HIPPOCRATIQUE
ceux où il est plus avantageux de l'appeler vers un autre organe; n'ayant même aucune notion positive sur l'irritation , il ne pouvait manquer de faire beaucoup de mal, soit en causant la perte des malades, soit en discréditant un moyen dont l'efficacité n'est égalée par aucun autre. De plus, on peut reprocher à ce médecin d'avoir fait acheter à ses malades leur guérison à un trop haut prix : la saignée des gros vaisseaux, sur laquelle il fondait son principal espoir, quoiqu'il pratiquât aussi les saignées capillaires, doit être poussée à l'excès pour déterminer la résolution de plusieurs phlegmasies circonscrites, et les malades sont tellement débilités par ces profusions sanguines, qu'ils ne peuvent soutenir l'influence des plus légers excitans, et qu'ils sont exposés à de continuelles rechutes. Or, il répugne aux personnes qui n'ont acquis une faible santé qu'aux dépens de leurs forces, de se soumettre de nouveau au moyen formidable qui ne leur a procuré qu'un soulagement momentané. Botal et ses partisans devaient donc rencontrer de tous côtés de nombreux obstacles ; car, sans parler des cris de leurs victimes, ils avaient à redouter les suggestions de leurs antagonistes , toujours prêts à faire ressortir et même à exagérer les dangers de leur méthodd exclusive, et aies accuser d'ignorance et d'ineptie.
C'est peut-être la pratique de Botal et de ses sectateurs que Le Sage a mise en scène dans la personne de son docteur Sangrado : peut-être aussi n a-t-il voulu censurer que la coutume établie depuis longtemps en Espagne , de prodiguer les émissions sanguines ; car on peut mettre en doute si Botal n'a pas
plutôt emprunté la méthode des Espagnols , qu'il ne leur a suggéré la sienne. Quoi qu'il en soit, les sarcasmes que le romancier- philosophe a lancés contre la saignée n'ont pas peu contribué dans la suite à en dégoûter le public, et servent encore aujourd'hui d'obstacle au bien que peut faire l'emploi mieux raisonné , et fondé sur la saine physiologie, du moyen dont cet extravagant de Botal avait fait un abus si ridicule et si condamnable.
Ainsi s'ébranlait peu à peu la doctrine des anciens Grecs , et comme les savans possédaient tous les moyens d'instruction, puisque les hôpitaux existaient et que personne ne s'opposait à la dissection des cadavres humains , on devait s'attendre à la voir se perfectionner, ou à lui voir substituer une doctrine plus ckire , fondée sur une observation plus attentive et mieux raisonnée. Il n'en fut rien cependant: l'instant de cette heureuse révolution n'était pas encore arrivé. À côté des observateurs de la nature se trouvaient les nouveaux platoniciens , accoutumés à donner une existence réelle aux produits de leur imagination , aux rêves de leur sommeil comme à ceux de leurs extases mystiques. Ces fanatiques allaient succomber; ils redoublèrent d'efforts, et triomphèrent encore un moment du témoignage des sens et de la droite raison.