‹ Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, précédé de propositions renfermant la substance de la médecine physiologiqueChapitre 119 sur 148 · PATHOLOGIE DE GALIEN · texte numérisé non relu

PATHOLOGIE DE GALIEN

Telle est la physiologie de Galien : c'est d'elle qu'il va tirer sa pathologie, et il devait le faire pour que son système fut complet. La santé se maintient tant que les facultés sont en état de produire leurs ac-

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tions ordinaires, et que ces actions sont entières et parfaites; l'état contraire donne nécessairement les maladies. On vient de voir que l'intégrité des actions suppose celle des parties. Les maladies supposent donc leur mauvais état; de là la définition suivante : La maladie est une disposition ou une affection contre nature des parties du corps , qui empêche premièrement et par elle-même leur action. Cette définition semble celle d'un solidiste; mais aussitôt qu'il entre dans l'explication du mécanisme des maladies, Galien reprend son rôle d'humoriste. En effet, il admet trois principaux genres de maladies: celles des parties similaires, celles des parties organiques, et celles communes aux unes et aux autres. Or, le premier de ces trois genres produit seul tout l'humorisme, puisqu'il s'agit des intempéries des parties simples. Il est vrai que cette intempérie peut être sans matière, comme dans les cas où une partie a été échauffée par le soleil, ou refroidie par l'air froid ; mais elle peut aussi dépendre d'une matière chaude et acre , ou d'une matière froide. Or, comme nous savons aujourd'hui que toutes les matières , dans le sens qu'il donne à ce mot, sont le produit de l'inflammation et de toutes les congestions irritatives, et que ces affections sont les plus multipliées, il devient pour nous évident que les intempéries humorales doivent former la?très grande majorité des maladies. Grand partisan des divisions et des subdivisions, Gaiien distinguait encore ces intempéries en simples , lorsqu'une des qualités premières est seule en excès, comme la chaleur, l'humidité; en composées, lorsque plusieurs se trouvent

réunies; en complètes , incomplètes , égales , inégales, et il citait l'exemple de certaines fièvres où la chaleur se fait sentir à l'intérieur pendant que les parties extérieures sont refroidies etc. : par où l'on voit jusqu'à quel point la fécondité de cet auteur avait enrichi la pathologie d'entités arbitraires et chimériques.

Le second genre embrasse toutes les irrégularités des parties organiques , relatives à leur nombre , leur grandeur, leur figure, leur union ou leur désunion contre nature , et a plus de rapport avec la chirurgie qu'avec la médecine. Le troisième est tout entier pour cette branche de l'art de guérir, puisqu'il s'agit seulement des solutions de continuité qui ont lieu lorsqu'une partie, soit simple, soit composée, est coupée, rongée, meurtrie, rompue, distendue jusqu'à la rupture , ou brûlée.

Suivent d'autres distinctions dont nous avons trouvé des exemples ailleurs, et qui sont relatives, soit aux ;mo.uvemens des maladies qui sont aiguës ou chroniques, soit à leur nature bénigne ou maligne , soit au temps, aux ljeux , aux saisons, au nombre des malades. C'est ce qui fournit les maladies épidémiques , les endémiques, les sporadiques.

Le médecin de Pergame ne développait pas moins de fécondité, et se montrait encore plus subtil, s'il est possible, dans la distinction des causes. La première qu'il leur fait subir est celle d'externes et d'internes : les externes sont les six choses appelées si mal à propos non naturelles, puisqu'elles servent à la conservation de la santé lorsqu'elles sont convenablement appliquées. Il s'agit, comme on voit,

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de l'air que Ton respire, du manger et du boire, des passions, du mouvement et du repos, du sommeil et de la veille, des excrétions augmentées, diminuées ou supprimées. Ces causes portaient le nom de procatarctiques , commençantes ou prédisposantes, parcequ'elles disposent le corps à recevoir l'influence des autres causes. Ce rapprochement des modificateurs de l'organisme est fort heureux; on en profite encore aujourd'hui pour expliquer l'étiologie des maladies et jeter les fondemens de la thérapeutique, et jamais on ne pourra s'en passer. Nous accordons même à ces causes plus d'importance que ne faisait Galien, qui en donnait beaucoup trop à des causes secondaires, parmi lesquelles il s'en trouvait beaucoup d'hypothétiques, ainsi que nous Talions voir.

Les causes internes sont divisées par Galien en antécédentes et en conjointes, La cause antécédente se découvre par le raisonnement : c'est toujours un vice des humeurs qui se réduit à la pléthore et à la cacochymie. Il y a quatre humeurs principales, donc quatre pléthores sont possibles; mais la sanguine est la seule qui conserve ce nom : les autres, bientôt suivies de la dépravation de l'humeur qui les forme, corrompent le sang, et rentrent par conséquent dans la cacochymie.

Dans celle-ci, les humeurs sont ou plus chaudes ou plus froides, ou plus humides ou plus sèches, ou plus épaisses ou plus fluides que dans l'état naturel. Elles sont ou deviennent bientôt acres, aigres, salées, putrides, etc., etc. L'auteur qui nous occupe donne à ces causes une extension si considérable que toute la pathologie a dû rentrer dans rhumorisme*

Quelle est en effet la maladie, soit médicale, soit chirurgicale, dans laquelle on ne puisse trouver des congestions ? Or, puisque toutes ces congestions sont des pléthores, et que toutes les pléthores, même la sanguine, peuvent engendrer des cacochymies,il résulte que la dépravation des humeurs est le vice le plus répandu dans la nature humaine, et le terme nécessaire de toutes les affections dont elle n'est pas le premier mobile. C'est à l'aide de ce raisonnement spécieux, reproduit sous mille formes différentes en une foule de passages de ses nombreux écrits, que Galien a consacré les dogmes de l'école hippocratique relatifs aux élémens et aux humeurs qui en sont formés, et a mérité le nom de père de l'humorisme.

C'est d'après ces données que notre auteur a cru devoir admettre que toute altération des humeurs estime putridité, cette espèce d 'altération devant nécessairement s'opérer chaque fois qu'une humeur en stagnation est exposée à une haute température sans pouvoir s'évaporer. Chaque fièvre a sa putridité particulière qui développe une chaleur contre nature, et c'est cette chaleur qui provoque la fièvre en agissant sur le cœur et sur les artères. Il n'y a parmi les fièvres que l'éphémère qui ne dépende pas de la dégénérescence des humeurs: elle tient à une affection particulière du pneuma... Les anciens avaient formé cette entité en recueillant tous les cas où les irritations fébriles des viscères, surtout de ceux de la digesliou, se terminent soit naturel, soit arte, avant que l'inflammation ait altéré profondément son foyer et donné lieu à la prostration, à des symptômes ner-

veux alarmans et à l'altération des humeurs sécrétées. C'est à Galien surtout que nous en sommes redevables.

Quant aux autres affections aiguës désignées sous le nom de fièvre, cet auteur les attribuait ou à la putridité générale du sang, ce qui donnait la fièvre putride, qui plus tard a pris les noms d'asthénique ou d'adynamique, ou à différentes cacochymies qui constituaient chacune une putridité spéciale. C'est ainsi que, parmi les intermittentes, la quotidienne s'expliquait par la dégénérescence de la pituite ; la tierce , par celle de la bile; la quarte , par la putrescence de l'atrabile. Il fondait cette dernière explication sur ce que la mélancolie étant froide et sèche, il faut, pour la mettre en mouvement, plus de temps que n'en exigent les autres humeurs. Cette opinion a long-temps prévalu dans les écoles; mais , à la fin , la mélancolie ayant disparu, l'on a généralisé quelques cas d'engorgemens chroniques des viscères, désignés sous le nom d' 'infarctus ; on a cru y voir la cause du type quarte, et cette fièvre s'est rapprochée des maladies lymphatiques, et par conséquent des pituiteuses.

Galien embrasse le système d'Erasistrate sur les erreurs de lieu, lorsqu'il explique l'inflammation par l'introduction des globules du sang dans une partie qui n'était pas destinée à les recevoir: idée que les modernes n'ont pas entièrement négligée, comme nous le verrons. Si Je sang forme seul la matière de cette inflammation, elle est pure; si le pneuma se trouve réuni au sang dans les vaisseaux enflammés, l'inflammation est pneumatique ; s'il est accompagne

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de pituite, l'inflammation est œdémateuse ; elle est érysipélateuse si la bile y participe, et squirrheuse si l'atrabile y prend quelque part. Quant aux hémorrhagies spontanées, Galien les soumet au même système en les expliquant par anastomose, dilatation, érosion, etc.

