CHAPITRE IL
La réunion de la médecine et de la philosophie, qui avait eu lieu vers la quarantième olympiade , dut nécessairement concourir à l'agrandissement de l'une et de l'autre science. Aussi leur séparation devint-elle indispensable au bout d'un certain nombre d'années. Ce fut après environ cent dix ans d'association et vers le commencement de la guerre du Péloponèse , que ces deux sciences commencèrent
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à être cultivées séparément. Hippocrate de Cos fut le premier qui sentit le besoin de cet isolement, et qui entreprit de l'effectuer. Il s'aperçut que les spéculations philosophiques, qu'il avait poussées lui-même aussi loin que possible, entraînaient le médecin beaucoup trop loin, détournaient son attention de l'observation des maladies, et lui faisaient perdre un temps précieux, La vie lui paraissait trop courte pour permettre à l'homme d'embrasser en même temps et la philosophie, qui embrasse elle-même toute la nature, et la médecine, qui doit approfondir un des premiers objets de la philosophie. L'attention scrupuleuse qu 'Hippocrate donnait à la marche des maladies nous prouve qu'en effet ce grand homme était jaloux de faire faire des progrès à la médecine, et nous concevons facilement que, pour y mieux réussir, il dut donner aux médecins ses contemporains le conseil de négliger de stériles spéculations,, pour se livrer sans réserve à l'observation de l'homme sain et malade. Hippocrate ne voulut pas toutefois abandonner entièrement la philosophie : il en retint les vues les plus générales sur l'origine et le développement des choses, ainsi que la méthode dialectique, car il tenait beaucoup à ce qu'on raisonnât juste en médecine.
Hippocrate, de la famille des Asclépiades, où la médecine était héréditaire depuis Escuîape, avait sucé les principes de la pratique empirique pour ainsi dife. avec le lait. Heraclite de Cos, son père, lui-même célèbre médecin, et non étranger à la philosophie, fut son premier maître. Il suivit après cela les leçons des philosophes les plus renommés
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de son époque. Il écouta celles d'Hérodicus, en s'exerçant dans le gymnase que dirigeait ce médecin : il fut l'un des disciples de Gorgias, célèbre sophiste et frère d'Hérodicus. On ne sait pas bien au juste s'il avait suivi Heraclite ; mais on voit que dans quelques uns de ses ouvrages il adopta des principes analogues aux siens sur le feu considéré comme l'agent principal de toute la nature. D'autre part, ses liaisons avec Démocrite ne permettent pas de douter qu'il ne connût à fond la doctrine de ce philosophe. Celle de Pythagore était trop célèbre pour lui être étrangère, et ses ouvrages prouvent assez qu'il la connaissait. Aussi Galien a-t-il placé Hippocrate lui-même au nombre des plus grands philosophes de son temps.
C'est avec toutes ces données qu'Hippocrate entreprit la réforme de la médecine. En la séparant de la philosophie où elle n'était qu'en second ordre, et d'ailleurs mal pratiquée, ce qui donnait trop de crédit aux charlatans, il voulait relever une profession qu'il chérissait, parcequ'elle était celle de toute sa famille; lui donner un plus haut degré d'utilité, et la rendre accessible à tous les jeunes gens qui, pourvus d'une éducation libérale, se sentiraient animés du désir de consacrer leur vie au soulagement de l'homme souffrant.
DIVISION DES ECRITS d'iIIPPOCRATE.
Un grand nombre de traités sur différens points de l'art de guérir ont été réunis et publiés sous le nom d'Hippocrate. Les uns contiennent une théorie fondée sur le chaud et le froid, le sec et l'humide;
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sur les quatre élémens : le feu, la terre,l'eau, l'air oul'esprit ; sur la puissance des nombres et l'influence des astres. ( De Principiis aut carnîbus; de Genitura ; de N attira pueri ; de Septimestri partu ; de Oclimestri par Lu ; de Diœla ; de N attira kumana ; de Corde ; de Ossium natura; de Venis; de Mtate\ de Humoribus; de Locis in homine ; de Flatibus; de Glandulis ; de Significatione vitœ et mortis ; de AUmento ; de Humidorum usu; de Purgantibus ; de Salubri diœta; de Insomniïs; deMorbis; de Affectionibus ; de Internis affectionibus ; de Morbo sacro ; de Hemorrhoidibus; de Visu; de Virginum morbis; de Natura muliebri ; de Morbis mulierum ; de Slerilibus 9 etc.) On y trouve une anatomie grossière dont il est bien difficile de donner une juste idée sans entrer dans de fastidieux détails.
D'après cette anatomie, le foie est l'origine des veines , le cœur celle des artères : ailleurs on veut que les veines et les artères viennent également du cœur, et dans d'autres passages on les fait provenir de la tête. Tous les vaisseaux qui contiennent du sang sont appelés veines ; la trachée est l'artère par excellence, car les artères ne contiennent que de l'esprit ou de l'air, pneuma. Le cerveau est une glande qui attire les humidités du corps , dont elle laisse écouler le superflu ; cependant le cerveau est le siège de l'entendement et de la prudence, quoique, suivant un autre livre, l'âme réside dans le ventricule gauche du cœur. Les tendons et les ligamens sont confondus avec les nerfs , bien qu'en certains passages on distingue des nerfs qui viennent du cerveau et de la moelle épinière. Hippocrate et son école pa-
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raissent avoir admis qu'une partie cle la boisson passe par la trachée , et parvient clans les poumons. Us croyaient également que le cœur attire une portion de l'air qui pénètre dans les bronches ; et faisaient de cet air un des alimens de Y esprit , qu'ils avaient placé dans le ventricule gauche de ce viscère.
Les organes des sens sont extrêmement imparfaits dans Hippocrate. Le foie, quoique origine des veines, ne laisse pas de faire aussi la bile, qui sert à réchauffer le ventricule ou estomac.
La rate attire une partie des humidités de la boisson. Le poumon, qui a cinq lobes comme le foie, et qui est caverneux et spongieux , attire aussi les humklités. Le diaphragme porte le même nom que l'esprit , l'entendement ou la prudence (cppsvsç), dans les ouvrages de notre auteur. Aussi a-t-il quelquefois placé ces facultés dans ce muscle. De là , sans doute, l'idée qu'ont eue plus tard certains auteurs, de faire du centre tendineux du diaphragme le premier mobile de la sensibilité.
