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la formation du corps d'une manière qui lui était propre, afin de faire concorder la pathologie élémentaire et humorale d'Hippocrate, pathologie qui, comme nous l'avons vu, remontait, par Empédoçle, à une plus haute antiquité, avec les âmes et les sousâmes de son invention, ou plutôt de celle des philosophes de l'Orient.
Envisagé sous le simple rapport de la physique , Platon ne paraît pas dans un beau jour; on ne découvre en lui que le romancier de la nature. Pour le voir sous un aspect plus favorable, il faut, disent ses partisans , le considérer comme moraliste. Ce point de vue, sans doute , n'est pas du ressort de cet ouvrage; mais, sans approfondir la morale du philosophe grec, nous pouvons nous élever avec lui jusqu'à la source où il l'a puisée , puisque c'est là aussi qu'il a trouvé l'inspiration sous l'influence de laquelle il a professé les principes de physique que nous venons de résumer, Si, par cette recherche, nous parvenons à découvrir comment un homme de génie a pu se croire obligé d'inventer dans une science de faits, comme la physique , nous aurons acquis des données pour expliquer les conquêtes de cette ontologie médicale dont tant de siècles ont respecté l'existence.
* Platon,- dit un de ses historiens qui Fa étudié avec le plus de soin et qui l'apprécie davantage , « Platon «pensait, avec la plupart des philosophes de l'anti- »quité, qu'il n'y a de science véritable que pour les «choses nécessaires; c'est-à-dire que la vraie science »ne peut se composer que de vérités absolues, universelles, éternelles, indépendantes des lieux et » des temps. Remarquant, avec Heraclite, que, sur le
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» théâtre de l'observation , dans l'ordre des phéno- » mènes sensibles, tout est clans un flux perpétuel, que »rien n'est constant, uniforme, il avait donc cherché » à découvrir, au-dessus de la nature phénoménale, «une autre nature immobile; ce fut le monde des in- » telligibles. Ce monde est le domaine propre de la » raison . comme la nature phénoménale est le do- »maine des sens ; de là, dans la raison, un ordre de » notions qui correspondent à ce monde supérieur, /> qui nous mettent en rapport avec lui. Ce sont les » idées ( archétypes ). »
Cherchons d'abord à nous rendre raison de ce que nous venons de lire. Les anciens , comme on voit , ne regardaient point les phénomènes qui frappent nos sens comme des choses nécessaires , c'est-à-dire existant nécessairement. Voilà le scepticisme. Il était alors du bon ton , parmi les sages , de douter de tout ce qui se passe dans la nature, parceque tout y est dans un flux et un reflux perpétuel ; en d'autres termes , parcequ'on ne pouvait savoir d'où viennent les corps , où ils vont, quel est leur terme , quand ils ont commencé, quand ils doivent finir, comment et pourquoi ils changent de forme , on croyait qu'ils ne pouvaient fournir la matière d'aucune science, et l'on prenait le parti de douter de leur existence. On ne faisait donc attention qu'à soi-même, on ne regardait que soi-même , comme la chose réelle et nécessaire ; mais quelques uns ayant remarqué que soi-même fait partie des phénomènes de la nature , on arriva à douter de tout. Quant à Platon en particulier, il n'était pas aussi sceptique; il voulait des vérités absolues , universelles , indépendantes , pour
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constituer la science... Qu'entendait-il par là? — Des vérités puisées hors des phénomènes sensibles, attendu que ceux-ci sont dans un mouvement perpétuel qui empêche de les saisir. — Mais quelle est cette nature immobile située au-dessus de la nature phénoménale, où Platon prétendait trouver des vérités absolues , éternelles , indépendantes ? — C'est le monde des intelligibles , qui est le domaine de la raison , et où l'on trouve, pour satisfaire sa curiosité et former la science. . . quoi ? — les idées. — Voyons d'abord ce qu'on entend par les idées.
Les idées qui éclairent la raison humaine (ij appartiennent aussi à l'intelligence divine... Qui a prouvé cela ? — on ne l'a point prouvé. Platon s'est contenté de l'affirmer; il a donc pris dans son imagination la proposition principale de son système.