La cause conjointe est ainsi nommée, parcequ'on la regarde comme attachée à la maladie qu'elle entretient, dont elle est inséparable, qu'elle suit nécessairement comme l'ombre suit le corps. On en donne pour exemple la portion d'humeur attachée à la plèvre dans la pleurésie. La pléthore générale est ici la cause antécédente , et la pléthore locale, qui est censée produire et entretenir la maladie, devient la cause conjointe. Cette étiologie, qui suppose l'ignorance de la véritable cause , mérite pourtant notre attention sous le rapport thérapeutique ; car il est bien certain que le sang accumulé par l'irritation dans une partie enflammée, devient la cause qui entretient cette irritation , qui fait qu'elle est transmise à d'autres parties et qui fournit l'indication des évacuations sanguines.

Après les causes générales, Galien place, comme de raison, les causes particulières. Elles se déduisent de la nature des maladies : ainsi , lorsque cellesci sont des intempéries, leurs causes particulières ne peuvent être que celles de ces intempéries, c'està-dire tout ce qui peut échauffer ou refroidir, et s'il s'agit des altérations de la forme, de la structure , les causes particulières sont tout ce qui peut déterminer ces altérations. Ces causes particulières ne sont donc que lés générales, considérées dans

leur application à telle ou telle maladie. Ce double emploi est encore une perte de temps.

Il en est à peu près ainsi de la dernière division faite par notre auteur, des causes en manifestes, non manifestes et cachées. Les premières sont celles qui frappent les sens lorsqu'elles agissent; les secondes ne se découvrent que par le raisonnement; les troisièmes ne se découvrent d'aucune manière. Toutes ces trivialités nous paraissent plus dignes d'un dictionnaire ou d'un ouvrage grammatical que d'un traité de médecine; c'est un vrai pédantisme, et nous sommes surpris que leur vogue ait pu résister à tant de siècles.

Les symptômes sont définis par notre auteur une affection contre nature qui dépend de la maladie, ou qui la suit comme l'ombre suit le corps. Le symptôme diffère delà maladie en ce que celle-ci le précède, et que le symptôme la suit comme son effet nécessaire. Voilà de l'ontologie: elle est fondée sur la comparaison que Ton fait en soi-même de la maladie avec un corps, et du symptôme avec l'ombre de ce corps, ou avec quelques uns de ses attributs. Nous ferons remarquer plus tard les conséquences de ces sortes de comparaisons. Galien distinguait lessymptômes en ceux de l'action lésée ou empêchée, ceux résultant du changement de qualités sans lésion de l'action, ceux consistant dans les vices d'excrétion.

Les premiers sont les principaux : ils consistent dans le dérangement de l'action d'un organe, résultant de son état morbide. On subdivise cette espèce de symptômes suivant la faculté et l'action dont elle indique la lésion. Ainsi, la dyspepsie est un symptôme

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de la lésion de la faculté et de l'action naturelle de l'estomac qui consiste à digérer; la syncope est un symptôme de la faculté vitale, ou une lésion de l'action vitale du cœur; l'apoplexie, un symptôme de la faculté et de l'action animale du cerveau et des nerfs; la folie et la frénésie, des symptômes de la faculté régente, qui est jointe à l'animale, et ces actions peuvent être lésées de trois manières: abolies, diminuées ou dépravées. Ces divisions sont bonnes en ce qu'elles tendent à rattacher les symptômes aux organes. Elles ne présentent d'autre vice que celui de la multiplication superflue des facultés; mais elles sont toujours un acheminement aux découvertes qui peuvent être faites*

La seconde espèce de symptômes suppose l'ignorance des lésions dont elle dépend: elle tire ses différences cIh nombre des sens de l'observateur et de l'altération des perceptions des malades. On y trouve en effetles changemensde couleur, commejla jaunisse; ceux que le toucher peut indiquer, comme la dureté, la mollesse extraordinaires des parties, les dépravations du goût, de l'odorat, etc. Cette espèce de symptômes ne peut donc être considérée que comme une distinction provisoire, appelant de nouvelles recherches.

La troisième sorte de symptômes ou les vices des excrétions qui peuvent être altérées de diverses manières, sous les rapports de leurs quantités, de leurs qualités, sortir par des voies insolites, être retenues ou consister dans des choses extraordinaires, comme des vers, des calculs , des concrétions diverses, etc., cette espèce , disons-nous, est dans le même cas que

la précédente. Il est clair que ces symptômes doivent, ainsi que les premiers, se rattacher aux lésions d'action des organes, et que c'est faute d'avoir connu ou bien apprécié ces lésions, que Galien s'est vu contraint d'en faire deux sections particulières. Mais l'observation des faits n'avait pas encore été portée assez loin pour lui épargner ces méprises.

Des symptômes , Galien passe naturellement aux signes : il les définit ce qui fait connaître une chose gui était auparavant inconnue. On a vu qu'il avait distingué les signes en sains, non sains et neutres. Les premiers sont inutiles ici. Il faut donc s'occuper des seconds, qui sont, à proprement parler, les signes des malaaies. L'auteur les distinguait en deux genres, signes diagnostiques , signes prognostiques , dont nous allons successivement nous occuper.

Les signes diagnostiques sont, comme le savent tous les médecins, ceux qui servent à caractériser les maladies en les distinguant les unes des autres. On appelle patfwgnomoniques (depuis on a dit univoques) ceux d'entre eux qui sont propres à une maladie , qui en indiquent l'espèce, qui l'accompagnent toujours , commençant et finissant avec elle : on donne le nom d'adjoints (aujourd'hui communs ou équivoques) à ceux qui sont communs à diverses maladies, mais qui servent à en rapprocher quelques unes entre elles. Pour que les signes fussent justes dans notre auteur, il faudrait que, de son temps, on eût eu sur les maladies des idées justes. Or, on ne les avait pas : nous devons donc trouver la séméiologie de Galien très défectueuse. Toutefois, l'intention sera toujours bonne, et la méthode souvent propre à ser-

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vir de modèle. La pleurésie, que l'on donne ici pour exemple, est une première preuve de cette imperfection. La toux, la difficulté de respirer , la douleur de côté et la fièvre continue passent pour les signes pathognom uniques, et les crachats, qui sont, dit-on, quelquefois sanglans, quelquefois bilieux , blancs, écumeux, épais, clairs, eîc. , pour les signes communs. Mais noussavonsaujourd'hui que, de tous ces symptômes, il n'y a que la douleur de côté qui soit le signe pathognomonique de l'inflammation de la plèvre; encore faut-il qu'elle entraîne la difficulté du mouvement des côtes auxquelles elle correspond. Les autres signes relatés par l'auteur sont tous communs à plusieurs phlegmasies de l'appareil respiratoire; mais on voit l'intention de l'auteur, et c'est assez pour prendre une idée de sa méthode. Jugeonsla maintenant par les sources d'où il tirait ses signes diagnostiques.

Il les tirait d'abord de l'essence ou de la nature même de la maladie, ensuite de ses causes, en troisième lieu de ses symptômes , et enfin des dispositions particulières de chaque sujet, qui peuventètre héréditaires; il les tirait aussi des choses nuisibles ou favorables à la santé, et des maladies épidémiques. Essayons de déterminer ce que tout cela signifie.

Par cette essence , sur laquelle depuis on a tant disputé, notre auteur entendait la constitution lésée ou dérangée des parties, et les maladies elles-mêmes. Le premier soin du médecin est donc de découvrir la partie malade. Rien de plus aisé pour les parties extérieures ; mais, pour les organes cachés , il faut , selon Galien , beaucoup plus de peine et de discer-

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neroent. 11 conseille pour cela de faire attention à cinq choses : à Faction lésée , à l'espèce de douleur , à son siège, aux accidens propres à chaque partie , aux excrétions qui leur sont particulières et à la manière dont elles sortent. C'est dans la même source que l'on devait chercher les signes des espèces de maladies aussi bien que ceux de leurs différences. Cette méthode d'investigation est excellente , et si l'on s'y était spécialement attaché , on n'aurait pas tardé à découvrir bien des choses que son auteur ignorait. Mais ces sortes de recherches sont positives , et les hommes ne s'attachent aux faits qu'après avoir épuisé les hypothèses : on a donc plus imité Galien dans l'hypothétique que dans le réel , et nous devons convenir qu'il a tout fait pour engager ses successeurs dans cette fausse route. Je passe sur le développement de ce premier précepte de mon auteur, parceque tout le inonde peut le trouver , pour m'occuper de la troisième source du diagnostic.