Hippocrate avait l'idée d'une certaine circulation du sang et des esprits ; mais cette idée est si confuse, que, même depuis la découverte de la circulation, ses interprètes n'ont pu la rendre d'une manière intelligible. En un mot, rien de plus informe, de plus contradictoire, de moins cohérent que l'anatomie d'Hippocrate. D'ailleurs les ouvrages qui portent le nom de cet ancien médecin ont été altérés, dénaturés, soit par des additions, soit par des substitutions, soit même par des corrections, à tel point qu'en lisant chaque livre en particulier , on ne saurait ja-
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mais se faire une juste idée de la doctrine de son auteur.
Les mêmes livres que je viens d'énumérer expliquent tous les symptômes par les vices des humeurs ; on y trouve une physiologie dégoûtante, quelques traces de superstition et d'astrologie , et une thérapeutique insuffisante ou ridicule. Peu d'hommes aujourd'hui pourraient en soutenir la lecture.
Il est fort évident que toutes ces théories découlent de celles des philosophes dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, théories dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et dont plusieurs sont empruntées aux Orientaux et aux Indiens, avec lesquels les premiers philosophes grecs avaient eu des communications dans leurs voyages. Dans cette philosophie, qui fut à coup sûr celle d'Hippocrate, soit que les livres en question aient été composés par lui, soit qu'il viennent de ses disciples; dans cette philosophie, dis-je, on personnifie la nature, et on lui suppose un grand pouvoir ; on lui accorde des facultés pour agir , et on lui donne le titre de juste. Ces facultés consistent à attirer ce qui est bon ou ce qui convient, à le retenir, à le préparer ou à le changer, et à rejeter ce qui est nuisible. De plus, on admet un penchant , une sorte d'affinité qui porte les choses semblables à se réunir. La même affinité est reconnue entre les différentes parties du corps qui compatissent entre elles, partageant le bien et le mal que chacune éprouve ; le tout dans le but de concourir à la conservation de l'ensemble. C'est ce que l'on a rendu par ces mots : Consensus unus, conspiratio una , conseniientia omnia. Quant à
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l'essence de la nature , Hippocrate et son école paraissent y avoir vu une certaine chaleur , qui est quelque chose d'immortel , qui entend , qui voit et qui connaît le présent et même l'avenir. C'est cet être, sorte d'âme ignée , qu'ils font présider au développement de l'univers en général , et du corps animal en particulier. Au surplus , dans ce système, qui a quelque analogie avec celui d'Heraclite , à cause du rôle qu'y joue la chaleur , et avec celui de Démocrite, par rapport aux affinités , il n'est nullement question des atomes ni des noms qui leur sont appropriés.
Les autres livres d'Hippocrate , presque réduits à la simple observation des phénomènes morbides, ont un vernis empirique , quoiqu'on y trouve implicitement la théorie développée dans les ouvrages précédens ; mais il faut établir entre eux une distinction importante. Quelques uns sont remarquables par la concision, la vérité des peintures et le soin toujours constant d'appeler l'attention du lecteur sur les dérangemens des principales fonctions. Tels sont, Aplwrismi ; liber Prœnotionum ; Liber primus et terlius Epidemiorum; de Aère , LocisetAquis , ouvrages que tous les critiques attribuent à Hippocrate lui-même.
D'autres , au contraire , sont diffus , pleins de répétitions, et semblent être l'imitation et la paraphrase des précédens. (De diebus Judicatoriis ; de Judicationibus ; Prœdictorum; Coacœ Prœnotiones ; Liber se., ci indus et quartus , usque ad septimum , Epidemiorum. ) On les croit composés selon la doctrine d'Hippocrate , mais rédigés par ses disciples.
Enfin on trouve la thérapeutique de l'auteur dans le petit traité intitulé : Fie tus ratio in acutis , dont ». 2
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l'auteur est mis en doute, quoique la touche du père de la médecine y semble assez bien empreinte.
De tous les écrits qui ont paru sous le nom d'Hippocrate , il n'y a que les empiriques , ou du moins ceux qui passent pour tels , qu'on nous propose aujourd'hui pour modèles; et, parmi ces derniers, on choisit de préférence les Aphorismes , les Prénotions, le premier et le troisième livre des Épidémies. C'est donc de la doctrine renfermée dans ces ouvrages que nous devons prendre une idée.
Dans ses Aphorismes , Hippocrate embrasse d'un seul coup d'œil l'état fébrile, qu'il examine dans les variétés qui l'ont le plus frappé. Ces variétés ne sont autre chose que les signes de l'irritation des principaux organes , plus ou moins exprimés , selon le degré du mal et la sensibilité des différens sujets. Mais l'auteur ignorait la valeur de la plupart de ces signes, de ceux , par exemple , qui indiquent l'état inflammatoire de la surface interne des voies gastriques. S'il les avait connus, et s'il eût eu l'idée qu'on pouvait arrêter les phlegmasies dès leur début , les siècles snbséquens n'auraient eu presque rien à ajouter à sa médecine.
Il donne d'abord, pour le régime, des règles générales qui sont extrêmement précieuses, et dont malheureusement on s'est trop écarté ; mais aussitôt après on trouve un Aphorisme qui jette les fondemens de l'ontologie. Le voici d'après l'élégante traduction du docteur Pariset:
« Il faut considérer encore si le régime prescrit au » malade le soutiendra jusqu'à ce que la maladie soit » dans sa vigueur ; ou si , avant ce terme , il doit suc-
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» comber , même soutenu par les alimens ; ou si la » maladie doit fléchir et tomber la première. »
En effet, outre que cette sentence laisse trop à l'arbitraire , elle érige la maladie en une entité particulière, en un être malfaisant qui, lutte avec le corps ,dont il est ici bien distingué. Elle place le médecin dans une position fo$t embarrassante , car comment reconnaître si les débilitans n'affaibliront pas le malade , au lieu d'exténuer la maladie; et si les fortifians ne communiqueront pas à celle-ci une vigueur qui la fera triompher des forces du malade ?
Cet aphorisme suffirait pour démontrer qu'Hippocrate avait une théorie pour les maladies aiguës ; mais une foule d'autres passages la décèlent, la mettent même dans la plus grande évidence. Il en résulte que cet auteur considère l'état fébrile comme une violente effervescence du sang et des humeurs , qui doit se terminer par une sorte de despumation par l'élimination des humeurs crues , lorsqu'elles auront subi cette élaboration qu'il appelle coctionm Le mot crise , qui signifie jugement, donne la confirmation de ce que j'avance ; car il peint le moment où se termine la contention qui s'est élevée entre le corps et l'être morbide son ennemi : si ce dernier est le plus fort , il n'y a point de jugement ; car le corps , accablé par une puissance supérieure, ne peut obtenir justice de la violence qui lui est faite.
