité générale ; il fait appel à la morale et à la religion éternelles contre des préceptes légaux passagers ; et cette expression de la morale et de la, religion éternelles, ces paroles vraiment divines, il affirme qu'elles se trouvent dans TEcriture, et c'est là qu'il va les chercher. On ne saurait imaginer une façon de raisonner plus franche, plus limpide ou plus populaire. Elle est la condamnation des sophismes pharisaïques ; elle persuade Tinterlocuteur non par la raison, mais par la conscience.
2° Dans d'autres citations (IX, 13; XII, 3; 5; XXI, 16; XXII, 32 ; XXII, 43), Jésus en appelle encore à des passages de l'Ancien Testament pour convaincre ses adversaires par un argument indiscutable, mais il procède d'une façon différente. Il coupe court aux réclamations des Pharisiens en leur citant un verset des Écritures qui les met en contradiction avec eux-mêmes. Ici la force du raisonnement vient non pas seulement de la valeur religieuse et morale de la citation elle-même, quoique cette valeur soit toujours de premier ordre, mais encore de l'adresse avec laquelle le passage est choisi de manière à embarrasser les interlocuteurs. Dans cette façon de terminer les discussions il y a souvent une légère ironie. Les Pharisiens reprochent aux disciples de Jésus de violer le sabbat; il leur est répondu (XII, 3-5) que David s'est bien permis de manger les pains de proposition, et que les prêtres violent bien, de par la Loi, le sabbat, sans être coupables ; dès lors qu'a-t-on à reprocher aux disciples ? — Les chefs des prêtres et des scribes, entendant les enfants crier « Hosannah! au fils de David », veulent embarrasser Jésus en lui demandant compte de ces cris. Jésus leur répond, d'après l'Écriture, que c'est précisément de la bouche des enfants que Dieu s'est préparé des louanges. La citation ne prouve pas que Jésus attachât beaucoup d^mportance aux exclamations des enfants, mais elle indique de quelle manière il savait répondre aux questions captieuses. De la même nature est la réponse que fait Jésus à ceux qui l'interrogent sur la descendance davidique du Messie. D'une part, leur dit-il, vous croyez à l'inspiration de David, et d'autre part vous croyez que le Messie doit être son fils : mais comment expliquerez-vous alors que David, étant inspiré, appelle le Messie son maître ? On reproche à Jésus de fréquenter des gens dont la conduite n'est pas irréprochable : Jésus rappelle tout simplement à ces scrupuleux observateurs de la Loi, que le Dieu
qu'ils servent a dit lui-même qu41 aimait mieux la miséricorde que les sacrifices. De même à ceux qui cherchent à le prendre eu défaut à propos de la résurrection, il répond en citant une parole de Dieu dont ses interlocuteurs ne peuvent nier la vérité, et qui les force par elle-même à reconnaître que leurs frères ne sont pas morts à jamais, puisque Dieu est toujours leur Dieu, et qu'il n'est pas le Dieu des morts.
Ainsi la méthode employée dans ces dernières citations est, pour ainsi dire, d'opposer une question à une autre question. Étant donné que ses adversaires admettent un point particulier de doctrine, Jésus les met dans la nécessité ou de se reconnaître vaincus dans la discussion, ou de nier ce point. C'est une manière de raisonner analogue à celle qui est employée dans les passages que nous avons examinés en premier lieu (XV, 4; XIX, 4; XXII, 37-39). Il y a cependant une différence : c'est que dans les premiers passages Jésus fait appel à des vérités générales, dans les derniers à des vérités particulières. En somme, dans les premiers il enseigne plus qu'il ne discute ; dans les derniers il discute plutôt qu'il n'enseigne. Est-il besoin d'ailleurs de faire remarquer que les citations ne sont jamais choisies arbitrairement, jamais détournées de leur sens réel; que leur but, dans les petites circonstances ^ comme dans les grandes, est toujours d'opposer la vérité aux sophismes ; et que, discussion ou enseignement didactique, elles éclairent toujours l'esprit et ne le troublent jamais. L'application du passage se fait d'elle-même ; après la citation la discussion n'a plus lieu de continuer.
