CONSIDÉRATIONS GENERALES
Nous avons vu (chap. XXIV) naître l'anatomie pathologique comme complément de l'observation des maladies. Nous avons bien constaté qu'elle fut d'abord soumise aux systèmes, puisque les premiers médecins qui s'y livrèrent ne cherchaient dans les cadavres autre chose que ce qu'ils y supposaient, c'est-à-dire des matières morbiûques, des déprava-
lions du sang et des autres humeurs, des embarras, des obstructions et des ruptures des vaisseaux, des corrîiptions d'organes, les traces des érosions et des corrosions supposées faites par les principes acriiijonieux, celies du relâchement ou de Tastriction, en un mot, les causes raorbifères quelconques auxquelles ils attribuaient les ma^ailies qui avaient terminé les jours de leurs malades.
Nous avons remarqué que long-temps ils crurent rencontrer de tout cela dans les nécroscopies, et qu'ils firent de grands efforts pour mettre d'accord avec les altérations cadavériques, toutes les doctrines qui avaient eu et qui avaient encore de la célébrité, et nous avons constaté l'inanité de ces tentatives. Toutefois nous avons pu nous assurer que leurs travaux n'avaient pas été en pure perte, puisqu'ils avaient servi à discréditer des théories dont on ne pouvait découvrir les preuves, à localiser un certain nombre de maladies, et puisqu'enfin ils avaient fourni quelques caractères aux premiers nosologistes pour fixer la valeur de certains mots représentatifs des maladies.
C'est effectivement ainsi qu'un petit nombre de phlegmasies aiguës, comme la péripneumonie, la pleurésie, qui étaient dans le vague, ont été caractérisées; que d'autres, telles que la péritonite dont les anciens n'avaient point d'idée, ont été découvertes, et que certaines affections du cœur et de la circulation , auxquelles l'antiquité n'avait jamais songé, ont commencée attirer l'attention des observateurs.
Il est facile de reconnaître, en parcourant les premiers nosologistes, les traces des vieux systèmes entremêlés avec celles des découvertes, soit complètes, soit incomplètes, des auatomo-pathologiste*,
g/; MI?DFCINR DK t*^ FSAKCK.
Lps fièvres y sont classées comme n'ayant point de siège clans les solides, pen lant que les phlegmasies aiguës, qui toutes en on! un, sont rattachées à ce sié"e, les unes parfaitement, comme le phlegmo*n, l'éiysipèle, la pneumonie, la pleurésie, la péritonite; les autres d'une manière tout-à-fait fuisse, et j'en donne pour exemples la gastrite, l'entérite, l'hépatite, qui réunissent les attributs confusément présentés des phlegmasies nnu|ueuses, des séreuses et même des cellulaires ou phiegmoneuses. Des phlegmasies muqtieuses paraissent, dans ces premiers nosologistes, tantôt sous le titre de flux tantôt sons d'autres titres avec des caractères qui ne sont pas les leurs ; et, quant aux affections chroniques, elles sont évaluées et classées de la manière la plus arbitraire et la phis bizarre, d'at>rèsles sjmptômes ou les résultats qui ont le plus fr,ppé les observaîeurs: c'est ainsi que la grande ma orité de ces affections a pour caractère générique la mauvaise disposition des sujets , désignée par le ™ot de cachexie, et que pour les détails les unes sortent le nom d'une douleur ou d'un mouvement convulsif , pendant que d'autres ont pour caractères vnéciauxlaUosseur ou la ténuité, la froideur ou la rhaleur de toute la masse du corps, ou bien les concrétions, les taches ou l'odeur de la peau, et la force ou la faiblesse des mouvemens des membres. Pa, .conséquent, ce qui frappe le pl.|s communément , lans cl classiques . c'est que les effets sont presque t, lujours donnés pour des causes.
On méconnaît la gasUo-entcrite. Conséquences. Si ie rappelle ce désordre, cette confusion des , .remîers nisologis.es, ce n'est plus pour en faire U critique, j'eu suis vraiment trop las, et je cram-
t)Ê L*AT^ATOMTE PATTTOLOGTQTTE MODERNK. 85
drais trop de dégoûter et IVnnuyer mes lecteurs, pour revenir sur cette critique aussi bien qne si:r celle des nosologistes les plus niodernes ; c'est afin de montrer que l'anatomie pathologique , dont les classificateurs doivent par état enregistrer les dé- . couvertes, n'avait encore fourni que bien peu de richesses à notre science, à Tépocjne toute récente et à peine expirée de la Nosograp/iie philosophique ^ et pour prouver que c'est chez les anatomo pathologistes modernes qu'il faut chercher les traces des grandes découvertes qui ont signalé notre époque. En effet, un des principaux résultats de nos recherches et de nos rapprochemens jur les travaux des premiers anatomo -pathologistes, est d'avoir constaté qu'ils ont tous méconnu la gastro-entérite; mais pour découvrir ce définit dans leurs ouvrages, et nommément dans celui de Morgagni, le seid qui servît de guide aux médecins avant les travaux modernes, il était absolument nécessaire d'être éclairé par la physiologie. Or, c'est el!e qui nous fait connaître des choses que noiis aurions en vain cherchées dans les écrits des auteurs anciens et modernes. Elle nous apprend qu'ime inflammation chronique de l'estomac, qui ne fait éprouver que de légères douleurs à lepigastre, à l'un ou l'autre hypocondre, peut déterminer, dans l'appareil de relation, des troubles tels qu'on soit tenté d'attribuer la mort à une affection primitive du cerveau ou du prolongement rachidien , quoique cette affection ne soit que consécutive. C'est par elle que nous savons que toutes les irritations gastro-intestinales sont répétées dans les sécréteurs du foie aussi bien que dans la matière nerveuse ; d'où Ton peut aisément tirer la conclusion qu'elles doivent finir par en opérer la désorganisation ; de sorte qu'un foie jaune.
86 Ml^DECIPTE DE LA FRANCE.
bigarré ou marbré, est toujours lié à l'existence d'une duodénite ou d'une inflammation du jéjunum. Le volume exagéré des glandes du mésentère est, également pour le physiofo^n'ste exercé à Tobservation des sympathies morbides, la preuve d'une phlegmasie de l'intestin grêle; mais Morgagni, mais Bonet, etc., étrangers à toutes ces notions, ont raisonné bien différemment sur les ouvertures qu'ils avaient occasion de pratiquer. Morgagni, par exemple, avait-il été plus frappé des phénomènes nerveux que des gastriques; toute son attention était fixée sur la tête. S'il y trouvait une légère lésion, il lui accordait, ainsi que nous l'avons vu, une importance exagérée, parcequ'il était loin de s'imaginer que la rougeur de la membrane interne gastro-intestinale pût en donner la raison physiologique. Quelquefois même il n'apercevait pas cette rougeur, et, dans d'autres circonstances, il s'abstenait de l'exploration du bas-ventre. Si le cerveau ne hii offrait rien d'important, ne soupçonnant alors aucun autre tissu, il qualifiait la maladie d'apoplexie nerveuse; ou bien il attribuait la mort au peu d'air qu'il avait rencontré dans les vaisseaux encéphaliques.
Un malade avait -il succombé avec une fièvre lente, accompagnée d'anorexie, de douleurs à la région des hypocondres, etc., on se souvient que la tuméfaction du foie, celle de la rate, celle des ganglions lymphatiques du mésentère, du tissu cellulaire inter-péritonéal, attiraient toute l'attention de Morgagni. La maladie était attribuée à ces organes, dénommée en conséquence , et l'on n'accordait, pour ainsi dire , aucune importance à la coloration de la membrane interne du canal de la digestion. Un épiploon endurci, racorni, resserré le long de
Tare du colon, quelques rugosités sur la surface du foie ou des intestins, une fausse membrane, un épancheraent quelconque étaient le sujet de longues dissertations; on y voyait tantôt l'inflammation, tantôt l'obstruction du foie, de l'estomac et des intestins, de sorte qu'il ne restait plus aucun symptôme à rallier autour des altérations organiques de la tiHiique interne. Il n'y a pas jusqu'à l'injection des vaisseaux mésentériques dont on ne méconnût la raison physiologique. On l'attribuait à Tengorgement du foie, ou bien à la faiblesse des tuniques de la veine-porte, au lieu iVj voir le résultat de l'irritation inflammatoire qui rougit également la muqueuse intestinale. Le foie, la rate et les parois de la veine- porte, tissus éternellement soumis à l'influence du sens interne gastro-intestinal qui la modifie , en y appelant le sang en plus ou moins grande quantité, étaient donc regardés comme le mobile des phénomènes pathologiques : de là Ydxïomevena portarum, porta malorum.
Ainsi s'explique la fausse idée que Ton s'est faite des inflammations du bas-ventre. Les Bonet, les Morgagni, les Benêt ont ouvert cette route; elle a été suivie par tous ceux qui ont cultivé l'anatomie pathologique. Lorsque ensuite les nosologisîes ont voulu mettre à profit les travaux de ces auteurs, ils n'ont pas manqué d'attribuer exclusivement au foie, à la rate, à la veine-porte, etc., des symptômes qui appartiennent à l'irritation de la membrane muqueuse, toutes les fois que ces viscères étaient affectés concurremment avec elle; et lorsque cette membrane était seule attaquée, les douleurs qu'elle développe dans l'appareil locomoteur étaient prises pour les signes d'une affection générale. On était loin de les envisager comme les conséquences du
6S MÉDECmK DE LA FRANCE.
sentiment confusément pénible que le malade rapporte alors à i'épigastre, qui lui ote i'^ippétit, le porte à la tristesse, au découragement; sans réflécliir que tous les tissus ne sont pas, dans ces cas, uniformément affectés, on admeîlait généralité dans l'irritation des nerfs; généralité dans celle des vaisseaux. On rattachait ces idées à celles d'Hippocrate; alors, plus de surprise qu'il existât un désordre universel, lorsqu'une matière hétérogène, vénéneuse inondait tous les vaisseaux du corps vivant, et pénétrait, comme une vapeur subtile , jusque dans la substance de l'appareil nerveux. La douleur réputée universelle était le cri de la natiue opprimée; la fièvre et les convulsions étaient l'insurrection, la révolte, enfin la réaction de cette nature outragée. Il lui fallait ensuite, à cette nature, cuire et digérer la matière morbifique; et si la force vitale ne pouvait en venir à bout, si le malade succombait , on n'avait garde d'attribuer tous les symptômes à la rougeur ou à la noirceur de la paroi interne du cloaque déjà putréfié de l'économie. Une pareille idée aurait suffi pour flétrir son auteur, parcequ'elle attaquait le dogme fondamental de la uiédecine hippocratique, qui était toujours la plus respectée. Qu'il eût paru petit et à vues rétrécies, celui qui se serait avisé d'écrire que tout l'appareil des prétendues fièvres essentielles n'était que l'effet sympathique d'un érythèrae de la muqueuse gastro- intestinale, et que pour en arrêter la marche , et dispenser un malheureux de la nécessité et du danger des terminaisons critiques, il suffisait de faire avorter, dès le principe, ces sortes d'inflammations î on l'aurait pris pour un fou. Aussi , personne que je sache n'a-t-il manifesté de pareilles idées.
ANATOMIE PATHOtOGTQtJE MODrRNF; 89
Premiers efforts de localisation faits en France depuis Pinel. Prost. Caffin. Alard. Petit.
Quelques uns, entraînés par la puissance des faits, ont approché plus ou moins de cette grande vérité; mais aucun, à ma connaissance, ne l'a positivement découverte, ni formellement énoncée. M. le docteur Pro,t attribua bien certains phénomènes à la maladie des muqueuses du canal digestif; mais il n'y trouva point la cause uni |ue et suffisante des groupes de symptômes auxquels on donne le nom de fièvres essentielles; il alla beaucoup moins bien que Mills. M. Calfin, plus audacieux, attaqua l'universalité de l'irritation; mais ce fut pour y substituer des irritations |)uremeiït sécrétoires, essentiellement différentes du phénomène de l'inflammation, et qui doivent avoir des marches, des périodes et des coctions. L'im et l'autre songèrent à expliquer les fièvres essentielles, comme l'avaient fait Clutterbruk, qui les attribuait à l'inflammation du cerveau; Marcus, qui leur donnait pour causes diverses phlegmasies générales du système organique; Mills, qui les faisait dépendre tantôt de l'inflammation d'un viscère et tantôt de celle d'un autre; mais ni M. Prost, ni M. Caffin, ni ces trois étrangers n'avaient trouvé îe moyen de les expliquer par les sympathies; de les mettre sur la ligue des autres phlegmasies, et par conséquent à les désessentialiser (i).
(1) Un système à peu près analogue à celui du docteur Caffin vient d'être inventé par M> le docteur Alard {Du siège et de la nature des maladies y ou Nouvelles considérations touchant la véritable action du système absorbant dans les phé' nomènes de l'économie, par M. Alard, D. M. P., etc., en 2vol. j Paris, 1821 ). Après avoir converti dans un premier volume tout le système capillaire de Bichat en vaisseaux absor-
go MÉDECfNE DE LA. FRANCE.