C'est à l'appréciation des signes extérieurs de ce combat à outrance qu'Hippocrate s'est particulièrement exercé. Il a souvent réussi à peindre les signes qui présagent la mort , et ceux qui donnent l'espoir
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d'une terminaison favorable ; et c'est là son plus grand mérite. Néanmoins , sur cet article même , il est parfois en défaut , et presque toujours trop vague ou trop exclusif. C'est ainsi qu'il annonce qu'un sommeil laborieux est un cas mortel ; que lesvomissemens d atrabile , au début de toutes les maladies , sont mortels; que la fièvre tierce exquise se juge après sept paroxysmes , au plus ; que la dysenterie qui survient dans les affections de la rate est utile ; que la fièvre est avantageuse dans l'apoplexie ; que les convulsions causées par les purgatifs sont mortelles ; qu'une forte diarrhée qui survient dans la leucophlegmatie est la solution de la maladie ; que le vomissement de sang , exempt de fièvre, est salutaire ; que l'hydropisie où la toux survient est désespérée ; que le sphacèle du cerveau amène la mort dans trois jours, mais que si le malade passe ce terme, il guérit; et une multitude d'autres propositions pareilles que je m'abstiendrai de rapporter.
En général , les sentences de mort sont prodigieusement multipliées dans les Aphorismes et dans les Prénotions ; mais il faut s'en prendre à l'imperfection désespérante où se trouvait l'art de traiter à l'époque où écrivait Hippocrate. Accoutumé , comme il l'était , à voir périr la plupart des sujets attaqués de maladies graves , il ne pouvait qu'être fort enclin à porter de fâcheux pronostics.
Les aphorismes qui ont rapport aux affections chroniques ne méritent guère de fixer notre attention. Il s'en trouve un certain nombre touchant les maladies des femmes qui reposent sur des observations judicieuses ; mais, à. côté de ceux-là, on en
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voit de si ridicules, qu'on serait tenté de les attribuer à tout autre qu'au père de la médecine, si l'on ne savait que les plus grands hommes ont payé leur tribut aux préjugés des siècles où ils ont vécu.
En somme , malgré plusieurs vérités précieuses et quelques vues élevées qui brillent de temps à autre à travers la confusion des huit sections des Aphorismes , il faut convenir aujourd'hui qu'on ne saurait en extraire une doctrine médicale satisfaisante.
Dans le livre des Prénotions ( que M. Pariset intitule Prédictions , et qu'il ne faut pas confondre avec les Prœdictorum , que le même médecin a traduits sous le nom de Prorrkètiques ) , Hippocrate témoigne faire le plus grand cas du talent de pronostiquer ; et cela devait être : un médecin qui voyait succomber tant de malades entre ses mains , ne pouvant les soustraire à leur sort, à raison de l'imperfection de son art, devait au moins s'attachera connaître les signes funestes, afin que l'événement ne lui fût point imputé, mais qu'on s'en prît uniquement à la gravité insurmontable du mal. Il recommande d'abord l'examen du visage , et il estime le danger d'autant plus grand que les traits s'éloignent davantage de l'expression ordinaire à l'état de santé. Il décrit ensuite cet aspect de la physionomie qui précède ordinairement la mort dans les maladies aiguës, et qui a retenu le nom de face hippocratic/ue. Cependant il n'oublie point de noter les circonstances qui pourraient altérer la valeur de ce signe en le rendant moins fâcheux; tels seraient une diarrhée abondante, un épuisement subit par
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quelques causes violentes. Il déploie la même sagacité dans l'estimation des signes les plus alarmans tirés de l'attitude, des mouvemens, de l'état de la température du corps , de celui de la sueur et de la transpiration, des sécrétions du nez, des yeux, de la langue, des gencives, des dents; des sensations douloureuses auxquelles le malade peut être en proie , des rapports du tact appliqué aux parois abdominales. Tous ces signes sont estimés avec soin; et l'on établit des suppositions capables de compenser ce que chacun d'eux peut avoir de défavorable. C'est ici qu'Hippocrate est vraiment admirable.
On est surtout frappé de l'attention toute particulière qu'il donne aux signes qui correspondent à l'inflammation phlegmoneuse des viscères situés dans la région ombilicale et dans les hypochondres. Il paraît avoir fréquemment observé la formation du pus dans ces tumeurs, lorsque des hémorrhagies nasales, un phlegmon des parties externes, ou quelque évacuation impétueuse n'avaient pas lieu. Il n'est pas moins judicieux dans l'estimation des signes qui décèlent l'inflammation aiguë du parenchyme pulmonaire , et qui en font prévoir l'issue funeste , ou la suppuration. Il ne lui est pas non plus échappé que ces maladies perdaient quelquefois de leur intensité, et finissaient par le marasme et par l'hydropisie. Il a même indiqué les circonstances où ces dégénérations sont le plus ordinaires.
On voit que les phlegmasies des parenchymes ont été attentivement observées par Hippocrate, et que s'il n'a pas connu l'art d'en arrêter la marche, il a du moins su estimer l'intensité des symptômes , et
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en prévoir avec justesse presque toutes les terminaisons.
Malgré la sagacité de ces observations, rien n'annonce que notre auteur ait attribué le mouvement fébrile à ces phlegmasies quand elles étaient prédominantes; il considère toujours les maladies aiguës en grand; il paraît y voir, ainsi que nous l'avons déjà dit à l'occasion des Aphorismes , une sorte d'incendie général du corps vivant, qui tantôt se prononce davantage dans une région et menace d'y produire un abcès , tantôt semble consumer également tous les organes, et qui , dans les deux cas, finirait, en s'évaporant, par anéantir la vie, si le feu ne s'éteignait par une hémorrhagie, ou si certaines humeurs n'étaient éliminées après avoir subi le changement qui, de l'état de crudité, les fait passer à l'état de coction. En effet, la coction des pyrexies, sans phlegmon primitif, dont il cherche les signes dans l'état des urines , des sueurs , des évacuations alvines , est pour lui le même phénomène que la suppuration , qui , pour être avantageuse, doit offrir une matière bien cuite et dont l'élimination n'éprouve aucun obstacle (1).
