PHYSIOLOGIE DE GALIEN
Galien entre en matière par de vagues généralités. Il tire sa première définition de la médecine de la comparaison de cette science avec les autres connaissances. C'est un art qui produit quelque chose, mais dont on ne peut voir l'ouvrage : elle rétablit ce qui était dérangé dans le corps humain. Il compare le médecin à l'architecte, qui doit connaître toutes les parties de l'édifice qu'il est appelé à réparer; mais le médecin doit aussi connaître l'action de chaque partie, idées qui n'étaient pas nouvelles à l'époque de notre auteur. Le devoir du médecin est de conserver l'état naturel, de le rétablir lorsqu'il est dérangé , de reproduire ce qui manque , lorsque cela est possible.
Il cherche ensuite la nature et l'action des parties: il les divise en similaires ou simples , et en composées ou organiques ; bonne idée, qui a persisté jusqu'à nos jours, et que nous voyons reproduite, mais perfectionnée , dans les ouvrages de Bichat, sous le nom de systèmes simples et d'organes ou appareils organiques. Mais en établissant la nature des parties, Galien , qui part des idées de son temps , ne peut pas être aussi heureux ; car il admet pour premiers élémens des parties , le feu , l'eau , l'air et la terre , dont les qualités sont le chaud , le froid , l'humide et le sec. C'est sur ces qualités que l'auteur fonde sa théorie, et, dès ce premier pas, il se jette dans l'erreur. En effet, ces qualités ne sont pas des choses primitives; ce ne sont que des effets de la mise en action de la propriété vitale des tissus , et les médications
ne peuvent agir que sur ces dernières, tandis que notre auteur les adresse uniquement à leurs effets. Mais poursuivons.
Tant qu'aucune de ces qualités ne prédomine sur les autres, les fonctions sont exécutées parfaitement, il y a juste crase; mais si Tune d'elles vient à pécher par excès ou par défaut, il y a intempérie ou discrase , et la santé se dérange. Voilà donc des effets érigés en causes premières et devenus la base d'un système de médecine. On prévoit aisément quels vont être les défauts d'un pareil édifice. Galien est plus heureux lorsqu'il cherche à élargir cette base, en disant que les parties organiques peuvent pécher par grandeur , figure , nombre , situation , union ou désunion, ce qui est également possible dans les similaires ; mais il ne réussit pas à indiquer les causes de ces défauts dans tous les cas où cette découverte est possible.
C'est de ces différentes causes que résulte la bonne ou la mauvaise disposition du corps qui constitue la santé et les maladies.
Voilà déjà du dogme : l'esprit qui n'a pas encore pénétré plus avant éprouve un mouvement de satisfaction en découvrant une disposition régulière des idées, qui lui promet un système complet, fondé sur l'observation des faits. Voyons comment Galien justifiera ces flatteuses espérances.
11 y procède par les maximes. Elles sont fondées sur les principes que l'on vient de poser ; elles seront conséquentes, et, par cette raison, entachées du même vice que ces principes. En effet , il faut entretenir les parties dans leur état naturel par des moyens qui
aient du rapport avec cet état , c'est-à-dire employer le chaud pour conserver la chaleur d'une partie chaude, le froid pour entretenir cette qualité dans une partie froide. Ici nous tombons dans un vague pénible. Si nous nous rappelons les faits d'hygiène connus, nous ne pouvons entrevoir l'application de ces préceptes qu'à travers des milliers d'exceptions, et le découragement s'empare de nous. L'auteur parviendra-t-il à nous tirer de cet éiat?
Il fait d'abord Fappli cation de cette première maxime générale au nombre, à la figure, à la grandeur, à la position, en nous disant que maintenir ces qualités par des moyens qui aient du rapport avec elles , c'est éviter tout ce qui pourrait les déranger ; et nous voyons qu'il ne fait que répéter sa maxime en termes différens. Il aurait pu nous épargner cette perte de temps.
Nous retrouvons le même vice dans le conseil un peu niais qu'il nous donne de réchauffer une partie chaude devenue froide , de remettre à sa place une partie dérangée par une violence extérieure, etc., etc. : cela constitue la doctrine si long-temps célèbre des contraires, quq l'on a voulu renfermer dans l'axiome contraria contrariis curanUir ; axiome qui est fort éloigné d'être d'une application générale. S'appesantir sur de pareilles trivialités est un défaut qui dérive de la scolastique. Galien était trop esclave de la méthode d'Àristote pour faire grâce à ses lecteurs de toutes ces futilités. Mais notre devoir maintenant est de les négliger et d'arriver aux applications des maximes.