M. Petit créa, comme nous i'avons vu, sur des ouvertures de gastro-entériîes, sa fièvre entéro-mésentérique, mais il en fit un être hybride, qui est, et qui pourtant n'est pas essentiel. II sépara, sans raison, le petit nombre d'entérites qui lui ont servi d'exemples, de toutes les autres inflammations du canal digestif. Il créa une fièvre, à laquelle il assigna des caractères si fugitifs, qu'il ne saurait luimême !a reconnaître sur ses malades; il assigna à cette fièvre un traitement tout différent de celui qui convient aux phlegmasies des voies gastriques. Il laissa subsister à côté de sa nouvelle fièvre toutes les essentielles des différens auteurs, dont il lui était impossible, et pour cause, de la distinguer. En un mot, il augmenta la confusion au lieu de la diminuer, et consacra de plus en plus les principes pernicieux de la thérapeutique du brownisme. Cet auteur était pourtant parti de faits réels; c'est même à lui que l'on doit la première description exacte qui ait paru en France des altérations des intestins grêles à la suite des prétendues fièvres ; mais l'ontologie l'a empêché d'en tirer de justes conclusions.
Tels sont les travaux de ceux de nos contemporains qui se sont le moins écartés de la vérité. Mais leur sort a été bien différent : le dernier, malgré les contradictions révoltantes que je viens de lui repro^ cher, fut regardé comme l'auteur d'un bon ouvrage. Les journaux proclamèrent l'excellence et surtout l'utilité de son travail, et cela, parcequ'il
bans , il y place dans le second la cause des fièvres que M. Caffin avait établie dans les vaisseaux chargrs des différentes sécrétions. Au surplus, les deux systèmes ne diffèrent pas essentiellement l'un de l'autre , puisque M. Alard fait présider ses absorbans à toutes les fonctions intérieures, et surtout aux sécrétions ( 1821 ).
ANATOMITÎ PATHOLOGIQUE MODEREE. 9I
n'avait rien dérangé à l'édifice nosographiqiie ; tandis que les deux autres , accueillis par la critique la plus virulente, ont vu tomber leurs écrits, et ridiculiser jusqu'à leur nom. C'est parce que, malgré tout le respect qu'ils affectaient pour la fatalité de la marche, pour les crises de Tétre fièvre, avec toutes ses subdivisions, et même pour la thérapeutique adoptée , ils avaient attaqué le fond de la doctrine prédominante, en essayant des explications que le maître avait expressément défendues : qu'aurait-ce été s'ils avaient eu la hardiesse d'avancer que tout se réduit dans les fièvres aux sympathies d'une gastro-entérite aiguë! Et certes, s'ils avaient eu cette idée, il leur en eût beaucoup moins coûté pour l'exprimer que pour créer des irritations sécrétoires différentes des phlegmasies, et pour chercher la cause de l'adynamie dans la retraite du sang des tissus muqueux abdominaux.
Mais non, il est bien évident que personne n'a assigné à l'inflammation de la muqueuse gastro-intestinale les symptômes qui lui appartiennent, au milieu du désordre et de la confusion des maladies fébriles.
Et c'est là précisément pourquoi tous les traités d'anatomie pathologique n'ont concouru presque en rien à l'avancement de la médecine pratique. En effet, comment connaître les signes qui correspondent aux autres phlegmasies , si ceux de l'inflammation de la muqueuse digestive qui les complique si fréquemment sont ignorés? et comment se rendre compte de l'effet des moyens administrés à l'intérieur, quand on les dépose, sans s'en douter , dans un estomac enflammé, dont les symphaties morbides sont inconnues ?
Je devais ces développemens à la réputation des
principaux traités d'anatomie pathologique. Je crois en avoir dit assez pour mettre le lecteur à même de les juger. Cependant l'importance que Ion affecte aujourd'hui de donner à l'un de ces ouvrages, que Ton avait dédaigné pendant une douzaine d'années, m'engage à m'y arrêter un peu plus que sur les autres.
Exposition de la doctrine de M. Prost.
M. Prost voit UQ grand nombre des faits physiologiques donr se composent les maladies, mais il les voit confusément; ils ne sont point à leur place dans sa théorie, parcequ'ils y sont à côté de suppositions. La doctrine physiologique ne saurait être extraite de son ouvrage, parcequ'elle n'y est pas. Elle n'y est pas, car une doctrine suppose une disposition régulière des faits, des vérités qui la composent ; et dans l'œuvre de M. Prost, il se rencontre confusément des erreurs et des vérités , comme dans tous les écrits des hommes d'esprit, qui ont beaucoup observé sans bien savoir ce que signifiait €• qu'ils observaient , et sans en déduire une série régidière de conclusions, reposant sur un petit nombre de principes, il ne savait pas la signification de ce qu'il observait, puisqu'il dît qu'il ne cherche pas dans les cadavres les causes des maladies, mais les effets de ces maladies. Elles étaient donc pour lui des êtres existans indépendamment des organes ? Il ignorait la valeur des lésions cadavériques], puisqu'après avoir dit que les altérations des muqueuses digestives deviendraient peut-être un jour la base de la médecine, et ailleurs, que les fièvres muqueuses , gastriques , ataxiques , ont leur siège dans la membrane muqueuse des intestins , on le voit, dans un autre lieu, considérer la rou-
ANATOlfïE PATHOLOGIQUE MODKRNE. gS
geur fie cetle membrane , que Von observe à la suite (le ces prétendues fièvres , comme son état naturel, et sa pâleur comme son état morbide. C'est ainsi qu'il explique les phénomènes delà fièvre adynamique , par éloignement du sang des vaisseaux mésentériques. Non seulement la valeur des lésions cadavériques lui était inconnue , mais il mêlait encore rhumorisme à son vitalisme; puisqu'il attribue souvent à la bile les rougeurs de la muqueuse qu'il a considérées dans un autre moment comme letat sain, tandis que c'est au contraiie la même irritation d'où dépend la rougeur qui appelle sur le lieu irrité la bile, le mucus, et j développe les verF*
M. Prost était pressé de produire; son ouvrage conserve encore l'empreinte brute de ce qu'il avait rapporté de dessus les bancs. Voyez comme ses fièvres restent des entités ataxiques et adynamiques préexistantes aux lésions, malgré toute l'importance qu'il donne à ces derniers. Admirez comme il sépare les systèmes : l'artériel k sang rouge du veineux, le nerveux relatif du ganglionnaire, pour reléguer certains symptômes des fièvres de l'un de ces systèmes, et les y circonscrire de telle sorte qu'ils semblent étrangers à tous les autres. Ces divisions sont-elles dans la nature?
L'auteur le croit si peu, qu'il dément on corrige l'instant d'après Ta^^sertion à laquelle il avait paru donner beaucoup d'importance. C'est ainsi qu'après avoir dit : La fièvre est un trouble de la circulation artérielle, causé par l'excitation directe ou sympathie que du système à sang rouge, il ajoute comme Marcus , que tantôt les artères sont principalement affectées dans son cours , et que d'autres fois ce sont les nerfs. Dans le premier cas on la nomme inflammatoire , ou angioténique ; dans le second elle a des
§4 MléDECINE DE tA FRANGE.
dénominations gui doivent avoir pour fondement la nature des altérations qui lui donnent lieu. Quelle confusion dans ce peu de mots !... une fièvre qui est définie un trouble de la circulation artérielle, et dont pourtant l'affection des nerfs forme le principal caractère; des fièvres reléguées dans les artères, parceque M. Pinel l'a dit !... Mais dans quel point du cercle artériel !... Ailleurs il vous dira que la fièvre inflammatoire ou engioténique, est simple, lorsque les désordres essentiels qui ont lieu pendant son cours affectent principalenjent les viscères pectoraux. Eh ! que deviennent alors le catarrhe et la pneumonie? M. Prost serait-il un brownien admettant une diathèse sthénicpie qui prédomine dans le poumon et qui pourtant n'est pas une phlegmasie? Non, sans doute, car cette définition était appliquée par Brown à la pneumonie, et non à la fièvre inflammatoire. xMais si M. Prost s'en sert pour cette dernière, je le répète encore, que fera-t-il de la péripneumonie ? Il admet d'autres fièvres , dont la dénomination doit avoir pour base la nature des altérations qui leur donnent lieu , après avoir assuré quil ne regardait point les lésions cadavériques comme les causes des maladies, mais [)îutôt comme leurs effets. Quelles sont donc ces altérations qui doivent servir à dénommer les fièvres? La pâleur de la muqueuse fournira-t-elîe la base de la dénomination des adynamiques? Et la bile et le mucus donneront-ils les moyens de qualifier celles que Ton appelle bilieuses pituiteuses? Si c'est ainsi qu'il voit les choses, l'auteur prendra toujours l'inverse de la vérité , ou les effets pour les causes , et s'exercera continuellement à justifier une classification vicieuse, et des dénominations ridicules.
Ily a, dans l'ouvrage de M. Prost, des choses qui,
AîTATOmE PATHOLOGIQUE MODERîTE. gS
quoique mal exprimées, ne laissent pas d être dignes de notre attention : par exemple, quand il dit que les fièvres restent inflammatoires, tant que l'excitation ne se communique pas aux organes de la digestion. Bien que celte proposition manque d'exactitude, puisqu'il n'y a pas une seule fièvre, de celles dites angioténiques, qui ne dépende d'abord d'une irritation gastro- intestinale; elle prouve cependant qu'il a bien observé que tout état fébrile qui se prolonge, manifeste une altération de plus en plus considérable dans le canal digestif et dans les organes qui lui sont annexés. Mais M. Prost donne trop d'importance aux nei fs et aux ganglions du grand sympathique, qui ne sont point le siège immédiat des phénomènes en question. Quand il dit que le cœur et les ganglions sont des centres vers lesquels se dirigent toutes les altérations des artères et des nerfs qui les accompagnent f et que le trouble plus grand du premier, ou celui des derniers, décident essentiellement des symptômes divers des fièvres, il avance des propositions qui suffisent pour prouver que son livre ne pouvait jamais fournir la véritable théorie des maladies fébriles. En effet, son idée fondamentale est celle-ci : que les formes angioténiques et ataxiques dépendent de l'affection prédominante des artères ou des cordons nerveux du grand sympathique; mais quelle est cette affection ? l'a-t-il ralliée à finflammation, comme cause de sympathies perturbatrices? Eh! non certes; s'il en avait eu Tidée, il l'aurait exprimée. 11 est donc resté fort en arrière de Marcus. Que signifient des affections prédominantes dans les nerfs , dans les artères? cela contient -il l'idée- mère fondamentale de la différence des fornjes ataxiques et angioténiques ? Hélas ! en aucune manière , et joi le cerveau ni le cœur ne jouent leur véritable
Tôle dans la production de l'état fébrile. LVsprit se fixe aussitôt sur les expansions de ces deux appareils pour y voir je ne sais quelle affeclion, qui n'est point définie. Maison la voit-il, son affection? est-ce seulement dans les muqueuses, dans les points sensibles du corps, capables, par leur état inflammatoire, de réveiller des sympathies?... Point du tout. Il la voit tout le long des nerfs ganglionriaires, et dans tout le trajet de l'arbre artériel. Or tout cela est inexact; les nerfs des ganglions sont étrangers au sentiment, et les autres dont il ne parle point ici ne font que transmettre l'irritation par l'intermédiaire des masses nerveuses centrales, de son foyer primitif, aux tissus disposés à la recevoir; ce qui donne naissance aux phénomènes di»s ataxiques. Pour ce quiest des artères, la distinction qu'il faut faire est si importante, que sans elle l'assertion de M. Prost se réduit à rien ; car les grosses artères ne sont que des agens passifs dans l'état inflammatoire, à moins qu'elles ne soient elles-mêmes enflammées, ce qui est rare, et n'exclut point d'ailleurs la phlegmasie des tissus capillaires. C'est le cœur irrité par l'influence du foyer de phlegmasie qui leur communique l'agitation. Quant aux petites artères, ou celles du systèui<r capillaire, elles ne peuvent jamais être observées d'une manière assez isolée, pour que l'on distingue leur affection de celle des autres élémens de cet inextricable tissu; d'où il résulte que Tinflammation iWs artères capillaires se confond avec les inflammations ordinaires des différens organes. Aussi Bichat avait-il étudié le système capillaire d'une manière collecti\e, en l'isolant des gros vaisseaux. M. Prost s'occupe aussi de ce tissu, car il s'occupe de tout; mais il ne lui a pas assigné son rôle dans les fièvres. Il n'a pas non plus marqué celui du cerveau et des nerfs : il
ANATOMir. PATHOLOGIQUE MODERNE. 97
n a donc pas résolu lenigme des fièvres essentielles. M. Prost présente une foule de vues précieuses, pour la plupart extraites de Bichat, sur les sympathies du canal digestif avec le cerveau , et réciproquement; mais tous ces phénomènes sont isolés de ceux qui ont rapport aux fièvres, du moins ils n'en sont point rapprochés de manière à ce qu'on aperçoive, à la lecture de cet auteur, la raison de tous les symptômes qui accompagnent la phlegmasie aiguë des muqueuses digestives; aussi personne n'at-il pu les y voir avant la publication du premier Examen. On y a trouvé depuis tout ce qu'on a voulu; ce qui ne prouve autre chose, sinon que Fauteur a beaucoup vu, sans savoir bien au juste ce qu'il voyait, et que ceux qui lui ont attribué la découverte de la physiologie des fièvres ont manqué d'attention ou de bonne foi.
