PLATON
De ce nombre fut Platon : non content d'imaginer un système qui embrassait toute la création, cet ambitieux philosophe s'érigea en médecin proprement dit, et entra dans tous les détails de la physiologie et de la pathologie humaines: pour cette dernière partie , il emprunta beaucoup à Hippocrate ou à son école, comme on le verra ; mais il faut d'abord prendre une idée de son système général de philosophie.
Les savans de ces époques reculées furent tous plus ou moins possédés de la manie de paraître inspirés. Tous affectaient de deviner les secrets de la nature ; c'était la méthode du temps : de sorte que les philo-
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sophes se confondaient, jusqu'à un certain point, avec les prêtres, les devins, et avec les fondateurs des religions , auxquels souvent aussi ils empruntèrent des traditions. Nul ne brille plus en ce genre que Platon qui , ayant voyagé en Egypte, et s'étant fait initier dans les mystères, ajoutait à la doctrine de son maître Socrate des souvenirs tirés de la mythologie orientale.
Platon commence par supposer deux principes généraux, Dieu et la matière. Tous deux sont éternels , mais long-temps la matière n'a existé que dans l'état de chaos. Elle n'était alors composée que d'atomes élémentaires qui erraient dans l'espace sans être assujettis à un mouvement régulier. Dieu, qui est la source de tout bien, voulut leur imprimer un mouvement capable de produire les corps; il leur donna en même temps la forme triangulaire: ces triangles produisirent les quatre élémens, le feu, l'eau, lair et la terre, auxquels Platon ajoute quelque part l'éther , comme un cinquième élément. Tout aurait été parfait d'après les mouvemens réguliers de ces triangles, s'il n'avait existé un principe du mai, une âme méchante du monde, source de tous les mouvemens irréguliers ; mais cette âme dépravait jusqu'à un certain point les ouvrages du bon principe, et c'est de ce conflit que résulte l'ordre et l'arrangement tels qu'ils sont , c'est-à-dire l'état actuel des choses.
Telle est l'idée générale; mais, pour le développement de chaque chose en particulier , Platon entre dans des détails qui sont beaucoup plus étonnans encore. Selon lui , l'être supposé auteur de toutes choses, Dieu, a confié à des êtres participant de sa
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nature d'une manière particulière , le soin de créer les corps et surtout ceux de l'homme et des animaux. Ces génies peuvent se revêtir d'un corps animal; ils peuvent aussi former avec les élémens physiques un corps qu'ils animent avec une âme tirée de leur propre substance. Mais cette âme perd aussitôt sa pureté primitive ; car , recevant l'empreinte des élémens, elle devient mixte ou composée de deux parties: Tune divine et raisonnable , l'autre dépourvue d'intelligence et formée de ce qu'il y a de plus subtil dans la matière , et surtout du feu. Cette âme matérielle est chargée seulement de pourvoir aux besoins du corps. Quant à l'âme raisonnable , divine et immortelle, elle descend primitivement des régions supérieures de la science et de la vérité , de la demeure des esprits ou des génies bienheureux dont elle faisait partie. Mais, recluse depuis la création dans les corps des animaux , elle attend le moment de sortir de sa prison.
La partie animale, ou l'âme matérielle, est encore composée de deux facultés , désirer et détester, qui sont souvent directement opposées et font obstacle à la contemplation qui n'appartient qu'à la partie divine de l'âme ou à l'âme immatérielle. De là le combat continuel entre l'âme , qui tend à prendre son essor vers le lieu de sa céleste origine, et les passions, qui font effort pour l'assujettir aux besoins et. aux penchans grossiers des corps. Telle est , en somme , la psychologie ou l'ontologie de Fauteur.
