LES CITATIONS DU DEUXIÈME GROUPE
Nous ferons parmi ces citations la distinction que nous avons déjà indiquée à propos des formules qui les introduisent. Nous exposerons d'abord à part la citation d'Ésaïe qui se trouve XV, 8-9, comme transition entre Tétude que nous venons de faire et celle qui va suivre. Nous passerons ensuite aux citations spécialement prophétiques, apologétiques.
Cette citation d'Ésaïe a ceci de particulier, que la prophétie qu'on y voit rappelée a un sens général, permanent et moral. La prédiction proprement dite est la prévision précise d'un fait déterminé, et ce sont des prédictions de ce genre que nous rencontrerons tout-à-rheure. Mais on ne saurait assimiler à ces prédictions une prophétie qni parle d'un état de choses non pas concret, mais moral, non pas particulier, mais permanent. On sent que des prophéties de ce genre auront un caractère tellement large, qu'elles pourront être appliquées, sans arbitraire, dans plusieurs cas et à plusieurs époques différentes, parce que leur caractère à la fois moral et permanent les assure d'être toujours vraies. Il y aura toujours des hypocrites, et l'hypocrisie se traduira toujours de la même façon. Si Dieu a condamné, une fois pour toutes, l'hypocrisie en la personne de quelques coupables, sa condamnation s'appliquait non pas à ces coupables, mais au vice luimême, et pourra être répétée de tout temps à propos de ceux qui tombent dans le même vice. Voilà pourquoi nous mettons à part la citation XV, 8-9. C'est ce qu'on pourrait appeler une application prophétique faite dans le sens large. Comme elle est, à tout prendre, une application de paroles prophétiques, nous étions obligés de ranger cette citation dans notre deuxième groupe, mais par l'esprit, c'est plutôt au premier qu'elle se rattache ; elle est éducatrice; elle contient une vérité universelle.
Venons-en maintenant aux passages de l'Ancien Testament présentés comme des prédictions.
De tous ces passages, l'un (la citation de Daniel qui se trouve XXrV, 15) est donné comme la prédiction d'un événement à venir, les autres sont présentés comme ayant contenu la prédiction d'événements déjà accomplis.
Nous parlerons d'abord de la citation de Daniel. Telle que Matthieu la présente : « Lors donc que vous verrez Tabomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel, établie dans le lieu saint (que celui qui lit cela y fasse attention)...», il n'y a pas de doute sur le sens qu'il faut lui attribuer. Une profanation, non encore accomplie, du temple est censée prédite par le prophète Daniel. Or, on sait que le livre de Daniel fait allusion non pas à des événements futurs, mais à des faits antérieurs à sa rédaction, et qui se sont passés sous le règne d'Antiochus Épiphane. Donc la parole de Daniel est ici détournée de son véritable sens ; elle parle d'une profanation déjà faite ; on la présente comme annonçant une profanation à venir. Maintenant cette prédiction est placée dans la bouche de Jésus. Doit-on penser que Jésus Ta prononcée telle que Matthieu nous la rapporte, ou faut-il voir ici une altération de la pensée du Maître? C'est une question que nous devons poser ici, mais que nous ne pourrons résoudre que plus tard ^ ; elle a beaucoup d'importance au point de vue de l'idée que nous devons nous faire de Texégèse de Jésus.
Toutes les autres citations se rapportent chacune à un événement particulier de la vie de Jésus. Étant donné l'événement, l'Évangéliste annonce qu'il a été prédit parles prophètes, et donne le texte où il reconnaît cette prédiction, Il fait ce raisonnement pour la virginité de Marie (I, 23), la naissance à Bethléem (II, 6), la fuite en Egypte (II, 15), le massacre des innocents (II, 18), l'éducation à Nazareth (II, 23), la prédication du Baptiste (III, 3 et XI, 10), le ministère de Jésus en Galilée (IV, 15-16), les guérisons miraculeuses (VIII, 17), la défense d'en parler (XII, 17-21), l'enseignement par paraboles (XIII, 35), l'entrée de Jésus à Jérusalem sur im ânon (XXI, 4-5), et l'emploi des pièces d'argent reçues par Juda (XXVII, 9-10).