~"Ce qui le prouve avec autant d'évidence que les passages déjà cités , c'est la manière dont il conçoit l'adynamie comparée à l'ataxie, ou les différences qu'il trouve entre elles. Ladynamie^ selon cet auteur, e$i due y ainsi que je l'ai déjà f^iit remarquer, à /*eloignement du sang artériel , des vaisseaux qu'il parcourt dans les intestins, dans rétat naturel (i). On trouve effectivement dans les cadavres des portions d'intestins rouges, auxquelles adhère la bile, avec plus ou moins de mucus, et des portions blanches et sèches, où l'on n'aperçoit ni bile ni mucus. M. Prost prend les premières pour le type de la santé, et les secondes pour celui de l'état morbide, il suffit d'avoir ouvert un seul individu, enlevé par une mort violente, et sans gastrite, pour être convaincu
(i) Médecine éclairée par V observation et V ouverture, des corps. Introduction f page 65, tome I.
gS MÉDECINE DE LA FRANCK.
de Terreur de M. Prost. Il n'a donc pas reconnu qu'en vertu de îa loi iibi stimulas , ibi fiixus, la bile est attirée vers les points enflammés, et passe sur les autres, sans y adhérer. C'est ainsi, pour le dire en passant, que sont produits les prétendus embarras gastriques.
Il regarde Tadjuamie comme l'état opposé de l'ataxie, et répète que les fonctions animales éprouvent un affaissement constamment proportionné à la petite quantité de sang qu'on observe dans les intestins. Voilà encore deux propositions qui sont précisément le contraire de îa vérité : i'adynamie n'est point l'état opposé à Fataxie, c'est le même phénomène, à la différence près d'une irritation cérébrale portée à un plus haut degré, et quelquefois élevé jusqu'à l'inflammation. L'adynamie est la faiblesse des muscles et la stupeur morale, produites par l'irritation de la muqueuse enflammée; agissant sur l'encéphale, il s'y joint toujours au délire et des mouvemens convulsifs,occasionés par cette cause qui est la même que celle de l'ataxie, au degré d'intensité près.
L'adynamie et l'ataxie ne luttent donc pas l'une contre l'autre, comme le prétend M. Prost (i), d'après lequel l'afflux du sang vers les intestins détermine l'ataxie dans les exacerbations du soir, pendant que son éloignement de leur tissu, durant la matinée, fait reparaître Tadynamie. Il veut que l'influence de la lumière et du calorique sur la peau, pendant le jour, y appelle le sang, qui abandonne alors la région abdominale pour s'y reporter à la chute du jour. Cette assertion est contre la vérité; d'abord parceque la peau des adynamiques s'é-
(i) Médecine éclairée par V observation et l'ouverture des corps . Introduction , page 6 J , lorçte I.
AWATOMIE PATHOLOGIQUE MOOERHK. 99
cliaiiffe en même temps que leur muqueuse digeslive, c'est -à -dire qu'elle a plus de sang dans les redoubiemens qu'aux autres époques; ensuite parceque cette manière d'envisager les phénomènes fébriles suppose Tirritation de l'appareil sanguin général, primitif et antérieur à Tirritation de la muqueuse abdominale; ce qui est faux, pm'sque le cœurel les différentes régions de l'appareil capillaire sanguin ne sont excités quesympathiquement et par l'iriitation de celte membrane. Cette mariière de voir prouvejusqu'à l'évidence que M. Prost n'a point^eses senliahsé [es>ûèwres \ qu'il place ces maladies d'une manière vague et générale dans les expansions sanguines et nerveuses, ainsi que je l'ai dit plus haut, et qu'il les fait se localiser tantôt sur la peau, d'autres fois sur les intestins et sur les sécréteurs annexés à la fonction digestive.
Ce qu'il ajoute concourt à démontrer que telle était sa théorie, puisqu'il avance très gratuitement que« les exacerbations, les diverses causes sympathiques qui obligent le sang à affluer vers l'abdomen et dans le foie, pendant l'adynamie, sont les moyens que la nature emploie pour ranimer les viscères de la digestion, et rétablir parleur action les fonctions du cerveau et de tous les autres organes; en un mot, que tout ce qui provoque alors les systèmes nerveux et artériel tend au même but. » Les exacerbations ne peuvent avoir ce but, puisquelles dépendent de l'augmentation de l'irritation dans le foyer inflammatoire, c'est-à-dire dans le canal digestif, et puisque tout ce qui provoque l'action de ce foyer, loin de rétablir les fonctions du cerveau et des autres organes, tend au contraire à en augmenter le désordre. Mais l'explication de M. Prost a pour but de justifier le traitement à la brownienpe exigé
100 MÉDECmE DE LA FRANCE.
par la nature adynamique. C'était le point essentiel^ Une autre conséquence quelle entraîne, cest que Tétat ataxique est une chose fort avantageuse clans ces maladies.
Ce que le docteur Prost nous a donné sur la manie est écrit avec verve, plein de vues ingénieuses, €t respire la plus ardente philanthropie malgré la confusion et les contradictions qu'on y remarque. Eu effet, il fait jouer un grand rôle à l'affluence du sang dans le canal digestif et à l'irritation des papilles muqueuses, comme agissant sur le centre sen» sitif. Et puis, qui le croirait? ces belles observations sont défigurées par Fhumorisme : c'est la bile, par son abondance ou son âcreté, ce sont les vers, qui développent Tirritation du canal digestif. Il le répète en plusieurs endroits : « Tant que la bile conserve une certaine action, le sang abonde encore (i); où elle se trouve dans les intestins, elle entretient les phlogoses, et les signes de manie sont Iplus violens lorsqu'ils en dépendent. Lorsqu'au contraire cette liqueur devient pâle, claire ou transparente, alors elle paraît perdre ses propriétés excitantes , et l'on ne remarque point ou très peu de vaisseaux sanguins dans la surface interne de ces wiscères, quelles que soient d'ailleurs leurs altéirations. • Ailleurs il dit : « L'action de la bile , qui était i&jneste dans les premiers temps de la maladie, devient un moyen de guérison en certaines circonstances, c'est-à-dire lorsque les altérations sont chroniqoes. Souvent dans ces cas la fièvre bilieuse est suivie d'un état plus naturel que celui qui l'avait précédé. » Plus loin il veut que « les symptômes bi- Jieux raniment et procurent une vitalité nouvelle aux
j(i) Voyez page 8g.
ulcérations dont ils changent quelquefois les dispositions dans la manie. »
On voit par ces citations que notre auteur fait agir les causes irritantes extérieures qui produisent la manie sur les nerfs (et non sur le cerveau) et sur les sécréteurs de la bile, d*oii il tire l'indication d'évacuer cette humeur pour faire cesser les symptômes de manie , parceque c'est la bile qui accumule le sang dans les intestins, et qui les entretient dans un état de phlogose. Mais comme, selon lui, le défaut de sang dans ces tissus n'est pas moins dangereux que son excès; et comme ce défaut dépend du peu d'activité de la bile qui est devenue claire et pâle, il veut exciter des symptômes bilieux pour réchauffer les intestins, les rougir et irriter leurs ulcérations. Il considère donc ces dernières comme indépendantes de l'inflammation, comme produites par un principe d'asthénie dont la bile est le correctif et le remède. Ainsi , voilà un principe de sécrétion bilieuse préexistant à la manie aiguë, et la produisant par l'irritation consécutive des intestins ; un principe de non-sécré tion bilieuse dans la manie chronique et indolente , laissant manquer les intestins d'un stimulus nécessaire, et donnant lieu à l'éloignement du sang de la muqueuse intestinale , et par suite à des ulcérations qui ne sont point le résultat de la phlogose , puisqu'il faut la réveiller pour les guérir.
Que l'on fasse l'application de ces principes à la pratique^ on trouvera qu'il faut irriter les intestins pour en chasser la bile, et qu'il faut irriter les intestins pour y appeler la bile. Sont-ce là les principes, est-ce là la thérapeutique de la médecine physiologique qui enseigne que l'irritation de la tunique sensible du sens interne gastrique, excite les différens organes et surtout l'encéphale, de sorte que le délire
ÎOa HÉDECmE DE LA. FRANCE.
est produit cfans la manie comme dans les fièvres par la même cause qui détermine la snpersécrétion bilieuse; qui apprend qu'en faisant cesser l'irritation gastro-intestinale, on apaise le délire en remédiant à la supersécrétion bilieuse; qui fait voir que les ulcérations qu'on trouve en même temps dans l'intérieur des intestins, ne sont, malgré la pâleur des environs, autre chose que les traces d'une pblegmasie ancienne décolorée par l'épuisement du sujet, ou par Tappel du sang dans un point récent d'inflammation, et que la liquidité et la dégénération de la bile sont les résultats de l'affaiblissement de l'action du foie, consécutive à sa surexcitation? Mais, au surplus, cette pâleur avec ulcération est rarement telle qu'on la dépeint ici. Si la rougeur ne paraît plus dans les intestins, la couleur brune ou la noire, qui en sont les conséquences, l'ont remplacée. Et d'ailleurs les ulcérations conservent encore assez de rougeur dans leurs bords pour prouver qu'elles ne sont pas indépendantes de l'inflammation.
La médecine physiologique, qui n'a rien d'exclusif que sa dépendance de l'observation rigoureuse des faits, enseigne aussi à ne mépriser aucun moyen; elle ne repousse donc pas les purgatifs proposés dans la manie; seulement elle est attentive à ne les employer que lorsque les moyens qu'elle oppose à l'irritation gastrique l'ont assez diminuée pour qu'on n'ait rien à redouter de la stimulation de ces médicamens. Mais elle est rarement obligée d'y recourir; car ce qui calme l'irritation de la muqueuse digestive suffit ordinairement pour corriger la surabondance bilieuse. Je conviens que notre doctrine ne conduit point à l'emploi des purgatifs pour exciter la bile, et en faire le remède des ulcérations intestinales dans la manie chronique ; mais j'ose croire que ce n'est
AîTA^TOMTE PATHOLOGIQUE MODEHNK. Io5
pas en ce point qu'elle se rendra digne de blâme; et je doute que M. Prost ait retiré de grands avantages de cette pratique, et qu'il en soit aujourd'hui le partisan comme autrefois.
Il est maintenant facile déjuger que M. Prost fut mal compris lorsqu'on lui reprocha d'avoir attribué exclusivement à la sou/fra?ice de la muqueuse gastrO" intestinale^ les fièvres intermittentes^ toutes les ataxiques sans exception , et même la manie. Je suis tombé moimême dans celte erreur (Histoire des pklegmasies)^ parceque j'avais jugé son ouvrage d'après les analyses qu'en avaient données certains journaux. J'entrepris bien, à la vérité, d'en faire la lecture; mais je fus arrêté par la diffusion de cet auteur, et surtout par la multitude d'hypothèses, d'assertions imaginaires, au milieu desquelles j'allais cherchant quelque chose de positif et de démontré. Au surplus, faut-il le dire? le respect que j'avais encore pour les opinions du professeur Pinel, et la crainte de m'exposer à la critique, m'arrachèrent la phrase suivante, que l'on me reproche aujourd'hui : «J'ai trop souvent rencontré cette membrane en bon état, à la suite des typhus les plus malins ; j'en ai vu un trop grand nombre s'améliorer par l'etnploi des stimulans les plus énergiques, pour partager l'opinion de ce médecin sur la cause de la fièvre ataxique. »
Le fait est que j'étais dans l'erreur; que les obser vations me trompaient, comme elles en tromoent encore un grand nombre d'autres; comme elles onl trompé si long-temps les browniens qui reviennent aujourd'hui sur leurs premières assertions; comme elles ont trompé tous les médecins depuis Hippocrate, qui disait experientia fallax, jusqu'à nos jours. Si je ne trouvais pas de gastro-entérites dans tous les cadavres des adynamiques, c'est qu'on m'avait enseigné
que la couleur brîuie n'était pas un signe de phlegmasîe. Lorsque j'y voyais du rouge, je prononçais le mot de gastrite, comme on peut le vérifier par les observations de V Histoire des phlegmasies ; mais quand je n'y découvrais qu'une nuance brune ou livide, je regardais cela comme un état cadavérique, et je n'y faisais pas assez d'attention. Quant au traitement, j'avais renoncé au quinquina, au camphre, à la serpentaire ; mais j'employais encore la limonade vineuse : c'est avec cette boisson que j'ai vu guérir quelques fièvres adynamiques^ comme je puis le démontrer par mes cahiers de clinique que je possède encore, et que je relis souvent pour comparer le vieil homme avec l'homme nouveau, éclairé et régénéré. Ce sont mes observations ultérieures, celles des autres dont j'ai tâché de ne rien perdre , celles même de M. Petit, qui m'ont conduit à reconnaître les véritables traces de l'inflammation intestinale. Mes prédécesseurs n'avaient pas osé en déduire la fausseté des fièvres essentielles, parceque cette assertion renversait l'édifice antique : si j'ai été plus hardi qu'eux, c'est que je me suis éclairé du flambeau de la physiologie , c'est que j'ai long-temps médité sur le rôle des organes de la digestion dans la longue série des animaux de toute espèce. Les réflexions, les rapprochemens que j'ai faits , des discussions répétées avec des médecins instruits, les objections souvent si justes des jeunes élèves dont les préjugés n'ont pas encore corrompu le jugement, m'ont porté à soupçonner qu'une irritation gastrique pouvait produire les symptômes des fièvres dites essentielles. Leurguérison subite par les moyens qui détruisent ces irritations, leur récidive par les agens qui peuvent les reproduire, ont fait le reste; et lorsque
ANATOMÎE PATHOLOGIQUE MODERNE. lo5
j ai été bien convaincu , j'ai cru de raon devoir de chercher à détromper les autres.