Galien la trouve dans les causes des maladies. C'est ici que nous allons rencontrer les hypothèses de la médecine humorale dans tout leur développement et dans leurs innombrables applications. En effet, il s'agit de la pléthore et de la cacochymie , qui sont, selon l'auteur , les causes les plus ordinaires des maladies. Il indique fort bien les signes de la pléthore ou de la surabondance de toutes les humeurs , et principalement du sang. On a, pour la reconnaître, un embonpoint extraordinaire , des vaisseaux gonflés , un pouls fort, grand et plein, une respiration gênée, un sommeil long et profond , un çor'ps pesant et

engourdi , et de fréquentes hémorrhagies. Il indique très bien aussi les causes de l'état pléthorique , comme les alimens succulens, la vie sédentaire , la cessation des évacuations accoutumées. Mais là s'arrête le positif: étranger à la doctrine de l'irritabilité, qui n'a existé que long-temps après lui, Galien n'explique pas convenablement la manière dont la pléthore devient l'occasion des maladies. Les humeurs surabondantes les produisent, selon lui, en se jetant sur quelque partie pour l'enflammer , ou bien en donnant lieu à la cacochymie , de laquelle nous allons maintenant nous occuper.

La cacochymie est une dépravation des humeurs ou une trop grande abondance de celles qui sont différentes du sang : elle doit donc varier selon l'espèce d'humeur qui surabonde. De là la cacochymie bilieuse, la pituiteuse et la mélancolique ou atrabilaire. Les intempéries, les discrases s'y rattachent nécessairement. Telle est la source commune des nombreuses divagations de la médecine humorale. Sans pénétrer avec l'auteur dans tous les détails , je me contenterai d'en donner une idée par quelques exemples des plus frappans.

La bile étant une humeur jaune, amère, chaude et sèche, doit produire des effets qui ont du rapport avec ces qualités : tels sont la couleur jaune du corps ou de quelque partie, une chaleur acre et desséchante, l'amertume de la bouche , des excrétions bilieuses par différentes voies, la soif , les nausées et les vomissements, un pouls vite, elc. ; en un mot, cet appareil de symptômes que l'on retrouve dans les auteurs les plus modernes , à l'exception de ceux qui professent

la doctrine physiologique, sous les noms depolycholie, diathèse bilieuse, élément bilieux des maladies, embarras gastrique bilieux , etc. Cet humorisme bilieux est ensuite consacré par l'exposition des causes qui peuvent produire la surabondance de la bile : tels sont un tempérament chaud et sec , la jeunesse , la chaleur du climat , celle du foie en particulier , l'usage des viandes échauffantes, des exercices violens , les veilles, l'abstinence , les passions impétueuses , etc. Yoilà sans doute de quoi persuader les plus incrédules du rôle important de la bile et de son organe générateur. Mais ensuite l'auteur tombe dans une pétition de principes qui n'est pas aussi propre à porter la conviction. Il veut que la fièvre tierce, l'érysipèle et quelques autres maladies, soient par elles-mêmes la preuve de la cacochymie bilieuse , parcequ'on a posé en principe qu'elles ne peuvent dépendre que de la bile. Ce sophisme , sur lequel il revient chaque fois qu'il veut tirer le diagnostic d'une maladie de sa nature ou de sa propre essence, a beau paraître choquant à tous les esprits sévères , il n'a cessé d'être reproduit sous diverses formes jusque dans les écoles les plus modernes. C'est ainsi qu'après avoir établi arbitrairement, et sur des apparences illusoires , que la fièvre dite putride par les anciens , d'après notre auteur , est due à la langueur des forces vitales , et l'avoir , en conséquence , qualifiée de fièvre adynamique, on nous disait naguère que tout groupe de symptômes auquel on donnait ce nom , était par lui-même la preuve de la faiblesse du malade et de la nécessité des stimuîans , lors même qu'il se présentait chez un sujet jeune et ro-

buste, lors même qu'il était prouvé que les personnes vigoureuses y sont plus exposées que celles qui sont épuisées ou naturellement débiles.

Galien jugeait des dépravations de la bile par les changemens de couleur de cette humeur , qui peut être d'un jaune plus éclatant, plus foncé, tirant sur le rouge, le roux, ou verte, brune, noire; et, pour reconnaître ces altérations, il ne se contentait pas de l'inspection de la bile rendue : il avait encore recours à la méthode vicieuse que je viens de signaler, c est-à-dire qu'il les déduisait des maladies qu'il croyait devoir les produire.

La cacochymie mélancolique , qui se rapproche à bien des égards de la bilieuse, se démontrait, en suivant le même vice de raisonnement, par les effets attribués à l'humeur mélancolique, dans les cas où cette humeur n'est pas elle-même excrétée : comme elle est froide, sèche, aigre, noire, épaisse, il est de toute raison qu'elle produise des maladies, ou du moins des symptômes qui ont du rapport avec ces qualités, puisque les qualités sont ce qui donne aux choses matérielles toute leur puissance, et jusqu'à leur moindre action. Ainsi , non seulement l'ictère noir est une preuve de l'existence de l'atrabile ; mais les tumeurs hémorrhoïdales, qui fournissent un sang noir et grossier; mais les varices, où, l'on remarque un liquide de même couleur; mais la lèpre, le cancer, dont l'aspect est brun ou livide , ne peuvent dépendre que de • la cacochymie mélancolique. Il en est ainsi des aigreurs, de la faim canine, des appétits dépravés qui portent à manger des choses non nutritives, comme le charbon , la craie , le plâtre , etc*

Si vous vous permettez d'en clouter , l'auteur vous le prouvera par d'autres raisonnemens : il|vous dira que les renvois aigres , acides , les vomissemens et les selles aigres , démontrent la présence de cette humeur, ou sont l'humeur elle-même dégénérée, qui se manifeste à vos sens. D'ailleurs les malades sont maigres, secs, venteux, ce qui indique la faiblesse de la chaleur et le défaut d'humidité ; ils ont le pouls lent et petit; ils sont craintifs, taciturnes, et ils ne peuvent être tels s'ils ne vivent sous l'influence de l'humeur mélancolique. Si vos doutes ne sont pas dissipés , songez encore qu'ils sont soumis à des causes qui doivent rendre cette humeur prédominante; tels sont l'automne, l'âge viril, un tempérament froid et sec , une nourriture grossière et. desséchante. Ainsi, toujours les preuves de cette cacochymie sont déduites ou de la sortie de l'atrabile, ou, si cette sortie manque, de l'existence des conditions du corps qui doivent produire l'atrahiîe, c'est-à-dire que l'humeur sert de preuve aux conditions mélancoliques du corps , et que ces conditions servent de preuve à l'existence de l'humeur. Galien ne sait point sortir de ce cercle vicieux; il ne suppose jamais que les conditions physiques pourraient ne pas dépendre de l'humeur, ni l'humeur d'autres causes que des conditions physiques : c'est parcequ'il a pris pour base de cette cacochymie son tempérament mélancolique, l'une des quatre déviations qu'il a créées de l'état de parfaite santé à celui de maladie. S'il ne partait de la mélancolique , il ne pourrait partir des trois autres ; il n'aurait pas de fondement et fausserait lui-même sa théorie. Mais il est trop conséquent

pour commettre une telle bévue : peut-être a-t-il des doutes, mais qu'importe? la régularité de son système le séduit: il espère que les autres partageront son enthousiasme , et cela d'autant plus que personne avant lui n'avait rien produit de si parfait. Il jette donc un voile sur des défauts qu'il ne croit pas essentiels ; il espère vaguement que de nouvelles découvertes arrangeront tout cela , et poursuit la construction de son édifice , se promettant d'en racheter les imperfections par des beautés de premier ordre , dont il saura faire ressortir tout le mérite.

Tels sont les inconvéniens de tous les systèmes qui ne reposent pas sur la stricte observation des faits ; telle est la position où se trouvent tous les auteurs de ces systèmes : ils ne sont pas toujours , comme on les suppose , aveuglés sur des défauts que des esprits médiocres peuvent distinguer au premier coup d'oeil; mais ils se les dissimulent, ou du moins ils font en sorte de les cacher aux yeux des autres, de peur de se voir réduits à renoncer à un travail qui leur est cher, parcequ'ils lui ont consacré leur vie entière.

La cacockymie pituiteuse se reconnaît aux signes suivans : couleur pâle, corps gras et pesant, glabre, froid au toucher , urine blanche. Les personnes qui en sont douées sont sujettes aux fluxions , à des tumeurs oedémateuses; elles ont peu de soif, un pouls petit et lent , et craignent beaucoup le froid.

Cette cacochymie se découvre encore par les causes qui doivent engendrer la pituite; telles qu'un tempérament froid et humide, un pays et une température analogue , une nourriture crue , aqueuse ;

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une vie sédentaire, un sommeil trop long. Si la pituite , qui est naturellement douce, se trouve aigre et salée, on la reconnaît par la salive, qui présente ces mêmes caractères ; de plus , les personnes ont de la démangeaison et des pustules pituiteuses, un appétit augmenté , des douleurs de ventre , des rhumes et des catarrhes dont l'humeur est acre et mordante. Quant aux vents, comme ils sont une production de l'humeur pituiteuse et de la mélancolique qui se résolvent en vapeur par le défaut d'une chaleur suffisante pour les dissiper, ils correspondent également aux deux dernières cacochymies. On voit assez à quelle thérapeutique Galien devait être conduit par une semblable théorie.