Nous allons étudier le raisonnement de l'auteur dans chacun de ces cas particuliers.
I, 23. — L'Évangéliste, qui vient de raconter la naissance miraculeuse de Jésus, la voit prédite dans ces mots d'Ésaïe, empruntés à la version des LXX, -h izoLfU^oç Iv yaaTpi l^ei. Il y a ici deux points à discuter : P Peut-on distinguer une intention de l'auteur
l On Terra cette parole de Jésus reparaître chez Marc sous une forme très-différente et beaucoup plus authentique.
dans le choix qu'il fait de la version des LXX; 2^ le passage esl-il, d'après le contexte, conforme au sens prophétique que lui attribue l'Évangéliste ?
On sait que la traduction de T\dlV par 'ïcapôevoç est une maladresse des LXX. «En présence de passages comme Gant. VI, 8, et surtout Prov. XXX, 19, ss. . ., il est impossible de traduire ^AlTnaA par Vierge, d'autant plus que la langue possède un mot propre à cette dernière notion ^ , et qu'on trouve employé plus de cinquante fois dans les textes.» (Cf. Reuss, Les Prophètes, t. I, p. 234, note.) D'autre part nous avons déjà remarqué dans notre première partie,' que cette citation accusait la connaissance de l'hébreu. Il n'est pas probable qu'un exégète qui savait l'hébreu et qui s'occupait avec soin de relever les prédictions relatives à Jésus dont il écrivait l'histoire, n'ait pas connu le texte original de la prophétie. S'il l'a écarté, nous avons le droit de conclure que c'est de propos délibéré, et parce que le mot grec convenait mieux à sa démonstration que le mot hébreu. En effet, TfàlS signifie si peu vierge, que Aquilas, Théodotion et Symmaque l'ont tous les trois rendu par veaviç. C'est donc voient airemeiit que notre auteur en a appelé à la traduction des LXX au lieu de se servir de l'original.
En second lieu, quel que soit le sens du mot hébreu, la phrase du prophète expliquée d'après son contexte contient-elle réellement une prophétie messianique ? On peut affirmer que non. Que l'on se contente de voir dans la promesse^de cette naissance d'un enfant un signe avant-coureur des jugements de Dieu, un gage que Dieu donne à son peuple de sa protection (cf. Réville, Étud, crit.,^. 25); ou que l'on précise la pensée du prophète et que l'on dise : Non seulement la naissance de l'enfant sera un signe, mais encore la mention de la grosesse d'une femme veut dire que l'accomplissement des faits arrivera dans un bref délai, parce que quand une femme est enceinte on peut calculer le moment de sa délivrance (cf. Reuss, loc. cit,) il demeure certain que les paroles d'Ésaïe se rapportent à Achaz et à ses guerres contre Aram et Éphraïm. Gomme le dit très-justement M. Reuss : « Quelle consolation y avait-il pour Achaz si le prophète lui disait : N'aie pas peur de ces deux rois, dans 750 ans naîtra le Messie? »
1 nhina.
Nous pouvons donc déjà tirer de cette première étude les conclusions suivantes :
1° L'Évangéliste attribue une valeur égale à la version des LXX et à l'original hébreu, et choisit celui de ces deux textes qui lui paraît le mieux s'approprier à sa pensée ;
2° Il attribue la force prophétique du passage qu'il cite non pas à son sens historique déterminé par le contexte, mais à la valeur des mots que renferme un membre de phrase détaché ;
3*" Enfin, comme le passage Es. VII, 14, n'était pas considéré comme messianique par les Juifs (cf. Westcott, Introduction to the study of the Gospels , p. 159) il est évident que notre auteur attribue à cette citation sa valeur messianique parce qu'il peut établir un rapport entre les mots qui la composent et un fait spécial de la vie de Jésus ; c'est-à-dire que son interprétation de l'Ancien Testament est dirigée ici par sa connaissance historique de la vie de Jésus. Le fait accompli sert de critérium pour découvrir et comprendre la prophétie .