S'agissait-il de la partie physiologique , Platon semblait avoir assisté au développement primitif du corps humain. Il affirmait que ce corps commence par l'é-
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pine du dos : la substance médullaire , qui en est la base , se couvre d'os qui à leur tour se couvrent de chairs. C'est dans cette moelle que sont les liens qui unissent l'âme au corps ; mais il ne s'agit ici que de lame matérielle et appétitive; car le cerveau, qui pourtant n'estque la continuation de la moelle, est le séjour de l'âme raisonnable : c'est le champ préparé par la nature pour faire fructifier cette divine semence. Quant à l'âme appétitive , l'auteur la partage en diverses sections , en la distribuant dans les viscères, qui tous sont liés avec les différentes régions de la moelle épinière : ainsi, la partie de cette âme d'où dépend la générosité, le courage, la colère, est placée, suivant le système de Pythagore, dans la poitrine, et principalement dans le cœur, où elle est rafraîchie et calmée par la fraîcheur de l'air qui pénètre dans les bronches , et par celle de la boisson qui passe en partie par la trachée , et c'est uniquement pour cela que les poumons environnent le cœur. L'autre partie de lame matérielle qui est chargée des appétits sensuels , résidait , suivant Platon , entre le diaphragme et le nombril. Elle est placée dans les régions basses, afin de ne pas interrompre les sublimes méditations de l'âme supérieure. Cette âme abdominale est sujette à des agitations suscitées par des spectres ou des fantômes que le foie lui présente. Le foie est en effet , comme le prouve sa surface polie et reluisante, un véritable miroir qui réfléchit aux yeux de l'âme inférieure les images qu'il reçoit de l'esprit; et selon qu'il est lui-même irrité par l'amertume de la bile , ou calmé par la prédominance des sucs doux d'une nature tout opposée,
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ces images prennent un caractère propre à troubler
ou à tranquilliser cette âme instinctive.
Le cœur est la source des veines et d'un sang qui tournoie partout avec rapidité. C'est lui qui , recevant les premières impulsions, quand la colère s'allume par un motif quelconque, met tout le corps en agitation et le dispose à exécuter les ordres de l'âme.
Platon confond la respiration avec la transpiration : l'air expiré pousse l'air extérieur et le force à entrer dans le corps par les pores; et, d'autre part, l'air exhalé par la peau donne à l'air extérieur l'impulsion qui ie fait entrer dans la bouche. Du reste , il admettait, conformément aux anciennes doctrines, que les chairs sont composées de feu, d'eau , d'air et de terre; plus, d'un levain aigre ou piquant et salé.
Platon expliquait la vieillesse par l'action continuelle des corps environnans qui dissolvent et fondent le nôtre. Le sang fourni par les alimens arrose et nourrit tout : plus abondant durant la jeunesse, il fournit au-delà du besoin de la réparation. Le contraire arrivant dans la vieillesse , les triangles de nos humeurs et de nos parties se dissolvent par le choc des triangles étrangers. Ceux de la moelle épinière se dissolvent les premiers ; et comme cette moelle fournit les liens de l'âme et du corps, sa destruction rend la liberté a l'âme, qui s'échappe et se dirige vers sa demeure céleste, pendant que le corps rentre dans les élémens qui en avaient fourni la matière.
Pour se rendre raison des maladies qui, dans tous
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les âges de l'homme , peuvent hâter ce moment fatal , Platon s'en prend aux désordres qui surviennent dans les quatre élémens qui nous composent. Comme la santé dépend des proportions convenables et d'un juste mélange, ces désordres se réduisent toujours à l'excès, au défaut ou au changement de place de ces élémens. C'est ainsi que l'excès du feu donne les fièvres continues, ardentes; l'excès de l'air, les quotidiennes , les intermittentes ; celui de l'eau, les tierces, et que la surabondance de la terre occasione les fièvres quartes, parceque la pesanteur de cet élément est telle qu'il lui faut quatre fois plus de temps qu'à l'air pour être mis en mouvement.