Le médecin de Pergame donnait beaucoup d'importance aux signes prognoslirjues. Il les définissait ceux qui servent à découvrir d'avance ce qui doit arriver par rapport à la durée d'une maladie, à son issue et à la manière dont elle doit se terminer. Il avait un certain nombre d'axiomes généraux tirés de l'observation des maladies: ainsi, les fièvres malignes sont dangereuses, tandis que les continues simples et les intermittentes ne le sont pas ; une grande inflammation est plus redoutable qu'une petite, etc. Il avait aussi égard à la partie malade, au tempérament, à l'âge, etc. Pour la durée, il en jugeait par le mouvement plus ou moins rapide des maladies , les plus aiguës devant toujours être les plus courtes; par leur gravité, car les fièvres continues simples et les éphémères doivent guérir en peu de temps, et les malignes peuvent être funestes dans un espace aussi court; par leur simplicité , qui doit les rendre i. i5

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plus courtes, et parleur complication, qui ne peut manquer de les prolonger. Voilà des propositions générales, vrais jeux de mots, vraies trivialités ontologiques , qui ne sont plus aujourd'hui des articles de foi, parcequ'elles supposent qu'on n'a jugé du caractère des maladies qu'après les avoir vues marcher, c'est-à-dire après avoir laissé l'irritation inflammatoire se développer librement sur tous les organes. C'est la médecine à groupes de symptômes érigés en entités sous le nom de telle ou telle maladie. Je fais ici celte remarque, qui nous rappelle la théorie d'Hippocrate, parceque sa méthode, consacrée par Galien , s'est conservée dans les écoles, et que, malgré les atteintes qu'elle a reçues en traversant les siècles , elle a toujours repris le dessus, et a passé pour le type de la perfection en médecine, jusqu'à ce que la doctrine physiologique en ait fait justice, en substituant l'observation des organes malades à celle des collections de symptômes.

Les causes des maladies doivent faire varier le pro^nostic : rien de plus simple. Mais il faut se rappeler quelles sont les causes de notre auteur : on n'a pas oublié qu'il met souvent sur la même ligne des modificateurs matériels et des qualités abstraites. Par exemple , il nous dira que les maladies causées par la chaleur durent plus long-temps que celles que produit la sécheresse ou l'humidité ; que les maladies produites par le sang et la bile jaune sont aiguës, tandis que celles engendrées par la mélancolie et la pituite sont toujours chroniques. On reconnaît plutôt ici la conséquence de l'auteur à ses principes

fondamentaux que l'observation rigoureuse des faits, même des faits évalués d'après sa théorie.

L'âge du malade, son sexe, sa manière de vivre, les habitudes qu'il a contractées, sont, avec les influences de l'air, de la saison , des causes déjà notées par Hippocrate comme devant beaucoup influer sur la production , la nature et la marche des maladies. Galien n'en tire, pour le prognostic, que des inductions générales, plutôt basées sur sa théorie des élémens , des qualités premières et des tempéramens, que sur une observation patiente et laborieuse des faits.

Notre auteur tenait beaucoup à prédire jusqu'à la manière dont une maladie doit se terminer; mais il commençait toujours par partir de ses principes favoris. Si la maladie est sanguine et son mouvement rapide, la coction sera bientôt faite, et la terminaison aura lieu par une prompte crise, et vice versa. C'est à propos des signes tirés de l'amplitude du pouls, de sa fréquence, de la direction du sang vers un organe déterminé, pour pre'voir une évacuation sanguine imminente, que Galien rapporte ce prognostic qui lui fit tant d'honneur à Rome, lorsqu'il s'opposa à l'emploi de la saignée que proposaient plusieurs confrères, chez un jeune homme qu'une abondante hémorrhagie nasale tira d'affaire au moment de Ja discussion.

Il se flattait aussi de prédire si la mort, dans les cas où la nature ne peut cuire l'humeur morbifique, doit arriver par l'oppression ou par 1 épuisement et la dissipation des forces. Si un malade languit depuis long-temps, s'il a été épuisé par l'abstinence, par

des évacuations prolongées , il mourra par lepuisement des forces; mais si la mort le menace dans le commencement d'une maladie et sans qu'il ait supporté des pertes abondantes, il est clair qu'il ne peut succomber qu'à l'oppression. Cette idée méritait de fixer plus qu'elle n'a fait l'attention des médecins. Bien méditée, au lit des malades, elle pouvait conduire à ne pas autant redouter cette faiblesse qui accompagne le plus haut degré des phlegmasies aiguës des grands viscères, et prévenir l'étrange abus que Ton a fait par la suite des stimulans , en s'étayant toujours de l'autorité d'Hippocraîe et de Galien. Mais on n'en a fait l'application qu'aux congestions de la tète et des poumons: il fallait les découvertes de l'anatomie pathologique, fécondées par des vues réellement physiologiques, pour que l'on arrivât à placer sur la même ligne les vastes inflammations des appareils abdominaux.

Toujours fidèle à ses divisions fondamentales , Galien tirait ses prognostics des trois sources que nous avons déjà indiquées, c'est-à-dire des trois facultés ou actions , qui sont la naturelle , la vitale et l'animale ; des excréinens ou des choses qui sortent du corps; des qualités changées. Pour la crudité, la coction , les crises, les jours critiques, qui sont relatifs aux excrémens , il se conformait à Hippocrate, ce qui me dispense d'en parler. Leschangemens des qualités fondés sur la théorie élémentaire que nous avons examinée plus haut, sont d'ailleurs si mal appréciés et envisagés d'une manière tellement suoerficielîe, arbitraire, ontologique, que ce serait perdre son temps que de s'en occuper. Je me

contenterai donc de parler des signes prognostiques tirés de l'action ou de la faculté vitale , qui se connaît et s'apprécie, selon mon auteur, par l'état du pouls.

Galien ne voit dans le pouls qu'une action particulière du cœur et des artères, qui sert à entretenir la chaleur du corps : c'est ce qu'il importe beaucoup de ne jamais perdre de vue, afin de ne pas lui accorder plus de profondeur dans ses vues qu'il n'en avait réellement. Les mouvemens de dilatation ou de diastole, et de resserrement ou systole , lui paraissaient simultanés dans le cœur et dans les artères, et leur intensité était pour lui la mesure de l'action vitale. Ils dépendaient d'une même vertu, qui partait du cœur et se communiquait instantanément aux tuniques des artères. On ne pouvait pas s'en faire une autre idée , ni croire ces mouvemens alternatifs avant de connaître l'irritabilité, et de savoir que la contraction est le seul mouvement actif de la fibre vivante. L'expansion supposée par Galien, dans le cœur et dans les artères, ne lui paraissait pas moins active que le resserrement; par où l'on voit que la prétendue propriété d'expansion n'est pas d'invention moderne. Il supposait de plus un repos après chacun de ces deux mouvemens. On ne doit pas non plus oublier que le pouls, selon Galien, servait à entretenir la chaleur, à attirer l'air froid dans le cœur et à chasser les excrémens fuligineux du sang. Quant au mouvement de ce fluide, on sait qu'il le plaçait dans les veines, et que les artères ne conduisaient que des esprits dans les différentes parties du corps. Toute cette physiologie du cœur étant bien saisie, on peut

suivre l'auteur dans l'application qu'il va en faire aux maladies.

Le pouls offrant la mesure de la force ou de la faiblesse de la faculté vitale , doit fournir les présages les plus certains de la vie et de la mort dans 1 état morbide: de là la haute importance de son exploration. Aussi Galien donne-t-il beaucoup de détails sur la manière d'y procéder, en palpant le carpe avec les quatre doigts qui suivent le pouce.

Il fait dériver les différences du pouls: i° de l'état où se trouve la faculté vitale ; a0 de la disposition de l'artère; 3° de l'usage du pouls. Par conséquent, ces différences lui servent à juger de ces trois choses pour en tirer des signes prognostiques. Nous devons donc d'abord prendre une idée de ces différences.

Pour apprécier les différences du pouls, Galien envisageait le pouls d'abord absolument ou en luimême, c'est-à-dire qu'il ne faisait attention qu'aux mouvemens de l'artère, sans les comparer entre eux ; ensuite relativement, ce qui veut dire qu'il les comparait les uns avec les autres. Cette distinction est un peu subtile; mais nous sommes déjà familiarisés avec la tournure d'esprit de cet auteur.

Considéré absolument, le pouls se divisait eh pouls simple et en pouls composé.

