ARISTOTE
Aristote de Stagyre , chef des péripatéticiens et précepteur d'Alexandre-le-Grand,fut d'abord élève de Platon ; mais, dégoûté du vague et de l'arbitraire de la doctrine de son maître, il la modifia et fonda une autre école. Nous devons le considérer, aussi bien que Platon , comme naturaliste et médecin , ensuite comme philosophe.
Comme naturaliste, Aristote est digne de notre vénération et de notre reconnaissance. Guidé par son goût pour l'observation dans la recherche des phénomènes de la nature , et secondé par la libéralité de son royal élève , il étudia et disséqua un très
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grand nombre d'animaux, car Alexandre lui en envoyait de tons les pays, et fit des remarques sur leur genre de vie et leurs habitudes. Les naturalistes de notre époque lui rendent cette justice, que sa méthode, sous plusieurs rapports, est encore la meilleure que l'on connaisse, et qu'en créant l'histoire naturelle, il lui a fait faire un pas immense. Il est aussi le fondateur de l'anatomie comparée. Je ne m'arrêterai pas à lui reprocher quelques inexactitudes dans les descriptions, en général si bien faites et si nombreuses, qu'il a données des animaux, ni sa crédulité relativement à certaines fables que Ton débitait alors , comme aujourd'hui , sur plusieurs d'entre eux. Il faut plutôt lui rendre grâces pour les découvertes innombrables dont il a enrichi la science, et pour les erreurs populaires qu'il a combattues.
Aristote ne disséqua pas de cadavre humain; il jugea, comme Hippocrate, de la structure de l'homme par celle des animaux. Il n'est point de mon objet d'entrer dans le détail minutieux de ses opinions sur la structure et l'usage des parties. Il me suffira de tenir note des principales erreurs, de celles qui s'opposaient le plus aux progrès de la médecine, parcequ'elles empêchaient ceux de la physiologie.
Le cœur , suivant Aristote, est la source des veines, et le sang qui en part n'y revient plus. C'est à ce naturaliste que l'aorte doit son nom. Il la considérait comme une veine. Il n'avait vu que trois cavités dans le cœur ;elles contenaient, selon lui, du sang à différens degrés de chaleur, et co?nmuniquaient toutes trois avec les poumons. Les veines et les artères cessent d'être creuses et se terminent en formant des nerfs.
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Les tendons du cœur lui paraissaient des nerfs. Le cœur, qui envoie le sang à toutes les parties, est en même temps le principe de la nourriture, du mouvement, du sentiment; c'est le foyer qui contient le feu naturel d'où dépend la vie ; c'est en lui que naissent les passions, et vers lui qu'aboutissent tous les sentimens. C'est, en un mot, le véritable siège de l'âme. Mais remarquons que ce n'est pas comme centre des nerfs que le cœur remplit ce rôle, c'est comme réservoir du sang et des esprits; car, d'ailleurs, les esprits ne peuvent être contenus dans les nerfs, qui ne sont pas creux, et qu'Aristote, ainsi qu'Hippocrate, confondait le plus souvent avec les tendons.
Le cerveau ne conserva point, dans la physiologie du philosophe de Stagyre, le rôle que lui avait confié Platon : ce viscère n'est qu'une sorte d'excrément, une masse d'eau et de terre, privé de sang et de sentiment ; c'est une masse froide qui ne sert qu'à rafraîchir le cœur, fonction que notre auteur attribue également aux poumons, comme l'avait fait l'école d'Hippocrate. Il en est autrement de la moelle épinière : c'est une sorte de sang coagulé , d'une nature fort chaude, et préparée pour la nourriture des os.
Le foie , la rate , les reins servent d'abord a soutenir les veines, qui seraient pendantes sans leur secours ; mais de plus , par sa chaleur, le foie aide à la coction des alimens. La rate recueille et cuit les vapeurs du ventre, et les reins s'imbibent d'une partie de l'excrément, qui se porte ensuite vers la vessie : aussi , les oiseaux et les poissons qui , selon notre
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auteur, n'ont ni reins, ni vessie 7 sont-ils pourvus de plumes et d écailles qui sont fournies par la matière de ces vapeurs excrémentitielles.