Selon Galien , l'espèce , ou plutôt la cause de la
maladie , indique toujours le remède ; proposition que Ton a répétée à satiété dans les écoles, mais dont on a souvent fait une mauvaise application , parcequ'elle est trop vague et trop générale. Il est clair que la cause peut être mal connue, et tant qu'elle l'est, l'indication du remède ne peut qu'être fausse. Il est également évident que toutes les causes n'indiquent pas le remède: il y en a de premières, d'inconnues dans leur nature, qui ne fournissent aucune indication, et, parmi celles qui en fournissent, il faut faire un bon choix. La variole en offre un exemple facile à saisir: la cause première est inconnue, elle ne suggère aucune indication pour le traitement de cette maladie. C'est la cause secondaire, l'irritation inflammatoire des organes, produite par le virus, qui les fournit; mais il a fallu des siècles pour que l'on en vînt à cette proposition si simple et si claire. Long-temps on s'est figuré que la cause du virus, essentiellement stimulante, établissait l'indication de nouveaux stimulans, et les désastres seuls ont pu détruire cette erreur. Je pourrais appliquer ce raisonnement à une foule d'autres maladies ; mais le lecteur fera plus tard de lui-même cette application. Il me suffit d'avoir fait sentir ici le vide de ces généralités prématurées et vagues de l'ancien dogmatisme, qui ne servaient qu'à multiplier les volumes et à retarder les progrès de la médecine.
Les connaissances multipliées dé Galien le portaient à envisager la médecine sous plusieurs points de vue : c'est ce qui explique pourquoi il en a donné plusieurs définitions. En voici une qui est tirée de
l'objet de cette science ; elle est pour lui des plus fécondes, comme on va voir.
La médecine est une science qui enseigne à connaître ce qui est sain, ce qui n'est pas sain, ce qui est neutre, c'est-à-dire ce qui tient le milieu entre le sain et le non sain. Galien développait ensuite cette définition d'Hérophile dans l'application qu'il en faisait aux choses qui sont l'objet des recherches du médecin. En conséquence, il distinguait le corps humain d'abord, ensuite les signes, les causes, c'est-à-dire tout ce qui exerce de l'action sur l'homme, suivant que ces choses lui paraissaient saines , non saines ou neutres. Voilà donc encore un exemple de ce jargon vague et non susceptible d'une application rigoureuse, dont nous venons de parler. On ne peut voir ici que des futilités ontologiques, comme le prouve l'usage qu'il en va faire pour établir sa doctrine des tempéramens.
Trois dispositions du corps de l'homme, la saine, la non saine et la neutre , comprennent toute la distance de la santé à la maladie, et chacune d'elles a son étendue particulière. Le corps est sain quand la température, la crase ou mixtion, la position, le nombre, sont dans de justes mesures : c'est le tempérament parfait. Mais il est rare, à tel point qu'on le regarde comme idéal ; toutefois il faut le supposer, pour avoir un type d'après lequel on puisse établir les autres.
En partant de ces principes , on devait admettre huit autres tempéramens, qui s'écartent plus ou moins du modèle supposé : les quatre premiers sont ceux où l'une des quatre qualités élémentaires susindiquées l'emporte sur les autres. Ainsi, tempéra-
ment chaud, tempérament froid, tempérament sec et tempérament humide; mais, comme il est impossible de trouver ces qualités isolées chez les hommes, ces tempéramens n'étaient pas moins fictifs que le parfait. On levait la difficulté en faisant une nouvelle supposition, que Ton obtenait facilement en combinant entre elles les quatre qualités élémentaires. On les rattachait aux humeurs que Ton appelait cardinales : le sang, qui est chaud et humide ; la pituite, qui est froide et humide ; la bile, que l'on croyait chaude et sèche; enfin, la mélancolie, où l'on voyait la froideur combinée avec la sécheresse. C'est ainsi que l'on obtenait les quatre tempéramens qui ont traversé les siècles : le sanguin, chaud et humide; le pituiteux, froid et humide; le bilieux, chaud et sec; le mélancolique, froid et sec, auxquels il fallait ajouter certaines propriétés occultes inexplicables de quelques constitutions, sans aucun rapport aux qualités générales : on les appelait idiosyncrasies.
Rien n'était plus facile, après cela, que de combiner ces tempéramens entre eux d'une manière correspondante à toutes les variétés qu'il est possible de rencontrer dans la nature, c'est-à-dire d'expliquer arbitrairement toutes les différences générales ou partielles que les hommes peuvent présenter, en leur accordant plus ou moins de chaleur, de froideur, de sécheresse, d'humidité, et en rattachant ces qualités à l'humeur qui paraissait prédominer, ou bien en supposant une disposition occulte pour expliquer les contradictions les plus choquantes.