Le pouls simple lui offrait cinq différences qu'il tirait de cinq choses : de l'espace que parcourt l'artère dans son mouvement; de la qualité de ce mouvement ou du temps de sa durée; du temps de repos de l'artère; de l'effort que fait la faculté vitale dans la pulsation ; enfin de la disposition où se trouvé l'artère.

MÉDECINE DE GALIEN. &5l

L'espace que parcourt l'artère lui fournissait trois différences; elles répondent aux trois dimensions de cet espace : la longueur, qui est une chimère ; la largeur, que l'on peut en effet saisir; la hauteur, qu'il n'admet que pour figurer en opposition avec la profondeur. De là des pouls longs et courts, larges et étroits, hauts ou élevés, bas ou abaissés, grands et petits.

La qualité ou le temps du mouvement de l'artère lui donnait le pouls vite ou précipité, lorsque l'artère se meut promptement, et le pouls tardif , qui offre une qualité opposée.

Le temps du repos de l'artère donnait lieu au pouls fréquent et au pouls rare.

L'effort delà faculté se jugeait par le pouls véhément ou fort, et par le pouls languissant ou faible.

La disposition de l'artère établissait la différence qui se trouve entre le pouls mou et le- pouls dur, le pouls plein et le pouls vide.

Enfin le terme moyen entre chacune de ces différences donnait un pouls modéré, qui devait nécessairement être de cinq espèces.

Le pouls composé offrait autant de différences qu'il pouvait y en avoir entre les pouls simples, comparés les uns aux autres , ce qui conduit à des distinctions sans nombre; en effet, le pouls grand, par exemple, peut être vite ou tardif, fréquent ou rare, etc.

Considéré relativement , le pouls présentait à Galien des différences par rapport à l'égalité ou l'inégalité, l'ordre ou le désordre, la cadence bien du mal réglée , qu'il observait dans les battemehs dé l'artère. Il y a donc un pouls égal sous tous lés ràp-

ports, c'est-à-dire absolument égal, un pouls absolument inégal, qui n'a de règle sous aucun rapport, et des pouls égaux ou inégaux, non d'une manière absolue, mais seulement par rapport à une ou plusieurs des qualités ci-dessus désignées. On sent assez jusqu'à quel point un dialecticien aussi subtil que notre auteur pouvait multiplier ces distinctions. Je me garderai bien de le suivre sur ce terrain. Je me contenterai d'ajouter que c'est à son imagination incoercible que les pulsistes modernes doivent , non seulement le pouls intermittent, mais tous les -pouls irréguliers qu'ils ont désignés d'après lui sous des noms plus ou moins extraordinaires : tels sont le myurus 3 que l'on compare à une queue de rat, parcequ'iiva toujours en diminuant jusqu'à l'intermission; le pouls intercidant, dont la marcbe monotone est dérangée par une pulsation différente des autres; le pouls caprizant , dont les bonds inégaux sont comparés à ceux d'une chèvre ; le dicrotc ou redoublé, qui frappe deux fois comme le marteau que l'enclume repousse et qui retombe aussitôt ; l'ondoyant, dont la pulsation est molle et successivement faible, plus forte et faible encore, de manière à rappeler le mouvement des ondes; le vermiculant ou vermiculaire; ]e formicant,\etremb lant,\e palpitant ,qui sont tous des pouls débiles; le convulsif, où l'artère donne l'impression d'une corde tendue; le serrin ou serra tile, dont la pulsation inégale est comparée aux dents d'une scie; le dardant, où l'artère semble s'élever comme en pointe en frappant fortement et vivement les doigts qui la pressent.

Parmi les pouls , les uns sont réguliers dans leur

désordre, les autres plus ou moins irréguliers; ce qui peut encore fournir matière à de nouvelles distinctions.

L'idée de cadence que Galien appliquait au pouls ne peignait autre chose que la proportion qu'il supposait devoir exister entre les deux mouvemens du pouls sous les rapports de leur force et de leurs intervalles, et le tempérament, l'âge ou le sexe des sujets : par exemple , le pouls d'un enfant doit différer, à tous ces égards, de celui d'un adulte; celui d'un homme, de celui d'une femme; celui d'un bilieux, de celui d'un pituiteux, etc. : le contraire est un vice de la cadence naturelle et la preuve d'un état pathologique.

Telles sont les principales différences que Galien, aidé des travaux d'Érasistrate , avait cru pouvoir établir, comme très importantes, entre les pouls : elles sont, comme on peut le voir, fondées sur les sensations du médecin explorateur, et la plupart d'entre elles doivent varier suivant la finesse de son tact, ce qui prête à l'arbitraire et ouvre un champ à la dispute. On peut aussi remarquer que l'attention de l'auteur n'a jusqu'ici été fixée que sur l'artère. Voyons-la maintenant se transporter à l'intérieur du corps pour y chercher l'explication de ce qu'elle vient d'observer, et se mettre dans le cas d'en déduire des conséquences relativement au prognostic des maladies.

Nous avons déjà vu que Galien faisait dériver les différences du pouls de la faculté vitale, de la disposition de l'organe, c'est-à-dire de l'artère ( car par ce mot il ne désigne jamais le cœur), et de l'usage natu-

2 34 MÉDECINE DÉ GAtlEtf,

rel du pouls : c'est donc par ces trois choses qu'il va nous expliquer lé phénomène du pouls. Nous savons ce que c'est que la faculté vitale. La. disposition de l'organe va s'expliquer. L'usage du pouls est, comme on l'a remarqué, de communiquer de la chaleur au corps, d'éventer le sang et de le décharger de ses excrémens fuligineux. La faculté peut être forte, faible ou médiocre; l'artère est molle, dure, ou elle tient le milieu entre les deux extrêmes; l'usage augmente , diminue ou reste dans la mesure naturelle. Cela posé, nous pouvons suivre l'auteur dans ses explications.

La faculté est-elle forte? elle doit produire un pouls véhément ou fort. Est-elle faible? le pouls ne peut qu'être languissant; mais il peut être en même temps petit, tardif ou fréquent. Si l'artère est molle, le pouls sera mou, ce qui n'empêchera pas qu'il ne puisse être aussi grand, vile ou rare ; si elle est dure, il sera nécessairement dur, et peut-être en même temps petit et tardif. Si l'usage du pouls augmente , c'est-à-dire si la chaleur du sang est plus grande que dans l'état naturelle pouls deviendra d'abord grand, et si cela ne suffît pas pour le rafraîchissement du sang, il acquerra aussitôt de la vitesse et de la fréquence; mais si la chaleur et par conséquent l'usage diminuent, le pouls, devenu plus rare, sera ensuite plus tardif et mcins grand. Si l'on suppose maintenant différentes combinaisons de la force et de la faiblesse, de la faculté avec des états variés de l'organe et des augmentations ou diminutions diverses de l'usage, on aura un grand nombre de pouls dont je dois faire grâce à mes lecteurs.

MÉDECIPfE DE GALIEN. 235

Mais ce ne sont encore là que des pouls simples. Il me reste à parler des pouls composés, inégaux. Ils sont l'effet de la faiblesse de la facilité et de la mauvaise disposition de l'organe. Mais la faiblesse de la faculté n'est pas toujours primitive: elle peut dépendre de l abondance des humeurs, de leurs cacochymies diverses, de leur corruption; elle peut être dissipée, épuisée par l'intempérie, par la véhémence ou la longueur de la maladie, par des évacuations trop abondantes, par l'abstinence, les passions, etc. De là une nouvelle multitude de pouls inégaux, non moins arbitraires, non moins chimériques que les précédens.

A ces causes déjà innombrables des variations du pouls, l'auteur en ajoute encore d'autres qu'il appelle naturelles, non naturelles et contre nature. Les causes naturelles sont le tempérament , l'âge, le sexe ; les non naturelles se rapportent à ce que nous appelons aujourd'hui les six matériaux de l'hygiène; enfin il trouve les causes contre nature dans les maladies , comme si les maladies pouvaient être autre chose, d'après son système, que les vices des humeurs et les intempéries qu'il a déjà fait figurer parmi les premières causes des différences et des variations du pouls.

On peut juger, par cet aperçu, de la fécondité et de l'imagination deGalien: non seulement il réalise toutes les perceptions qu'il reçoit de l'exploration du pouls, mais encore toutes les inductions qu'il en tire, pour transformer tout cela en autant d'entités qu'il donne pour des phénomènes de la nature vivante. Dénué de la connaissance des faits relatifs à

236 MÉDECINE DE GÀLIEff.

son sujet, il les suppose sans hésiter, et bâtit son roman sur ces hypothèses, en les faisant concorder avec celles de la théorie élémentaire et humorale qu'il a prise pour fondement de son système de médecine. Parceque cet ensemble est régulier, il lui paraît incontestable, et c'est d'après ces données qu'il va procéder à l'exposition des signes prognostiques que le pouls doit lui fournir.