On peut juger, d'après ces données , quel but se proposait Hippocrate dans ses Prénotions. Il vou-
(1) On trouve dans les Aphorismes quelques passages qui pourraient faire croire qu'Hippocrate aurait attribué la fièvre à certaines affections locales; par exemple, quand il dit: « Là où se montre la sueur, là est le siège du mal; là où se fait sentir le froid et le chaud , là siège la maladie. » ( Sect. iv , aph. 38 et 39. ) Mais le fond de la doctrine ne vient point à l'appui de ses propositions. On peut même observer que, dans
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lait, non pas chercher la cause interne organique des phénomènes morbides , non pas apprendre à tenter les moyens d'arrêter les maladies, mais exercer le médecin à estimer la gravité du mal par l'appréciation des symptômes, et à découvrir les signes de la coction par l'examen des matières évacuées dont il décru minutieusement les apparences ; et tout cela, afin que son lecteur ne hasarde rien qui soit capable d'ôter à l'économie les forces nécessaires pour opérer la coction, ou de la détourner de ce grand œuvre en la chargeant d'alimens , et l'excitant de toute autre manière plus ou moins violemment perturbatrice.
Quoique Ilippocrate attendît tout des évacuations, il avait pourtant observé que l'état pathologique cle la vessie pouvait imprimer à l'urine des caractères tout-à-fait étrangers à la nature de la maladie primitive. Mais je n'ai rien rencontré dans ses écrits qui me porte à croire qu'il ait attribué à l'irritation particulière du canal digestif, les vomissemens et les excrétions alvines. Dans les maladies aiguës , il y cherche les signes de la crise ; dans les autres cas , il envisage ces évacuations comme s'il n'avait jamais eu l'occasion d'en découvrir la source dans les ouvertures de cadavres.
On est étonné, en lisant les Aphorismes et les
le traitement des péripneumonies, qu'il semble avoir désignées par le premier de ces deux aphorismes , il ne parle point d'éteindre une inflammation locale pour faire cesser les accidens qui en dépendent, mais de favoriser la coction, qu'il reconnaît au changement des matières expectorées et des autres excrétions
Prénotions , de voir Fauteur annoncer presque toujours des abcès à la suite des états fébriles prolongés au-delà d'une vingtaine de jours. Les résultats de son observation, considérés d'une manière générale , se réduisent à peu près à ce qui suit : des hémorrhagies dans les premiers jours, surtout chez les sujets audessous de trente ans ; des évacuations critiques qui sont attendues jusqu'au vingtième jour; enfin des suppurations pour les maladies plus prolongées , et particulièrement chez les vieillards. Or, ces suppurations sont de deux espèces; les unes ont lieu dans les viscères, et l'auteur traite au parfait de celles des poumons ; les autres se font à l'extérieur du corps. J'ai remarqué que les inflammations glanduleuses, les parotides, les bubons des aisselles, des aines, ne sont pas celles sur lesquelles il s'appesantit le plus : il a souvent observé des dépôts dans les articulations, au point même qu'il revient plusieurs fois sur les signes précurseurs de ces sortes de crises.
Si ces terminaisons sont moins communes aujourd'hui , cela ne peut dépendre que de la différence des traitemens. Les saignées générales et les purgatifs des humoristes doivent nécessairement affaiblir les mouvçmens critiques : la stimulation des browniens les rend encore plus difficiles en concentrant les forces sur l'appareil de la digestion ; mais la pratique d'Hippocrate , qui se réduisait presque toujours à nourrir les malades avec des boissons féculentes et miellées, permettait à l'irritation de parcourir tous les organes , et de se fixer enfin sur ceux qui se trouvaient le plus disposés à la recevoir.
Le père de la médecine a très bien observé les
scènes presque infiniment variées qui résultent de ces déplacemens successifs du principal point d'irritation; il s'est même efforcé d'en tirer des conclusions pour la guérison, pour la mort, ou pour la prolongation indéterminée de l'état morbide. C'est ici que, malgré la sagacité prodigieuse de l'observateur, les combinaisons se multiplient à tel point, que les contradictions ne sont pas rares, et que la confusion et l'obscurité en sont le résultat : telle douleur, telle évacuation, sont favorables ou funestes; mais elles changent de caractère si telle circonstance a lieu, tandis que dans telle autre les présomptions sont différentes , à moins qu'un autre cas , dont il a été fait mention quelque autre part, ne vienne y apporter une nouvelle modification. Tel est son langage. Il résulte des exceptions que l'on apporte à chaque instant aux règles qui avaient été d'abord établies , que l'attention la plus soutenue, la mémoire la plus heureuse , ne peuvent nous faire parvenir à tirer , de cet ouvrage , une doctrine invariable , applicable à tous les cas qui peuvent se présenter. La preuve la plus évidente que je puisse en fournir , c'est qu'en effet jusqu'à ce jour la médecine n'a marché qu'au milieu des ténèbres et de la confusion, quoique les faits rapportés par Hippocrate aient été, chacun en particulier, constatés ou infirmés par une foule de grands hommes qui n'ont cessé de rendre hommage à son talent observateur.
L'opinion d'Hippocrate sur la durée des fièvres est exprimée au commencement de la trente-unième section des Prénotions. Il fixe la première période au quatrième jour pour les plus bénignes , et pour
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celles du plus mauvais caractère ; et s'il n'y a point eu d'événement , il renvoie au septième , puis au onzième , au quatorzième , au dix-septième , et enfin au vingtième. Voilà pour les plus aiguës. Leur terminaison est ainsi reculée de quatre jours en quatre jours. Mais, comme toutes les fièvres ne finissent pas rigoureusement à ces époques, on a la ressource, si la maladie n'est pas terminée le vingtième, d'en espérer la solution pour le trente-quatrième jour, ensuite pour le quarantième, et enfin pour le soixantième.Telle esticilamarcherigoureuse assignée aux maladies aiguës, quoique, dans les Épidémies du même auteur, on trouve des exemples de terminaisons aux époques intermédiaires à celles qui viennent d'être désignées , et des cas où l'état fébrile s'est prolongé au-delà du centième jour.
En général , Hippocrate compte beaucoup sur les jours impairs: il faut, dit-il, y faire beaucoup d'attention, car c'est ordinairement alors qu'il se fait un changement en vertu duquel la maladie incline du bon ou du mauvais côté. Les jours impairs , surtout quand ils tombent aux époques quartenaires que nous venons d'indiquer , sont ceux qui amènent ordinairement les meilleures crises.
Ailleurs on trouve les jours indicateurs de la bonne crise , qu'ils annoncent pour le quartenaire subséquent.
