CHAPITRE XX
La Religion seule peut commander la caiarité.
Il y a eu ^ dans toutes les époques et singulier remeiit dans la^ oétre , des esprits aventureux qui ont essaye de transformer rhomnse et la société.
Ignorant la nature de celui qu'ils prétendaient rendre plus heureux et meilleur , ils l'ont imaginé non pas tel qu'il est , mais tel que , selon eux , il devrait être, fls n'ont pas senti que les théories absolues doivent être corrigées par l'expérience ^ et qu'une vérité mal comprise est aussi dangereuse que l'erreur et se confond avec elle.
C'est ainsi qu'ils ont altéré les saints caractères du dévouement et de la charité , en voulant les
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rendre obligatoires. La charité et le dévouement , disons -le bien haut, doivent être libres, sinon ils cessent d'être. Ce qui en fait des actes sublimes , c'est qu'ils sont accomplis avec une entière indépendance. Le riche qui vient en aide a l'indigent , l'heureux du monde qui console celui qui souffre , la pauvre veuve qui donne son obole, ne nous inspirent tant d'admiration et de respect que parce qu'ils pouvaient agir autrement qu'ils ont agi.
Que la loi positive commande le sacrifice avec la menace d'un châtiment, et le sacrifice disparait : l'abnégation de soi-même et l'héroïsme descendent au rang de la probité , et , où il y avait une inspira* tioa généreuse et libre, je ne vois plus qu'une obéissance forcée.
Que la loi empêche de faire le mal , qu'elle protège chacun contre tous et tous contre chacun, c'est Ik, nous l'avons déjà dit, son but et son devoir; mais qu'elle aille au delà , qu'elle contraigne k &ire le bien , qu'elle ordonne k tous d'être des héros ou des saints , c'est un excès de pouvoir intolérable ,
et que Uieu , en nous créant libres , s*est interdit à lui-même.
Toutefois supposons qu'elle le fasse : qu'arriverat-il ? elle ne sera pas observée ; les prétextes ne manqueront point pour l'éluder et , si je ne m'abuse , le premier de ses effets sera d'étouffer dans les âmes le goût du bien et du plaisir délicieux que la vertu procure.
Le dévouement n'étant plus libre » je ne sais s'il y aura moins de malheureux , de pauvres et d'affligés, mais je suis presque assuré qu'il n'y aura plus de saint Vincent de Paul ni de sœurs de Charité.
Chose étrange , c'est au nom de la liberté qu'on a proposé l'établissement légal de celle servitude qui est la plus inique et la^lus révoltante des servitudes I Contre-sens analogue aux doctrines qui enseignent l'organisation forcée du travail , rendant ainsi odieuse Tassociation , qui est cependant excellente et féconde, pourvu qu'elle soit libre I
Mais ce que la loi ne peut commander sans être tyrannique, sans outre -passer ses pouvoirs et sans
violer un droit sacré , la religioB l'enseigne , le per« suade, le iait aimer et pratiquer. Elle seule, par le pacifique empire qu'elle exerce, par ses pro* messes et ses enseignements, elle seule sait in* spirer le sacrifice.
Mère des pauvres, des affligés, des'petits enfants^ de tous ceux qui sont ikibles et de tous ceux qui souffrent , elle parle sans cesse pour eux , elle plaide leur cause en l'identifiant avec celle de Dieu. Elle touche les cœurs , sans heurter la raison par l'imagination d'un droit nouveau (e) ; elle poursuit l'égoïsme jusque dans ses derniers retranchements et l'invoque contre lui-même, lorsqu'elle montre que la grande affaire de cette vie passagère est de mériter une vie éternelle , et que l'on ne peut recevoir dans le ciel si l'on n'a pas donné sur la terre.
Notre religion a je ne sais quel merveilleux secret pour ramener k elle les plus endurcis, pour se faire obéir des plus rebelles aux commandements
(e) Voir la note cinquième , à la fin du volume.
de la loi. Tel qui reAise ou qui paie de mauvaise gràoe rimpôt que la société réclame k juste titre comme une dette, ouvre bénévolement sa main à la rdigion qui lui demande ses épargnes comme un don volontaire.
Sa puissance est si grande , son appel est si bien écouté que la plupart des établissements de bienfaisance et des hôpitaux ont été fondés , sous ses auspices, par la charité des fidèles. L'État n'y aurait jamais suffi , non plus qu'au soulagement des infortunes cachées, qui sont peut-être les plus nombreuses et les plus poignantes ; car l'État a d'autres chaires, et son aumône n'est ni assez large ni assez délicatement offerte.
Enfin , qui a créé ces corporations dévouées k l'enseignement des enfants pauvres ou au soin des malades ? qui décide ces saintes filles , quelquefois jeunes, belles, riches, d'une illustre naissance, a renoncer au monde pour se consacrer au ministère le moins envié ? qui leur donne la force et le désir de vivre dans ces lieux nauséabonds ou sont étalées toutes les misères humaines ? qui inspire
ainsi au sexe le plus faible le courage le plus sublime et la piété la plus infatigable ? Ce n'est ni la loi , ni le gouvernement , ni même la philoso* phie (/) , c'est la religion.
(/) Voir la note sixième, à la fin du volume.