Or ces tempéramens , tels qu'on vient de les présenter, n'étaient pas des maladies, tant que l'intem-
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périe supposée dominante n'empêchait pas Faction clés parties. C'était donc l'empêchement de l'action qui constituait l'état morbide; c'est par lui que finissait la santé et que commençait la maladie, et tout ce qui se trouvait entre l'intempérie tempéramentale et la maladie était appelée état neutre. Cela correspond à ce qu'une secte moderne a appelé prédisposition, opportunité ou diathèse.
Galien décrit avec beaucoup de détails les signes de îa disposition saine, de la non saine et de la neutre ; et tous ces signes sont tirés des quatre qualités premières ; ensuite il passe aux causes de ces trois dispositions, et les tire des mêmes sources d'où il a tiré les signes. On conçoit aisément, d'après cet exposé, jusqu'à quel point il pouvait porter les distinctions et les subtilités; mais nous nous garderons bien de le suivre dans ces dédales imaginaires. Il est temps d'exposer les bases prétendues physiologiques de sa pathologie humorale.
Il reconnaissait, avec Kippocrate, trois principes du corps animé ; les parties , les humeurs et les esprits. Les parties étaient, comme nous l'avons vu, divisées, en simples ou similaires, et en composées on organiques. Les humeurs se réduisaient au sang, qui est chaud et humide ;tda pituite, humeurjjblanche, froide et humide; à la bile, fluide jaune, chaud et sec; enfin, à la mélancolie, que l'on regardait aussi comme un liquide sec, mais qui de plus était froid et noir, ainsi que son nom l'indique. On voit que les qualités que l'on supposait dans ces humeursvenaient de ce qu'on avait remarque' que les hommes sont plus ou moins gras> plus ou moins maigres, et
ont la circulation plus ou moins active. On avait noté ces différences; on les attribuait à l'humeur qui paraissait prédominante, et l'on faisait à celle-ci l'application des qualités élémentaires des dogmatiques.
Galien admettait trois sortes d'esprits : les naturels, les vitaux, les animaux. Les naturels, dont nous n'avons encore rien dit, n'étaient autre chose que la vapeur du sang; ils se formaient dans le foie, que Ton croyait être le fabricateur de cette humeur. Après avoir traversé le cœur et s'y être mêlés avec l'air par le mécanisme expliqué plus haut, ces esprits devenaient vitaux : parvenus dans le cerveau , ils prenaient le nom d'animaux.
Ces trois sortes d'esprits répondaient parfaitement et servaient d'instrumens à trois sortes de facultés qui résidaient dans les parties où se forme chaque sorte d'esprit. Ainsi, la faculté naturelle était placée dans le foie et présidait à la nutrition , à l'accroissement, à la génération; la vitale résidait dans le cœur, qui communique par les artères la chaleur et la vie à toutes les autres parties; la faculté animale, la plus noble des trois , parcequ'à elle se joint la faculté raisonnable ou régente, siégeait dans îe cerveau et distribuait à tous les organes le sentiment et le mouvement par l'intermédiaire des nerfs : elle devait nécessairement présider à toutes les autres facultés.
Trois sortes d'actions répondaient aux trois facultés et étaient produites par elles. On voit assez qu'elles devaient porter les mêmes noms; mais de plus on leur ajoutait les qualifications d'internes et d'externes.
Il y avait donc des actions internes de la faculté animale, et c'étaient l'imagination, le raisonnement, la mémoire, tandis que les cinq sens , et en général le sentiment et le mouvement, constituaient les actions externes de cette même faculté. Les actions internes de la faculté vitale se trouvaient dans les passions violentes, telles que la colère , etc. , et les externes dans la pulsation des artères et dans la distribution du sang à toutes les parties du corps, parceque c'est de là que dépendent la chaleur et la vie. La faculté naturelle avait pour action interne la sanguification, la coction des alimens et les appétits qui en dépendent, au nombre desquels on plaçait la cupidité. Quant aux actions externes de cette faculté, Galien les voyait dans la distribution du sang veineux, provenant du foie, à toutes les parties, afin de les nourrir, les augmenter, les conserver et opérer la propagation de l'espèce.
Outre ces facultés générales , le même auteur en admettait de particulières qu'il faisait résider dans chaque partie du corps, dans le but de pourvoir aux besoins de ses parties, et il les multipliait selon l'exigence des phénomènes : ainsi, dans l'estomac, il y avait une faculté concoctrice , une volontaire, une expultrice , etc. , etc. , et le premier mobile de toute ces facultés, c'était la nature.