G. Citations du récit de la tentation introduites par la formule YeypaTurai (IV, 4, 6, 7, 10).
Ce qui distingue ces citations, c'est un tour particulièrement sentencieux. Les paroles de l'Ancien Testament sont présentées comme ayant une valeur plutôt théologique que morale. Tandis que nous avons vu tout-à-l'heure les discussions tranchées par un simple mot, ici nous avons une discussion par réponses et répliques. C'est surtout en faisant dans son esprit la comparaison entre les citations que nous venons de voir et celles dont nous nous occupons maintenant, qu'on peut se rendre compte du genre particulier de celles-ci. Les citations de la tentation renferment des vérités de la plus haute élévation, mais elles ont quelque chose de plus froid et de moins vivant que les précédentes. Remarquons surtout qu'elles ont un caractère particulièrement
mosaïque; elles n'opposent pas une nouvelle loi à l'ancienne; elles ne donnent pas une explication particulière de la loi, mais ce sont les préceptes de l'orthodoxie juive pure et simple qu'elles invoquent.
Remarque, — Outre les passages de l'Ancien Testament que renferme le récit de la tentation, deux autres citations sont encore introduites par la formule yeypairTai (XXI, 13; XXVI, 31). Le premier de ces passages ne rentre exactement dans aucune des catégories que nous avons distinguées jusqu'à présent. Il a cependant un caractère essentiellement évangélique; c'est celui ou Jésus reproche aux Juifs de faire de la maison de Dieu une caverne de brigands. C'est une vitupération indignée; ce n'est ni une déclaration religieuse d'un genre particulier, ni un mot de discussion. Quant à la citation qui se trouve XXVI, 31, elle rentre dans le groupe de passages par lequel nous allons terminer ce chapitre: les passages où Jésus applique à sa personne des paroles de l'Ancien Testament. Ces derniers ne sont pas signalés par des formules d'introduction particulières; nous les avons groupés à cause de la parenté interne qui les unit.
D. Passages de l'Ancien Testament dont Jésus se fait à luimême l'application (XII, 40; XXI, 42; XXVI, 31).
Ces trois citations sont essentiellement des comparaisons. Jésus ne les donne pas comme des prophéties, comme des prédictions, qui auraient visé d'avance les divers événements de sa vie. Il établit seulement des rapprochements ; il signale des analogies entre certaines parties de l'Ancien Testament et les circonstances où lui-même se trouve. XII, 40, par exemple, Jésus compare (w(rïrep.... oStw;) l'attitude des Ninivites vis-à-vis de la prédication de Jonas, à l'attitude des Juifs vis-à-vis de sa propre prédication. Nous ne voulons pas discuter ici l'authenticité des paroles : « De même que Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, de même le fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » . Que Jésus ait ou non prédit sa résurrection, c'est une question dans laquelle nous n'avons pas à entrer ici. Nous voulons seulement déterminer quel usage Jésus a fait de la citation de Jonas. Or, il s'est borné à constater une analogie entre Jonas et lui, et il ne dit pas qu'il voie une préfiguration spéciale de sa destinée dans le livre de Jonas. L'idée de prédiction, que nous verrons plus loin développée avec tant de complaisance, est complètement absente ici.