Pour les trouver , il ne faut qu'appliquer les causes des différents pouls aux maladies. En suivant les principales divisions de notre auteur , nous allons signaler ce qui nous paraît inexact.

La grandeur avec véhémence étant un signe de la vigueur de la faculté et de l'excès de chaleur ou de l'usage augmenté, est d'un heureux augure. On peut trouver à blâmer ici : car l'excès de fièvre n'est pas toujours une condition de succès, comme nous l'avons vu chez Hippocrate. Galien l'a peut-être senti, puisqu'il a cru devoir ajouter ailleurs que si la véhémence dépasse certaines bornes, elle marque moins la vigueur de la faculté que les efforts que fait la nature pour se défaire de quelque matière irritante. Ce langage ontologique fait voir que Galien avait souvent observé plus de fièvre chez des sujets faibles et très irritables, que chez des sujets robustes, et probablement dans les mêmes maladies. Alors, ne pouvant plus expliquer la force du pouls par la force des malades, il a pris le parti de faire intervenir l'entité nature, et de la mettre aux prises avec des matières irritantes qui lui font faire des efforts supérieurs, en quelque sorte, à la faculté vitale du sujet Au surplus , nous croyons inutile de faire repiarquer

que l'usage augmenté ne peut jamais figurer comme cause d'un pouls particulier : c'est un effet de l'excitation du cœur et de plusieurs viscères qui agissent sur lui. Cette entité ne mérite donc aucun égard.

Si la mollesse se joint à la véhémence, elle dépend de l'artère, selon Galien. Mais cette explication est fausse : c'est au cœur qu'il faut s'en prendre; cela vient de ce qu'il n'est pas trop irrité, et ce signe est favorable.

La petitesse, avec langueur, donnée pour preuve de la faiblesse de la faculté, et comme un signe fâcheux, peut dépendre d'une irritation qui agit sédativement sur le cœur, comme la douleur des péritonites , etc. Alors le danger ne vient pas de la faiblesse et ne contr'indique pas les débilitans. La dureté jointe à la petitesse ne dépend pas, comme le veut Galien, de ce que l'artère ne peut se dilater: elle vient d'une construction du cœur, dont la valeur, comme signe prognostique, dépend du siège et de l'intensité de l'irritation.

La vitesse est, pour Galien, la preuve ou d'une faculté robuste, ou de la mollesse de l'artère, ou de l'usage augmenté. — La vitesse ne correspond qu'à la vivacité de l'irritation qui fait battre le cœur. Tout ce que dit Galien sur la valeur de ce signe sera dénué de fondement.

Le pouls tardif indique l'usage diminué, c'est-àdire moins de chaleur et de dépuration du sang qu'il n'en faudrait; avec dureté, elle persiste long- temps; avec langueur, elle correspond à l'abattement des forces. — Rien de plus vrai. Galien parait avoir tiré ce prognostic de l'observation de certaines gastro-

entérites chroniques , apyrétiques , maladies qui correspondent à ses mélancolies, et dans lesquelles le pouls demeure opiniâtrement tardif et lent jusqu'à l'épuisement des forces. Lorsqu'il devient vite, fréquent, et que la chaleur se développe, cela signifie que l'état chronique passe à l'acuité, et la mort est inévitable. Mais l'auteur ne pouvait pas connaître la cause de tout cela.

Selon lui, la fréquence qui vient de l'usage augmenté dans les fièvres ardentes est moins dangereuse que la lenteur qui suit les maladies froides. —-Cela signifie que la maladie dont je viens de parler était plus redoutable pour Galien qu'une fièvre ardente, c'est-à-dire une inflammation très aiguë. Mais il est clair que le danger dépend dû traitement que l'on a suivi dans les premiers temps de ces affections. Galien craignait beaucoup la réunion de la rareté, de la petitesse et de la langueur du pouls : il avait bien raison , chacun en conviendra ; mais je ne puis m'em pécher d'ajouter que cette extinction graduée de l'irritabilité, que Galien appelait diminution simultanée de la faculté et de l'usage, est tellement propre aux phlegmasies chroniques de la membrane interne des voies gastriques, que je ne me rappelle pas l'avoir observée dans aucune autre affection.

Galien ayant observé que la mollesse du pouls présage souvent les maladies soporeuses et les hydropisies, s'en prenait à des humeurs pituiteuses qui rendent l'artère humide, lâche et dilatable. Nous ne pouvons nous en étonner, sachant combien il est conséquent à sa théorie, et qu'il n'avait aucune idée de l'influence du cerveau et de la moelle épi-

nière sur les pulsations du cœur. Mais je trouve encore là une nouvelle preuve de la transformation, si commune chez les anciens, des effets en causes. Il aura sans doute eu quelques notions sur les épanchemens séreux qui se font à la suite des congestions cérébrales, soit à la périphérie, soit dans les cavités de l'encéphale, et c'est là qu'il aura cru voir la cause de la mollesse et de la flexibilité du pouls.

La dureté du pouls est, d'après lui, un indice de sécheresse, d'astriction et de tension. Fort bien; mais il fallait placer ces modifications dans le cœur, et dire que cela coïncide également avec des artérites , des congestions dans les grands viscères, des obstacles au cours du sang... Mais Galien ne pouvait avoir de pareilles idées; il se contente de voir dans cette espace de pouls les signes des fièvres ardentes ou hectiques, de la mélancolie, des convulsions, des inflammations et des squirrhes des viscères ; ce qui est fort éloigné d'être toujours exact.

Les inégalités du pouls dépendant, selon notre auteur, en partie de la faculté qui est toujours débile , en partie du défaut de l'organe , c'est-à-dire de l'artère, qui peut-être ou obstruée, ou comprimée, ou trop remplie , doivent fournir des prognostics variés. Ici l'auteur s'écarte encore davantage de la stricte observation, parcequ'il ne sait pas que les illégalités du pouls correspondent, d'une part, à l'irritation primitive ou sympathique du centre nerveux ; et de l'autre, aux irritations plus ou moins inflammatoires du cœur lui-même , et surtout parcequ'il ignore le mécanisme de la circulation du sang.

Il serait donc inutile de le suivre dans ce nouveau genre de divagation.

On vient de prendre une idée de la théorie de Galien : il s'agit maintenant de voir comment il en déduit les maximes du traitement.

THERAPEUTIQUE DE GALIEN.

Saméthode cura tive repose sur deux maximes fondamentales que nous avons déjà rapportées : \° La maladie est quelque chose de contraire à la nature 9 elle doit être combattue par ce qui est contraire à la maladie ; 2° la nature doit être conservée par ce qui a du rapport avec la nature. C'est de ces deux maximes que naissent les indications : et l'indication était définie une insinuation de ce qui doit être fait par rapport à quelque chose, tirée de la propre nature ou du propre état de cette chose.

Arrêtons-nous un peu sur ce langage ontologique.

On est d'abord frappé du double sens du mot nature. La première acception est celle qui vient d'Hippocrate : elle désigne cet être supposé intelligent jusqu'à un certain point, et sage d'une manière toute particulière , qui préside à l'entretien de la vie. Il est si bien considéré comme une entité différente des organes, qu'on le suppose aux prises avec une autre entité nommée la maladie, et que la lutte se fait sur le théâtre des organes , seule entité réelle que je puisse apercevoir ici. C'est l'hippocratisme tout pur. La seconde acception du mot nature est expliquée par Galien : c'est le propre état de la chose qui commande d'agir. Or, si l'on veut appliquer le mot gé-

néral chose à ce qui exige Faction , clans le cas dont il s'agit, on trouve que c'est la maladie. La maladie a donc une nature qui est opposée à la nature qui régit le corps vivant. Quel jargon! et comment notre auteur pourra-t-il tirer de ces natures si différentes des préceptes qu'un esprit sévère puisse adopter ? Il en tirera cependant quelques uns, pareequ'il oubliera momentanément ses entités pour s'en rapporter aux faits; mais , comme il ne pourra se dispenser de revenir aux mêmes entités, attendu qu'il est souvent conséquent, il commettra nécessairement beaucoup d'erreurs.

Galien admet deux indications générales ; la première est tirée de l'affection contre nature qu'il faut surmonter, faire disparaître; la seconde , de la constitution naturelle et des forces qui insinuent elles-mêmes qu'on doit les conserver. Mais l'affection contre nature se divise en trois choses : la maladie, la cause, le symptôme. Or, c'est la maladie que l'on doit guérir; c'est donc elle qui fournit l'indication principale qui se tire de ce qui lui est opposé ou contraire. Si par hasard il arrive que l'on emploie quelque chose de semblable à la maladie, par exemple, que l'on traite une intempérie chaude par un remède chaud, c'est qu'il est intervenu quelque autre chose qu'il a fallu combattre, parceque cette chose était directement opposée à la maladie. Avec ce subterfuge , Galien pourra toujours se tirer d'affaire : une hypothèse et la subtilité de son esprit lui sauveront les inconséquences.