Les alimens sont cuits dans l'estomac, et les veines du mésentère puisent la nourriture du corps dans les intestins.
Tuméfié par l'extrême chaleur , le cœur oblige la poitrine à se dilater et à recevoir l'air qui pénètre à raison de l'horreur du vide ; mais aussitôt il s'insinue dans le c.œur, qu'il rafraîchit en entrant, et qu'il débarrasse, en sortant, des vapeurs épaisses et chaudes qui pourraient l'incommoder : ces vapeurs, en sortant, forment la voix, et sont de cette manière merveilleusement utilisées. Il admettait aussi le passage d'une partie des boissons dans la substance du poumon.
Aristote n'avait sur la structure des organes des sens que des notions fort imparfaites, et telles qu'il ne pouvait ni se faire une idée de leurs fonctions, ni expliquer la formation de leurs maladies. Ses idées sur la génération étaient des plus confuses, malgré toutes les occasions qu'il avait eues de comparer cette fonction chez un grand nombre d'animaux : il admettait le mélange des deux semences avec le sang menstruel , etc.
On a remarqué l'opinion d' Aristote, que le sommeil est produit par les vapeurs des alimens condensées par la fraîcheur du cerveau, et tombant ensuite sur le cœur, dont elles suspendent l'énergie; ce qui jette toute la vie dans la langueur.
On voit que la plupart de ces assertions sur les fonctions des organes ne sont point le résultat d'une observation rigoureuse ou d'expériences positives ; i. 5
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elles sont admises sur parole ou tout simplement imaginées: ce qui sans doute arrivait lorsque les documens fournis par ses prédécesseurs ne cadraient point avec l'idée que l'auteur s'était faite de l'économie animale. Ces sortes de licences étaient alors d'usage, et le goût ne s'en est pas entièrement perdu , puisque même aujourd'hui on entend les physiologistes déclarer qu'il leur semble que tel phénomène doit s'exécuter de tellemanière. Au surplus, on ne pourrait faire de reproches à celui qui manifesterait son incertitude par de pareilles expressions : les hypothèses peuvent parfois enfanter des réalités. Le ton affirmatif , quand il s'agit d'assertions hasardées, est le seul à nos yeux qui soit digne de la censure. Or. c'était celui d'Aristote : il affirmait , avec non moins d'hésitation, que la matière ne jouit par elle-même d'aucune force active ; mais que sa forme en est douée, et c'est cette forme qui fournit la raison suffisante de toutes les fonctions. Je laisse à d'autres la tâche de pénétrer le sens de cette expression mystérieuse. On peut, si on le juge à propos , se représenter la forme d'Aristote comme quelque chose de bien différent de ce que nous entendons aujourd'hui par ce mot, afin de lui sauver le reproche d'absurdité; on peut dire qu'elle répond à l'âme ou bien aux forces des modernes; mais ceux qui ne veulent admettre aucune représentation gratuite de ce genre, diront avec nous que cette expression , qui sans doute était quelque chose pour Aristote, puisqu'elle lui retraçait une de ses perceptions , ne peut plus être rien pour un homme sans prévention , dans l'état où se trouve la physiologie intellectuelle.
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Aristote avait écrit sur la médecine plusieurs livres dont la perte ne doit guère exciter nos regrets, puisqu'il n'a jamais exercé l'art de guérir. Il était passionné pour la dialectique, dont il est le fondateur. En l'examinant sous ce rapport, nous parviendrons peut-être à expliquer pourquoi son influence n'a rien changé à la théorie médicale de son époque.
