‹ Examen des principes de la morale socialeChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De la Religion. — Sans elle, les lois et le gouvernement sont

impuissants^

Imaginons une réunion d'hommes, ayant un corps de lois , reconnaissant une autorité chargée d'en assurer le respect , sachant enfin ce qui leur est imposé , ce qu*ils ont le droit d'attendre et à qui ils doivent obéir : cette réunion d'homBoes , établie uniquement sur ces deux principes , formera-t-elle une véritable société , une société solide et durable ? en d'autres termes , le code et le gouvernement sui&ront-ils h la constitution d'un peuple ou d'une nation ?

][^'histoire , interrogée sincèrement, répond quil

n'en a jamais été ainsi ; que partout on a reconnu la nécessité d*un autre principe, sans lequel les deux autres, quelque indispensables qu*ils soient, seraient impuissants et stériles ; que , dans tous les temps et chez tous les peuples ( sans en excepter ces peuplades sauvages et barbares que Rousseau nous présente comme des modèles à suivre) , il y a eu un culte consacré , un ensemble de dogmes , une religion ; et que certaines nations même ont confondu, dans une indivisible unité, ces deux choses si diverses, la Religion et VÉtat (M.

L'histoire dira encore qu'en des temps plus rapprochés de nous, dans le dernier siècle, une révolution dont les commencements furent purs de tout excès , mais qui malheureusement substitua bientôt à ridée heureuse et féconde une idée qui en est la négation (*) ; que cette révolution, dis~je, après

( * ) On pourrait citer les Hébreux , les Egyptiens , les Grecs et les Gaulois; on pourrait rappeler la condamnation de Socrate qui avait , disait l'accusateur, attaqué les lois de la République en attaquant les dieux reconnus par la République.

( Voir D. lAERCE , vie de Socrate, )

(*) Consultez Lafekrière, histoire des Principes^ des Insti-

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nwt renversé les autels du Christ , après avoir immolé, banni ou violenté les prêtres, reconnut la nécessité d'une foi religieuse et institua un culte nouveau , le culte de la déesse Raison.

Réaction singulière ('), je l'avoue, mais qui prouve que le besoin de croire, d'aimer et de prier en commun est indestructible , et que rbemme est ingouvernable sans l'intervention de Diea.

Quelle que soit l'excellence de ses Ims ^ de sou gouvernement , quelque élevée que soit la philosophie régnante, la nation ou la société qui ne croit plus se dissout , et sa mort est inévitable et prodiaine(d).

La philosophie est assurément une noble science, elle exerce une incontestable influence sur les moeurs, mais elle n'a pas la vertu d'unir les âmes. « Son

ition religieuse imaginée par le Directoire noos

, confession d'Augsbourg , où les réformEiteur»

l'inbillibilité de l'Eglise proclament leur pro-

et excommunient tous ceux qui protesleronl

xile.

ite quatrième, i In fin du volume.

vice radical , c est de ne pouvoir parler au cœur. Or , Tesprit est le côté partiel de rhomme ; le cœur est tout... Aussi la religion , même la plus mal conr çuôy est-elle infiniment plus favorable k Tordre politique et plus conforme à la nature humaine en général que la philosophie , parce qu'elle ne dit pas a l'homme d'aimer Dieu de tout son esprit, mais de tout son cœur : elle nous prend par ce côté sensible et vaste , qui est k peu près le même dans tous les individus , et non par le côté raisonneur , inégal et borné qu'on appelle esprit.

«c C'est une chose digne de remarque que, partout où il y a un mélange de religion et de barbarie, c'est toujours la religion qui triomphe ; mais par^ tout où il y a mélange de barbarie et de philosophie , c'est la barbarie qui l'emporte. En un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions, la religion les unit dans une même foi ( ^ ) . >^

La religion est plus puissante que les institutions humaines ; elle leur donne une autorité qui leur

( ' ) HlYAROL , Pensées diverses.

manquerait sans son secours. <( La religion, même fausse , dit im profond penseur , est le meilleur garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes ('). »

if Les principes du christianisme , bien gravés dans les cœurs , seraient infiniment plus forts que ce iaux honneur des monarchies , ces vertus humaines âea répid)lîques , et eette crainte servile des États despotiques (*). »

Ainsi la religion assure Tobéissance de Tbomme et du citoyen , parce qu^elle assure Fobéissance du croyant. Ce qu'il y a de juste dans ta loi positive qui menace et punit , elle le conseille et le persuade, en rappelant une menace et une punition plus terribles , et une infaillible justice à laquelle on ne peut échapper ; « et sa force principale vient de ce qu'on la croit , tandis que la force des lois humaines vient de ce qu'on les craint (*) . »