En homme sage, il indique des mesures à suivre l. 16

242 MÉDïCIïvE DE GALirif.

dans l'emploi des contraires, afin qu'ils n'agissent ni insuffisamment ni au-delà du juste degré sur l'intempérie, et recommande de ne les employer cjue d'une manière graduée , en commençant par les plus faibles, et finissant par les plus forts. Ce précepte, dont Brown a fait l'application à son système, vient encore d'Hippocrate ; mais il n'est pas d'une application générale, car on ne saurait trop se hâter d'attaquer par les antiphlogistiques les plus forts les inflammations violentes des grands viscères. Or, je le demande, une saignée copieuse du bras, répétée deux fois le premier jour d'une péripneumonie, comme le faisait Galien lui-même, n'est-elle pas le contraire le plus fort que l'on puisse opposer à cette phlegmasie; et serait-il prudent de commencer le traitement d'une apoplexie violente par une saignée d'une à deux onces , que l'on répéterait, en augmentant graduellement la quantité du sang tiré, de manière à n'arriver qUe le lendemain à la saignée ordinaire? On a beaucoup trop répété et vante cet axiome hippocratique : je le regarde plutôt comme urne exception que comme une règle.

Suivent les préceptes de multiplier les remèdes suivant les complications des maladies, ayant toujours égard à la maladie principale, à celle par qui les autres sont entretenues; d'écarter les causes qui agissent encore, en commençant par la plus ancienne, et d'empêcher qu'il n'en intervienne de nouvelles, ce qui constitue la précaution. Cette maxime <est d'une grande fécondité et d'une application fort heureuse quand les causes sont bien connues. Quant aux synTQtômes ? considérés comme tels , ils ne de-

MEDECINE DE GALJEN. 2^5

mandent point de remède particulier, parcequ'ils disparaîtront lorsque l'on aura surmonté la maladie dont ils dépendent. Toutefois, cette maxime souffre des exceptions pour les cas où le symptôme pourrait produire une maladie plus grave que celle dont il dépend , pour ceux où il abat les forces ; mais il faut remarquer que, dans le premier cas , le symptôme se trouve transformé en cause, et que, dans le second, l'indication ne se tire pas du symptôme, mais des forces.

Cette maxime paraît fort sage, et pourtant elle a donné lieu à de longues discussions , parcequ'il était difficile de déterminer si le symptôme devait conserver ce nom ou prendre celui de cause, et parceque chaque praticien se faisait une idée différente de l'état des forces. C'est toujours dans l'application que l'on voit ressortir le vice des préceptes vagues et des distinctions subtiles. Ces disputes de mots ne pourront se terminer que lorsque les symptômes seront irrévocablement rattachés aux organes , parceque alors seulement il sera possible de déterminer si la souffrance de l'organe secondairement affecté menace de prendre un caractère alarmant, et si elle est de nature à céder au moyen que l'on oppose à la maladie, c'est-à-dire à l'affection de l'organe qui a souffert le premier. Ce travail est dé'à fait dans la doctrine physiologique; et lorsqu'elle sera généralement adoptée, on ne verra plus de graves docteurs se perdre en vaines discussions sur la médecine du symptôme et sur celle de la maladie.

Galien a bien raison de faire remarquer que l'indication tirée des forces est la plus importante , et

2/f4 MÉDECINE DE GAXIEJY.

que souvent elle l'emporte sur celle que fournit la maladie. Toutefois , nous croyons devoir ajouter ici que ce conflit d'indications n'a guère lieu que sur la fin des maladies aiguës et dans le dernier degré des chroniques, lorsque les viscères sont déjà désorganisés; car, au début, il faut presque toujours s'adresser à l'irritation, qui occasione la débilité. Les exceptions sont relatives à certaines affections par débilité ; telles sont les asphyxies , la congélation, etc., dans lesquelles lapremière indication est celle de ranimer la respiration et la circulation par des stimulans, sauf à recourir ensuite aux émissions sanguines, pour remédier aux congestions qui auraient pu se faire. Au surplus, quoique Galien n'ait pas spécifié les cas comme on peut le faire aujourd'hui , ce précepte ne laisse pas de témoigner en faveur de sa prudence et de sa haute sagacité.

Il veut aussi que l'on ait égard à la constitution naturelle et acquise du corps, c'est-à-dire au tempérament, à l'âge, au sexe, aux habitudes, etc. : autre maxime hippocratique très judicieuse, mais qui souvent a rendu les praticiens méticuleux. C'est ainsi que les premiers médecins qui furent témoins des succès de la méthode antiphlogistique dans certaines maladies des hommes adultes-, que l'on traitait jadis par les stimuians , craignirent d'en faire l'application aux <enfans,aux vieillards et aux femmes délicates. Cependant, l'événement a prouvé non seulement que cette» application était possible, mais même qu'elle était Indispensable ; il ne s'est plus agi que d'en régler la, mesure : on l'a fait à l'envi dans

MÉDECINE DE GALIEN. 2/p

tous les rangs de la société, et la médecine militaire est devenue le modèle de la médecine civile.

De cette maxime, Galien en déduit d'autres qui ne sont pas toutes également plausibles : par exemple, en traitant du tempérament de chaque partie et de leur importance relative, il prétend qu'une partie chaude qui est attaquée d'une maladie chaude, ne demande pas un remède aussi puissant qu'une partie froide qui serait atteinte de la même maladie, parceque la première s'éloigne moins alors de son tempérament naturel que la seconde; ce qui conduirait à négliger le traitement antiphlogistiquedans les inflammations les plus actives. Il veut que l'on n'oppose que des remèdes doux aux maladies des parties nobles, et que ces remèdes soient en même temps fortifians : c'est en vertu de ce précepte qu'il mêle toujours des drogues astringentes et médiocrement échauffantes aux émolliens et aux rafraîchissans que peuvent exiger les affections du foie et de l'estomac. Galien ne tombe dans ces erreurs que parcequ'il néglige les faits ou qu'il ne les interprète pas convenablement. Il néglige les faits pour s'en rapporter à la théorie élémentaire des intempéries, quand il refuse d'attaquer vigoureusement l'excessive chaleur d'un organe naturellement chaud, c'est-àdire tous les phlegmons et toutes les phlegmasies aiguës des grands viscères; il interprète mal les faits, lorsqu'il prend la sensation momentanée du bienêtre qui résulte de l'ingestion des stimulans dans les gastrites modérées, pour une contre-indication à l'emploi exclusif des émolliens et des rafraichissans. J'insiste particulièrement sur cette dernière erreur,

246 MÉDECWE DE GALIFN.

que Celse partagea, parcequ'elle s'est transmise jusqu'à nos jours, et le fait que cite Galien pour confirmer son opinion ne peut me séduire. Il s'agit d'un philosophe cynique, nommé Théagène, qui aurait succombé à une inflammation du foie, uniquement parceque le médecin Attalus aurait continué à lui appliquer des cataplasmes émolliens sur la région de ce viscère , contre l'avis de Galien , qui voulait que l'on combinât des astringens avec les relâchans : il me paraît beaucoup plus probable que le malade n'a péri que parceque le traitement qu'on opposait à sa maladie n'était pas assez franchement antiphlogistique.

Notre auteur tient beaucoup à ce que l'on ait égard au sentiment des parties; car, plus ce sentiment est délicat, moins elles supportent les remèdes acres. Rien de plus juste , et s'il avait appliqué ce précepte aux maladies de l'estomac, comme il l'a fait à celles de l'œil, il aurait pu rendre un grand service à la science.

Enfin, pour terminer les indications tirées du tempérament des parties, il parle de la consistance, de la figure , de la situation et du voisinage d'un organe plus important, et donne, à tous ces égards, des préceptes presque toujours assez raisonnables.

Aux deux sources générales déjà indiquées des indications curatives , l'action contre nature et' la constitution du corps, Galien en ajoute une troisième; c'est celle de l'air qui nous environne : il la recommande avec raison comme une des plus importantes à la cure des maladies.

Après avoir établi ces indications, le médecin de Pergame fait connaître la manière de les remplir.