Mon premier soin a été de me réfuter moi-même. Loin d'en rougir, je m'en fais gloire. Fal!ait-ii donc par un coupable amour- propre soutenir les erreurs de mes premiers écrits? Malheur à l'homme qui se l^it un point d'honneur de ne jamais confesser les fautes qu'il a commises! La fausseté ne se soutient que par la fousseté; et rien nVst plus méprisable, à mes yeux, que celui qui entasse subtilités sur subtilités pour se soustraire à l'aveu d'un tort ou d'une erreur. Au surplus, ces erreurs n'étaient pas les miennes; et quand elles l'auraient été, je n'aurais pas eu pour elles plus d'indulgence. Oui, je me plais à confesser que le respect que j'avais pour l'autorité de M. Pinel m'a empêché de voir la vérité , et de dire toute ma pensée dans V Histoire des pldegmasies. Qu'en est-il résulté? que les nuances de gastrites que j'y ai dépeintes n'ont point été reconnues ; que les victimes du brownisme ont continué à tomber, quoique j'eusse fourni les moyens de les arracher à la mort. Quand je n'aurais sauvé qu'une centaine de ces malheureux en attaquant l'auteur delà Nosograpliie dans cet ouvrage, comme je l'ai fait depuis dans mon premier Examen^ ne serais-je pas bien dédommagé des calomnies auxquelles j'ai été en butte? Certes, j'avais assez vu pour exécuter cette attaque avec succès, si l'autorité de ce professeur ne m'eût empêché de croire à la réalité de ce que je voyais. Que mes confrères cessent donc de m'opposer à moi-même pour me combattre ; mais qu'ils méditent les nouvelles propositions physiologiques que je leur soumets, et surtout qu'ils répètent mes expériences pour savoir si j'ai raison dans le moment actuel. J'ose espérer qu'on me pardonnera cette digression , parcequ'elle
est liée à la philosophie de la science et à rintérét de l'humaiiité. Sans cela, je n'aurais pas voidu me la permettre. Je reviens à l'auteur de la Médecine éclairée par f ouverture des corps.
J'en ai dit assez pour prouver aux plus incrédules que personne ne peut avoir puisé dans Touvrage de M. Prost des idées justes sur la nature des prétendues fièvres essentielles. Je me dispenserai donc de suivre plus long-temps cet auteur.
Qu'on ne se figure pas que je veuille attaquer les idées et les connaissances physiologiques actuelles de M. Prost. Si j'en juge par les changemens qui se sont opérés en moi, depuis l'époque où son ouvrage a paru, il peut penser aujourd'hui touchant la classification nosographique bien autrement qu*il ne pensait lorsqu'il n'était qu'un jeune élève écho de la doctrine de ses maîtres, et ouvrant les cadavres de malades dont il n'avait pas dirigé le traitement. Je soutiens même que ceux qui ont eu connaissance des ouvrages publiés depuis cette épo* que, en Italie et en Allemagne, ou qui ont voulu répéter nos expériences sur le traitement des phlegmasies , ont éprouvé , bon gré , mal gré , un changement énorme dans leur doctrine particulière, quel que soit, d'ailleurs, le langage qu'il leur plaise de tenir aujourd'hui devant le public. Or , j'ai voulu représenter M. Prost de 1804, et non M. Prost de 1821 , afin de prouver à mes lecteurs, tout en développant de nouvelles vérités, que la vraie théorie des fièvres n'était pas dans ses écrits, et que, par conséquent , je n'ai pu l'y puiser pour la transporter dans les miens.
L'anatomie pathologique érigée en science indépendante.
Jusqu'ici l'anatomie pathologique n'avait eu pour
objet que la recherche du siège et des causes des maladies, comme rannonçait le titre de l'ouvrage de Morgagni (^de Sedibas et causis Morhorum), Mais on entendait les causes prochaines ; car les causes éloignées appartiennent aux agens extérieurs du corps. Chaque me'decin ne cherchait dans les solides et dans les fluides que des causes analogues à celles qu'une théorie apprise d'avance lui avait enseigné à se représenter en action sur les solides et sur les fluides ? Tout cela résulte des faits qui nous sont passés sous les yeux et desrapprochemens qu'ils nous ont suggérés depuis nous nous occupons de l'anatomie pathologique. Maintenant nous allons voir ce genre d'observation prendre une physionomie nouvelle : elle va d'abord s'isoler et tenter de se rendre indépendante, nous verrons quelles seront ensuite ses prétentions.
Long-temps, comme nous l'avons vu, Bichat, en étudiant la structure, les limites, les rapports des différens tissus, fut naturellement conduit à tenir note des altérations qu'il y trouvait. Il en fit l'objet d'un cours particulier, dans lequel il faisait connaître à ses élèves Tétat sain par l'état malade, et l'état maladepar l'état sain ; se réservant d'ailleurs de déterminer, dans un autre temps, à quelle sorte de matidie correspondait chaque espèce de lésion. Il fut d'abord obligé d'ajourner ces questions , attendu qu'il étudiait les altérations organiques sur des sujets dont il n'avait pas observé les maladies. Enfin lui-même devint médecin d'hôpital ; et ce fut au moment où il allait rendre l'anatomie pathologique à sa véritable destination, au complément de l'histoire des maladies, qu'il fut enlevé à la science , dont il avait déjà su reculer les limites.
Cependant on profita de ses idées. Les cours d'à-
riatomie pathologique se répétèrent , et bientôt on érigea cette branche de l'observation cadavérique en une véritable science. J'avouerai que je n'ai ja« mais pu comprendre quel intérêt pouvaient présenter les altérations des organes , considérées indépendamment des symptômes des maladies. En y réfléchissant bien, il m'a même semblé que cette espèce d'étude menait directement à l'ontologie ^ puisqu'elle tend à séparer les organes des sièges extérieurs de leurs lésions d'action. En effet, étudier les organes altérés , sans faire mention des symptômes des maladies , c'est comme si l'on considérait l'estomac indépendamment de la digestion : les muscles , sans s'occuper de la locomotion ; l'appareil sanguin, sans parler de la circulation , etc. Je regarde cette méthode comme une suite de l'ancienne médecine , qui fut d'abord empirique, parcequ'on était réduit à l'observation des symptômes, et qui devint bientôt ontologique , parceque l'on rassembla les symptômes en différens groupes^ qui reçurent chacun une dénomination , et présentèrent l'idée d'une maladie indépendante des organes dont elle exprimait les lésions d'action vitale. Cette méthode, je le sens, était nécessitée par l'impossibilité de se procurer l'ouverture des cadavres; mais lorsque cette ouverture fut autorisée par les lois , on devait naturellement s'attendre à voir tous les efforts des médecins se réunir pour rattacher les symptômes aux organes, sauf à réformer les groupes que l'on avait faits autrefois, s'ils ne représentaient pas avecc:iactitudelesîésionsfonctionnellesdecesmémes orsaii es. Tel était en effet le but des travaux desBonet, des Morgagni, des Bagîivi, des Sarcone, des Rhœderer, des Wagler , des StoU, des Lieutaud et de ce Pujol , dont l'ouvrage a été exhumé à l'occasion de
travaux de notre école. Quoique ces hommes laborieux n'eussent pas atteint leur but, égarés qu'ils étaient par des théories préconçues , ils y marchaient du moins, l'impulsion était donnée ; tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la médecine la suivait avec une louable activité, et avec des succès différens, suivant que l'on était phis ou moins dominé par l'ontologie des écoles antiques. Cette ontologie elle-même allait en diminuant, l'on commençait à sentir les vices fondamentaux des nosologies; en un mot, on pouvait entrevoir le moment où tous les hommes qui professent l'art de guérir se rallieraient à la médecine physiologique dont ils étaient les promoteurs, lorsque la création d'une prétendue science appelée anatomie pathologique, vint imprimer à la science une autre direction.
Ce que j'avance ici n'est point une chimère : on en a vu la preuve dans la nosologie du professeur Pinel , lequel, après avoir considéré les maladies comme des groupes de symptômes indépendans des changemens qui s'opèrent dans les organes, nous présente ses changemens comme des maladies particulières, indépendantes des groupes de symptômes dont il a rempli ces premières classes. Or , cette méthode vicieuse , il l'a puisée dans les écrits des médecins qui ont érigé Panatomie pathologique en une science indépendante des maladies.
Ma tâche est donc maintenant d'examiner la substance de ces ouvrages, de vérifier les fonderaens des théories qu'on y élève ^ et d'en montrer les influences sur l'art de connaître et de traiter les maladies.
ilO MEDECmE DE LA IRÀKCE.
EXAMEN DES LESIONS ORGATVTQXTES , d'aPRÈS LE GRAND DTCtlOK- NAÎIŒ DES SCIENCES TWe'dîCALES, ET DE LEURS BAPIM^KTS AVEC L''lRBITATIOK.
Doctrine des anatomo-pathologistes en 1821 . — Leai^ quatre classes de lésions organiques.
Après avoir fait sentir, par ces considérations générales, que cette espèce d'étude n'est point une science, mais bien un complément de la pathologie, je vais en rechercher les preuves détaillées dans les ouvrages de ceux dont les travaux ont étendu parmi nous cette partie des connaissances médicales. Je suis bien loin de prétendre diminuer le mérite de leurs travaux; mon seul but est de les rendre à leur véritable destination.
Toutes les alte'rations organiques, nous dit celui d'entre eux (1) qui a écrit ex professa sur cette matière , et auquel lious devons de précieuses découvertes, paraissent pouvoir être divisées en quatre grandes classes.
i" Les altérations de nutrition, les plus simples de toutes, puisqu'elles ne consistent que dans 1 hypertrophie ( accroissement de nutrition ), ou dans ïatrophie ( diminution de nutrition j d'un organe ou de quelqu'une de ses parties constituantes.
2° Les aitér allons de forme et de position; elles comprennent principalement les luxations et les hernies.
3" Les altérations de texture, produites par un agent extérieur ou par le développement intérieur d'un corps étranger organisé.
(i) Dict, des sciances médicales^ art. Anatomie patholo"
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. 1 1 l
4* Des corps étrangers animés , ou les vers et les insectes qui naissent ou peuvent vivre dans le corps humain.
Après avoir fait cette division , on convient qu'elle est forcée, et que ce que Ton range dans une classe pourrait, sous certains rapports, appartenir égale* ment à une autre.
Pour l'exposition des lésions comprises dans les deux premières classes, la méihode suivie par Morgagni, et qui consiste à examiner successivement toutes les altérations de chaque organe , semble encore la meilleure à Fauteur de cette classification. Pour les deux dernières, il croit devoir entrer dans des considérations générales, c'est-à-dire étudier les lésions dont elles se composent d*une manière abstraite et indépendante des parties où ces lésions peuvent exister.
La texture des organes peut, dit-il, être altérée de quatre manières différentes, savoir: i* par la simple solution de continuité, comme dans les plaies et les fractures ; 2° par l'accumulation ou l'extravasation d'un liquide naturel, comme dans l'anasarque , l'apoplexie , les tumeurs graisseuses , etc. ; y par Tinflammation ou ses suites ; 4" par le développement accidentel d'un tissu ou d'une matière qui n'existait point avant l'état de maladie, comme les tissus squirrheux , tuberculeux , osseux accidentels.
Je me permettrai maintenant quelques observations sur ce qui vient d'être exposé.
