‹ Examen des principes de la morale socialeChapitre 13 sur 23 · CHAPITRE XIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIl

Esprit de la Loi pénale.

On a prétendu que la société , en infligeant une peine au coupable, était dans la situation d'un homme irrité qui tire vengeance d'une injure reçue. C'est une erreur grave et qu'il importe de réfuter.

Non , la société ne se venge pas. Elle nest point animée contre le criminel d'un esprit de haine ou de colère ; elle ne connaît ni le ressentiment ni les emportements de la passion : elle donne un avertissement ou un exemple salutaire , elle applique la justice, voilk tout.

Or , appliquer la justice , c'est faire un acte bon en soi , bon pour le coupable , et finalement bon

pour la société elle-même, dont il assure le maintien.

Platon , parlant par la bouche de Socrate , dans cet admirable dialogue auquel il a donné le nom de Gorgias , montre avec beaucoup de force et d'éloquence r utilité morale du châtiment pour le criminel.

Lorsqu'on a eu le malheur de souiller son âme par des pensées ou des actions honteuses , l'unique moyen de se relever , dit- il , et de se réhabiliter à ses propres yeux, c estVexpiation ou la peine subie avec courage , résignation et repentir.

<( Si l'on a commis une injustice soi-même, il faut aller se présenter au lieu où l'on recevra au plus tôt la correction convenable , et s'empresser de se rendre auprès du juge comme auprès d'un médecin, de peur que la maladie de l'injustice venant à séjourner dans l'âme n'y engendre une corruption secrète et ne la rende incurable... En sorte que, si la faute qu'on a faite mérite des coups de fouet , on se présente pour les recevoir ; si les fers, on tend les mains aux chaînes ; si une amende , on la paie , si le bannissement , on s'y condamne ; si

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la mort, on la subit ; qu'on soit le premier k déposer contre soi-même et ses proches; qu'on ne s'épargne pas , et que , pour cela , on mette en œuvre la rhétorique , afin que , par la manifestation de ses crimes , on parvienne à être délivré du plus grand des maux , de l'injustice (^ ). »

Cet excellent résultat de la peine , ce besoin d'être châtié pour être en paix avec soi-même , si j'ose ainsi parler , ne sauraient être contestés. Combien d'hommes , après avoir violé la loi , se présentent au juge et s'écrient : J!aiété coupable, punissez-moi I

Le fatal secret de leur chute leur pèse, ils • sentent qu'ils ne seront consolés qu'après l'avoir i confessée , et qu'ils ne seront relevés qu'après l'avoir expiée.

Les plaies de l'âme sont comme celles du corps. Qu'un homme soit affligé d'un ulcère ou de toute autre maladie qui exige l'emploi du fer et du feu , que fera-t-il ? il appellera à son aide le chirurgien

(*) Platon, Gorgias^ traduction de Grou.

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et supportera patiemment Topération ; il sacrifiera même, s il le faut, un membre pour sauver le corps.

Celui qui a commis une mauvaise action est , au point de vue moral , dans la même situation que le malade dont nous parlons : son âme est rongée par un ulcère. Il doit donc appeler le médecin de l'âme et se livrer à lui ; il doit souffrir pour guérir. Ici le médecin , c'est le juge qui inflige un châtiment ; l'expiation , c est-a-dire la peine reconnue juste, subie avec un sentiment profond d'humilité et de repentir , c'est le remède.

J'ai mal fait , je ne fuirai pas devant l'arrêt du tribunal ; je bénirai , au contraire , cet arrêt , et je dirai, comme le blessé que l'on ampute : Cette opération est douloureuse , mais elle était nécessaire.

La justice satisfaite, je suis régénéré. J'ai perdu l'innocence , mais j'ai reconquis la paix. Oh I Cicéron était bien inspiré , lorsqu'il écrivait ces belles et consolantes paroles , que je ne veux pas traduire de peur d'en affaiblir l'énergie : « Quae autem tanla (( ex improbe factis ad minuendas vitae molestias

(( accessio fieri potest , quanta ad augendas tum (( consci^ntia factorura , tum pœna legum, odioque (( civiura (*) ! » et lorsqu'il ajoutait que la justice est pour les innocents comme pour les criminels la seule chose qui donne le repos à Tâme : a Quod « tranquillet animos ! »

Subir un châtiment mérité est donc pour le coupable un heureux événement , mais il est nécessaire que ce châtiment soit promptement infligé. «î Une peine trop différée rend moins étroite l'union de ces deux idées : crime et châtiment : moins il s'écoule de temps entre le délit et la peine, plus les esprits s'habituent à considérer le crime comme la cause dont le châtiment est l'effet nécessaire et inséparable. En outre , la promptitude du jugement est juste , par ce motif que la perte de la liberté est déjà une peine qui ne doit précéder la condamnation que lorsqu'on ne peut faire autrement (*). »

( i ) Cic. de finibus , liv. V, chap. i*' .

(*)Beccaria, chap. xix.

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