II, 6. — Nous avons ici une citation de Michée V, 1. Le prophète après avoir annoncé la glorieuse restauration du peuple d'Israël parle du prince qui accomplira cette restauration, et il assigne à ce prince pour lieu de naissance Bethléem , village natal de David. Ces paroles étaient depuis longtemps considérées comme messianiques par les interprètes juifs. Il faut remarquer que la prophétie est faite à propos de la personne du Messie roi, fils de David, et non de la personne historique de Jésus, fils de Marie. Que Jésus soit ou non né à Bethléem (nous n'avons même pas à le discuter ici), il n'en reste pas moins évident que la prophétie qui s'adresse à un Messie roi conquérant ne peut pas avoir de rapport avec la personne de Jésus, qui a réalisé une conception messianique contraire à celle que le prophète avait exposée. Cependant l'Évangéliste applique les paroles de Michée à la personne historique de Jésus. Nous constatons donc ici une manière de raisonner inverse de la précédente. Tout à l'heure nous avions vu notre auteur attribuer à un passage d'Ésaïe le caractère messianique parce que les paroles de ce passage semblaient pouvoir s'appliquer à la vie de Jésus. Ici au contraire, c'est un fait de la vie de Jésus que l'Évangéliste fait rentrer dans un cadre messianique déjà tracé.
II, 15. — Dans l'esprit du prophète (Osée XI, 1), il s'agit du peuple d'Israël que Dieu a retiré du pays d'Egypte. C'est dans
ce sens qu'il faut comprendre le mot ^2^1- Notre Évangéliste voit dans ce passage une prédiction de la fuite de Jésus en Egypte. Il interprète donc les mots d'une façon contraire à leur sens historique. Remarquons que cette fois la citation est faite d'après l'hébreu pour une raison analogue à celle c^ui avait déterminé le choix de la version des LXX à propos d'Esaïe VU/ 14. Ici les LXX ont dit (UTexàXeaa tcc rexva aÙTou, expression qui ne pouvait pas se prêter au raisonnement de notre auteur. Il s'est donc reporté au texte hébreu et l'a traduit lui-même.
II, 18. — «Jérémie, dans une prosopopée saisissante, montre Rachel, la mère de Benjamin, se relevant de son tombeau non loin de Ramah, et pleurant sur les descendants captifs de Benjamin, qui passaient par cette ville en se rendant à Babylone (XXXI, 15). Matthieu trouve dans ce passage une prédiction du massacre des enfants de Bethléem, oubliant d'ailleurs que Bethléem appartenant à la tribu de Juda, les habitants ne pouvaient être appelés enfants de Rachel.» (Scherer, De r interprétation de V Ancien Testament par les auteurs du Nouveau. Revue de Strasbourg, t. IX, p. 74-75.)
II, 23. — Ici nous rencontrons un phénomène particulièrement curieux. Nous avons déjà dit combien il était difficile d'indiquer l'origine précise de cette citation. Mais qu'on la fasse venir de "^3^3 ou de n^Tj ou de Na^etpaîo;, il demeure certain que ce n'est même plus dans le sens littéral et grammatical du mot que notre auteur trouve une prophétie, mais dans la forme et l'assemblage des lettres, indépendamment de leur sens.