Platon avait établi que les idées générales ont une existence indépendante , et sont les modèles des choses : nous avons vu plus haut que ces prétendus modèles étaient modelés sur le spectacle des corps , et n'étaient que des perceptions de Platon lui-même, qu'il avait su abstraire et réaliser pour les faire servir à des usages matériels. Aristote fut choqué de cette réalisation des idées générales : il trouva la doctrine qui en résulte fausse et obscure, et, contradictoirement à son maître, il soutint que les idées générales ne sont formées que par abstraction , et ont toujours leurs racines dans l'observation et dans l'expérience. Cette idée était féconde , sans doute ; mais combien ne fallait-il pas de siècles pour la faire porter fruit? Aristote n'eut pas cette gloire; il ne fit que changer l'erreur de place, au lieu de remonter, comme on l'a fait depuis, aux perceptions simples et primitives, résultant de l'impression des corps sur nos sens, perceptions qui sont, en effet, les élémens de toutes les idées complexes, et, par la même raison, des idées générales ; il fit précisément le contraire: il prétendit que les idées particulières extraites de l'observation et de l'expérience sont les élémens des idées générales , et soutint qu'elles sont
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contenues dans ces idées \ qu'il réduisit à autant d'axiomes primitifs , dont ia raison montre l'évidence , et qui n'ont pas besoin de preuve. Or, ces axiomes, qu'il nommait catégories, n'étant pas des idées simples, mais bien plutôt des idées très composées, ne pouvaient qu'être le résultat d'impressions faites par les corps agissant sur les sens, c'est-à-dire ne pouvaient être que des idées modelées sur le spectacle des choses matérielles : elles étaient donc' entachées du même vice que les idées archétypes de Platon, et n'avaient pas plus qu'elles le droit d'être érigées en entités primitives, existant par elles-mêmes, et jouissant du droit exclusif de commander le respect et la conviction.
Àristote réduisait toute la science du raisonnement à l'art de l'argumentation, au-syllogisme , et s'en servait pour démontrer les propositions douteuses. Mais il fallait toujours pour ceia partir d'un principe fixe, avoué par la raison, et rentrant dans une des catégories. Que si quelqu'un s'avisait d'attaquer ce principe, ce ne pouvait être qu'en lui en opposant un autre dont il tirait de nouvelles conséquences; et ainsi de suite, jusqu'à l'infini. Chaque principe #se présentait donc à la tçte de ses syllogismes, afin d'être mis en parallèle avec un autre, et tous devaient se rapporter aux catégories. Voilà ce que l'on désigne par la dialectique scolastique , dont les suppôts de l'école ont si étrangement abusé : l'un faisait preuve de sagacité en trouvant un principe capable d'infirmer celui qu'on venait de lui opposer; l'autre montrait sa subtilité et sa finesse dans l'art de réduire à l'absurde avec le secours du syllogisme la propodi-
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tion par laquelle on s'était flatté de le terrasser: et l'absurde, c'était ce qui ne pouvait rentrer dans les catégories. Chacun montrait dans les disputes beaucoup d'esprit, et même quelquefois de la justesse dans le raisonnement; car, d'ordinaire, ce n'est pas dans l'art de la déduction que l'homme laisse voir sa faiblesse : le simple sens commun, avec un peu d'exercice , suffit pour apprécier la justesse d'un raisonnement. C'est par les premiers principes que l'on pèche, et les premiers principes ne furent point discutés par Aristote. Il porta au dernier degré de perfection l'art de construire le syllogisme, c'est-à-dire l'art de comparer et de conclure avec régularité : il sut par ce moyen réfuter les sophistes ou les faiseurs de raisonnemens irréguliers , et prévenir l'esprit contre un art spécieux et trompeur; il fournit les moyens de disputer avec justesse et régularité, mais il ne donna point le moyen plus précieux de terminer la dispute, parcequ'il ne remonta jamais à la source des idées "qu'il regardait comme le fondement de toute vérité, c'est-à-dire parcequ'il ne sut point décomposer ses catégories.
Pour y parvenir , ii fallait déterminer le sens des mots, non pas de ceux qui représentent des objets matériels, mais de ceux destinés à donner l'idée des opérations premières de l'entendement. Si notre philosophe eût pu fouiller la mine de l'idéologie, il aurait vu que ses prétendues vérités primitives n'étaient que des modifications de notre manière de sentir , et il aurait été le fondateur de la vraie logique. Certes, il eut l'intention très prononcée de remonter à la source première de nos connaissances; mais il