Nous en dirons autant des deux autres citations. Jésus dit (XXI, 42) : « La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre angulaire ; elle l'est devenue par la volonté du Seigneur, et elle est admirable à nos yeux» (Ps. GXVIII, 22-23). C'est évidemment de lui-même qu'il parle ; et il cite ce passage comme résumant clairement et d'une façon frappante la situation où il se trouve. Mais sa pensée ne va pas plus loin. Il veut dire : Si vous lisiez attentivement les Écritures, vous y verriez des choses qui vous feraient réfléchir, celle-ci entre autres, et en refléchissant sur ce passage vous comprendriez mieux ce qui se passe parmi vous, parce que ce passage en contient le symbole. Des symboles ! Jésus ne voit pas autre chose dans ces paroles de TÉcriture, et c'est encore symboUquement qu'il applique à sa mort le passage de Zacharie cité XXVI, 31 : «Je frapperai le troupeau et les brebis seront dispersées.» Sans doute ces rapprochements sont faits avec une gravité singulière, et sont gros d'enseignements; sans doute ils ne sont pas arbitraires et on a pu dire avec raison que, par une sorte de corrélation mystérieuse, l'application que faisait Jésus des paroles du prophète, les illustrait elle-même et les faisait mieux comprendre, aussi bien que ces paroles illustraient la pensée de Jésus. Mais ce ne sont pas là des prophéties. La manière même dont ces citations sont amenées suffit à le démontrer. Quant l'auteur du premier Evangile veut appliquer une prophétie à l'histoire de Jésus, il ne dit pas « il est écrit » , «n'avez-vous pas lu que»...; mais il précise singulièrement sa pensée et il vous fait toucher du doigt son raisonnement. Entre la façon dont Jésus parle ici de lui-même et la façon dont nous verrons l'Évangéliste parler de Jésus, il n'y a aucun rapport.
Et maintenant nous avons terminé notre étude de ce premier groupe de citations ; nous n'en avons laissé de côté que deux qui sont insignifiantes et n'appartiennent à aucune catégorie particulière; la question des Pharisiens à propos du mariage entre veuves et beaux-frères (XXII, 24) ^ et la phrase où Jésus rappelle qu'il faut deux témoins ou trois pour soutenir en justice une déclaration (XVIII, 16). Le discours où ce passage du Deutéronome se trouve rappelé est plein d'intérêt ; mais la citation elle-même ne
1 Nous avons étudié la réponse faite par Jésus ; mais la question des Pharisiens ne présente par elle-même aucun intérêt. Ce n'est même pas une citation méthodique de la Loi; c'est une allusion vague.
se rattache pas à l'idée maîtresse de ce discours, et montre seule-, ment que Jésus était au courant des usages juridiques.
Nous pouvons donc maintenant nous résumer, et en premier lieu, nous constaterons que toutes les citations que nous venons d'examiner ont ce caractère commun, d'être faites sans arbitraire, en respectant le sens général du contexte; et cependant, sans que l'appropriation du passage à la circonstance qui motive la citation en soit moins précise et moins heureuse.
En second lieu nous remarquerons que nous n'avons pas rencontré de distinction établie entre la valeur des divers livres qui composent l'Écriture. La Loi, les Prophètes, les Psaumes sont tous cités avec une égale autorité. C'est à V Écriture qu'on en appelle (al ypaçaî, ysypairTai, -h Ypa(pyf).
Cette Écriture est employée de plusieurs façons différentes. Partout il est vrai, elle est considérée comme ayant en elle-même et par elle-même son autorité ^ . Mais parfois cette autorité est considérée comme absolue, impossible à dépasser (XV, 4; XIX, 4; XXII, 37-39); d'autres fois les commandements sont considérés comme essentiellement bons, c'est vrai, mais tels cependant qu'on peut les raflSner et y ajouter encore. (Cf. chap. V, passim.) Enfin, en certains passages, Jésus relève des analogies entre les circonstances de sa vie et les paroles de l'Écriture, et établit en quelque sorte un parallèle entre ces paroles et sa situation présente.
Entre ces différentes manières d'envisager l'Écriture il n'y a aucune contradiction. Toutes les citations sont faites dans le même esprit : en appeler aux idées de TAncien Testament et non à sa lettre. Toutes sont faites dans un même but, dans un but éducateur : élever l'âme, en lui faisant faire un effort non pas rationnel mais moral, aux pures idées religieuses ; dégager la conscience des sophismes humains et la mettre face à face, en pleine lumière, avec la vérité divine. Elles parlent véritablement la langue du royaume de Dieu.
Remarquons en terminant, et ceci est un point capital, que toutes les citations que nous venons d'examiner sont des paroles de Jésus, et non pas des explications sur sa personne ; ce sont des matériaVfX et non des commentaires de sa vie.
1 Ce n'est que de la tradition, c'est-à-dire de renseignement humain, qu'il est parlé avec dédain; mais il n'est dit nulle part d'un passage de l'Écriture même, qu'il soit sans valeur.