III, 3. — D'après le contexte, il s'agit dans ce morceau (Ésaïe XL, 3) de la promesse faite à Israël que la fin de l'exil est proche. Les expressions 9^ le chemin de VÉterneh, «^une route pour notre Dieu», signifient que «Jéhova lui-même veut se mettre à la tête de la caravane qui reprendra le chemin de Jérusalem à travers le désert, comme il l'avait fait autrefois à la sortie d'Egypte.» (Cf. Reuss, Les Prophètes, t. IL p. 227.) Quelle est cette voix qui crie dans le désert? on ne saurait le dire ; mais en tout cas il est clair qu'elle parle du retour du peuple et non d'un fait messianique. L'Évangéliste voit au contraire dans ce passage la prédiction du ministère de Jean -Baptiste. Nous n'insistons pas. Son raisonnement exégétique est toujours le même.
IV, 15-16. — Les paroles du prophète (Ésaïe VIII, 23 -IX 1), contiennent des allusions à des faits contemporains de l'époque où
elles sont prononcées ; notre Évangéliste y voit une prédiction messianique par la même raison qui lui a déjà fait voir des prophéties dans Ésaïe VII, 14 ; Osée XI, 1; Jér. XXXI, 15. Gomme Jésus a exercé son ministère en Galilée, et comme Ésaïe parle de la restauration de cette contrée, TÉvangéliste voit cette restauration dans le ministère de Jésus, tandis que dans le passage du prophète c'est d'une prospérité matérielle qu'il est question. « Il est fait allusion à l'invasion des Assyriens, qui d'après 2 Rois XV, 29, et à cette époque même, avaient dévasté la partie septentrionale de Ganaan (occupée par les deux tribus nommées dans le texte) et le territoire au delà du Jourdain et du lac de Génézaret, Bas 'an et G'ile ad. Le pays de Naftali, où la population était très - mélangée (Juges I, 30 ss. ; IV, 2; 1 Rois IX, 11), portait dès lors le nom de district ou cerclé des ^Qiens{G'elil TiagffoyiM)j dont on fit plœ tard celui de Galilée. — Ésaïe prédit donc une restauration de cette malheureuse contrée.» (Reuss, Les prophètes^ t. I, p. 240.)
VIII, 17. — L'Évangéliste voit dans le verset 4 du chap. LUI d'Esaïe la prédiction des guérisons miraculeuses opérées par Jésus. Cette citation est curieuse en ceci que la parole du prophète a dans le contexte un sens véritablement messianique, un sens rédempteur (voir l'interprétation qu'en donne le Targum), et que r Évangéliste a méconnu ce sens élevé pour lui substituer l'idée de la prédiction des guérisons. G'est pour cela qu'il a laissé de côté le texte des LXX, qui emploie un terme moral (à[/.apTia), pour recourir au texte hébreu dont les termes concrets (XrlY\ 13'^3SDD) se prêtaient mieux à sa démonstration.
XI, 10 (Malach. III, 1). — D'après le prophète, Dieu annonce à son peuple sa venue pour le grand jugement, et il dit à ce" sujet : « Je vais envoyer mon messager pour qu'il tm prépare le chemin.» L'Évangéliste, qui veut justifier une seconde fois par une prophétie la prédication du Baptiste, au lieu du pronom de la première personne, emploie le pronom de la deuxième et dit : « J'envoie mon messager devant loi pour qu'il te prépare le chemin.» On voit qu'il n'y a aucun rapport entre le sens véritable des paroles du prophète et le sens que leur attribue l'Évangéliste.
XII, 18-21. — A propos de cette citation (cf. Ésaïe XLII, 1-4) il y a trois choses à distinguer : P le sens que le prophète a réellement donné à ses paroles ; 2° le sens que leur attribuaient les exégètes juifs ; 3*" le sens que leur a attribué l'Évangéliste.
Dans la pensée du prophète, c'est de l'action restauratrice exercée par le peuple d'Israël qu'il s'agit. Les exégètes juifs ont expliqué que ce peuple d'Israël n'était autre que le Messie (cf. Targum : Voici mon serviteur le Messie, etc.), et le Messie faisant une œuvre de patience et de douceur. Cette œuvre se fait sans bruit, sans combat, avec des égards pour les faibles. C'est une œuvre de restauration charitable.