Quant aux changemens particuliers des humeurs qu'il considérait comme les causes prochaines des maladies, Platon les rattachait à son système général : il disait que les chairs fondues par les chocs dont on a déjà parlé, fournissent des humeurs qui infectent le sang, le dépravent, et, de doux qu'il était, le rendent salé, acre ou amer, et altèrent aussi sa couleur, suivant leurs propriétés. Ce qui était pur sang devient ainsi bile, phlegme ou sérosité-. La bile provient de la fonte des vieilles chairs, et présente d'ailleurs beaucoup de variétés, étant plus ou moins jaune , verte , nofre , acre , amère , aigre , piquante. Le phlegme résulte de la fonte des nouvelles chairs ; les larmes ne sont que du phlegme fondu. Il ne reconnaissait que bile ou phlegme dans toutes les maladies. La bile poussée au dehors et se jetant sur la peau , y produit des tumeurs inflammatoires, tandis que, retenue au dedans, elle occa-
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sione des maladies caractérisées par une ardeur brûlante. Mêlée avec le sang, cette humeur corrompt les fibres qui lui donnent sa juste consistance; elle peut même pénétrer jusqu'à la moelle de l'épine et rompre les liens de l'âme et du corps , à moins que de nouvelles chairs fondues ne fournissent un phlegme doux qui fait perdre à la bile sa pernicieuse âcreté. Dans ces cas , la bile , vaincue et obligée de sortir , se jette , en traversant les veines , dans l'estomac et le ventre, d'où elle s'échappe par *e vomissement ou par les selles.
Le phlegme doux , insipide , produit les enflures et quelques impuretés de la peau, comme des vésicules blanches ; mais, s'il est mêlé avec la bile ou l'urine, il occasione des érysipèles , ou, prenant sa direction vers le cerveau , il occasione l'épilepsie. Le phlegme aigre et salé est la cause de tous les catarrhes et des fluxions qui sont toujours si douloureuses.
Hippocrate avait déjà parlé de l'aigreur et de la salure des humeurs, plutôt pour en marquer les effets que pour en chercher l'origine. Quant à Platon , il distingue l'aigreur et la salure de la santé de celles qu'il considère comme causes de maladies , et il les fait provenir, tantôt de la résolution des chairs, comme nous venorîs de le dire, tantôt de la bile noire qui, d'amère qu'elle était, est sujette à devenir aigre; tantôt; enfin, des choses étrangères, acres, piquantes, subtilisées, atténuées, pourries. C'est cet ai°re qui est la cause des fermentations et des ébullitions , qui dépendent de ce que les humeurs terrestres et grossières , mises en jeu par ces agens
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plus actifs, se tuméfient, s'élèvent et occasionent de grands désordres.
Au surplus, quand ces causes avaient produit des fièvres aiguës , Platon voulait, avecHippocrate, que ces maladies eussent une durée fixe et nécessaire; il croyait à la succession régulière des périodes de crudité, de coction, et enseignait que l'art devait plutôt travailler à calmer les accidens et à adoucir la violence des symptômes, qu'à en arrêter les progrès. Son traitement consistait plutôt dans la bonne direction du régime que dans l'emploi des médicamens. Il redoutait surtout les purgatifs, qu'il réservait pour certains cas extraordinaires et pressans.
On voit, par ce rapide exposé, que Platon était dans les principes d'Hippocrate , au moins sous le rapport de la pathologie , et que , s'il en différait un peu relativement à l'étiologie, cela venait de son imagination poétique, qui le portait sans cesse à ajouter des fictions aux dogmes qui lui avaient été transmis par ses prédécesseurs.
En effet , le fond de la doctrine philosophique de Platon se réduit aux croyances des plus anciens philosophes : une matière éternelle , existant sous forme d'atomes, se mouvant sans aucun ordre régulier, et sa transformation en quatre élémens dans lesquels se résolvent définitivement tous les corps. C'est sur ce fond, venu on ne sait d'où, en apparence de l'Egypte, peut-être déplus loin, que les premiers philosophes avaient travaillé ; c'est sur ce même fond que notre auteur, après eux, continua de broder. La plupart des philosophes voulaient que