PRINCIPES GENERAUX DE LA PATHOLOGIE DE BOERHAAVE
Sans adopter précisément le langage de Galien, Boerhaave part des mêmes bases que cet ancien : il établit trois états de l'économie qui engendrent un nombre pareil d'états morbides. Il admet des maladies par fibre lâche, ou par laxité ou débilité; des maladies par fibre sèche, et des maladies par excès du mouvement circulatoire : il est clair que ces trois diathèses embrassent les quatre déviations de la santé vers la maladie , que nous devons à Galien : les maladies par fibre lâche correspondent au tempérament pituiteux de cet auteur; celles par fibres rigides représentent son tempérament bilieux et son mélancolique ; enfin celles par excès du mouvement
circulatoire ne sont autre chose que les résultats du tempérament sanguin du médecin de Pergame.
CependantBoerhaave s écarte de son modèle quand il s'agit dedonneruneidéedeces trois états, que nous pouvons aussi appeler diathèses , parcequ'il adopte les théories de son temps , ou bien , en d'autres termes, parcequ'à l'ancien humorisme il substitue l'humorisme de son siècle. C'est ce que vont nous prouver les développemens qu'il va nous donner.
Dans les maladies par débilité et relâchement , les fluides sont trop aqueux , trop visqueux , d'où résultent des stagnations qui produisent des tumeurs, des pourritures, des cacochymies , en un mot, correspondantes à celles de Galien. Elles se manifestent par des phthisies, des hydropisies , des éruptions pustuleuses : les vaisseaux sont entraînés dans cette corruption , et se rompent par l'érosion des liquides devenus acres. Vient ensuite l'indication d'un régime propre à dessécher la fibre , à lui donner de la force, et l'on sent trop que ces conseils n'étant point fondés sur l'irritabilité des organes récepteurs, et de ceux qui leur correspondent, il doit en résulter bien souvent des effets entièrement opposés à ceux que l'auteur se propose d'obtenir.
Dans les maladies par excès de force et de rigidité, l'auteur voit un état d'inertie produit par l'excès de tension de la fibre qui se resserre et arrête la circulation , d'où résultent la coagulation du sang, des concrétions polypeuses, des ruptures de vaisseaux et des hémorrhagies par suite des efforts du cœur contre ces sortes d'obstacles. On voit assez qu'un pareil état doit aussi donner des tumeurs qui tendent
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à la putridité , c'est à-dire des affections qne Ton pourrait confondre avec celles du premier genre , si Ton n'avait, pour les distinguer, la rigidité générale de la fibre. Voilà donc des phénomènes pathologiques qui changent de nature suivant l'apparence grasse ou maigre , forte ou faible des sujets. L'auteur corrige cette sécheresse constitutionnelle par un régime humectant, qui ferait merveille sans doute , s'il n'y joignait des stimuîans propres à réveiller la fibre engourdie et à précipiter ses mouvemens trop ralentis. Ce traitement doit tomber sur les mélancoliques de Galien , c'est-à-dire sur les personnes atteintes de gastrites chroniques. Que l'on juge maintenant de son effet.
Dans l'explication des maladies par excès du mouvement circulatoire , Boerhaave développe sa théorie de l'inflammation, fondée sur les découvertes microscopiques. Il représente les globules du sang devenus trop abondans , trop épais , ou trop ténus, s'engageant dans des vaisseaux où ils ne doivent pas parvenir , ce qui rappelle l'erreur de lieu d'Erasistrate, y formant des embarras, des congestions, contre lesquels le cœur s'irrite, et, redoublant d'efforts, produit la fièvre. Cependant le sang qui forme ces tumeurs devient acre , salé, acide, alcalin, purulent, ichoreux, putride, pendant que celui qui est libre dans les autres vaisseaux, trop agité, trop échauffé par l'action précipitée du cœur , se dessèche, acquiert une viscosité inflammatoire, se concrète ou se dissout, se charge de sels acres, de principes huileux, volatils , alcalins, et pénètre dans les plus petits vaisseaux, qu'il distend et qu'il peut même dé-
chirer; ce qui se manifeste par des suppurations, des gangrènes , des sphacèîes , des squirrhes , des hémorrhagies , etc. Il est clair que l'on doit opposer à ce genre d'altération, les adoucissans, les diluens, les aqueux et les rafraîchissans de toute espèce. Il faut convenir, en effet, que la théorie de Boerhaave avait au moins l'avantage de suggérer un bon traitement , quoiqu'il fût encore loin d être le meilleur , dans les inflammations du plus haut degré, avantage qui ne se retrouve dans aucune des théories précédentes ; mais toutes les nuances inférieures de l'état inflammatoire lui étant inconnues , cet auteur ne pouvait que conseiller des moyens impuissans, combinés avec d'autres qui n'étaient propres qu'à entretenir l'irritation , ou à la faire passer à une nuance plus prononcée.
