CHAPITRE X
Récapitulons maintenant les différens systèmes, et voyons ce qu'était la médecine avant l'apparition de Galien.
On se souvient qu'avant Hippocrate elle ne consistait qu'en des pratiques empiriques que la tradition orale avait conservées , et que cet auteur en fit une science en assujettissant ces pratiques à des règles, et en séparant la partie scientifique de la médecine d'avec la philosophie, où elle n'était qu'en sous-ordre. On a dû remarquer que le fondateur de la nouvelle science admit peu de médicamens, comptant beaucoup sur la nature , qu'il avait personnifiée et qu'il mettait aux prises avec la maladie. On sait aussi que son attention ne se porta guère que sur les maladies aiguës , et qu'il ne faisait consister l'art de guérir que dans l'art de diriger le régime pendant leur durée, et de favoriser les évacuations à l'époque de leurs terminaisons. Je puis donc partir de ces documens pour établir tout le reste.
Les explications dont Hippocrate avait donné l'exemple ayant produit un dogmatisme peu satisfaisant pour les esprits sévères, on revint à l'empirisme; mais cette fois il fut raisonné , et l'on épuisa tous les sophismes pour le justifier.
Cependant les découvertes que l'on fit en ana^
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tomie à l'école d'Alexandrie, conduisirent comme malgré eux quelques médecins à de nouvelles explications, pendant que d'autres s'attachaient à recueillir et à composer des formules avec lesquelles ils prétendaient soutenir et faire triompher le nouvel empirisme.
Sur ces entrefaites survient Asclépiade, qui ramène la médecine au régime, mais sans se conformer à la méthode hippocratique. Cette différence est due à la théorie qui lui sert de guide. Il ne voit plus, avec Hippocrate, un être nature à soutenir pendant qu'il est aux prises avec l'être maladie ; mais il voit dans le corps humain ce que Démocrite d'Abdère avait vu dans tout l'ensemble de l'univers , un assemblage de molécules réunies pour former les solides , et laissant entre elles des espaces que doivent parcourir d'autres molécules qui constituent les liquides. Toute maladie résulte du défaut de rapport entre les fluides et leurs pores. Telle est sa doctrine générale, sans aucun égard à ce qu'il pouvait y avoir de contradictoire à ses idées dans les autres doctrines, qu'il ne prenait pas la peine d'étudier, et dans l'anatomie, qu'il ignorait. Du reste, aucune étude des maladies en particulier; il ne s'agit que de remédier à l'état maladif en général. Dès lors le régime de ce médecin , qui fait toute sa thérapeutique, n'a plus pour but que de rétablir les rapports entre les pores et les fluides. Sa théorie des causes devient un roman , et sa thérapeutique , qui est fondée en partie sur des lésions imaginaires , eu partie sur les goûts de ses malades , s'appuie ensuite sur une certaine expérience ; car la bienfaisante nature , qui dissipe d'elle-
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même les infirmités légères, a voulu que les sujets jeunes et robustes guérissent quelquefois provisoirement des maladies les plus graves , malgré les traitemens les plus mauvais.
Les idées d'Asclépiade , accueillies par les demisavans d'une époque où la manie des systèmes philosophiques et des explications à priori était épidémique, prospèrent et prennent la forme d'un système sous Thémison et Thessalus. Mais la vogue des méthodiques ne fait que ranimer l'amour-propre des empiriques , qui multiplient formules sur formules et se font remarquer par des cures où leurs adversaires avaient échoué. La thériaque est composée par Andromaque, médecin de Néron. Elle rappelle tous les miracles opérés quelque temps auparavant par le mithridate, et les surpasse bientôt. Soutenu par l'influence de son maître, l'inventeur donne un très grand relief à la secte empirique , et les recettes et les charlatans ne cessent de se multiplier dans Rome. La Grèce en avait donné l'exemple. Vaincus par le fer des Romains, les Grecs s'en vengent en portant chez eux leurs arts et leur industrie: ils les exploitent à l'envi et les subjuguent à leur tour en s'enrichissant à leurs dépens. On accorda aux drogues , ainsi qu'aux formules , une foule de vertus qui ne tardèrent pas à donner aux Grecs des armes contre leurs vainqueurs. Les compositions furent appelées des forces ou des puissances par les Grecs : on en eut de sacrées, de miraculeuses, de divines. Chaque médicament eut à remplir un rôle qui fut indiqué par son nom : on eut des mots pour désigner ceux qui lâchent le ventre doucement , s ceux
qui purgent avec énergie, ceux qui font vomir, qui font uriner, qui font dormir; ceux qui apaisent les douleurs, qui échauffent , qui rafraîchissent, qui relâchent ou ramollissent, qui resserrent, qui bouchent les pores , qui les ouvrent , qui arrêtent le sang, qui font mûrir un abcès, qui îe détergent, qui font Croître les chairs, qui hâtent l'accouchement, qui procurent l'avortement , etc, etc.
Ainsi s'accrut l'empirisme, ainsi s'affaiblit l'autorité des systèmes et des dogmes de toute espèce.