Enfin , ce qui fait la supériorité de la religion

(^) Montesquieu y EsprU des lois, liv. XXI V. , cb. viii. (•) Montesquieu, Esprit des lois,\i\, XXIV. , eli. vin. (») Montesquieu, Esprit des lots, liv. XXVl., ch. ii.

sur les lois , « c'est que la nature des lois humaines est d'être soumise k tous les accidents qui arrivent , et de varier k mesure que les volontés des hommes changent. Au contraire, la nature des lois de la religion est de ne varier jamais. »

« Les lois humaines statuent sur le bien, la religion sur le meilleur. Le bien peut avoir un autre objet, parce qu'il y a plusieurs biens : mais le meilleur n'est qu'un , il ne peut donc pas changer!*). »

Je ne saurais trop insister sur la nécessité de la religion. Le plus grand malheur n'est pa^ tant de croire une erreur que de ne rien croire.

Ce pauvre sauvage qui , dans sa foi naïve et grossière, se prosterne devant un fétiche , m'inspire plus de confiance et de sympathie que l'incrédule savant et fier de son indifférence»

Je n'hésiterais pas, s'il fallait choisir, k commettre mes biens , ma vie et mon honneur k l'humble adorateur d'un morceau de bois ou de pierre. Sa re-

(M UofiTESQmEl] y Esprit dts lois , liv. XXVI., ch. il.

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ligion me serait une garantie de sa fidélité , car il n*y a pas de religion qui soit douce aux méchants et qui n*enseigne un jugement ultérieur.

Mais quelle caution aurai-je de Thonnéteté d*un impie? par quoi sera -t -il arrêté, s'il a envie de me dépouiller , de me tuer , et d'outrager ma femme ou ma fille.

Par la crainte des dieux ? Mais il fait profession de n'y pas croire.

Par la conscience? Mais la conscience pour Tathée n'a aucune autorité, aucune raison d'être, aucun droit d'être écoutée : elle est un non-sens.

Par les lois? Mais il y a dans le monde des hommes qui ont commis des crimes et qui n'ont! jamais été condamnés. Habiles interprètes du code pénal, ils savent comment il faut s'y prendre et jusqu'où il faut aller pour n'être pas atteints par la main de la justice. Ils éludent la loi au moyen de la loi elle-même ; ils glissent entre ses articles : ils se font un bouclier des formes de la procédure , de ces formes qui n'ont été instituées que pour la protection de l'innocence et du bon droit. Le juge est con-

vainco de leur indignité , et il ne peut les frapper. Ils restent impunis.

Rien ne saurait donc nous assurer des incrédules : ni la crainte d*un arrêt ultérieur , ni la conscience , ni la loi.

Lorsque Yoltsûre et les encyclopédistes se liguent pour attaquer le Christianisme , ses dogmes et ses ministres ; lorsqu'ils s'efforcent , non pas de substituer k la Religion reçue une religion nouvelle , mais d inspirer le mépris de toutes les religions , ils battent en brèche la société dans ses fondements. Ils feignent de ne pas comprendre qu'il est infiniment plus dangereux de n'avoir pas de croyances que d'avoir dès croyances fausses et même absurdes. Apôtres de la tolérance , ils ne voient pas que leur conduite est le comble de Vintolérance. De quel droit viennent-ils enlever au chrétien ses espérances ou ses illusions , comme ils les appellent ironiquement? qu'ont-ils à lui offrir en échange?* qui remplacera Vinfûme traînée dans la boue ?

Hélas ! ils n'ont rien à donner , et c'est ce qui fait leur crime. Ils n'ont rien k mettre en la place

de ces superstitions qui les indignent et qu'ils pour* suivent sans pitié , substituant 2i la persécution du fer et du feu la persécution , non moins odieuse , de la raillerie et du sarcasme.

Je conçois le missionnaire qui dit k Tlndien idolâtre : Brise ton fétiche , vwd la Croix I

Mais lorsqu'on n'apporte ni la Croix ni même une idole, lorsqu'on n'annonce aucune bonne nouvelle, lorsqu'on n'est arrivé soi-même qu'à une négation , alors on conmiet une aeticm mauvaise , en disant : Brise ton fétiche , et renonce 2i ta foi naive !

Yoilh , selon moi , la condamnation des philo» sophes du xviii* siècle : ils renversent pour renver^ ser ; ils déclarent iniame la croyance de leurs pères ; et , en même temps , comme pour compléter leur œuvre de destruction , ils sont pleins d'égards , de ménagements et de sympathie pour le matérialisme et les écrivains effrénés qui le professent.

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