CHAPITRE XXXVIIL
lÔE t tJSAGE DE L ANATOMIE PATHOLOGIQUE EN MEDECINE,
On essaie de classer les maladies d'après les formes des lésions organiques. Cela est-il possible ?
Nous avons vu Tanatomie pathologique timide à son berceau, et sans autre prétention que celle de compléter les observations faites sur le vivant, et de justifier les théories dominantes. Elle cherchait les causes des maladies ; mais elle le^ voulait telles que
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les théories les suggéraient , et se traînait humblement à leur suite. Plus tard , lorsque les hommes qui la cultivaient l'eurent enrichie d'une classification et eurent affecté de lui donner une importance égale à celle de l'anatomie normale, l'anatomie pathologique éleva plus haut ses prétentions. Elle voulut donner des causes à plusieurs maladies et se mettre, au moins sous bien des rapports, à la place des systèmes dont elle avait été d'abord l'esclave soumise. Maintement son ambition est encore plus grande; elle ne tend à rien moins qu'à fournir les caractères de toutes les maladies, à imposer à la pathologie une nosologie complète , en un mot à subjuguer entièrement la médecine.
Laennec essaie une classification nosologique (1821).
De tous les médecins qui ont traité la question dont il s'agit, celui qui l'a envisagée de la manière la plus précise c'est le docteur Laennec, dans son ouvrage de C À uscullation médiate^ que l'on peut considérer, malgré la modestie du titre, comme un traité plus ou moins complet des signes des maladies de la poitrine. 11 résulte de la contexture de cet ouvrage, que l'auteur a voulu prendre les désordres organiques pour base de la classification des maladies dont il s'est occupé. En effet, la plupart des maladies pectorales de M. Laennec sont dénommées d'après une lésion organique , et tous les symptômes sont groupés autour de cette lésion comme en étant les effets et les indices positifs. Examinons comment ce travail est exécuté, et cherchons à déterminer s'il est possible d'établir une classification nosologique fondée sur les différences des lésions cadavériques. Cette question est du plus haut intérêt, parce que la plupart des médecins anatomis-
tes affectent aujourd'hui la même prétention que Laennec. Ayant senti, surtout depuis la publication de V Examen de 1816, l'impossible de créer des nosologies raisonnables avec des groupes de symptômes indépendans des organes, ils s'efforcent à l'envi de les y rattacher; mais le font-iis par la véritable méthode ? Est-ce bien autour du mode d'altération que l'on a découvert dans les organes après la mort qu'il faut grouper les symptômes que l'on a observés pendant la vie? Cette méthode conduit-elle à un diagnostic infaillible, à une médecine positive et tellement naturelle qu'elle ne puisse plus désormais éprouver les changemens que l'ancienne médecine a soufferts ?
Telle est la question que je me propose de traiter, et sans laquelle je ne croirais pas avoir rempli la tâche que je me suis imposée. Elle est d'autant plus délicate que la plupart des auteurs que je dois citer sont vivans ; mais que l'on se souvienne que je n'attaque que les doctrines: si je nomme les auteurs, c'est qu'il faut désigner les ouvrages avec assez de clarté pour qu'on ne puisse s'y méprendre, Quand je tairais leurs noms, ce ménagement ne les ferait pas méconnaître, et ne m'en attirerait pas moins l'inimitié de ceux qui placent leur intérêt personnel avant celui de la vérité.
Vices de cette méthode, en général.
M. le docteur Laennec est l'inventeur d'un cylindre creux destiné à perfectionner, par le moyen de l'auscultation de la poitrine, le diagnostic des maladies de cette cavité viscérale (i) ; mais l'auteur, en Tappli-
(i) De l' Auscultation médiate, ou Traité du diagnosnc des maladies des poumons et du cœur , Jondé principalement sur veau moyen d* exploration y etc. Paris, 1819, et a® édition, 1826.
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quant à cet usage , essaie de rectifier la théorie de ces affections, et annonce la prétention de faire servir les différences des altérations organiques d'unique base à la classification des maladies ; il avoue ne s'être guère occupé, dans son ouvrage, d'autre chose que des espèces anatomiques des maladies^ attendu qu'elles lui paraissent la seule base des connaissances positives en médecine. Hors cela , tout lui semble chimère. Cette assertion le met évidemment en contradiction avec lui-même, puisqu'il admet des fièvres essentielles dont les traces cadavériques sont nulles , et qui, par conséquent, ne peuvent être considérées comme des espèces anatomiques. Si l'on alléguait que ces espèces seraient caractérisées par le défaut de toute lésion locale, je répondrais que, même en admettant cette supposition , dont j'ai démontré la fausseté, son système serait encore vicieux, car il n'aurait point de base positive pour ces fièvres, mais seulement une base négative. Il serait en effet composé d'espèces anatomiques et d'espèces non anatomiques. Plusieurs maladies rentreraient dans ces dernières; telles sont les morts convulsives par causes morales et les asphyxies à la suite desquelles on ne rencontre souvent rien. Or, s'il était vrai qu'on n'en trouvât pas davantage à la suite des fièvres, il serait impossible d'établir des différences, et par conséquent des espèces anatomiques à la suite de ces différens genres de morts, et sa nosologie serait encore en défaut. On ne saurait alléguer que par espèces anatomiques l'auteur entend l'organe ou le système d'organe qui souffre pendant la vie; car toutes les fois qu'il décrit les caractères anatomiques d'une maladie, il les tire de l'examen des organes après la mort. 11 ne reste donc aucun subterfuge en sa faveur, et le voilà convaincu de contradiction dans
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les idées sur lesquelles il veut baser son système de nosologie.
Si Ton voulait nous reprocher que notre doctrine est entachée du même vice, sous prétexte qu'elle repose uniquement sur l'irritation, tandis qu'il y a des maladies où ce phénomène est en défaut, je répondrais que l'on ne m'a pas compris. J'ai soutenu que la plupart des maladies dépendent de l'irritation ; mais je n'ai pas prétendu qu'elles en fussent toutes le résultat. L'asphyxie complète est une abirritalion. Et d'ailleurs notre doctrine n'est point intitulée la doctrine de l'irritation, mais la doctrine physiologique; ainsi elle repose nécessairement sur toutes les modifications que peut éprouver la vie , et non pas uniquement sur son exaltation , quoique celle-ci soit incomparablement la plus fréquente (ïj.
Examinons maintenant les réformes que le docteur Laennec entreprend de faire subir à la Nosologie.
Cet auteur ayant fait sa principale étude des modes d'altérations cadavériques, s'est proposé pour problème de deviner pendant la vie quelle espèce d'altération on doit trouver après la mort, afin d'ajuster les symptômes aux différentes formes des altérations organiques. Ces formes constituent, selon lui, la maladie ; par conséquent il doit admettre autant de maladies qu'il y a de formes possibles dans l'altération des organes. Ce travail n'est appliqué qu'aux viscères contenus dans la cavité thoracique. L'auteur y a rencontré après la mort les différentes formes de la dé-
(i) Cet alinéa aurait dû nous épargner toutes les futiles et ridicules objections qu'on nous adresse depuis i8'2i sur notre prétendue exclusivité. Que MM. les aristarques fassent attention aux mots qui sont soulignés : la phrase est de i89.r. Us auront ainsi la certitude que ce ne sont point leurs critiques qui nous ont fuit élargir îa base de la médecine physiologique.