Il est dès lors singulier de voir que l'Évangéliste n'ait rien su trouver de mieux dans ce passage que la prédiction de la défense faite par Jésus de divulguer les guérisons. C'est le verset 19, «il ne criera point, il ne disputera point...,» qui a fourni à notre auteur l'occasion d'interpréter ainsi les paroles du prophète. C'est toujours le même procédé : isoler les phrases de leur contexte et s'attacher aux mots comme s'ils avaient une valeur spéciale en dehors du sens relatif que leur a donné celui qui les a prononcés.
XIII, 3-5. — La méthode adoptée par Jésus d'enseigner par paraboles est censée prédite au Psaume LXXVIII, 2. Nous n'insisterons pas sur ce fait que, dans l'original, c'est Asaph, l'auteur du Psaume, qui parle de lui-même et annonce qu'il va commencer un poëme historique, sans qu'il y ait là . aucune allusion ni au Messie ni à la personne de Jésus. Le déplacement du sens historique des passages nous est maintenant familier. Remarquons plutôt que l'Évangéliste a choisi le texte des LXX, parce qu'ils ont employé le mot TrapafioXTi pour rendre hWD et que c'est sur ce mot '7capa6o>.Yi que porte tout le poids du raisonnement. Il est vrai que le mot TrapaêoXvi n'est pas pris par les LXX dans le sens que lui attribue l'Évangéliste ; mais notre auteur ne se préoccupe guère du sens relatif que prennent les mots dans les passages qu'il cite.
Ici encore, comme nous l'avons déjà constaté plusieurs fois, c'est l'événement accompli mii commande la prophétie.
XIII, 14-15. — Ce que l'Évangéliste voit prédit dans l'Ancien Testament, ce n'est pas seulement le fait que Jésus enseigne par paraboles, c'est encore la cause de l'emploi de cette méthode. Ésaïe avait dit (VI, 9-10) que l'Éternel lui avait commandé d'aller endurcir le cœur du peuple et boucher ses oreilles, pour qu'il ne comprît pas la prédication et ne se repentît pas. Notre Évangile transporte à la génération contemporaine de Jésus ce qui est dit dans la Bible de la génération contemporaine d'Ésaïe : Si Jésus
parle en paraboles, c'est pour que les incrédules ne comprennent pas et ne puissent pas se repentir. On voit que le passage d'Ésaïe n'a aucun rapport avec l'interprétation qui en est donnée. Ésaïe ne dit même pas : « Il viendra plus tard quelqu'un qui parlera de façon à...» Il parle de lui-même, et c'est ce qu'il dit strictement de lui-même, que le premier Évangile applique à Jésus.
Remarquons que l'Évangéliste s'est servi ici encore de la version des LXX, parce que les aoristes qu'elle emploie sont infiniment plus propres à l'exposition de sa pensée que les impératifs hébreux.
Cette citation est mise dans la bouche de Jésus. Nous verrons plus loin ce que nous devons penser de son authenticité.
XXI, 5. — Nous trouvons cité ici un passage de Zacharie (IX, 9) qui est bien authentiquement une prophétie messianique. Mais au lieu du sens large et élevé qu'elle a dans l'original (le prophète insiste spécialement sur le caractère débonnaire du roi qui vient vers Jésiisalem), l'Évangéliste lui donne un sens précis, la diminue, et la présente comme prédisant le fait particulier que Jésus est entré à Jérusalem sur iin âne. Ce n'est pas le sens général du passage, sa valeur morale qui a frappé notre auteur : c'est la mention de l'âne.