Que sont ces altérations considérées en ellesmêmes et indépendantes des organes et de leurs propriétés? Ce sont des faits de pure curiosité, et qui ne sont d'aucune utilité pour celui qui les étudie. Que m'importe de savoir si le volume, la forme,
la texture de nos parties sont susceptibles d'altérations , si l'on ne m'apprend en même temps ce qu'il faut faire pour me préserver de ces lésions, ou bien pour m'en guérir si j'en suis affecté? Peut-on raisonnablement dire à un élève qui soupire après des vérités nouvelles , et dont il puisse faire l'application aux actes journaliers qui constituent sa conduite médicale : « Des altérations de volume, de forme, de texture , peuvent avoir lieu dans votre corps; je vais vous les nommer, et même vous les faire voir ; mais là se termine toute ma science, et si vous voulez en savoir davantage , c'esl-à-dire connaître les rapports de ces lésions avec ce qui les produit, ou avec ce qui peut les guérir, il faudra vous adresser à ceux qui ont étudié les causes et les remèdes ; et ceux-ci vous en parleront sans faire mention des lésions organiques, car ils ne les connaissent pas; ou bien ils les traiteront d'une manière incomplète? » Certes, aucun professeur d'anatomie pathologiquenepeut tenir ce langage : aussi personne ne Ta-t-il tenu. Ceux même qui ont prétendu faire de la connaissance des lésions organiques une science particulière, ne peuvent se dispenser, en entrant dans leurs sous-divisions , de parler de la cause , puisqu'ils distinguent les lésions de texture en celles qui dépendent des solutions de continuité , celles qui viennent de l'extravasation d'un liquide, celles qui sont l'effet de l'inflammation ou de ses suites. Mais aussitôt que la nécessité de mentionner la cause, pour distinguer les lésions les unes d'avec les autres, a été admise, l'histoire de cette lésion se lie à celle de la cause de différentes manières. S'il s'agit d'un corps contondant ou tranchant , la cause n'importe plus à l'observateur , aussitôt qu'elle n'est plus en action sur l'individu; mais s'il est question de l'in-
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. Il5
flammation , la cause intéresse bien davantage , car son action se prolonge indéfiniment. On sent donc la nécessité de ne plus séparer l'histoire de l'inflammation de celle des lésions dont elle peut être la cause, et bientôt on s'aperçoit que toutes ces lésions font partie de la connaissance de cet état pathologique, et, par la même raison, rentrent entièrement dans la science des lois vitales, c'est à- dire dans la physiologie.
Mais remontons aux lésions organiques qui sont le résultat des violences extérieures , et qui portent les noms de déplacemens , luxations , fractures ; observons-les quelque temps après leur production , nous verrons la douleur, les convulsions, enfin l'inflammation naître dans le tissu qui en est le siège. Il nous sera donc facile de concevoir que ce phénomène leur est lié coinme effet, ainsi qu'il est lié comme cause aux précédentes , et dès lors nous sentirons que l'histoire de l'inflammation ne saurait être complète, si l'on n'expose de quelle manière l'irritation déterminée par l'action d'un corps étranger peut donner lieu à son développement. Cette même irritation provoque aussi des douleurs sympathiques ainsi que des convulsions, dans des lieux éloignés, et voilà la pathologie associée, par un double lien, à la connaissance d'une plaie, d'une luxation, d'une fracture, d'une hernie, qui ne sont rien sans l'irritation , et sans lesquelles Fhistoire de cette lésion ne saurait être complète.
C'est fort bien , dira-t-on : mais il reste encore aux inventeurs de la science appelée anatomie pathologique, des ressources pour l'isoler de la pathologie proprement dite. Ils les trouvent dans les lésions qui ne sont ni causes ni effets de l'inflammation, telles que l'hypertrophie, l'atrophie; et dans ces 4. 8
tissus qui n'ont point d'analogues dans l'état sain, et qui se développent, on ne sait trop pourquoi, au milieu du corps vivant : telles sont les tubercules, le sqnirrhe , les encéphaloïdes ou la matière cérébriforme,les mélanoses, etc.
11 est certain que les auteurs qui nous occupent n'ont point attribué ces lésions à rinflammation; mais l'est-il également qu'elles n'en soient pas dépendantes? J'ai plusieurs fois effleuré cette importante question ; voici le moment de la traiter d'une manière un peu plus approfondie, en évitant, toutefois, autant qu'il me sera possible, de fastidieuses répétitions.
L'hypertrophie et l'atrophie ne surviennent point sans cause, et, considérées sans cette cause, et sans les troubles qu'elles occasionent quand elles sont produites, elles ne présentent que des faits isolés de tout ce qui peut leur donner de l'intérêt et de l'utilité. Dire qu'il y a des organes trop développés dans leurs dimensions, et d'autres trop déprimés pour remplir d'une manière convenable le rôle qu'ils doivent jouer dans l'exercice des fonctions, c'est faire \m appel à l'attention de celui qui vous écoute, c'est lui faire désirer et espérer le développement des rapports de ces altérations avec tous les phénomènes de la vitalité; mais si vous ajoutez, après un pareil début, que vous n'avez plus rien à lui dire, votre première assertion n'est plus qu'une trivialité. Que penser de celui qui en est l'auteur s'il vous apprend que cette assertion est une partie considérable, la quatrième partie d'une science?... Allons donc 'au-delà, et voyons, en général, quelles sont les causes qui exagèrent ou qui exténuent le volume de nos parties, et quels effets il en résulte.
Chez les uns, ces vices sont l'effet de la manière
ANATOMÏE PATHOLOGIQUE MODEUÎfE. I 1 5
dont la nutrition s'est exercée dans l'état de fœtus, c'est-à-dire qu'ils sont innés et peuvent être héréditaires: voilà un premier fait. Il en résulte toujours un trouble dans l'exercice des fonctions, tels sont ceux qui dépendent de Fanévrisme actif congénial (hypertrophie) du cœur, ou de sa petitesse relativement au volume du reste du corps. Le premier vice entraîne une circulation trop active, une chaleur ei^ traordinaire, et parfois la stagnation du sang dans les principaux viscères : le second est accompagné d'une langueur remarquable du cours des fluides, et d'un froid opiniâtre des extrémités. Pour le cerveau, une nutrition extraordinaire qui développe une intelligence prématurée , et une petitesse qui entraîne l'imbécillité, nous présentent des faits absolument de même ordre. Que l'on me dise maintenant si dans ces différens cas le fait de l'altération du volume est quelque chose pour le médecin , sans le fait du dérangement des phénomènes de la vitalité, et si ces faits ne sont pas également indispensables au complément de l'histoire de la physiologie. Mais c'est bien pis encore quand il s'agit d'hypertrophies et d'atrophies qui ont été produites depuis la naissance. Qu'on cherche à faire leur histoire, et l'on aura bientôt acquis la conviction que ces lésions sont produites par l'influence trop puissante des agens d^irritation qui tendent incessamment à exagérer les phénomènes de la vie dans certaines parties , au détriment de plusieurs autres. Je prendrai pour exemple l'hypertrophie et l'atrophie accidentelles du cœur et du cerveau. Nest-ce pas ainsi que les vives affections de l'âme et le transport d'une irritation rhumatismale occasionent quelquefois la suppuration du cœur ; que les collections du péricarde en déterminent l'atrophie; que les irritations cérébrales agrandissent
i l6 MÉDECINE DE LA FRANGE.
le volume de la tête, en y causant un épanchement séreux chez les enfans ; et que ces mêmes irritations, en agissant pendant long-temps sur le cerveau d'un adulte, dans la folie, finissent par en déterminer latrophie, et avec elles produisent une réduction considérable de la voûte du crâne ? Faut-il encore demander si de pareilles lésions sont quelque chose dans la considération des phénomènes physiologiques, et si elles font partie intégrante de la pathologie humaine ? Que l'on applique ces réflexions aux atrophies paralytiques des extrémités , et bientôt on verra si elles sont quelque chose sans y joindre les considérations qui peuvent nous faire connaître si la cause en est locale , si elle dépend du cerveau ou du rachis^ et quelles aberrations physiologiques sont survenues dans la substance médullaire qui communique avec les nerfs paralysés.
Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé dans les altérations organiques qui ne fît essentiellement partie de îa pathologie physiologique , la seule qu'un bon esprit puisse désormais adopter.
Les corps étrangers animés ne sont pas dignes d'une discussion particulière, puisqu'il est impossible de les considérer comme des lésions organiques, ainsi que je l'ai fait voir en terminant l'analyse de la Nosographie philosophique; je passe donc aux altérations de texture, point le plus important de toute la doctrine des médecins français qui cultivent l'anatomie pathologique , question fort délicate , et qui , par la manière dont ils l'ont examinée , les a conduits à ce fatalisme que je leur ai déjà reproché.
Les tissus accidentels , et qui n'existaient point avant la maladie, se divisent, d'après les auteurs ^ue je cite, en tissas accidentels qui ont des analogues parmi U% tissus naturels de C économie animale ^ et en
ÀNATOMIE PATHOLOGIQUE MODFRNE, J I 7
tissus qui nont point d'analogues , et qui n'existent jamais que par suite d'un état morhifique.
Les premiers sont les ossifications ^ les tissus /ihreux , fibro-cartilagineux , cartilagineux , cellulaire, corné , et les poils accidentels. On y a depuis ajouté ces autres tissus accidentels, que Ton compare à ceux des corps caverneux , du mamelon , de l'iris^ et que pour cette raison on appelle aussi érectiles : tels sont les fongus hématodes ou tumeurs sanguines, plusieurs nœvi materni , les cancroides. On attribue tous ces tissus à un élut mor bi fie/ ue , mais on ne nous dit pas de quelle nature est cet état, c'est-à-dire , dans quels rapports il se trouve avec l'action des modificateurs de l'homme, et les organes sains. Chacun doit pourtant sentir que sans ces connaisances l'histoire de cet état , ou de ces états inorbifiques^ n'est pas complète ; pour la compléter il faut donc étudier les causes dont l'action peut les produire , et cette étude associe à l'instant tous ces tissus à la pathologie. On peut observer en effet qu'ils se développent dans les lieux qui ont souffert une stimulation prolongée , et j'aurai bientôt occasion de rapporter les faits qui prouvent cette vérité, en traitant des lésions suivantes auxquelles celles-ci sont liées de la manière la plus intime.
Ces lésions, qui composent le deuxième ordre des tissus accidentels, sont, d'après les auteurs que nous citons , les tubercules , le^squirrhe y les encéphaloïdes, ou la matière cérébriforme. les mélanoses. L'opinion de nos auteurs est que ces sortes de lésions organiques se développent, sinon spontanément, du moins par des causes inconnues , au milieu des tissus sains; qu'ils y existent d'abord dans un état de crudité , c'est-à-dire durs et indolens ; qu'ensuite ils passent à l'état de ramollissement qui les convertit
llô MÉDECINE DE LA FKANCE.
en une espèce de bouillie. Cette bouillie est une désorganisation qui commence dans le centre, la circonférence étant encore dure, mais peu à peu ce qu'il y avait de dur se convertit en bouillie, pendant que de nouvelles duretés se forment successivement et de proche en proche dans tous les environs, pour éprouver définitivement la réduction en bouillie: et ces progrès n'ont d'autre terme que la désorganisation de la partie, si elle n'est arrêtée par la destruction de l'individu.
Ces funestes progrès ne sont que trop réels, quoiqu'il y ait quelque chose à modifier dans la description qu'on nous en donne ; mais ce qui est échappé à l'attention de ces observations , aussi bien dans ces lésions que dans les précédentes , ce sont les rapports physiologiques des duretés par où commence la désorganisation , avec les différens modificateurs de nos organes. Or, cette connaissance, qui constitue l'étiologie de ces altérations de texture, nous k*s fait voir tellement dépendantes des divers modes d'irritation organique, qu'elles font partie intégrante de l'histoire de l'inflammation et de celle de la névrose : c'est dire assez qu'elles rentrent dans la pathologie comme un complément indispensable, et placé directement sur la ligne de la gangrène et de la suppuration.
Je vais entrer dans les preuves de cette nouvelle assertion; mais j'avertis d'avance qu'en invoquant les fiaits , je serai souvent obfigé de contredire formellement les assertions des auteurs dont j'examine la doctrine , et de présenter ces mêmes faits sous un point de vue tout différent de celui sous lequel ils lès ont envisagés.
i'' Les tubercules sont , nous disent-ils, unematière opaque , d'un Jaune pâle , qui dans Cétatde crudité a
ANATÔMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. 1\Q
une consistance analogue à celle de l'albumine concrète^ mais plus forte. Dans, l'état de ramollissement , elle devient d'abord molle ^ friable^ et acquiert par degrés une consistance et un aspect analogues à ceux du pus. On a désigné cette matière morbifiqtje sous le nom de matière scrofuleuse ^ mais les tumeurs scrofuleuses , quoique de même nature, ont quelques caractères particuliers , qui enfont une véritable variété des tubercules. Voilà la description : voici la théorie, suivant les mêmes auteurs. Je me contente de la résumer.