Cependant le dogmatisme crut trouver le moment de se rajeunir en s'associant au pneuma des stoïciens; mais, malgré toutes ses prétentions, malgré la vaste étendue de ses vues, il retomba, pour la pratique, aux moyens grossiers et vulgaires des autres sectes, ainsi qu'on a pu le voir dans l'histoire du pneumatiste Arétée. Aucun moyen de la nature du pneuma ne fut à la disposition du médecin : c'est qu'en effet le surnaturel, l'idéal, ne se soutiennent jamais dans l'application , où tout devient matériel et rentre dans le domaine des sens.
De là naquit l'éclectisme. Pour satisfaire au besoin de se rendre compte de ce qu'on observait, on conseillait tous les systèmes connus; mais, comme il fallait agir sur les malades, et qu'on n'agit qu'avec des objets matériels, on se trouvait forcé d'emprunter également à toutes les sectes. Je dis à toutes, car les moyens d'une seule ne pouvaient suffire à la variété des cas , à l'opiniâtreté de certaines maladies, à l'impatience des riches et des savans, qui, à cette époque, prenaient une idée de la médecine, connaissaient les méthodes, s'informaient de la composition des
remèdes, et voulaient même connaître le but que les médecins se proposaient d'atteindre en les leur prescrivant. Tous les historiens attestent que cette manie des connaissances médicales fut portée à un très haut degré dans l'antiquité. En effet , sans remonter aux anciens monarques d'Egypte, ni même à ce roi de Pont, non moins fameux par l'habitude de manier les poisons et par 1 electuairequi porte son nom, que par la résistance qu'il fit aux armes romaines , il y eut beaucoup de princes et d'empereurs qui cherchèrent à se faire instruire dans les secrets de la nature vivante et dans l'art de se conserver la santé et de se préserver des choses nuisibles. Tous les grands s'empressaient de suivre leur exemple, et nous savons par Caton, par Cicéron, par Pline, et par bien d'autres, que les savans , les philosophes surtout faisaient toujours quelque irruption dans le domaine de la médecine. Ce goût, qui dut donner un grand relief aux médecins sous le règne des empereurs romains, ne se perdit qu'à l'époque de l'irruption des Barbares, qui fut celle de la décadence de l'empire romain.
La nécessité de puiser des connaissances à toutes les sources ( épisynthétisme ) ayant été sentie par les médecins, il n'y eut plus d'exemple d'auteur uniquement restreint dans une secte. On se disait de l'une ou de l'autre : mais le moyen de ne pas en sortir quelquefois! Aussi l'on peut affirmer que les empiriques eux-mêmes, les empiriques qui affectaient le plus de ne rien emprunter aux autres sectes , ne pouvaient pas se dispenser de devenir explicateurs à l'aspect d'une maladie que les dogmatiques avaient
bien caractérisée, telles que les inflammations des poumons ou de la plèvre: et, réciproquement, les dogmatiques les plus intrépides reculaient, malgré qu'ils en eussent, devant le mode d'action d'une foule de formules que les empiriques avaient composées, et devant l'explication des poisons et de leurs spécifiques , que le hasard avait fait connaître.
Souvent aussi tel affectait l'empirisme ou l'éclectisme, afin de se donner le renom d'un esprit fort et au-dessus des vains préjugés, qui, secrètement et à son insu, se laissait guider par un autre système chaque fois que le cas présent ne l'obligeait pas d'en sortir. Tel fut Celse, qui ne cessait d'affecter le silence le plus complet sur les systèmes qui avaient obtenu le plus de célébrité, et qui pourtant ramenait tous les moyens thérapeutiques aux vues du méthodisme, dont il avait sucé les principes dans Asclépiade et dans ses principaux sectateurs. •
La médecine que l'on faisait aVant Galien était donc loin d'être uniforme. Les uns s'adonnaient à la recherche des spécifiques; mais pour les appliquer ils manquaient nécessairement d'indications précises: ils agissaient d'après des analogies apparentes de symptômes qui ne pouvaient manquer de leur donner sou vent des résultats défavorables. Mais, comme l'empirisme se tire d'affaire en renouvelant les essais , et que le public goûte assez ce genre de traitement qui berce sans cesse les malades d'un nouvel espoir, les empiriques conservaient toujours beaucoup de vogue.
Les autres se faisaient une idée systématique des maladies avant de les traiter : c'étaient les dogmati-
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ques. Ils cherchaient dans les caractères distinctifs de chaque affection , et dans leurs rapports avec les médicamens et tous les autres agens connus, des motifs d'action ou des indications curatives. Ils n'en trouvaient pas toujours et se voyaient assez souvent réduits aux tâtonnemens de l'empirisme; mais au moins cette méthode avait l'avantage de les forcer à l'étude des symptômes. Arétée, le modèle et le guide des dogmatiques de cette époque, est plus complet que les empiriques dans la description des symptômes; de sorte qu'en le suivant il est moins difficile de se reconnaître au lit des malades et d'arriver aux indications d'après lesquelles on doit agir, qu'en prenant pour guide les ouvrages uniquement fondés sur l'empirisme. Le mérite d'Arétée est tout dans ses descriptions. Nous apprécierons ailleurs ce mérite: nous verrons qu'on ne doit, point s'étonner du peu de résultats qu'il a donnés; mais ces résultats, quels qu'ils fussent, sont toujours d'un grand prix pour l'époque qui nous occupe.