XXVII, 9-10. — Enfin nous avons, XXVII, 9-10, une application prophétique des plus curieuses et qui rend compte bien clairement de la manière de procéder de notre auteur. L'Évangéliste vient de raconter la mort de Jésus. Il est parlé dans le récit de cette mort du champ d'un jpo^i^r et de trente pièces d'argent. Étant donnés ces deux détails, l'Évangéliste trouve cette mort prédite dans un passage de Zacharie (XI, 12-13) qui n'a aucun rapport avec l'histoire de Jésus, mais où il est parlé d'un potier ^ et de trente pièces d'argent. Il n'y a d'ailleurs aucun rapport entre les trente pièces d'argent de l'Évangéliste et celles du prophète; chez Zacharie, l'argent est le salaire que le prophète est censé avoir touché comme pasteur d'Israël ; chez Matthieu, il est le prix d'une trahison. Mais peu importe, notre Évangéliste a trouvé ici
1 Nous ne revenons pas sur la question de savoir s'il fautj^lire "^JO^H o^ ^Sf^NH- Il y avait des textes qui donnaient "^Jf^^n^ ^^^^ l'Évangéliste avait le droit de s'en rapporter à eux. Nous devons seulement penser que notre auteur s'en rapporte ici au texte hébreu, justement parce qu'il pouvait y voir la mention d'un potier en lisant ^itVH» ce qui lui était impossible vis-à-vis des LXX.
matière à des rapprochements de mots, et cela lui suffit pour tirer du passage une prédiction.
Et maintenant tâchons, comme nous l'avons fait tout-à-l'heure pour les citations du premier groupe, de déterminer les idées générales qui se dégagent de l'étude de détail que nous venons d'achever.
Nous constaterons d'abord ce fait, que, au rebours des citations du groupe précédent , toutes celles que nous venons d'examiner ne sont pas des matériaux de la vie de Jésus y mais des commentaires sur cette vie. Il y a donc là un travail d'auteur, et ce n'est pas trop nous avancer que de tâcher d'en déterminer la nature.
En premier lieu, il ne faut pas l'oublier, notre auteur raconte ; il a des soucis historiques. Toutes ses citations sont faites à propos d'événements particuliers de la vie de Jésus.
En second lieu, il explique ce qu'il raconte. Ses explications ne sont pas des explications philosophiques tirées de l'étude interne de l'enseignement et du rôle de Jésus ; ce sont des explications exégétiques. Le souci continuel de TÉvangéliste est de mettre en rapport les faits principaux de la vie de Jésus avec les paroles des prophètes ; d'établir entre ces faits et ces paroles des liens de causalité. (Voir notre étude des formules d'introduction.) Son but est de convaincre ceux auxquels il s'adresse, que Jésus a réalisé historiquement les prédictions des prophètes relatives à la venue du Messie.
Demandons-nous maintenant d'après quelle méthode l'Evangéliste a développé sa démonstration. Les conceptions préalables qu'elle implique sont les suivantes : Une notion de l'inspiration de l'Écriture en général ; une notion de la prophétie messianique en particulier; une notion des rapports qui unissent cette prophétie messianique à la personne historique de Jésus. Nous devons, d'après l'esprit des citations que nous venons d'examiner, déterminer quelles étaient sur ces trois points les idées de notre auteur.
Pour notre Evangéliste, l'Ecriture est littéralement inspirée. Tout ce qu'.elle dit est vrai; et non pas d'une vérité relative, subordonnée au sens général du contexte, mais d'une vérité absolue, chaque mot ayant sa vertu particulière. Chaque parole de l'Écriture est une manifestation d'une volonté spéciale de Dieu ; et cela est vrai non seulement de l'original hébreu , mais encore de la version des LXX qui est considérée comme divinement inspirée là même où elle diffère le plus du texte original.
De cette notion de l'inspiration , de cette valeur attribuée à la lettre, il résulte que le principe du double sens est étranger à rÉvangéliste. Il n'allégorise pas; et il n'a pas besoin d'allégoriser, puisque la valeur du passage lui paraît être dans les mots. Chaque mot est vrai à son tour, et vrai d'une seule vérité, à l'exclusion momentanée de tous les autres sens possibles.