Elles ont servi (ces idées) de modèle à l'ordonnateur suprême pour l'exécution de ses ouvrages : il les a réalisées sur l'immense théâtre de l'univers.
Continuation du même procédé intellectuel de la part de notre philosophe. Il modèle Dieu sur un architecte qui conçoit un plan et qui le met à exécution, ou sur un machiniste qui se figure des roues , des ressorts, et qui ensuite les construit et les met en rapport. Or, un architecte et un machiniste agissant sur des fragmens de matière , font bien partie du monde sensible et phénoménal, puisqu'ils constituent un spectacle perceptible à nos sens. Platon a donc, contre sa promesse , pris le modèle de ses idées archétypes dans le monde phénoménal.
(i) Ceci est traduit de Platon.
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Les idées sont les modèles , les formes éternelles de tout ce qui existe, et c'est pourquoi elles ont reçu le nom ^archétypes ; la nature tout entière est renfermée dans ces essences éternelles , chacune d'elles préside à un genre, c'est l'unité source du multiple... Suite d'assertions gratuites ; transformation d'une perception , d'un rêve de l'auteur ( les idées), en entités réelles, c'est-à-dire en choses ayant de l'action, ou du moins pouvant être employées à quelque usage matériel; métaphores, ontologie, illusion.
Ces idées ri ont pu se former dans l'esprit humain par une déduction tirée des perceptions sensibles; elles sont innées, c'est-à-dire elles émanent de l'entendement divin. Dieu lui-même les a placées dans notre âme pour servir de principe à nos connaissances ; et voilà pourquoi tout ce que nous paraissons apprendre n'est au fond que réminiscence... Ces idées archétypes sont des suppositions, ainsi que nous venons de le prouver; elles se sont formées dans l'esprit de Platon par des déductions tirées de perceptions sensibles, puisque, pour réaliser Dieu, il a puisé son modèle dans le spectacle d'un architecte ou d'un machiniste; puisque, pour réaliser les idées, il a eu besoin de les comparer aux plans tracés par ces deux hommes, sur une surface matérielle : tout ce que notre philosophe vient de dire de ces idées se réduit donc à des assertions imaginaires.
C'est donc de sa participation à l'essence divine que l'âme tire la lumière qui la guide. Puisque l'essence divine telle que la conçoit ici l'auteur, c'est-à-dire figurée sur un architecte ou un machiniste , est une
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pure supposition , le donc n'est pas fondé, et la proposition se trouve fausse.
Ainsi, il y a pour les hommes deux sortes de connaissances : les unes ne méritent quf impropre ment ce nom; ce sont celles qui proviennent des sens: elles ne composent qu'une simple opinion; elles manquent de certitude et de fixité; elles ne nous révèlent que ce qui se passe. Les autres constituent éminemment la science: elles nous enseignent cf. qui doit être: les mathématiques nen sont quun ordre inférieur, une application immédiate ; car ces connaissances primitives appartiennent à la plus haute universalité... D'après les raison nemens que nous venons d'établir , ce que l'auteur appelle ce qui doit être est modelé sur ce qui se passe, c'est-à-dire sur ce qui est, mais modelé par supposition et sans motifs suffisans pour pouvoir être cru; par conséquent, ce sont les connaissances résultant de cette supposition qui manquent de certitude et de fixité, et non pas celles qui proviennent immédiatement des sens. Et nous prouvons ceci sans sortir de notre sujet : l'architecte et les plans, types d'édifices qu'il dresse, sont des connaissances provenant immédiatement des sens, et ces connaissances ont de la certitude et de la fixité, puisque tous ceux qui veulent s'assurer de leur existence sont forcés d'en convenir ; Dieu modelé sur l'architecte , et les idées modelées sur les plans de cet architecte, sont des connaissances obtenues par supposition, et qui n'ont pas de fixité, puisque tous ceux qui veulent les vérifier n'en demeurent pas convaincus. Donc , la double proposition de l'auteur est fausse; donc, ce sont les propo-
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sitions inverses' que l'on peut regarder comme
vraies.