Hippocrate a été copié , imité , modifié , corrigé pendant la longue série des siècles qui nous séparent de lui , et jamais on n'a pu tomber parfaitement d'accord sur les époques des évacuations critiques et des terminaisons. C'est que , dans la réalité , tout
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cela n'a rien de fixe. Cet auteur avait déjà lui-même observé que les fièvres se ressemblent tellement au moment de leur début, qu'on ne saurait alors déterminer quelle doit être leur durée. C'est pour cela qu'il renvoie son lecteur de quartenaires en quartenaires, en lui recommandant de bien observer ce qui se passe dans chacun d'eux.
Il en est des évacuations comme des jours critiques; si l'une ne soulage pas, il faut en attendre une autre , ou bien désespérer du malade , à moins qu'un .changement extraordinaire, parcequ'il a lieu dans un jour qui ne devait point être favorable , n'arrive tout à propos pour soustraire le malade à un péril presque inévitable.
Hippocrate avait senti le vide des spéculations sur la durée des fièvres et sur les évacuations qui emportent la cause du mal ; car il dit , dans son premier aphorisme, que l'expérience est trompeuse et le jugement difficile ; et ailleurs , que le pronostic n'est jamais parfaitement sûr dans les maladies aiguës. Mais il avait reçu cette doctrine de ses ancêtres, et il devait la transmettre à ses descendans : tout ce qu'il a cru devoir se permettre , c'est de faire entrevoir les exceptions que sa pratique lui avait fournies. On dirait, en effet, que c'est dans cette intention qu'il a rapporté les histoires particulières de ses Épidémies. Certes, un homme aussi attentif aux phénomènes des maladies n'a point été sans s'apercevoir que les faits déposaient bien souvent contre les règles qu'il proclamait. Mais il a dédaigné de faire plier ces faits à la théorie, préférant à toute autre considération l'intérêt de la vérité, et comp-
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tant probablement sur les travaux de ses successeurs pour rectifier ce qui pouvait exister d'imparfait dans sa doctrine. Pourquoi cette noble franchise a-t-elle trouvé si rarement des imitateurs ?
Quoi qu'il en soit, il résulte encore de l'examen que nous venons de faire des Prénotions , qu'elles renferment le même fonds d'idées que les Aphorismes, et que par conséquent on ne saurait en extraire une doctrine régulière. Passons aux Épidémies.
C'est à Hippocrate que nous devons les premiers modèles d'histoires d'épidémies , et il me semble que ce genre de littérature médicale , loin de s'être perfectionné depuis cet écrivain , aurait au contraire fait quelques pas rétrogrades. J'en donnerai la raison.
Il débute par rendre compte des vicissitudes atmosphériques qui ont eu lieu pendant l'année ; vient ensuite l'histoire générale delà constitution morbide; enfin l'auteur termine par des observations particulières.
Il parle de la chaleur , du froid , de la sécheresse , de l'humidité , des vents qui ont régné ; mais il fait rarement mention du régime; ce qui conduit à attribuer les maladies aux influences atmosphériques. S'agit-il des maladies , il déclare si les fièvres étaient plus ou moins fortes , avec ou sans délire , quelle évacuation ou quelle inflammation critique avait coutume de les juger ; si la guérison était parfaite ou suivie de rechutes , s'il y a eu beaucoup de morts : et ils sont ordinairement assez nombreux.
Il se trouve très peu de chose , dans ces généra-
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lités, dont on puisse tirer des conclusions; car on ignore presque toujours le traitement, le régime , les affections morales dont les malades ont dû recevoir l'influence. Toutefois , on voit en grand que les hémorrhagies ont presque toujours été avantageuses; qu'il y a eu beaucoup de rechutes, et quelquefois pour avoir pris trop de nourriture ; mais on désirerait sur cet objet des détails dans lesquels l'auteur n'est point entré. Une s'est point étudié à rechercher les causes des changemens qui surviennent dans la marche des maladies, parceque sa théorie ne lui en faisait point sentir la nécessité.
En effet, cette théorie est toujours la même : il est ici , comme ailleurs , question de crudité et de coction; on spécifie avec soin les qualités apparentes des matières excrétées ; on note ce qui arrive de bien ou de mal dans les jours qui sont regardés comme critiques ; ce qui prouve en même temps quron n'a cherché ni à contrarier la nature, ni même à l'imiter dans ses efforts conservateurs. On s'est donc contenté de laisser marcher , en attendant la coction et la crise.
Mais quelle confusion dans ces généralités ! que de variétés dans la marche , dans les terminaisons des maladies des divers âges et des différens sexes , dont les causes ne sont point indiquées ! Les personnes languissantes, les hectiques, tabidi ,, (ce qui laisse la plus grande incertitude sur la cause de leur marasme ) , succombaient ordinairement en grand nombre aux changemens de saisons , tandis que d'autres résistaient, et que , chez d'autres enfin, la consomption débutait. L<es fièvres affectaient un type
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continu , tierce ou quarte ; elles offraient beaucoup de différences dans leur degré d'intensité ; tantôt elles se terminaient aux jours critiques pairs ou impairs; tantôt elles s'exaspéraient ou devenaient mortelles à ces mêmes époques. Telles évacuations étaient favorables ; d'autres fois elles ne l'étaient pas. Les signes de coction paraissaient dans les excrétions , continuaient ou s'interrompaient. Dans quelques cas , la crudité persistait dans les crachats , dans les urines , et d'autres fois , malgré les signes de coction , la maladie se prolongeait ou éprouvait une rechute. En un mot , il existe à peine un fait , dans ces descriptions générales , auquel on ne puisse opposer un fait contraire ; et jamais on ne voit la raison de ces différences , puisque les influences atmosphériques , qui sont les seules dont on juge à propos de faire mention , ont agi d'une manière uniforme sur tous les malades.
Quel fruit pouvait-on tirer d'un semblable travail? L'expérience est là pour répondre à cette question. Qu'on lise toutes les histoires d'épidémies qui ont été publiées depuis Hippocrate, il sera facile de s'assurer que le tableau général qui en forme la partie fondamentale offre toujours la même confusion , les mêmes contradictions , la même stérilité sous le rapport des inductions thérapeutiques. Mais je me trompe , ces vices y sont portés à un plus haut degré ; car , en voulant enrichir leurs généralités de ce qui est relatif au traitement , les modernes nous ont mis dans un tel embarras , que tout médecin qui n'a pas* pris pour guide la physiologie , se trouve réduit , faute de bons modèles , à se créer arbitrai-
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rement , d'après le souvenir confus de toutes ses lectures , une méthode particulière de traitement, un monstre de thérapeutique , un centon aussi dégoûtant qu'il est ridicule ; et voilà ce qu'on décore du nom de médecine éclectique.