Quelques médecins tenaient exclusivement au méthodisme; mais le plus grand nombre, à l'exemple de Celse, empruntaient des moyens à toutes les sectes, s'attachaient peu aux espèces des maladies, et négligeaient les descriptions. En général il y avait peu de dignité dans l'exercice de l'art, le plus grand nombre des médecins s'attachant plutôt à complaire aux malades et à soutenir leur espoir par les moyens de l'empirisme, qu'à faire faire à la science de solides progrès.
En général , bonne ou mauvaise, la médecine était active à cette époque, sinon toujours à l'intérieur,
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au moins à l'extérieur; ce qui souvent produisait des résultats très sailîans, bons ou mauvais, et donnait' aux médecins beaucoup d'influence dans la société. Chacun vantait son remède, sa formule, et avait ses partisans. On poussa la turpitude jusqu'à publier des recettes de poisons et des instructions sur l'art de les employer , infamie que Galien a signalée avec tous les sentimens d'horreur qu'elle doit inspirer.
Au milieu de cette discordance générale de doctrines, on se disputait sans cesse avec indécence: on abusait de la dialectique pour soutenir des questions pointilleuses et vaines. Plus les médecins s'engageaient dans ces routes ténébreuses, plus ils perdaient de vue les travaux anatomiques de l'école d'Alexandrie et la véritable observation de l'état morbide. La médecine, réduite à un empirisme honteux, ou à de vaines subtilités sur les causes premières et sur des modifications inexplicables de la vitalité, perdait insensiblement ce caractère de science qu'Hippocrate avait commencé à lui donner en lui assignant pour but la connaissance des maladies. Au lieu d'observer la marche de la nature dans l'état morbide, comme il l'avait conseillé, l'on agissait sans cesse, le plus souvent sans but bien déterminé , mais pour essayer tel ou tel spécifique, puisque tel autre avait échoué, ou bien dans i'hUention plus vague encore de changer l'état des choses à tout événement. Si l'on avait un but, il était imaginaire, comme d'atteindre une cause première, gratuitement supposée ou toute spirituelle, sans réfléchir que des substances matérielles comme lesmédicamens ne peu-
vent avoir d'action immédiate sur l'immatériel; genre de faute que l'on a souvent commise en médecine.
Il résultait de là que l'on faisait souvent plus de mal que de bien ; mais le moyen d'échapper à ce malheur? On n'avait point d'autorité à qui l'on pût en appeler, ou qui du moins fût assez grande , assez vénérée pour mettre les médecins d'accord. Asclépiade était respecté, mais il n'avait fait qu'ébaucher le méthodisme, et l'on croyait l'avoir surpassé , aussi bien que Thémison, Thessalus et les autres médecins de la même école. On ne savait pas assez d'anatomie pour apprécier Hérophile et Érasistrate. Hippocrate était négligé depuis que les empiriques avaient trouvé sa théorie hypothétique ou vaine, et sa pratique insignifiante : on ne voyait en lui que l'auteur d'un premier essai, que ses successeurs avaient laissé bien loin derrière eux. D'ailleurs, à quoi bon l'étudier, puisqu'il n'apprenait point à guérir ? Tel qui se serait arrêté à le suivre pas à pas au lit des malades pour vérifier ses sentences et ses pronostics, aurait été devancé par la pétulance et la fécondité des empiriques, toujours empressés de vanter leurs cures et d'offrir leurs spécifiques, et l'impatience des malades s'arrangeait mieux de cette méthode que d'une froide expectation. Quelqu'un dira sans doute que tous ces empressés ne guérissaient pas plus qu'Hippocrate. Je le crois, je pense même qu'ils en faisaient souvent moins que lui ; mais qu'importe que le médecin n'arrive pas, pourvu qu'il s'agite beaucoup et qu'il ait l'air de courir! le public est ordinairement dupe de ces singeries , lorsque celui qui l'exploite est assez habile pour lui fournir chaque jour une raison
qui justifie l'insuccès de la veille , et un motif d'espoir pour la recette du lendemain.
Telle était l'anarchie où se trouvait la médecine dans l'empire romain , à la suite des prétendus perfectionnemens dont Asclépiade avait été le promoteur. Cet état déplorable persista pendant plusieurs siècles], en dépit de quelques exemples bien dignes d'être imités, tels que les tableaux pathologiques d'Arétée, mais dont le mérite n'était point senti. Il fallait une forte impulsion pour changer l'état des choses; mais elle ne pouvait venir que d'un homme extraordinaire. Galien parut : cette impulsion fut donnée, et le méthodisme, après avoir encore résisté pendant plus d'un siècle, disparut pour ne jamais se remontrer.