Outre les trois états qui dépendent de la disposition de la fibre ou des tempéramens de Galien , Boerhaave admet encore des vices spontanés des humeurs , ou des altérations primitivement humorales , dont les conséquences sont toujours les mêmes maladies dont nous venons de parier. Dans le fait, il est fort clair que Boerhaave ne pouvant pas inventer de nouveaux symptômes , ne pouvait qu'expliquer différemment ceux qu'il avait observés lui-même, ou qu'il avait trouvés dans les auteurs, et s'efforcer d'en faire des maladies différentes. Aussi n'y a-t-il pas manqué.
Les maladies par vice spontané et simple des humeurs consistent dans
i° Un état de crudité, dans lequel les humeurs sont imparfaitement élaborées, et conservent en par-
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lie le caractère des aliraens qui les ont fournies : ces alimens sont les farineux non fermentes, les végétaux, les acides, les chairs des jeunes animaux etc Il en résulte un chyle imparfaitement animalisé', qui donne des humeurs glutineuses, grasses, acides acrimonieuses ; une hile peu foncée, inerte, etc Les maux qui en proviennent sont les mêmes que ceux qii'occasione la débilité de la fibre ; c'est-à-dire la pâleur du corps, des excrétions acides, du prurit des pustules, des ulcères, l'arrêt du sang dans les vaisseaux, des obstructions dans les viscères llrritation du cerveau et des nerfs, les convulsions et la mort. L'auteur place avec raison le siège de ces accidens dans les voies gastriques ; mais comme il n'v voit que de la débilité et du relâchement , il conseille un régime et des médicamens excitans, qu'il faut unir aux humectans, aux absorbans et aux diluens afin de remplir la triple indication de fortifier lu fibre, de dissoudre les engorgemens et d'absorber les acides superflus. Boerhaave fait preuve ici de connaissance en chimie et d'une étude approfondie de Sylv.us, de Willis et des autres chimistes de son temps.
2° Un étal glutineux, ou la prédominance du gluten spontané : les èlémens en sont fournis par les végétaux farineux, crus, austères, imparfaitement mûrs 11 en résulte la dissipation des liquides , le défaut de san* et de bile , la diminution de tous les mouvemens des ïns trumens de la vie. Cet état, qui n'est qu'unenuance du précèdent, a, comme lui , son siège dans les premières voies , d où le vice passe dans le sang. 11 se manifeste (a) dans l appamldigestifpnvïimppétence, unsenti-
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ment de réplétion, des nausées, des vomissemens, des embarraspiUiiteuxdelabouche et delà gorge, unebile inerte, des pituites d'estomac et des intestins, 3a constipation, le gonflement, les vents, etc., désordres qui doivent entraîner la consomption, car le chyle ne peut ni pénétrer dans le mésentère, ni s'y perfectionner ; (b) dans le sang, par la viscosité de ce fluide, la pâleur , l'imperméabilité de plusieurs viscères, les obstructions , des urines pâles , des tumeurs blanches, la suspension d'action des sécréteurs, le défaut de liquidité de leurs produits, la coalition des petits vaisseaux, le trouble de la circulation et des mouvemens vitaux et naturels, les suffocations et la mort. Les remèdes se trouvent dans un régime contraire à celui qui a produit la maladie, c'est-à-dire dans f usage des alimens bien fermentes, aromatisés , annualisés, et dans les remèdes diluens, mais en même temps stimulans, résolvans, etc., afin de s'opposer aux concrétions, aux coagulations, aux obstructions, à la génération des calculs, etc.