Quant à l'exemple tiré des mathématiques , il ne prouve rien en faveur de la doctrine de l'auteur; car le fondement de cette science repose uniquement sur l'observation des corps de la nature au moyen des sens. Le mathématicien tire de cette observation des inductions dont il n'aurait point eu l'idée si les corps n'avaient jamais affecté ses sens. H y a donc ici trois choses à noter de la part de l'observateur : l'homme , le corps qui frappe ses sens , l'induction résultant de la modification des sens par le corps qui leur est offert. L'homme et les corps qu'il voit et] qu'il compare font partie de la nature phénoménale , puisqu'ils frappent nos sens. Reste l'induction : qu'en ferons-nous ? Nous y verrons encore un des faits de la nature phénoménale, une action de l'encéphale ; et même ce sera pour nous le plus étonnant des phénomènes. Or, c'est cette induction répétée et multipliée qui constitue la science des mathématiques. C'est donc à tort que Platon trouvait dans cette science un exemple de l'application de ces prétendues connaissances primitives. Pour arriver à cette assertion , il a dû prendre les inductions elles-mêmes, ou les opérations de l'intellect, résultant de la modification des sens et de celle du cerveau organe de l'intelligence, pour des connaissances primitives ; c'est-à-dire qu'il a dû réaliser des opérations intellectuelles pour les faire préexister aux organes dont elles ne sont qu'un produit , et agir comme des puissances sur ces organes : et c'est en cela que consiste toute son erreur.
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Nous avons désormais le secret de Platon : cette nature immobile, située au-dessus de la nature phénoménale , et où le philosophe espère trouver des vérités absolues, éternelles, indépendantes, c'est tout simplement sa propre tête. Tout ce qui s'est présenté à son imagination, soit en physique proprement dite, soit en médecine, lui a paru le résultat de l'influence divine agissant sur son intelligence , et c'est dans cette espèce de révélation qu'il a fait consister la véritable science. En plaçant hors de lui les nombreuses sensations qu'il perçoit, en les érigeant en puissances modificatrices de l'univers , il n'est rêveries, illusions, fables, absurdités que l'homme ne puisse débiter de la meilleure foi du monde ; et , s'il les rend respectables en les mettant , ainsi que l'a fait Platon, sous l'égide de la divinité, rien ne sera plus difficile que de désabuser ceux qui les auront adoptées. Qu'y faire ? c'est une condition secrète de l'exercice de ses fonctions , que l'animal rapporte aux objets situés hors de lui certains résultats des mouvemens de [son encéphale; mais ce n'est pas ici le lieu d'approfondir une telle question. Remarquons seulement que Platon est le père de l'ontologie philosophique , et tenons note du procédé intellectuel par lequel il est parvenu à se faire illusion à lui-même sur la réalité de ce que lui suggéra une imagination toute poétique, touchant la formation de l'homme, l'entretien de ses organes et les causes de ses maladies.
Quoi qu'il en soit, cette théorie fondée sur les quatre élémens servant de base aux solides et aux liquides, dont Platon avait pris l'idée dans les ou-
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vrages publiés sous le nom d'Hippocrate, constitue ce que les historiens de la médecine appellent Yancien dogmatisme. L'extension que Platon lui avait donnée ne le rendit que plus imposant et plus fameux. On avait surtout égard aux qualités des humeurs, savoir, le chaud, le froid, le sec et l'humide, pour déterminer la nature des altérations morbides , et c'était par des qualités semblables, mais que l'on avait soin de mettre en opposition avec celles qui constituaient la maladie, que les élémens et les médicamens devaient agir pour en opérer la guérison. Les qualités dont il s'agit ne sont que des sensations: cette réflexion suffit pour nous faire sentir combien était arbitraire et ontologique cette secte si renommée dans les temps antiques. Aristote aurait dû , ce semble, faire prendre une meilleure direction aux sciences médicales : cherchons donc à découvrir pourquoi il ne l'a pas fait.