Je passe maintenant aux histoires particulières qu'on affecte aujourd'hui de nous offrir pour modèles.
Hippocrate se montre ici et plus laconique et plus judicieux. D'abord j'ai remarqué que souvent il signale la cause déterminante , tels qu'un excès d'alimens , de boisson , ou quelque affection morale ; il rapporte les phénomènes cle l'invasion ; il peint ensuite avec rapidité , à grands traits , et jour par jour , le trouble des principales fonctions ; il note les différences d'intensité de la fièvre ( mais sans parler du pouls ), des fonctions intellectuelles , de celle cle la respiration , de celle de l'estomac et des intestins ; il mentionne les douleurs , les mouvemens convulsifs , les tuméfactions et les phlegmasies qui se prononcent à l'extérieur ; il s'appesantit particulièrement sur les évacuations , dont il indique les caractères en homme qui désire y appeler l'attention comme sur les voies d'élimination de la cause matérielle de la maladie.
Voilà bien un modèle. Mais combien ce modèle est imparfait ! Il y manque toujours l'influence des modificateurs qui agissent incessamment sur le malade. On ignore ce qu'il a bu , ce qu'il a mangé , s'il a été préservé des influences de l'atmosphère , et si quelque cause morale ne l'aurait point affecté. Serait-ce par négligence ou par défaut d'exactitude que
l'auteur aurait commis de pareilles omissions ? un semblable soupçon ne saurait jamais planer sur le vertueux Hippocrate. Il faut clone qu'il ait agi conséquemment à la théorie qu'il avait adoptée ; théorie que nous retrouvons sans cesse, et d'après laquelle il se représentait les maladies aiguës comme une série de phénomènes nécessaires à la coction , et dont il suffisait au médecin de ue pas interrompre le cours pour satisfaire à la voix de sa conscience» Ainsi , lorsque le père de la médecine se borne à nous donner le journal des symptômes, nous devons supposer que , d'après les principes exposés dans ses Aphorismes , il a d'abord purgé ou provoqué quelques vomissemens dans les premiers jours ; que rarement il a pratiqué la saignée ; qu'ensuite il s'est contenté de régler le régime en donnant peu de nourriture aux malades dans l'état aigu ; enfin qu'il a favorisé de son mieux les évacuations qui lui semblaient critiques à l'époque de la terminaison.
Quels ont été les résultats de cette méthode expectante ? Nous les trouverons en jetant un coup d'œil sur les histoires particulières.
Sur trente malades, dont les observations sont rapportées dans le premier et le troisième livre des Épidémies, cinq sont guéris promptement et sans rechute , les cinquième , onzième , quatrième , troisième et sixième jours , par des hémorrhagies ou des sueurs abondantes. Neuf se sont tirés d'affaire après une ou plusieurs rechutes. Les guérisons de ces derniers ont eu lieu les douzième, quatorzième, dixseptième, vingt -quatrième, vingt-septième, trentequatrième; trois au quatre - vingtième , et une au i. 3
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cent vingtième jour. Leurs rechutes sont arrivées les dixième, onzième, quatorzième, quinzième, vingtquatrième, vingt- septième jours, et chez quelques uns à différentes époques. Seize sont morts les second, quatrième, cinquième, sixième, dixième, onzième, dix-septième, vingtième, vingt -quatrième, vingt-septième, trente-quatrième, quatre- vingtième, et cent vingtième jours.
Ainsi, sur les trente malades, quatorze ont été guéris, et seize ont succombé. Ceux qui en sont échappés ont éprouvé les accidens les plus terribles, et n'ont dû leur salut qu'à des crises violentes. Ceux qui sont morts ont encore plus souffert. Les uns et les autres ont été tourmentés par la soif, les nausées, le vomissement, la toux, les douleurs de Fépigastre, de la poitrine et des membres, les coliques, la diarrhée, l'insomnie, l'anxiété la plus horrible; ils ont été alternativement en proie au délire , à l'assoupissement, aux convulsions, et rien n'annonce qu'on se soit occupé à leur procurer quelque soulagement. Les époques de la mort, des guérisons, des exacerbations, des rechutes, n'ont rien offert de fixe, et ont, par conséquent, démenti tout ce que Fauteur avance à ce sujet dans ses Aphorismes et dans ses Prénotions.
L'une des constitutions du troisième livre offre , dans les généralités, des érysipèles horribles qu'on n'a point su traiter, qui ont produit des escarres énormes , et d'affreuses clénudations des chairs et même des os. L'été avait été brûlant, sans aucun souffle des vents qui ont ordinaire de rafraîchir l'atmosphère embrasée dans cette saison.
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C'est dans les Épidémies d'Hippocrate qu'on peut contempler à loisir les résultats des irritations inflammatoires qui n'ont point été arrêtées dans leur début. On y voit des phlegmasies qui se propagent d'un viscère primitivement attaqué, à tous les autres; qui font même explosion à l'extérieur de la manière la plus violente; qui désorganisent et mutilent des malheureux pleins de vigueur et de sensibilité, et finissent par les immoler après soixante quatre-vingts jours et davantage, des souffrances les plus atroces. Mais que fait donc le médecin durant ces scènes de douleur ? il s'occupe à compter les jours, à observer les urines et les selles pour y trouver quelques indices d'une crise prochaine : il reporte successivement son espoir d'un quartenaire à l'autre pour soutenir, au moins, le courage du malade et des assistans ; ou bien il se désespère et pense se décharger de toute responsabilité en portant de bonne heure un fâcheux pronostic.
Telle est pourtant la médecine qu'on a voulu nous faire adopter au dix-neuvième siècle, et Ton y avait si bien réussi, que pendant vingt-cinq ans nos recueils périodiques se sont remplis d'histoires rédigées à l'imitation de celles des Épidémies d'Hippocrate. On a souvent poussé cette imitation jusqu'à ne faire aucune mention des moyens curatifs. Il est vrai que , depuis , la faute a été sentie. Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, tout en plaçant à côté des symptômes le nom de plusieurs médicamens des plus actifs, on croyait encore peindre la marche inévitable de la maladie et l'on comptait les jours, en épiant les crises à la
manière d'Hippocrate. Nous pouvons maintenant juger, avec connaissance de cause, cette prétention que les modernes ont si hautement affichée, d'avoir enfin retrouvé et de professer exactement la médecine d'Hippocrate.
