MÉDECINE MÉCANIQUE, MATHÉMATIQUE, HUMORALE
La découverte de la circulation porta, comme nous l'avons vu, les médecins à calculer les forces du cœur qui en est l'agent principal : Harvey s'était déjà essayé à ce calcul. On l'imita, et l'on fit pour les autres muscles ce qu'il avait fait pour le moteur central du sang. Les microscopistes avaient cru découvrir les molécules primitives des humeurs ; on se les figura se mouvant dans des vaisseaux de différens calibres , et l'on crut aussi pouvoir appliquer le calcul à ces sortes de mouvemens. Descartes, le premier, en avait donné l'exemple en figurant ces globules géométriquement, afin de pouvoir calculer leurs mouvemens : cet exemple ne fut pas perdu. D'ailleurs Galilée en ItaKie et Newton en Angle-
terre avaient tiré de si grands avantages de l'application du calcul à la physique, que Ton s'empressa de toute part de les imiter.
Ce fut en Italie que la médecine mathématique prit naissance. Elle fut un des principaux résultats de la fameuse académie del Cimento ; car Alphonse Borelîi , qui en était un des membres , fut le premier qui tenta l'alliance des mathématiques et de la physique expérimentale avec la médecine. Il en donna l'exemple par son fameux ouvrage de Motu animalium , publié à Rome en 1680, et dans lequel il faut distinguer deux parties d'un mérite bien différent. La première , relative au mouvement musculaire , est un chef-d'œuvre dans lequel on a puisé tout ce qui a été dit de meilleur sur ce sujet. Lorsqu'il ne s'agit que des os et des muscles, considérés sous le rapport purement physique , c'est-à-dire comme leviers et comme puissances, l'auteur est sans reproche; mais lorsqu'il veut calculer les forces des muscles, il "se jette dans l'erreur; car la vie dont elles dépendent n'est jamais susceptible d'un calcul rigoureux. Dans la seconde partie, où il est question des viscères, Terreur fut encore plus grave. En effet, lorsque Borelli prétendit comparer la pression du cœur à un poids d'un certain nombre de livres, il s'égara, aussi bien que tous ceux qui essayèrent de l'imiter. On les vit successivement estimer cette force à plusieurs milliers de livres, et la réduire à quelques onces. En expliquant, dans cette seconde partie, la digestion par la pression des parois de l'estomac , les sécrétions par les rapports de configuration des diamètres des vaisseaux avec la forme des molécules,
Borelli ne fit que retarder les progrès de la physiologie et de la médecine, puisqu'il tirade ces explications une théorie pathologique qui le conduisit à l'emploi du quinquina dans les fièvres , afin de fortifier les fibres et d'ouvrir les pores.
Bientôt on se perdit dans des calculs plus ou moins ridicules sur les mouvemens du sang et des humeurs. On se figura les globules comme des corps solides, on les suivit dans les vaisseaux dont ils heurtent les parois dans leur trajet ; on calcula les effets des différens diamètres, des courbures, des plicatures, des angles des vaisseaux sanguins et des sécréteurs qui s'en séparent. Quelques uns ne trouvant pas leur compte à ce calcul , pour expliquer les sécrétions , supposèrent tantôt un ferment dans chaque glande, tantôt la préexistence, dans les vaisseaux sécréteurs, d'une humeur semblable à celle qui doit y pénétrer, afin de l'attirer à l'exclusion de toutes les autres.