Nous avons relevé, au cours de notre travail, plusieurs passages réellement messianiques, c'est-à-dire ayant un sens spirituel, contenant la notion d'un rédempteur, d'un médiateur moral entre l'homme et Dieu. Mais ce n'est pas dans ce sens élevé que notre auteur a compris ces prophéties. Gomme le dit très-bien M. Scherer, il y a deux enseignements distincts sur ce grand sujet des rapports des deux alliances : « L'un porte sur le fond des choses, les faits de l'histoire, la nature des économies, et dans les documents de ces économies sur les passages qui ont une signification prophétique réelle ; l'autre porte sur des mots isolés, des expressions accidentelles, des rapprochements que repousse le contexte. L'un est vrai, profond ; il a sa raison dans les dispensations mêmes de Dieu, dans la marche de ses révélations ; il signale le nœud mystérieux qui joint le christianisme au judaïsme, et le salut des hommes aux espérances d'un peuple ; l'autre est fantastique ; il repose sur des habitudes d'interprétation purement judaïques, des données tout arbitraires, et il peut aujourd'hui passer pour puéril. Le premier est grandiose comme l'histoire reUgieuse de l'humanité, dont il met en relief l'un des faits principaux ; l'autre est mesquin, affaire de textes, question de mots.» (Cf. Scherer, art. cit., p. 72.)
Il faut l'avouer, de ces deux manières de comprendre la prophétie messianique, ce n'est pas la première qui est celle de notre auteur. Il n'a pas eu (il ne pouvait pas avoir) cette notion d'un rapport organique général entre les promesses de Dieu à Israël et l'avenir du monde. Fidèle à sa conception de l'inspiration, il a laissé de côté les idées pour s'attacher aux mots. Nous l'avons vu plusieurs fois négliger d'évidentes, de véritables prophéties messianiques, pour se contenter de voir dans les passages qui les contenaient des rapprochements désavoués par le contexte. Il ne comprend pas l'Écriture. Il considère les prophéties messianiques de l'ancien Testament «comme les traits d'une vaste énigme, les hiéroglyphes d'une grande inscription fatidique» (ibid., p. 73). Tout passage peut ainsi devenir entre ses mains une prophétie :
« Comme un corps chargé d'électricité répond à chaque attouchement par une étincelle, de même l'Ancien Testament tout chargé des symboles de l'avenir fournit dans chaque passage des révélations à la sagacité de chaque lecteur. » (ibid.)
Et maintenant d'après quels principes particuliers notre auteur applique-t-il à la vie de Jésus cette conception de la prophétie messianique ? Le raisonnement qu'il fait est celui-ci : Tout ce qui concerne le Messie est prédit dans l'Ancien Testament ; or Jésus est le Messie ; donc tout ce qui concerne Jésus, est prédit dans l'Ancien Testament. Du moment qu'on est certain que la prédiction existe, il n'y a plus qu'à la trouver ; et d'après les principes que nous avons déterminés chez notre auteur, cette découverte devient facile. L'Évangéliste tenait les deux bouts de la chaîne ; il connaissait l'énoncé et la solution du problème : les prophéties et la vie de Jésus. Il s'agissait de faire une simple opération de raccord, et de trouver les anneaux intermédiaires. De là deux manières de raisonner, suivant que notre auteur partait soit du souvenir d'une prophétie, soit du souvenir d'un fait de la vie de Jésus : P Telle chose est prédite à propos du Messie ; donc elle doit se trouver dans la vie de Jésus. 2® Jésus a fait telle chose; donc cette chose ^est prédite à propos du Messie. — Nous avons relevé au cours de notre travail plusieurs applications de chacun de ces deux principes. Il ont amené chacun leurs conséquences ; l'un, des erreurs dans le récit de la vie de Jésus (erreurs dont nous n'avons pas à nous occuper dans ce travail spécial); l'autre, des erreurs dans l'interprétation des Écritures. Ce sont ces dernières que nous avons relevées en détail avant de procéder à nos généralisations ; et ce sont elles qui fournissent la preuve de tout ce que nous venons d'avancer.