CHAPITRE XVI
Suite du précédent.
La peine de mort est juste , et la société a le pouvoir de Finfliger ; voilk pour le droit.
Maiotenant, qu'il nous soit permis d'exprimer une espérance qui nous rapproche de nos contradicteurs : C'est que progressivement, et grâce au développement de la civilisation et de l'influence chrétienne, les mœurs s'adouciront , les crimes qui entraînent l'application de la peine capitale deviendront de plus en plus rares.
Déjà nous sommes bien éloignés de ces siècles de fer où le législateur s'ingéniait a trouver des supplices atroces (la croix , la roue , les bêtes , le feu ,
elc.) , où les barbares raftinements de la loi péuale faisaient croire, non pas à la justice, mais a la vengeance sociale. Déjà la torture , cette horrible épreuve qui, selon l'expression de Beccaria , cherchait le degré de douleur qui obligeât Vaccusé de s'avouer coupable d'un crime donné; la torture, qui plaçait Tinnoceut dans une position pire que celle du coupable , et qui souvent amenait la condamnation de l'innocent faible de corps et l'absolution du scélérat robuste ; déjà la torture , dis- je , a été effacée du code français qu'elle déshonorait ; déjà sont a peu près tombés sous les coups dv mépris et de l'indignation publique les tribunaux d'exception , qui , « quelque nomqu on leur donne , sous (( quelque prétexte qu'on les institue, doivent être « regardés comme des tribunaux de sang (^). »
L'éloquente recommandation du chancelier d'Angleterre a été entendue dans tous les pays civilisés : « Point de rubriques de sang ; qu'on se garde bien a de prononcer, dans quelque tribunal que ce
(^) UÉRANGER, De la Justice crimirtelle en Fiance, titre !«?»•, rhap. II.
a sait , sur les crimes capitaux . sinon d'après une i( loi fixe et connue. Dieu commença par décerner « la peine de mort, puis il l'infligea. C'est ainsi « qu4I ne faut ôter la vie qu*k un homme qui a « pu savoir, avant de pécher, qu'il pécherait au « péril de sa vie(*) »
Déjà le nombre des lois pénales est considérablement diminué ('); déjà enfin, on a aboli la peine de mort en matière politique , et cette abolition me paraît profondément morale ; d'abord , parce que celui qui est accusé d'un délit ou d'un crime politique n^est jamais assimilé par l'opinion, ni même par les partis opposés (excepté dans l'emportement delà lutte ou dans la première ivresse du triomphe),
(^) Bacon, de Augmentis, page 429^ trad. de M. Riaux.
(*) Bacon dit encore (p. 431, trad. de M. Riaux) : « Il pleuvra sur eux des filets, dit le Prophète; or, il n'est pas de pires filets que les filets des lois, surtout ceux des lois pénales, lorsque leur nombre étant immense (comme en Angleterre), et le laps de temps les ayant rendues inutiles, ce n*est plus une lanterne qui éclaire notre marche, mais un filet qui embarrasse nos pieds. »
Plus il y a de lois écrites, dit M. de Maistre dans ses Considérations sur la France, moins les mœurs sont bonnes.
à un scélérat ennemi de tout ordre social et de toute morale ; et ensuite ^ parce que cette abolition prévient les représailles des partis vainqueurs (^).
En des temps de changements et de révolutions , comprimés aujourd'hui une doctrine et un parti peuvent demain triompher momentanément : que pour verser du sang, ils n aient pas même le prétexte de leurs martyrs qui demandent vengeance 1
Terminons par une considération importante , ou plutôt par une critique de nos mœurs :
Le coupable a subi le châtiment déterminé par la loi ; il a purifié son âme par Texpiation et le re-
( ^ ) Il est bien entendu que , par ce mot partis politiques , je n'ai pas voulu désigner le grand parti du vol et du meurtre , lequel profite de tous les troubles sociaux pour accomplir ses attentats et qui déshonore par ses excès le drapeau (quel qu'il soit ) sous lequel il s'abrite.
Ce qu'il y a de plus triste, et ce qu'on ne peut empêcher, c'est que les passions, dans leur aveuglement, confondent l'honnête homme égaré avec le bandit dont il est accompagné à son insu.
Dans la vie privée, la prudence commande d'éviter la société des méchants et des hypocrites ; il ne saurait en être autrement dans la vie politique. C'est là surtout qu'on doit redouter l'application de la maxime populaire : Dis -moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es.
peatir. Qae fait alors la société? accoeille-t-elle avec quelque pitié , avec un reste d*ainour, ce malheureux qui revient dans le droit sentier ?
Non. Elle le repousse et l'accable de son mépris. Chacun fuit son approche comme celle d'un pestiféré. Pour lui l'atelier est fermé ; l'industrie privée ou publique n*a pas de travail a lui donner ; il est abandonné de tous.
Cette conduite est barbare. Le retour au bien doit être encouragé ; le criminel qui a été puni et qui se repent cesse d'être criminel. C'est l'enfant prodigue qui revient k la maison paternelle.
Je ne demande pas de le regarder comme s'il avait toujours été innocent : après l'amputation , le corps est redevenu sain , mais il est mutilé.
Cependant , de grâce , ne repoussez pas durement ce malheureux qui vous tend la main ; ne le repoussez pas , car le désespoir est un mauvais conseiller.