La statique et l'hydraulique vinrent au secours des physiologistes. Le cœur fut comparé , par Baglivi , au piston d'une pompe ; les viscères à des cribles ; le thorax à un soufflet ; l'estomac devint une bouteille , et la chimie du corps vivant s'expliqua par la figure des atomes. Mais Baglivi renonçait aux explications mathématiques , aussitôt qu'il était question de la médecine pratique; il devenait alors hippocratiste , galéniste , humoriste , ou empirique , suivant le cas; mais l'esprit d'observation , qu'il possédait à un haut degré , corrigeait quelquefois dans la pratique les vices de ces théories. Toutefois ce médecin, en plaçant , avec Pacchioni, le siège de la force motrice dans la dure-mère, donna lieu à des
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explications pathologiques dont les déductions thérapeutiques ne furent pas heureuses, comme nous le verrons dans un autre lieu,
Ces spéculations sur les globules et sur leurs différent rapports avec les vaisseaux , cette hydrodynamie physiologique , guidée par le calcul , conduisirent les médecins à des théories singulières : un d'eux alla jusqu'à se figurer les formes de la matière subtile de Descartes, et cette matière lui suffit, avec les particules salines, pour expliquer tous les changemens qui surviennent dans les solides et les fluides, soit en santé, soit en maladie. Un autre imagina, d'après le gland ulisme de Malpighi , que la systole du cœur est isochrone avec la prétendue diastole des glandes. Le même vit dans les vaisseaux des particules rameuses et crochues qui suspendaient les mouvemens des humeurs , à la manière des opiacés et des styptiques. De là la nécessité de médicamens doués de particules pénétrantes par leur subtilité, ou raboteuses et dures , afin d'atténuer, de séparer et de dissoudre ces humeurs accrochées entre elles et formant les engorgemens des viscères. On crut , par la raison contraire, que les atomes polis et glissans de certaines substances alimentaires ou pharmaceutiques, devaient, vu le défaut de choc et d'irritation , jeter le corps dans le relâchement et dans l'atonie.
La découverte de la circulation du sang produisit la supposition de la circulation des esprits et du fluide nerveux , et Philippe Hecquet crut pouvoir tout expliquer par ce moyen ; ce qui ne l'empêcha pas de prendre en grande considération le mouvement
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oscillatoire des vaisseaux. D'autres firent aussi beaucoup d'attention à ce mouvement, et l'on expliqua les fièvres par le vice de la circulation du sang : ce fluide pouvant pécher par lui-même, à raison de sa trop grande ou de sa trop petite quantité, était censé séjourner dans les vaisseaux capillaires trop contractés ou trop relâchés ; ce qui donnait deux ordres de fièvres de nature opposée, et exigeait, comme Ton pense bien , des remèdes tout différens.
Un autre auteur, exploitant la même idée, établit , conformément aux idées des* anciens , que les muscles , les tendons, les ligamens , les os même font partie du système nerveux : il fit mouvoir le fluide nerveux d'après des lois purement mécaniques , en calculant aussi les rapports des molécules avec les canaux, et fit intervenir des particules hétérogènes qui ébranlaient le système et devenaient la cause des fièvres. Le type fut subordonné àja nature des corps étrangers : le quotidien fut attribué au nitre , le tierce aux acides, etc. La saignée et le kina furent jugés fort utiles pour diminuer la tension des fibres , etc.
La théorie de Keill, médecin écossais, fut une des plus séduisantes, parcequil la fonda sur l'attraction de Newton, si chère à tous les Anglais, et sur l'application du calcul des logarithmes. Il admit deux attractions dans le corps humain : Tune qui unissait toutes les parties avec la masse , l'autre qui liait les molécules les unes aux autres. A mesure que l'impulsion donnée par le cœur diminue, les particules homogènes entre elles et hétérogènes au sang s'attirent , se réunissent et finissent par se séparer
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complètement de la masse commune clans les organes sécréteurs. Il crut aussi pouvoir calculer la diminution du mouvement du sang, et trouva que , dans les dernières artérioies du mésentère, ce fluide ne conserve que la 5s6ic partie de la vitesse qu'il avait en partant du cœur , ce qui lui donna l'occasion de réduire beaucoup la force impulsive de ce muscle. Il ne tenait aucun compte des impulsions données aux fluides par les tissus capillaires.