De quelque nature qu'elles soient, on n'a, pour y satisfaire, que la diète, la pharmacie et la chirurgie: assertion judicieuse, empruntée a l'immortel vieillard, et qui met la chirurgie à sa véritable place. L'expérience, en effet, a démontré invinciblement que l'application de la main au corps de l'homme ne peut constituer une science, et que, sans la médecine, la chirurgie, réduite à ses procédés manuels, n'offre au savant que l'espèce d'intérêt qui s'attache aux arts mécaniques. Comme le nombre des médicamens s'était considérablement accru durant l'espace de temps qui sépare Galien d'Hippocrate, la pharmacie du premier est beaucoup plus étendue et plus compliquée que celle du second. Galien a composé un grand nombre de livres sur l'art de préparer et de conserver les médicamens, et les pharmaciens d'aujourd'hui le regardent encore comme le premier de leurs classiques; mais je ne dois mentionner que ce qui a rapport aux propriétés et aux vertus des médicamens , parceque cela seul fait partie de la doctrine médicale de mon auteur.

Les propriétés qu'il leur attribue sont tirées de ce qu'il appelle les qualités premières , et, en cela, Galien n'a rien inventé, ainsi que nous en avons eu plus haut la preuve ; mais, selon sa coutume, il a coordonné et systématisé les opinions de ses prédécesseurs. Ces qualités, comme on sait, sont le chaud, le froid , le sec et l'humide , et chacune d'elles a, selon lui , quatre degrés : par exemple, la chicorée est froide au premier degré , le poivre est chaud au quatrième , etc. C'est par ces qualités et par leurs différentes combinaisons que la plupart des médica-

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mens opèrent, ce qui produit leurs vertus. Les médicamens aigres, salés, acres, ne doivent ces qualités secondaires qu'aux qualités premières dont ils sont doués; ainsi, la chaleur est le principe de laîalure et de 1 acreté , l'amer dépend de la sécheresse ou du sec, l'aigre vient du froid, etc. Mais Galien établit sur les qualités premières une distinction qu'il faut noter : tout ce qui est chaud ou froid lest actuellement ou potentiellement; la glace est froide actuellement; la mandragore , la ciguë ne le sont qu'en puissance ; le feu est chaud actuellement, d'où les modernes ont tiré l'expression de cautère actuel; le poivre est chaud potentiellement. Tout ce qui n'agit pas par ces différentes qualités agit par une propriété particulière de toute sa substance, et cela donne à l'auteur laclasse alors très peuplée des spécifiques , où figurent des poisons et des contre-poisons. Galien admettait des spécifiques relatifs à certaines humeurs. Ainsi, les purgatifs agissent par une propriété spécifique de toute leur substance, qui attire vers le canal digestif une ou plusieurs des quatre humeurs principales , ainsi qu'il est insinué dans la médecine d'Hippocrate.

Cette théorie sur les propriétés des médicamens est, comme l'on voit, en tous points chimérique. Mais transportons-nous au siècle de Galien : si l'on ne voulait pas rester dans l'empirisme , il fallait emprunter des théories aux sectes philosophiques du temps, puisque la circulation et l'irritabilité, qui devaient en fournir une à la médecine , n'étaient pas connues; puisque la chimie, qui devait concourir avec cette double découverte à fixer les idées sur Tac-

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tion des médicamens, n'existait point. Mais s'en tenir au pur empirisme, au rapprochement si pénible pour la mémoire, si stérile pour l'intelligence, d'une foule immense de faits non expliqués et souvent contradictoires, devait être pour la plupart des savans médecins un état insupportable. Ajoutez à cela que, malgré tous les efforts d'Aristote, on n'avait point encore découvert l'artifice du langage : on était loin de savoir ce que chaque mot représentait. On prenait donc les idées abstraites, les émotions qui ne sont que le produit de l'impression des corps sur nos organes, pour des choses situées hors de l'homme, pour des corps même, et on les traitait comme tels dans le discours. De là, l'habitude prise par les médecins philosophes de réaliser le chaud, le froid, et les autres qualités du corps, pour en faire des puissances capables de présider à la formation, au développement, à la conservation , à la reproduction des organes. En coûtait-il davantage pour placer ces puissances dans les médicamens et pour en faire les modificateurs de l'économie? Je dis plus : pouvait-on, dans l'état où se trouvaient alors les sciences naturelles, pouvait-on, sans inconséquence, agir autrement?

La pratique de Galien se rapprochait beaucoup de celle d'Hippocrate dans l'emploi des principaux moyens thérapeutiques, c'est-à-dire, des saignées, des purgations , des somnifères , etc.

Il saignait un peu plus souvent et plus abondamment qu'Hippocrate ; il croyait même quelquefois devoir pousser la saignée à défaillance. Il a tiré jusqu'à cinquante onces de sang dans un jour, et cela

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surtout dans le commencement des fièvres aiguës, lorsqu'il remarquait une grande plénitude avec un sang bouillonnant. Son intention alors était d'arrêter la fièvre, et il faut croire qu'il y avait quelquefois réussi. Mais, dans tout autre cas, il s'abstenait des saignées abondantes , aimant mieux réitérer l'opération deux fois dans le même jour. Ses plus fortes saignées étaient de dix-huit onces , et les moindres de sept à huit. Les érudits remarquent que Galien est le premier parmi les anciens qui ait spécifié la quantité de sang que l'on doit tirer. Il ne pratiquait guère plus de trois ou quatre saignées. Il en faisait souvent deux le premier jour , mais quelquefois il remettait la seconde au second jour. Il saignait encore le troisième , et même deux fois si cela lui paraissait nécessaire. Il saignait à toutes les heures et le jour comme la nuit, pourvu que la digestion fût terminée ; mais il choisissait le moment du plus grand relâche de la fièvre. 11 préférait la veine du côté douloureux pour les saignées du bras; mais, du reste, il ouvrait toutes les veines qu'Hippocrate avait ouvertes : il saignait donc au pli du bras, au milieu de l'avant-bras, à la main , entre les doigts, aux angles des yeux, derrière les oreilles, aux jugulaires , aux artères en diverses régions du corps. Il ne pratiquait point de saignée avant l'âge de quatorze ans, mais il ne craignait pas de saigner les vieillards lorsqu'ils étaient robustes.

Les vues qui le guidaient dans l'emploi de la saignée étaient celles d'Hippocrate : il avait pour objet tantôt de diminuer la plénitude, tantôt de faire diversion ou d'opérer une révulsion, et même d'évacuer

une partie de l'humeur morbifique. En effet , il trouvait que la cacochymie indiquait la saignée aussi bien que la pnrgation , lorsqu'il y avait plénitude, et, dans ces cas, il débutait toujours par la saignée. Quant aux saignées capillaires, il faisait des ventouses à peu près le même emploi qu'Hippocrate ; mais il ne se servait point des sangsues, quoiqu'il n'ignorât pas que Thémison en avait introduit l'u-

sage.

Pour l'emploi des purgatifs, Galiense conformait avec beaucoup d'exactitude aux préceptes qu'Hippocrate avait laissés à ce sujet : c'est assez dire que , dans les maladies aiguës, il donnait à la coction le temps de s'opérer avant de recourir à ces médicamens qu'il réservait pour en diminuer le produit. Mais, dans ses cacocbymies, qui étaient plus nombreuses que celles d'Hippocrate, il purgeait plus que cet auteur. Cela n'est pas surprenant, puisque, au temps de Galien, on connaissait un plus grand nombre de purgatifs , et que, d'après son système, on pouvait en trouver d'appropriés à chaque espèce d'humeur. Aussi Galien doit-il être considéré comme l'auteur qui a mis en vogue la polypharmacie; car, quoiqu'il fût fondamentalement hippocratique, il n'avait pu se défendre d'emprunter quelques moyens aux empiriques qui avaient pullulé durant les siècles qui le séparaient du père de la médecine. Toutefois, il ne négligeait pas le régime dans les affections chroniques, parcequ'il avait, pour opposer aux intempéries, qui n'étaient à ses yeux que des qualités vicieuses , les qualités opposées des différens alimens dont se compose la diététique. Or, il est facile de comprendre,

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pour peu que Ton se souvienne de la théorie de Galien , que les articles du régime ne devaient pas toujours être bien appropriés à l'irritabilité des parties malades.

Galien imitait beaucoup les méthodiques dans l'emploi des frictions et des bains pour provoquer des Sueurs, surtout quand il s'agissait de combattre des fièvres occasionées par le froid, et dans plusieurs continues simples ; ce qui ne pouvait manquer d'entraîner de graves inconvéniens lorsque les saignées n'avaient pas été assez copieuses. Mais on ne voit pas qu'il ait fait usage des sudorifiques internes dans l'intention de provoquer des sueurs critiques dans les maladies aiguës. Il s'en rapportait trop à la nature et respectait trop Hippocrate pour déroger à ses préceptes en ce point important. Les formules de sudorifiques que l'on trouve dans ses écrits sont plutôt destinées à servir d'antidotes contre certains poisons. Il employait, aussi la cendre d'écrevisse contre la rage, et avait un certain nombre d'autres spécifiques réservés pour les maladies dépendantes de causes occultes. Pour tous les autres cas , il s'en tenait aux indications que lui fournissait son système.

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