5« Un état alcalin ou la prédominance de l'alcali spontané. Il est le produit des alimens qui se pourrissent au lieu de passer à l'acidité : tels sont les insectes , les poissons , les reptiles et toutes les viandes suranimalisées; il résulte aussi de l'usage des substances aromatiques, acres , etc. Ces ingesta établissent dans le corps vivant un état maladif qui tient de leur nature. Ils se décomposent; l'huile qu'ils fournissent devient acre , se volatilise, se concrète , fournit de la terre, des sels rongeans , etc. Les effets morbides sont (a), pour Us premières voies, l'inappétence, des rots nidoreux , l'amertume de la bouche
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la nausée, des vomissemens bilieux, fétides, l'appétence pour les acides , des diarrhées bilieuses , des douleurs inflammatoires dans les flancs, une chaleur acre, incommode; (b) pour le sang, la dissolution putride, l'acrimonie alcaline, huileuse, volatile, le défaut dénutrition, la de'pravation des sécrétions , une fièvre ardente , des inflammations, des suppurations, des gangrènes, le sphacèle et la mort. La cure exige les diluens, les acides, les sels absorbans, comme le sel gemme et le sel marin, les végétaux émoussans, incrassans, émulsifs, saponacés, etc.
Rien de plus facile maintenant que de concevoir la réunion de plusieurs de ces altérations humorales pour se faire une idée des maladies par vices spontanés et compliqués des humeurs.
Viennent ensuite les maladies par défaut de circulation et pléthore. Les causes de la pléthore sont fort bien indiquées. Les effets de cet état dépendent de la raréfaction du sang, de son trop de vélocité, d'où résulte un excès de chaleur , la dilatation de tous les vaisseaux, l'altération des sécrétions, la compression des veines et des lymphatiques, l'inflammation , la rupture des vaisseaux, la suppuration, la gangrène et la mort. On voit assez quelle doit être la curation de cet état morbide.
À la suite de ces maladies , Boerhaave place celles qu'il appelle composées : ce sont les obstructions et les plaies. Il fait dépendre l'obstruction de l'excès de la masse des fluides; il ne parle aucunement de l'irritation, mais bien de la viscosité et de Terreur de lieu. Il fait suivre rénumération des causes capables de comprimer les vaisseaux extérieurs ( telles sont
toutes les tumeurs de quelque nature qu'elles soient, les luxations, fractures, distorsions, pressions), et décrit les altérations et les dégénérescences des vaisseaux ainsi comprimés , ce qui lui permet de donner ample carrière à son imagination. Je ne le suivrai pas dans ces descriptions : il me suffira de dire que tout y est fondé sur la mécanique et sur l'hydraulique, mais que pourtant il fait intervenir secondairement l'inflammation comme effet de la pression , de l'embarras et des efforts du cœur. L'œdème et les douleurs y paraissent aussi de la même manière. Quant à la cure, elle exige d'abord la soustraction de la cause , toutesl es fois qu'elle est possible ; ensuite une foule de moyens appropriés aux différens états des fibres et des vaisseaux de la parlie obstruée : de là, les indications simultanées de moyens trop souvent opposés dans leurs effets , tels que les évacuans, les relâchans, les diluens, les résolutifs , les atténuans,les détersifs, etc.; car, au moyen de certains mots , on donne à des substances médicamenteuses des vertus opposées à celles dont elles sont pourvues. Boerhaave n'a été que trop imité dans ces suppositions de vertus imaginaires fondées sur des observations mal faites et des généralisations précipitées.
Boerhaave ne peut manquer de bien indiquer les causes des plaies et leurs effets immédiats ; il décrit avec la même vérité l'inflammation qui s'y développe, la fièvre qui la suit, et la suppuration qui lui succède. Il n'oublie ni les hémorrhagies, ni les phénomènes nerveux , ni la gangrène et ses conséquences; mais il attribue aux blessures des tendons
des accidens qui ne dépendent que de la lésion des nerfs. Il parle aussi fort bien des blessures des grands viscères; mais on sent assez, vu l'état actuel de la chirurgie , que ses moyens curatifs n'ont pas toute l'efficacité qu'ils pourraient avoir. Aussi passerai-je sous silence tout ce qu'il dit relativement à la chirurgie, où l'on trouve d'ailleurs beaucoup de vues hypothétiques résultant de la théorie humorale.