Les tubercules se forment sans cause appréciable, à moins qu'on ne les attribue à un vice scrofuleux ; ce sur quoi les auteurs ne s'expliquent pas ouvertement, Ils sont l'effet d'une disposition innée. L'irritation et l'inflammation n'en sont jamais la cause unique , elles ne font qu'en hâter le développement. Les germes tuberculeux existent dans certaines familles. Ils restent souvent cachés pendant une ou deux générations, et se développent ensuite, le plus souvent sans qu'on puisse en déterminer la cause. Quand ils se forment dans le poumon , par exemple, ils peuvent y produire des tubercules qui restent pendant tout le cours d'une longue vie à l'état de crudité; mais dans la plupart des cas, cela n'a pas lieu. Ils croissent spontanément, ou bien à l'aide des catarrhes et des autres phlegmasies de ces organes : c'est leur première période, dont aucun signe ne peut déceler l'existence. En grossissant ils provoquent la toux, excitent l'inflammation dans le parenchyme qui les environne , déterminent la fièvre hectique ; c'est leur seconde période , pendant laquelle l'expectoration n'est encore que muqueuse. Mais enfin , ils se ramollissent ; se réduisent en une matière pulpeuse et puriforme qui est expectorée ou résorbée ; la fièvre augmente , le corps maigrit , la diarrhée sur-
vient ; et si l'on trouve après la mort les ganglions du mésentère transformés en tubercules, ils sont dus au même principe quia développé ceux du poumon; ils ont germé spontanément comme eux , et c'est à leurs progrès qu'il faut attribuer la diarrhée et les autres lésions des fonctions digestives. Quel que soit d'ailleurs le lieu où se rencontrent ces tubercules , on en explique toujours la formation de la même manière , et les traces de phlegmasies qui peuvent se rencontrer dans les tissus qui les contiennent sont attribuées à leur influence. Quant aux poumons , les cavités qu'on y trouve ne sont que le résultat de l'évacuation ou de la résorption de la matière tuberculeuse; et ce ne sont nullement des ulcères produits par l'inflammation phlegmoneuse. Si l'on y observait des cavités sans tubercules, elles pourraient être le résultat d'un principe ulcéreux ; mais cela n'a rien de commun avec la véritable inflammation.
Telle est la théorie des anatomo-pathologistes ; elle rentre , comme on voit, dans les principes du fatalisme. Voici maintenant la manière dont la médecine physiologique explique la formation et les progrès des désorganisations où l'on trouve la dégénération tuberculeuse.
Les tubercules ne se forment point sans cause appréciable : ils sont le résultat d'une irritation organique 5 qui est produite par des causes communes à toutes les affections irritatives. Dans le poumon , par exemple , cette irritation est provoquée par le froid, et par tout ce qui peut augmenter l'action organique de ce viscère. L'irritation pulmonaire ne commence point à produire des tubercules sans avoir affecté des tissus plus vivans que celui où ils se développent. En effet , elle se développe ou dans la membrane muqueuse des bronches ou de leurs
cavités vésiculaires, ou dans le tissu cellulaire et vasculeux interposé entre ces cavités, ou enfin dans la membrane séreuse ou la plèvre qui enveloppe ces différens tissus (i). Elle peut y régner à différens degrés. Dans ceux qui sont fort intenses , elle détermine un afflux considérable de sang avec beaucoup de chaleur, ce qui constitue une inflammation aiguë, et c'est riiépatisation ou la suppuration ordinaire qui en sont les résultats. Dans les degrés moins intenses , l'irritation se prolonge et constitue une phlegmasie chronique, catarrhale, parenchymateuse ou pleurale, ou elle se perd dans la subinfammation. Or , c'est la prolongation de cette irritation qui donne lieu à la formation des tubercules , lesquels une fois produits, suivent, à quelque chose près, la marche décrite par les auteurs d'anatomie pathologique. Cette assertion n*est pas gratuite : en voici les preuves.
On ne rencontre jamais , dans les cadavres des hommes constitués de manière à être exposés à la phthisie pulmonaire , ce que nos auteurs appellent des tubercules crus, à moins que les personnes n'aient présenté pendant la vie les signes de l'irritation de l'organe respiratoire. Lorsqu'une conscription trop sévère enlevait à la France des milliers de jeunes gens , sans que l'on eût égard à la faiblesse de leur constitution , ni aux maladies de leurs familles, j'ai ouvert ou vu ouvrir par mes collaborateurs aux armées, durant l'espace de dix années^ tant en
(i) Nous pensons aujourd'hui que l'irritation génératrice des tubercules peut exister non seulement dans les vésicules aériennes , mais aussi dans les parois des vaisseaux. Cette idée sera développée plus loin : elle est indiquée ici par le mot vasculeux ^ qui est dans le texte de 1B21.
122 MléDECINE DE LA FRANCE.
Italie qu'en Espagne , plusieurs centaines de sujets qui avaient succombé aux phlegmasies de la tête , de l'abdomen , ou même aux péi ipneumonies aiguës. J'ai toujours eu soin de vérifier si les poumons de ceux qui étaient phthisiques (i), c'est-à-dire, qui avaient im corps grêle, le cou long, la poitrine rétrécie , les membres peu charnus , la peau fine et transparente , les cheveux blonds , beaucoup d'irritabilité , et qui avaient été sujets aux hémorragies, présentaient quelque chose d'extraordinaire , et jamais je n'ai trouvé la moindre trace de tubercules, à moins que la maladie qui les avait enlevés n'eût été précédée d'un catarrhe , d'une pneumonie ou d'une pleurésie chroniques , en un mot, d'une irritation de l'appareil pulmonaire, car il en est qui semblent résister dans l'appareil névroso-vascuîaire sans congestion et sans sécrétion morbides, au moins pendant quelque temps. Or, il est très probable, ou plutôt il est certain que si ces jeunes gens chez qui je n'ai point aperçu de germes tuberculeux, fussent restés dans un pays froid ou tempéré , un grand nombre d'entre eux auraient un jour succombé à la phthisie pulmonaire.
Cette probabilité se convertit en certitude, lorsque l'on considère: i" que lorsque l'armée où je servais stationnait en Belgique et en Hollande, il mourut un grand nombre d'individus de cette constitution , par les progrès de la phthisie pulmonaire, avec des tubercules très multipliés; 2" qu'aussitôt que les mêmes corps furent arrivés en Italie , ces phthisies devinrent extrêmement rares : de telle sorte qu'on ne les observait plus que sur ceux qui en avaient reçu la première impulsion avant leur
(i) Selon le langage des fatalistes.
départ de la Hollande, ou dans les fatigues de la route ; 3" que tous ceux , sans exception , chez lesquels on voyait se développer la phthisie pulmonaire, en faisaient remonter la cause aune impression du froid qui leur avait occasioné un catarrhe, une pneumonie peu intense , ou une pleurésie , ou à quelque autre cause qui avait irrité le poumon, comme les percussions, des chutes, des affections morales , l'usage des boissons alcooliques et des autres excitans des voies gastriques, les courses forcées, et autres excès qui avaient accumulé le sang dans le tissu des poumons, etc.; 4° qu'en arrêtant ces quatre phlegmasies par une méthode très active , au moment de leur explosion, détruisant au plus vite les congestions, et calmant les irritations pulmonaires, quelle qu'en fût la cause, je rendais et je rends encore tous les jours la phthisie très rare, quelle que soit la disposition constitutionnelle des individus à devenir victimes de cette cruelle maladie; 5* que lorsque le hasard m'a fait prendre la visite d'un médecin moins empressé d'enlever jusqu'aux plus légères traces des phlegmasies aiguës de l'organe respiratoire, j'ai toujours rencontré, parmi les convalescens, un bien plus grand nombre de phthisiques que parmi ceux que laissait un confrère soigneux d'enlever promptement, et d'une manière complète, les phlegmasies et toutes les irritations pulmonaires, accidentellement provoquées; 6" que toutes les fois que j'ai vu se développer la phthisie chez des malades que j'avais traités moi-même dès le commencement de leur catarrhe , de leur pleurésie ou péripneulùonie ou de leurs irritations pulmonaires quelconques, j'ai dû en accuser, ou ma timidité à combattre l'irritation (ce qui m'arrivait souvent dans le commencement de ma pratique), ou l'indocilité des ma-
lades, ou leur sortie prématurée et leur exposition à l'influence des causes capables de rappeler cette irritation.
C'est dans les hôpitaux militaires que j'ai d'abord pu faire ces intéressantes remarques : ensuite je les ai vu vérifier sous mes yeux, par ceux de mes collaborateurs qui pratiquaient d'après les mêmes principes que moi; enfin j'en ai apprécié toute l'importance dans la pratique civile particulière, toutes les fois que j'ai trouvé des malades assez dociles pour se soumettre à la méthode dont j'avais relire tant de succès dans les armées actives ou sédentaires.
Si cette masse de preuves ne porte pas la conviction dans les esprits de tous mes lecteurs , au moins appellera-t-elle leur attention sur la marche des phlegmasies pulmonaires, et je ne doute nullement que tous ceux qui daigneront y regarder de bien près en retireront un immense avantage.
Voici maintenant , selon moi , ce que l'on peut avancer de plus satisfaisant sur la cause particulière du développement des tubercules pulmonaires , chez certains sujets plutôt que chez les autres.
D'abord je poserai en principe , comme fait incontestable, et d'après mon expérience, que tous les hommes peuvent devenir victimes de la phthisie tuberculeuse. Il ne faut pour cela que laisser vieillir les catarrhes, ou les renouveler pendant un temps plus ou moins long. Les autres causes de l'irritation du poumon peuvent, sans contredit, avoir même résultat : les efforts de voix long-temps répétés, malgré la présence d'une inflammation de cet organe, les coups portés continuellement sur les parois thoraciques, comme il arrive aux] maîtres d'escrime, etc., peuvent aboutir au même résultat.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. l 2b
On remarque seulement que les sujets grêles , faibles, et tels que je les ai dépeints, deviennent beaucoup plus facilement tuberculeux et phthisiques, que les hommes bruns, à large poitrine, à muscles bien dessinés; mais à la fin, à force de souffrir des phlegmasies pulmonaires , les personnes les plus vigoureuses deviennent de vrais phthisiques. Il est vrai que plusieurs d'entre elles résistent à la désorganisation tuberculeuse jusqu'à l'âge du déclin, et même jusqu'à la vieillesse. Alors l'altération tuberculeuse présente un aspect différent de celui qu'elle offre dans la jeunesse : c'est ce que nous trouvons dans la phthisie avec mélanose , dont je vais m'occuper après avoir parlé des tubercules mésentéri ^ ques (i).
De même que les tubercules du poumon sont l'effet ordinaire d'une phlegmasie prolongée dans la muqueuse de l'appareil respiratoire , ainsi les tubercules du mésentère sont provoqués par l'irritation inflammatoire de la tunique interne du canal digestif: c'est une vérité que j'ai déjà énoncée, mais que je veux présentement faire servir à la démonstration du mode de production de cette dégénérescence.
Je partirai d'une assretion tirée des mêmes auteurs dont je combats la théorie. Ils ne balancent pas à considérer les glandes lymphatiques renfermées dans les feuilles du mésentère, comme susceptibles de cette espèce de lésion. Ils les en disent affectées dans le degré qu'ils appellent de crudité, quand ils les trouvent tuméfiées, blanches et dures. Or, s'il est vrai que cette tuméfaction soit provoquée par l'in-
(i) Je soupçonne maintenant l'hypertrophie du cœur et l'ar** térite qui l'accompagne si souvent, d'être liés à la géaératio» des tui^ercules chez certains sujets.
126 MÉDECmE DE LA FRATfCE.
flammation de la muqueuse des intestins grêles, et qu'elle en soit une répétition sympathique, comme les gonflemens des glandes de l'aine sont la répétition d'une phlegmasie de la muqueuse du gland, comme les gonflemens des glandes de l'aisselle sont la propagation d'une inflammation des doigts, comme la turgescence des ganglions cervicaux est l'effet de la stimulation de la peau de la face et du cou par l'impression du froid, etc. ; les tubercules de ces messieurs peuvent être un produit de ce phénomène. Pour moi, je pense que c'est là le principal mécanisme de la tuméfaction des ganglions lymphatiques, tant internes qu'externes. Quant aux glandes viscérales, la peau intérieure, ou le tissu muqueux d'où partent leurs absorbans, ne reçoit point l'impression de l'air froid , mais il reçoit celle d'autres stimulans , et ces stimulans , d'après mes observations, n'affectent point les ganglions ni les folhcules sécréteurs de ces viscères , sans avoir provoqué une irritation catarrhale dans le même tissu muqueux. Au fond , le mode de stimulation de la membrane avec laquelle correspondent les ganglions lymphatiques et le mode de transmission de l'irritation de la membrane aux ganglions sont bien les mêmes; mais les ganglions et les follicules sécréteurs viscéraux résistent plus à l'inflammation que ceux de l'extérieur; de sorte qu'ils ne la contractent que consécutivement à celle de leur membrane muqueuse.
C'est dans les maladies appelées scrofules et syphilis que je puise les motifs de mon opinion. On y observe , en effet , mille cas d'inflammation des ganglions lymphatiques de l'extérieur du corps, pour un seul cas d'inflammation des ganglions viscéraux. Quelle que soit la cause de cette différence, puisqu'elle existe, elle doit être notée, et rien n'em-
pèche d'en déduire des conclusions pour éclairer la question qui nous occupe.