Cette théorie ne put tenir contre les efforts du système de l'excitement qui s'élevait en Allemagne : aussi Georges Cheyne, médecin à Bath. en Angleterre, en composa-t-il un autre avec des matériaux empruntés à plusieurs systèmes. Selon lui, l'obstruction des glandes détermine l'accélération du cours du sang , et c'est de là que résultent toutes les fièvres aiguës , tandis que les fièvres lentes dépendent de l'atonie et de la dilatation de ces mêmes glandes; ce qu'il prouva par les calculs de Bellini et de Borelli. Il supposa un principe spirituel pour donner la première impulsion au mouvement, et le fit agir sur les sels, qui devinrent pour lui ce que le fluide nerveux était pour d'autres , c'est-à-dire le principe matériel de l'activité des tissus. Les nerfs n'ayant point de cavité, ne lui parurent, comme à Newton, que de s espèces de cordes vivantes, et leurs fonctions furent expliquées par la vibration : opinion très séduisante, qui a dominé dansUes écoles jusqu'à la découverte de Galvani , et qui n'est pas encore généralement abandonnée.
Quant aux muscles, Cheyne ne vit dans leur élasticité qu'un effet de l'attraction newtonientie mise
en jeu par le principe spirituel et par ses agens. Cette explication psychologico-physique nuisit beaucoup à l'hypothèse de Bernouilli, qui, voyant dans chaque fibre musculaire une série de petites vésicules 9 avait cru pouvoir expliquer le raccourcissement par le gonflement de ces sortes d'ampoules qui se remplissaient de sang ou de la matière la plus subtile de ce fluide, au moment de la contraction.
Cheyne eût été conséquent s'il eût expliqué les sécrétions d'après le newtonisme, à la manière de Reili; mais il était éclectique, et ce fut aux mécaniciens qu'il lui plut de s'adresser : il en rendit raison par les rapports des diamètres avec les molécules , sans doute pour accorder sa physiologie avec le système de pathologie qu'il adopta.
En effet, on y retrouve les mêmes élémens d'éclectisme : l'affaiblissement ou l'irrégularité du ton des fibres , résultant de la diminution du pouvoir attractif, de la viscosité des humeurs et de l'âcreté d'un sel étranger , est la cause de toutes les maladies. L'obstruction des glandes détermine l'accélération du cours du sang, et c'est de là que résultent toutes les fièvres aiguës , tandis que les fièvres lentes dépendent de l'atonie et delà dilatation de ces mêmes glandes. Les sels irritans, déposés sur les articulations, sont la cause de la goutte, et les affections chroniques du bas-ventre qui produisent la maladie anglaise ont pour principale cause les infarctus et les relâchemens des glandes avec des sels , des âcretés et de l'atonie. Il déduit de ces explications la nécessité d'une vie sobre et des toniques ,
parmi lesquels le quinquina doit occuper le premier rang.
Tous les médecins anglais de cette époque tendaient à réformer la médecine en établissant un solidisme fondé sur le système de Newton , sans pour cela renoncer aux théories humorales. En effet, ils s'occupaient beaucoup des sécrétions, des courbures des artères, des modifications de la vélocité du sang, de l'attraction des particules semblables en grosseur, en densité. Ils cherchaient à établir les rapports de l'attraction de contact à l'attraction électrique , et à y trouver la raison du mouvement des fibres. Outre l'attraction, ils accordaient aux humeurs la répulsion comme aux solides mêmes, et du rapport de ces deux forces, ils faisaient résulter l'équilibre, le mélange parfait des humeurs et la santé. Ils avaient soin de rapporter l'état des liquides à celui des solides , surtout dans les organes sécréteurs; mais l'impulsion première était donnée aux solides par l'air inspiré , et absorbé par la peau. C'était le premier aiguillon du mouvement pour ceux qui n'admettaient pas une cause spirituelle préexistante. Enfin, toutes les causes morbides portaient leur première action sur les solides dont les mouvemens irréguliers produisaient les maladies.
Toutefois, ce ne furent pas ces théories qui produisirent le vitalisme que l'on vit bientôt régner dans les écoles de médecine : il résulta plutôt des vues nouvelles que Frédéric Hoffmann avait puisées à une autre source ; mais, avant d'exposer son système, je crois qu'il est important de donner une idée de la manière dont Boerhaave avait traité i'humorisme,
puisque c'est lui qui a le plus contribué à le répandre, et qui a fourni à la thérapeutique les moyens les plus usités jusqu'à nos jours.