On s'est écrié : « Toutes les théories sont fausses; » il n'y a que l'observation qui fasse le vrai médecin. » Hippocrate en est la preuve ; il n'avait point de » théorie, il ne raisonnait point sur les symptômes, » il observait avec soin, racontait avec laconisme et » avec candeur; cependant ses ouvrages sont le ta- » blean de la nature. Imitons-le, nous aurons la vraie • médecine, dégagée du fatras des hypothèses et des » vaines théories. » Toutes ces assertions méritent d'être commentées.
Toutes les théories sont fausses. On avait raison.
17 n'y a que l'observation qui fusse le vrai médecin. Le vrai médecin est celui qui guérit; l'observation qui n'apprend point à guérir, n'est pas celle d'un médecin , c'est celle d'un naturaliste , ou si vous aimez mieux, d'un physiologiste étranger au but que se propose le médecin.
Hippocrate n'avait point de théorie; il ne raisonnait point sur les symptômes. Hippocrate avait une théorie puisqu'il croyait à la crudité et à la eoction; puisqu'il regardait la fièvre comme un travail élaborateur d'une matière morbifique; puisqu'il recommandait de respecter ce travail. En effet, la thérapeutique de ce médecin est facile à saisir dans ses écrits; il fait consister l'art de guérir dans l'art d'évacuer ce qui doit l'être, et par des voies co îvenables, c'est-à-dire celles que la nature indique. Or cette théorie le con-
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duisait à évacuer la matière en turgescence dans le commencement, avant que la chaleur fût développée; il fallait le faire par les voies que la nature indiquait. De là les vomitifs , les purgatifs et les saignées , dans le début des fièvres. C'est à lui que nous devons le fameux axiome vomitus vomitu curatur, en vertu duquel on immole depuis des siècles tant de victimes dans les phlegmasies abdominales. Ensuite sa théorie lui commandait de confier à la nature le travail de la coction , si les premières évacuations n'avaient pas arrêté la maladie, c'est-à-dire éliminé la matière morbifique. De là l'abstinence de tout moyen perturbateur, lorsque l'état fébrile avait acquis toute son intensité: on se bornait à l'eau d'orge, à l'hydromel , aux lotions et aux moyens de propreté, comme l'atteste le victûs ratio in acutis. Enfin sa théorie voulait que l'on revînt aux purgatifs, et même aux vomitifs, quand, à la suite de l'état fébrile, la matière cuite voulait se frayer une voie par le canal digestif, et que l'on favorisât les sueurs, les urines et les dépôts qu'il appelait critiques , c'est-à-dire judicateurs.
Ainsi, quoique Hippocrate ne se livre point à la discussion, au moins dans ceux de ses ouvrages qu'on nous propose pour modèles, il n'en avait pas moins une théorie , puisque nous la trouvons dans ses actions, quand il raconte, et dans ses préceptes, lorsqu'il juge à propos de nous en donner. Hippocrate n'est point l'inventeur de sa théorie : il l'avait reçue de ses prédécesseurs; elle était celle de ses contemporains. S'il ne Ja développe pas, c'est qu'il la juge bien connue de ses auditeurs ou de ses lecteurs; mais partout il la rappelle, il ne la révoque point
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en doute , et quoique ses observations déposent bien souvent contre cette théorie , il ne laisse pas de lui rester toujours fidèle. Ceux qui voudront de plus amples développemens sur la théorie du père de la médecine, peuvent lire les ouvrages publiés sous son nom, et qui forment la première des trois séries que j'ai d'abord indiquées. Mais cette lecture ne peut convenir qu'à ceux qui se destinent à l'histoire de la science et à celle des progrès de l'esprit humain.
Hippocrate observait avec soin. Rien n'est plus vrai; mais qu'observait-il? des désordres dont il ignorait la cause physiologique. Il savait que le poumon était enflammé dans la pleurésie et la péripneumonie ; mais il ne savait pas jusqu'à quel point les différens viscères partageaient son inflammation : il ignorait aussi l'état des organes digestifs dans ce qu'il appelait la fièvre. Il observait les* douleurs et les inflammations des muscles , sans se douter du rapport que cela pouvait avoir avec les irritations des principaux viscères. Le phlegmon était pour lui le type de l'inflammation intérieure, et l'état des viscères qui occasionait les marasmes, les intumescences, les cachexies qu'il rencontrait , lui était entièrement inconnu. Hippocrate a parfaitement observé que les maladies offraient des différences suivant les saisons, les âges et les sexes; mais quels sont ces maladies? Il les distingue d'après les symptômes prédominans , c'est-àdire d'après le lieu souffrant, la forme de la douleur, mais jamais d'après leur nature physiologique.
Non seulement il observait des douleurs, des mouvemens, des changemens dans la forme, la consistance, la couleur , la température des parties, dont
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la cause organique lui était inconnue; mais encore il observait des successions de symptômes qu'il croyait naturelles, indispensables même au saint du malade , ignorant absolument que ces symptômes auraient offert des combinaisons toutes différentes, si sa thérapeutique eût été autre que ce qu'elle était. La prévention qui le portait à considérer une maladie aiguë comme un ensemble et une succession nécessaires de symptômes, lui fermait les yeux sur les influences qui pouvaient agir sur le malade après le développement de l'état fébrile. C'est ce que prouve son silence à cet égard dans les histoires particulières de ses épidémies, où il ne parle que des causes qui ont précédé l'invasion.
Ainsi, quand on nous dit qu'Hippocrate a bien observé, il est indispensable d'ajouter pour le siècle où il a vécu; siècle où l'on ignorait les différences des tissus qui composent les organes, les sympathies qui les lient, le mécanisme de la circulation , les traces que les maladies peuvent laisser dans les cadavres , etc. , etc.
