CHAPITRE XVIII
Ou Gouvernement. ( Sui te. )
Il faut un gouvernement , tout le monde le reconnait ; mais quelle est la meilleure forme de gouvernement? Question nouvelle , que les publicistes de tous les partis posent et résolvent de diverses manières ; les uns s appuyant sur un raisonnement abstrait et indépendant de rexpérience , les autres ne consultant que T expérience du passé et ne tenant aucun compte du progrès des idées ni du raisonnement.
Je dirai franchement ma pensée : une telle question , ainsi posée , en termes absolus > est insoluble
et même absurde.
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En effet , ce qui est humain est toujours imparfait et n'a quuae valeur relative, surtout en matière de gouvernement. Telle forme qui convient ici ne vaudrait rien ailleurs ; telle institution florissante chez un peuple voisin ne saurait être importée dans notre patrie. Il faut avoir égard au temps , au lieu , k retendue , au génie et aux mœurs de chaque nation (^).
Je comparerais volontiers, si je Tosais, le gouvernement k un vêtement dont la forme varie avec l'âge et le développement de l'individu : l'essentiel est qu'il aille bien.
II n'est peut-être pas difficile de tracer sur le papier une magnifique théorie dont toutes les parties s'ajustent ensemble et qui réjouit son auteur par ses proportions et son éclat. Mais le point délicat (et dont on ne s'occupe guère) , c'est de passer de la théorie à la pratique , c'est de mettre en ac-
. (M Gicéron me paraît être de cet avis: «Quum quœritur, qui sit optimus reipublicae status, quae leges, qui mores aut utiles, aut inutiles, principes statuent, et delecti viri, periti rerum civiUum. » (de Piv. il, 4.)
tion et d'appliquer aux hommes , c'est-b-dire à des êtres passionnés , mobiles et libres , le beau système qu'on a conçu .
Et encore il ne s'agit pas ici d'une doctrine morale , dont l'essence est d*étre immuable et absolue, mais d'une doctrine politique , d'une question de forme qui ne saurait jamais être résolue d'une manière définitive et pour tous les peuples ; car la morale est la même pour Thumanité entière, et ne souffre pas d'exceptions ni de dérogations : tandis que la politique, en ce qui touche la forme de TÉtat, est essentiellement variable et doit l'être.
Ne pourrait-on pas adresser h ces philosophes systématiques (et quel parti n'a les siens?) qui , abstraction faite des peuples et de leur condition intellectuelle et morale, proclament telle forme de gouvernement comme étant la meilleure ou plutôt la seule bonne (et pour les uns, c'est la république démocratique ; pour les autres, c'est la monarchie absolue ; pour ceux-ci , c'est un moyen terme entre les deux premières formes) ; ne pourrait -on pas leur adresser ces sages paroles de Socrate au
iOO EXAMEN DES PRINCIPES
Rhéleur : « Tu as fait une belle harangue , ô Lysias, mais elle ne me convient pas. Pourquoi en es-tu surpris ? Des chaussures bien faites prouvent le talent de l'ouvrier, mais elles ne vont pas a tous les pieds (^) ! »
Vous demandez quelle est la meilleure forme de gouvernement? je réponds naïvement :
La meilleure forme de gouvernement est celle qui , dans un temps donné et pour un peuple déterminé ; assure le mieux le respect de la justice et de la dignité humaine (').
Ainsi, dire que le gouvernement, quel qu*il soit , ne peut avoir qu'une valeur relative, ce n'est pas faire une profession d'indifférence sur la forme, ce n'est pas méconnaître lutilité de l'harmonie entre l'état moral des citoyens et les institutions qui les régissent ; c'est déclarer qu'au-dessus de la
(^) Xénophon, Entretiens mémorables.
(^) Id tenetote, nisi œquabilis hac in civitate compensatio sit et juris, et offlcii , et muneris, ut et potestatis satis in magistratJbus , et auctoritatis in principum consilio , et Ubertatis in populo sit, non posse hune incommutabiiein Reipublir» conservari statum. » (Cic. cfe llvp. IL 33. )
forme du gouvernement , il y a quelque chose que Ton ne peut suppléer et sans quoi tous les gouvernements n ont ni force ni durée : le respect de la justice et de la dignité humaine (^).
(M ^6 ne ps^le P^ du bien-être: c'est, dans la société , une conséquence naturelle du respect de la liberté et de la justice. « Le juste contient Futile, i (Platon , dans le Gorgias : Ci- CÉRON, dans le Traité des devoirs. )