En vain les fatalistes voudraient nier l'analogie, en soutenant que les ganglions de l'extérieur du corps n'ont rien de commun , dans leur forme et dans leur manière de devenir malades, avec ceux qui sont situés dans les viscères: l'analogie de leur état pathologique est aussi parfaite que celle de leurs fonctions. Il n'est plus temps d'introduire dans l'économie animale des légions d'entités morbides dénature dissemblable; si l'on observe parfois quelques différences dans la couleur, dans la consistance et dans la bouillie des tubercules extérieurs comparés à ceux des viscères , souvent aussi on n'en rencontre aucune, ainsi que je l'ai souvent constaté en mettant les glandes cervicales à côté de celles du mésentère, chez des sujets où les unes et les autres étaient tuméfiées et désorganisées. Au surplus, si ces différences existent, on en trouve de semblables entre les ganglions de la même partie, qui ne sont pas tous parvenus au même degré d'altération.
Nos auteurs veulent également établir de grandes différences entre les tubercules des sujets que l'on appelle scrofuleux , et ceux des malades qui n'ont point reçu cette qualification (i). Mais ces petites dissemblances sont les effets de la différence des âges et des constitutions : la lymphe des personnes encore jeunes, et qui ont éprouvé un grand nombre d'irritations glandulaires, est sans doute un peu différente de celle des adultes d'une constitution vigoureuse et plus animalisée ; mais cela ne fait
(i) Quelques uns n'ont plus ceUe prétention, comme on le verra pour Laennec.
rien aa mode de production qui est toujours le même, quels que soient et le degré d'action vitale et les apparences extérieures de la constitution individuelle. Dans tous ces cas, si les ganglions sont gonflés, c'est qu'ils ont été irrités, et cette irritation leur est toujours parvenue par le même mode physiologique, par la stimulation des tissus membraneux, d'où proviennent les lymphatiques qui vont s'y rendre. Qu'on lise Sœmmering , De morbis vasorum absorptiutn^et l'on aura bientôt acquis la certitude de ce que je viens d'avancer.
Résumons-nous maintenant sur le chapitre de l'irritation des glandes lymphatiques. Ces glandes reçoivent l'irritation des tissus d'où partent leurs absorbans. Si ces tissus éprouvent une inflammation véhémente, les glandes la partagent, peuvent souffrir le phlegmon, et passer à la suppuration phlegmoneuse. C'est ainsi que se forment les bubons dans les vives inflammations du gland et de l'urètre : quelquefois même ici l'inflammation des glandes est plus active que celle de la muqueuse génitale. C'est encore de la même manière que sont occasionées la rougeur et la suppuration des ganglions du mésentère dans les gastro-entérites aiguës, que Ton a exaspérées par une médication stimulante, ainsi que peut l'attester l'ouvrage du docteur Petit sur la prétendue fièvre enter o-mésentérique ; mais si l'irritation des membranes muqueuses devient chronique, les ganglions correspondans, après avoir été rouges, deviendront blancs, et se trouveront convertis en véritables tubercules, qui, par la suite, sécréteront au milieu de leur parenchyme, cette matière caséiforme, véritable suppuration chronique de ces tissus (i), et à laquelle les fatalistes ont
(i) Vgilà, dès i§ai , U secrctim îubçrçukuse, rendue célè-
ÂNATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. i Hg
assigné le nom de matière tuberculeuse. Combien de fois n'ai-je pas £iit observer aux élèves qui suivaient ma clinique, des entérites chroniques qui avaient éprouvé des retours d'état aigu^ et dans lesquelles les ganglions qui correspondaient aux points rouges de la muqueuse , se présentaient avec la même couleur, pendant que ceux qui répondaient aux régions où la phlegmasie intestinale avait pâli par sa vétusté, et laissé à sa suite quelques ulcères, étaient blancs, et ne différaient pas des véritables tubercules (i)?
Puisque l'inflammation prolongée des membranes muqueuses peut produire la dégénération tuberculeuse dans les glandes lymphatiques du voisinage, pourquoi ne voudrait-on pas qu'elle fût capable de l'occasioner dans les tissus cellulaires adhérens à ces membranes, puisque ces mêmes tissus contiennent des lymphatiques aussi bien que les glandes que Ton appelle de ce nom (2) ? Prenons encore les intestins pour exemple. Il m'est souvent arrivé de trouver de petits tubercules entre les tuniques du cœcum,qui est plus riche en tissu cellulaire que les intestins grêles, lorsqu'il avait souffert une inflammation chronique, et qu'il était épaissi et criblé à son intérieur de petites ulcérations. J'ai confronté ces tubercules avec ceux
bre depuis peu suivant quelques uns; mais voyez le second Examen, etc. , tome II, page 6g i.
(i) Voilà l'origine des observations de M. le docteur Louis sur le rapport des plaques ulcérées avec les ganglions du mésentère.
(a) Idée exploitée par de soi-disant inventeurs, qui disent que les tubercules ont plutôt leur siège dans les aréoles cellulaires , oii elles sont un vice de la transpiration locale , que dans les glandes lympathiques, comme le prétend M. Broussais. Oh î les braves gens !
l3o MÉDECINE ©E lA FRANCE.
qui existaient en même temps dans le mésentère, et je n*ai pu découvrir entre eux aucune différence. J'en ai souvent observé de pareils dans le tissu cellulaire qui environne lestomac dans les gastrites chroniques; et pourtant ces tissus ne contiennent aucune glande lymphatique perceptible à nos sens dans l'état sain. Il y a donc dans les tissus aréolaires qui sont adossés aux membranes muqueuses, une organisation analogue à celle des glandes lymphatiques , en vertu de laquelle ils dégénèrent de la même manière que ces glandes, c'est-à-dire en tubercules, lorsque Tirritalion agit sur ces membranes avec opiniâtreté et dans une nuance peu active. Voilà des faits; et quand je rapporterais les observations d'où je les ai tirés, cela n'ajouterait rien à leur réalité ; chacun peut les vérifier: ils l'ont été; ils le seront encore quand on voudra , c'est pourquoi je passe outre.
La possibilité de la production des tubercules par l'extension de l'inflammation du tissu des membranes muqueuses au tissu aréolaire qui leur est adhérent, étant démontrée pour l'abdomen , qui empêche d'en faire l'application à l'appareil pneumatique ? N'y eston pas également forcé par l'évidence des faits? D'abord l'analogie est exacte entre le plan d'organfsatioa du poumon et celui des voies gastriques; on y trouve également une membrane muqueuse, derrière laquelle il existe des ganglions lymphatiques et un tissu aréolaire rempli de vaisseaux du même ordre. Passons ensuite à l'état morbide. Que l'inflammation se prolonge dans la membrane muqueuse des bronches , on est sûr de trouver, après la mort , les ganglions qui entourent leurs bifurcations dans un état de tuméfaction. Si cette inflammation a été aiguë, ils sont d'un rouge noirâtre ; si elle a été chronique , et
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. iSl
que la muqueuse soit ulcérée comme clans la phthisie trachéo-bronchique, ils sont blancs dans le jeune âge, et plus ou moins remplis de la matière caséiforme dite tuberculeuse. Que l'on se représente maintenant la prolongation de cette muqueuse, qui se distribue dans toutes les vésicules aériennes, en proie à une phlegmasie chronique ou bien à une subinflammation, pourquoi refuserait-on de croire que les tissus aréolaires qui sont répandus autour de ces vésicules, et qui leur servent de soutien et de moyen d'union , ne contracteront pas la même altération que les glandes bronchiques, et qu'il ne s'y développera pas des tubercules comme il s'en forme dans le tissu cellulaire qui est interposé entre les membranes des intestins ? Il y a plus : je ne conçois pas trop que l'on puisse donner une autre explication , je ne dis pas seulement à la génération des tubercules, mais encore à celle des granulations cartilagineuses, aux épanchemens de la matière ou bouillie tuberculeuse qui se rencontre souvent dans les poumons des phthisiques , enfin aux agrégats ossiformes et calcaires, qu'il n'est pas rare d'y trouver chez les sujets lymphatiques, dont les irritations, vraies subinflammalions , se prolongent plusieurs années, et ne s'élèvent jamais au degré de l'inflam* mation chaude et sanguine.
Pour donner à cette dernière partie de ma conclusion le degré d'évidence dont elle est susceptible, je vais encore entreprendre quelques rapprochemens qui serviront d'ailleurs à éclairer mon sujet, et à nous préparer à l'explication physiologique des dé« générations dont il me reste à m'occuper.
Les tissus blancs dont j'examine Tirritation sont habituellement abreuvés de la partie lymphatique de nos humeurs , c'est-à-dire de l'albumine. Quaod ils
loi MÉDECirCE DE LA FRANCK
sont vivement irrités chez un sujetoùle sang abonde, et dont les capillaires sanguins sont énergiques , le sang s'y précipite , et l'inflammation y règne avec toute son intensité; mais s'ils ne sont irrités qu'à un faible degré, le sang n'y paraît plus ; la lymphe, au contraire, s'y accumule, et les résultats de cette congestion se présentent tantôt sous la forme de tubercules, tantôt sous celle du cartilage ou du fibro-cartilage. Voilà ce que j'ai dit, voici ce que j'ajoute : la forme dite fibreuse en est encore un résultat; la forme osseuse s'y offre également , on la trouve surtout dans les membranes séreuses , qui doivent rentrer dans l'ordre des tissus dont nous parlons. C'est ainsi que la plèvre et le péricarde deviennent cartilagineux et osseux dans leurs phlegmasies chroniques, et, pour le dire en passant, ils sont aussi quelquefois remplis de tubercules ou de matière tuberculeuse chez le même individu. Chez d'autres sujets, la lymphe attirée dans le tissu malade s'exlravase en quantité plus ou moins considérable. Quand elle forme des masses d'épanchemens d'un certain vohime,les lois de la chimie vivante ne s'y font plus sentir, ce qu'il y a de plus fluide est résorbé, et les sels calcaires, en se réunissant, d'après les affinités de la chimie des corps inertes, forment ces petits graviers ou ces masses calcaires qu'on est tout étonné d'y rencontrer après la mort, et qui même quelquefois se font jour à l'extérieur pendant la vie, par les inflammations et les abcès qu'ils déterminent.
C'est ainsi que sont produits ces petits noyaux calcuieux que l'on rencontre parfois au milieu de la matière tuberculeuse que renferment les ganglions du mésentère, ou ceux du médiastin; c'est de là que proviennent ces calculs que l'on expectore dans certaines nuances de phthisie pulmonaire. Mais les
AltATOMlE PATHOLOGIQUE MÔDI4RNE. I 55
glandes lymphatiques ne sont pas les seuls tissus qui puissent les produire, il s'en forme souvent dans les follicules irrités des membranes muqueuses. J'en ai vu sortir de la trachée et du larynx dans la phthisie laryngée. La glande parotide peut en fournir. Les amygdales en eiîgendrent quelquefois lorsqu'elles conservent un état de gonflement à la suite des angines multipliées. C'est par la même aberraîion des lois physiologiques que sont produits les calculs dans les articulations déformées par la goutte froide et chronique; en un mot, tous les tissus qui agissent habituellement sur la partie albumineuse de nos humeurs peuvent donner ces productions , lorsqu'ils sont fatigués par une irritation chronique d'une nuance peu prononcée , que je nomme subinflammation, tandis qu'une stimulation plus active produirait une véritable inflammation (i).
En somme, et pour résumer ces faits, cai ce sont des faits aussi certains que la circulation et l'absorption, presque toujours l'irritation, quand elle est vive et subite, chez un sujet vigoureux, y développe l'inflammation ; mais lorsqu'elle devient chronique, et que le malade s'affaiblit, la partie irritée devient anémique, et son irritation ne produit plus que les dégénérations dont je viens de parler, ou quelques autres plus ou moins analogues , et dont il me reste à traiter.
(i) Toutes ces données sont utilisées dans les Traités* modernes d'anatomie pathologique. Mais on ajoute que la fibrine du sang parvient dans les aréoles au moyen de Tinfianimation , et fournit la matière plastique adhésive , les élémens du pus, et même la matière tuberculeuse. Voir plus bas l'analyse de M. Gendrin. Au surplus, quelle que soit leur matière, les tubercules sont le produit d'une sécrétion morbide irritative. Voilà le fait essentiel , ei nous l'avouai énoncé,
i^4 MÉDECmE UE LA. FRANCE.
L'inflammation n'est pas pins impossible dans le fœtus que chez l'adulte, quoiqu'elle y soit beaucoup plus rare. On l'a même observée dans le placenta. On voit naître des enfans avec des pustules varioliques, qui sont des phlegmasies cutanées, et même avec des gastro-entérites ; il n'est donc pas surprenant que quelques unes des altérations que l'on rapporte aux tubercules puissent aussi se rencontrer dans leurs organes.