// racontait avec laconisme et avec candeur : ses ouvrages sont le tableau de la nature. Il est très vrai qu'Hippocrate était laconique ; mais ne l'était-il pas trop , ou l'était-il d'une manière convenable à la chose ? Celui-là seul peut être laconique dans l'histoire d'une maladie, qui la connaît parfaitement , qui l'a d'abord bien dessinée, et a fixé l'attention de son lecteur sur les traits qui la caractérisent ; car ensuite il lui suffit d'un mot pour faire observer jour par jour les changemens qui peuvent y survenir. Or, Hippocaate était bien éloigné de ce degré de per-
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fection du diagnostic , qui ne pouvait arriver qu'à la faveur des connaissances anatomiques et physiologiques. Une observation de médecine , écrite avec une brièveté bien entendue , d'après les conditions qui viennent d'être exprimées, laisse un tableau dans la mémoire. Le lecteur est transporté sur le lieu de la scène ; il voit l'objet, etii reconnaîtrait son modèle s'il lui était présenté. En est-il ainsi des observations consignées dans les écrits d'Hippocrate ? D'abord , rien de plus confus que ses histoires générales; il revient vingt fois sur le même objet , oublie souvent ce qu'il y a d'essentiel , entremêle sans aucun ordre les maladies différentes , sème par-ci par-là des préceptes plus ou moins vagues , et se répète encore sans s'en apercevoir. Quant aux histoires particulières , elles sont, à la vérité, beaucoup plus nettes : il appelle bien l'attention sur les principales fonctions ; mais cela n'est point constant; il ne tient point en vue la lésion principale , parcequ'il ne la connaît pas. Il s'occupe le plus souvent de l'examen des matières évacuées ; et s'il survient une exacerbation ou une rechute , il n'en montre point la cause. En un mot , ces histoires ne laissent point dans l'esprit un tableau bien dessiné , au moyen duquel on puisse reconnaître et constater l'identité, si pareil cas se présentait. Il est avare de paroles : voilà ce qu'on peut dire de lui sur cet objet; mais il n'est pas le peintre des affections des différens organes. La meilleure preuve que je puisse en fournir , c'est que , malgré l'étude approfondie que l'on a faite de ses ouvrages, trente siècles se sont écoulés sans qu'on ait connu ces affections. Pour ce qui est de sa candeur , on ne saurait
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trop l'admirer, et c'est, avec la considération de l'époque où il a vécu , ce qui nous fait un devoir de ne jamais parler de lui qu'avec respect et vénération.
D'après tout ce que nous venons de voir , il est clair que les écrits du père de la médecine contiennent de grandes et belles vérités, quelques peintures animées de certains états pathologiques, mais qu'ils ne présentent point le tableau complet de la nature souffrante.
Imitons-le y nous dit-on 3 et nous aurons la vraie médecine* dégagée des hypothèses, etc. Si , par imiter Hippocrate , on entend observer avec attention et rapporter avec franchise les phénomènes des maladies , même au détriment des opinions qu'on peut avoir adoptées , nous ne pouvons qu'applaudir à un aussi sage conseil ; mais si l'on veut nous prescrire de voir les maladies comme les voyait Hippocrate , nous sommes forcé d'avouer que cette imitation est ridicule. En effet , voir les maladies à la manière de cet auteur , c'est considérer la fièvre comme un travail nécessaire , et qu'il faut respecter ; c'est isoler les phénomènes de la fièvre de tous les modificateurs , comme si elle en était indépendante; c'est la décrire d'après cette idée , sans parler de ces modificateurs, comme s'ils n'avaient sur elle aucune influence; c'est ne pas se douter qu'un traitement différent de celui que Ton emploie (quel qu'il soit) l'arrêterait, la prolongerait ou la compliquerait, en un mot, lui imprimerait une tout autre marche ; c'est vouloir se fermer la voie du perfectionnement, pour ne pas avojr à rougir de la doctrine que l'on professe.
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En effet , si l'on venait à découvrir que la fièvre n'est pas une modification primitivement générale de l'économie, ni un mouvement provoqué pour cuire les humeurs crues qui infectent la masse des humeurs; si l'on arrivait à démontrer que toute fièvre est produite par une affection locale; qu'il est avantageux de faire cesser dès l'abord cette affection, par conséquent d'arrêter la fièvre , et qu'il y a toujours du désavantage à la laisser se développer; s'il devenait évident que les limites de quatorze, vingt ou vingt-un jours , etc. , ou de trente , quarante , soixante , quatre-vingts , que l'on a prescrites aux maladies aiguës , ne sont calquées que sur des cas particuliers qui ne sauraient faire loi , et que ces maladies se confondent avec les chroniques , et n'en diffèrent que par des circonstances qui dépendent de l'idiosyncrasie ou du traitement ; si, dis-je, toutcela pouvait être mis hors de doute, il en résulterait que les imitateurs serviles d'Hippocrate seraient obligés ou de confesser qu'ils étaient dans l'erreur , et d'abjurer la méthode de leur maître , ou bien de se refuser à l'évidence.
Or , tout ce que je suppose ici vient d'être réalisé. Quel parti peut-on donc prendre pour concilier le respect que l'on doit au père de la médecine, avec l'intérêt de la vérité ? C'est d'avouer ingénument qu'Hippocrate était dans l'erreur quant à sa manière de voir et de décrire les maladies , et de déclarer authentiquement qu'en prescrivant de l'imiter, on veut dire seulement qu'il faut mettre la même attention , le même scrupule , la même franchise , la même candeur dans l'étude des phénomènes morbides ;
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mais des phénomènes morbides considérés sous un point de vue tout différent de celui sous lequel il les envisageait.
Pour moi , je n'hésite pas à croire que si ce grand homme revenait à la lumière , il ne s'empressât de mettre à profit les données que nous ont fournies la physiologie et l'ouverture des corps, et qu'il n'appliquât, à l'observation du jeu des sympathies, à celle de l'influence des traitemens divers sur les routes que peut prendre la même maladie , enfin à l'examen des cadavres après la mort , la même attention , la même candeur que nous admirons dans ses écrits. En un mot , il serait aussi soigneux de rendre compte de l'effet des modificateurs , qu'il le fut autrefois de négliger leur influence.
Ce qui me défend d'en douter, c'est que je le vois peindre lui-même son embarras et sa confusion, lorsqu'il se plaint de l'irrégularité des maladies, qui tantôt sont continues, et tantôt rémittentes ou intermittentes , qui quelquefois se terminent aux époques critiques , et d'autres fois persistent dans la crudité, ou se prolongent malgré les signes de coction ; lorsqu'il se plaint que les purgatifs , qui formaient sa principale ressource , tantôt provoquent des évacuations , tantôt fatiguent les malades sans ri.en expulser ; enfin , lorsqu'il dit que l'expérience est trompeuse, le jugement difficile, et le pronostic presque toujours incertain dans les maladies aiguës : quels aveux pour un homme qui avait une théorie, qui la rappelait à chaque instant, et qui fondait sur elle tous ses préceptes de thérapeutique ! Il semble s'être étudié à fournir des armes contre cette théorie, sans avoir
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jamais osé s'en déclarer l'agresseur. Sans doute il avait compris que , pour entreprendre une œuvre de cette importance, il lui manquait des connaissances qu'il désespérait d'acquérir.
Quant à nous, qui possédons les moyens de rectifier sa doctrine, ne poussons pas le respect jusqu'à consacrer des erreurs que ce grand homme reconnaissait, et dont il faisait l'aveu désintéressent ne soyons pas ultra-liippocratiques.