2* Le squirrhe proprement dit^ « matière d'un blan^ un peu bleuâtre ou grisâtre, légèrement demi trans^ parente , dont la consistance, dans Tétat de crudité, varie depuis celle de la couenne de lard, avec laquelle elle a beaucoup d'analogie pour l'aspect, jusqu'à une dureté voisine de celle des cartilages; ordinairement divisée en masses, subdivisées elles-mêmes en lobides réunis par un tissu cellulaire très serré et dont la forme très variable offre quelquefois une sorte de régularité , et un aspect qui se rapproche de celui des alvéoles des rayons de miel , etc. Dans l'état de ramollissement, cette matière prend graduellement la consistance et l'aspect d'une gelée ou d'un sirop , dont la transparence est quelquefois troublée par une teinte grisâtre, sale, ou par un peu de sang. » Après cette précision de description, l'auteur y reconnaît des différences, des variétés, des nuances, après quoi il déclare avoir encore observé cinq autres variétés de dégénérescences, plus ou moins rapprochées de celle-ci, et qu'il ne craint pas d'appeler des matières morbifiques. Du reste , il croit que ces squirrhes sont les gemmi ou les gemmata des auteurs. Tout cela , selon lui , germe spontanément. Suivant nous , tout cela correspond à l'irritation , et n'est souvent que cette terminaison de l'inflammation que les pathologistes ont appelée induration.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERAI. 1 55
3** Les encéphaloïdes ou la matière cérébriforme , offrent , suivant nos auteurs , dans leur état de ^raditéanwG^ niatière un peu moins consistante que la précédente, un peu plus opaque, blanchâtre, divisée ordinairement en lobes inégaux, informes, séparés par un tissu cellulaire très fin, peu ferme, dans lequel se trouvent des vaisseaux assez volumineux, mais à parois très minces et peu consistantes. Les subdivisions de ces lobes sont , comme dans Tespèce précédente, indiquées par des lignes d'un blanc plus mat et plus opaque que le reste de la tumeur: elles nont jamais la même régularité, et sont quelquefois très peu marquées. Leur ramollissement présente une consistance et un aspect analogues à ceux de la substance médullaire d^un cerveau un peu mou, et laissent suinter quelques gouttelettes de sang quand on les incise. On y trouve quelquefois des épanchemens de sang , etc. »
Ces encéphaloïdes ne sont autre chose qu'un des résultats de l'irritation peu active et prolongée des tissus aréolaires. Elles ne diffèrent des tubercules et du squirrhe que par des nuances fort légères, parce qu'elles sont, comme eux, de l'albumine et de la gélatine (et de la fibrine si Ton veut) accumulées par l'irritation dans les vacuoles de ces tissus. Les lames qui en séparent les lobules sont aussi cellesde ce tissu. On n'y rencontre point de petits vaisseaux, parce que la matière lymphatique les a en quelque sorte étouffés. Quelques uns des plus gros peuvent seuls avoir résisté à la pression qu'elle exerce ; mais lorsque le mouvement d'irritation, qui règne toujours dans les tissus indurés (i), et la décomposition qui se développe dans les fluides épanchés soumis aux anomalies d'une nu-
(i) Voilà un fait que je soutiens parce que mes sens me l'ont démontré dans les indurations lymphatiques des parties ex-
trition vicieuse, conséquence de cette irritation ,ont produit le ramollissement^ l'inflammation [s'allume dans la partie engorgée , et le sang y est appelé de nouveau. C'est alors que commence la destruction partielle de cette partie engorgée , ou la désorganisation cancéreuse , pendant que l'irritation lymphatique, ou la subinflammation qui se propage dans le tissu cellulaire de la circonférence, y prépare un nouvel endurcissement qui doit subir le sort du noyau primitif.
Au surplus , le tissu cellulaire chroniquement irrité ne prend pas toujours cet aspect encéphaloïde , que j'ai comparé, dans YHistoire des phlegmasies , à une masse de suif; il offre quelquefois l'apparence de la couenne de lard, que l'on appelle ici le squirrhe par excellence; dans d'autres cas, il ressemble au gras du lard rance, et l'on y reconnaît une graisse dégénérée. D'autres fois , les cellules se remplissent d'une albumine peu différente de l'état ordinaire. C'est ainsi qu'on les trouve, comme je l'ai déjà dit, à la suite de l'irritation rhumatismale et de celle que l'on appelle goutteuse, et dans la plupart des nuances des engorgemens scrofuleux, et dans les péritonites chroniques qui ont déterminé l'engorgement des tissus post-péritonéal, inter-épiploïque, inter-mésentérique (i). Tout cela n'a rien de fixe et est uniquement subordonné au mode d'irritation organique, qu'il est souvent impossible de terminer avant Tautopsie.
ternes. J'y reviendrai en parlant de YHistoire anatomique de V inflammation par M. Gendrin,
(i) Ici surtout on rencontre de la fibrine^ car le sang est en stagnation dans les aréoles inter-péritonéales. Il y paraît souvent avec Faltération de sa matière colorante : c'est une sorte de mélanose.
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODERNE. lô']
Si Tengorgement est formé d une albumine très humectée, il ne s'y développe pas d'inflammation désorganisatrice; s'il est très sec, comme dans les articles goutteux, il aboutit souvent aux agrégats calcaires ou tophacés, comme nous venons de le voir. La forme lardacée, l'encéphaloïde et la tuberculeuse sont celles où se produit ordinairement l'ulcère rongeur. En vain Ton prétendrait en exclure l'une d'entre elles : je me suis assuré un grand nombre de fois, dans les ulcérations du canal digestif et des épiploons, que les parois sur lesquelles repose le cancer étaient un mélange de ces trois formes, auxquelles il faut encore ajouter la mélanose, dont je vais bientôt parler; et l'ulcération ne paraissait différer sur chacune d'elles que par le degré de l'inflammation. Je dois encore faire observer que, quoique les rhumatismes, la goutte et les scrofules aient coutume de produire des engorgemens aîbumineux ou tophacés , ils ne laissent pas d'offrir quelquefois certains points où les autres formes prédominent et où la dégénération cancéreuse peut avoir lieu: tant il est difficile de rien établir de fixe dans les résultats de l'irritation organique. Ce qu'il y a de démontré pendant la vie, c'est cette irritation et les modes inflammatoire, hémorrhagique, nerveux ou lymphatique. Quant aux formes précises que doit offrir la partie à la suite de ce dernier, il n'est pas toujours facile de le prévoir ; mais ce qui importe au praticien, c'est d'être bien averti qu'elles dépendent de cette irritation , et que par conséquent ce ne sont point des corps étrangers, développés spontanément ou par des causes inconnues et inaccessibles aux secours de l'art. Les prévenir est sa principale affaire, et la doctrine des fatalistes lui en ôterait tous les moyens.
l38 MÉDECINE DE LA FRANCE.
Il est si vrai que l'irritation organique, agissant d'une manière spéciale sur les tissus lymphatiques, est la mère commune de tous ces produits; que, de Faveu de tous les auteurs , on les voit aussi succe'der à des maladies différentes, par exemple, aux affections syphilitiques, aux dartres, aux éléphantiasis , affections qui ont de commun entre elles l'irritation : ce qui prouve que le cancer n'est point une maladie particulière ni primitive, à laquelle certaines victimes soient dévouées par une fatale nécessité ( I ). Enfin , s'il m'est permis d'en appeler à mon expérience, j'ajouterai que, depuis que j'ai contracté l'habitude d'éteindre complètement l'irritation dès son début, je n'observe plus ces dégénérescences que chez les personnes qui ont négligé les moyens deguérison dans le principe, ou qui se sont procuré des rechutes multipliées.
4* Les mélanoses laissent voir, dans 1 état de crudité, « une matière noire, opaque, homogène, un peu humide, de consistance analogue à celle des glandes lymphatiques. « L'état de ramollissement les «convertit en une sorte de bouillie noire et assez • épaisse.» L'auteur a exprimé la chose sans s'en douter : les mélanoses du poumon ne sont en effet que des indju-aiions du parenchyme ou des tubercules imprégnés d'une matière colorante noire, qui peut-être est du carbone (2) , et cette matière va toujours en croissant dans cet organe; depuis
(1) Proposition dont nos inventeurs vivans se font grande gloire.
(2) Cela est possible dans le poumon; mais, dans toutes les parties, le sang fixé par l'irritation peut produire la couleur noire. C'est ce que l'on peut conclure des travaux de M. Breschet. On y trouve vraiment du nouveau. ( Voyez la note suivante ).
ANATOMîîî PATHOLOGTQtTE MODERKE. \5q
le commencement de la vie jusqu'à la fin. Elle communique sa couleur à la membrane séreuse, d'abord par petites taches , ensuite par grandes plaques, et dans l'extrême vieillesse ces organes paraissent tout noirs. Leur tissu intérieur prend aussi la même teinte, et lorsqu'il s'y développe des tubercules dans l'âge avancé, au lieu de la couleur blanche ou jaune qu'ils ont ordinairement dans la jeunesse, ils paraissent noirs , et les sections qu'on y pratique semblent être faites dans une masse de charbon luisant. Les glandes bronchiques se teignent insensiblement de la même couleur par les progrès de l'âge. Au surplus , cette couleur commence d'assez bonne heure chez un grand nombre d'individus et dans les poumons des phthisiques adultes, on trouve bien souvent des tubercules noirs entremêlés avec des blancs, et des glandes lymphatiques seméesde points de cette couleur et comme panachés. Depuis que j'ai fait faire cette observation, M.Laennec a voulu distinguer cette coloration naturelle, effet des progrès de l'âge, et à laquelle il n'avait pas d'abord songé, d'avec ses mélanoses, dans son traité de Vj^uscuttaiion; mais, malgré toutes les subtilités auxquelles il a eu recours, il n'a établi que des différences arbitraires ; et je suis persuadé que sa mélanose ne restera pas telle qu'il l'a proposée (i).
En résumé, les tubercules des enfans que Ton appelle scrofuleux , ceux des adultes , qui sont considérés comme les tubercules par excellence , et ceux des hommes âgés, dont on fait des mélanoses, sont essentiellement la même altération organique. La couleur noire se trouve aussi quelque-
(i) Le pressentiment s'est vérifié. {Voyez la note suivante.)
l4o MÉDECINE »K LA FRANCE.
fois dans les vieilles péritonites, dans les foyers des anciens abcès internes dont le pus est résorbé, dans les gangrènes, enfin les membranes muqueuses qui ont long-temps souffert l'irritation, finissent aussi par se couvrir de la même teinte. Il est donc impossible d'admettre la mélanose comme une dégénérescence particulière , sni generis , spontanée, ou produite par une fatale nécessité , pour opérer la désorganisation des tissus vivans (î).
Il se présente encore dans les cadavres des altérations que l'on rapproche des tissus naturels : tels sont les Âystes ou sacs qui sécrètent une matière particulière, comme de la graisse, une humeur semblable à du miel , de la sérosité , et qui ont quelquefois des bulbes armés de poils; telles sont aussi les membranes muqueuses accidentelles, les tissus semblables aux érectiles, etc. Toutes ces lésions organiques sont les résultats d'une aberration de la faculté nutritive, et peuvent être rapportées, en première origine, à l'exaltation des actions vitales; car leur diminution
(i) Les travaux les plus décisifs sur les mélanoses sont dus à M. Breschet. Us ont prouvé que dans les péritonites chroniques les phlegmasies cellulaires et muqueuses également chroniques , les couleurs noires qui se manifestent dans les lieux où Tirritation a long-temps fait affluer le sang, sont dues à la fixation et à l'altération de la matière colorante de ce liquide. Reste à savoir si c'est ainsi que se forme la couleur noire dans les poumons des vieillards. Il serait possible que les globules sanguins concourussent avec le carbone à la couleur noire du parenchyme et des ganglions des poumons , ainsi qu'à celle des lames cellulaires et des matières lymphatiques ou contrètes qui les remplissent , et qui forment les masses tuberculeuses, irrégulières, que l'on observe dans les poumons des phthisiques } car j'ai remarqué que ces dépôts anguleux , irréguliers, ne différaient que par la couleur chez les jaunes gens et chez les vieillards .
ANATOMIE PATHOLOGIQUE MODEJRJNE. il^i
ne produit que l'atrophie , ]a flétrissure ou Fépanchement séreux, comme le prouvent les membres paralysés. En effet, les corps étrangers introduits au milieu des tissus vivans, quelle que soit leur origine, les épanchemens sanguins, etc., déterminent souvent autour d'eux la formation d'un kyste. Les escares produites par l'inflammation laissent une surface ulcérée qui se convertit en une membrane ayant laspect des muqueuses, mais qui ne saurait en posséder Forganisation. On trouve la même apparence à certains foyers fistuleux , mais en somme tout cela dépend de l'irritation. Les tissus érectiles , dont je donnerai pour exemples les fongus hématodes, sont occasionés quelquefois par une contusion , et d'autres fois se développent à la suite d'une suppression d'hémorrhagie; en un mot, ils correspondent toujours à une irritation plus ou moins active , plus ou moins mobile, et qui réside dans le système capillaire général.
*^«^ V»'«'^v<»^»^^%V%'«>V'%'«iV%^%-»^«>«^k'%'«%<%^