CHAPITRE XXI
La Religion seule adoucit la rigueur des inégalités naturelles et sociales , et désarme les passions.
Les hommes ne naissent point égaux : aux uns Dieu a donné la force , la beauté , Fesprit ; aux autres une constitution frêle , un corps difforme , une intelligence étroite : aux uns tout réussit , et ils ont, comme on dit vulgairement, de la chance ; aux autres tout semble tourner k mal, leurs vertus mêmes et leurs meilleures intentions.
 ces inégalités primitives viennent s'ajouter comme un douloureux complément les inégalités sociales. La naissance , la fortune , l'éducation établissent entre les divers membres de la grande
famille humaine des lignes de démarcation aussi profondes et peut-être plus infranchissables que celles qui ont été tracées par la nature.
Or, ceux qui sont les plus mal partagés dans la répartition des faveurs de Dieu ou de la société , ceux qui voient k côté d*eux, au pouvoir des autres, les biens qu'ils n'ont pas et qu'ils convoitent avec d^autant plus d* ardeur qu'ils s en exagèrent le prix véritable; ceux-là, cest-k-dire le plus grand nombre, se trouvent malheureux. Us seraient tentés d'accuser l'Auteur de toutes choses et de maudire les institutions qu'il a permises. Que dis-je? k un certain moment (que les pipeurs du peuple savent toujours saisir ) , la souiïrance , le désespoir et l'envie arrivent k leur paroxisme , et la pensée de la révolte , longtemps contenue , éclate.
Le pauvre se dresse en face du riche et lui dit : Je veux mon heure de jouissance , dussé-je mourir après ! et furieux 'il s'élance pour briser l'ordre établi, n en*veut surtout" k?la répartition inégale des biens de la terre, il l'estime souverainement injuste, et son rêve est, après avoir goûté [un
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instant Tivresse des riches, de revenir k une prétendue égalité primitive où il doit trouver le bonheur [g ,
En ce moment , qui l'arrêtera? qui calmera celle colère aveugle et implacable ? qui domptera cette force centuplée par la passion et continuellement ravivée par la misère ? qui viendra en aide à la société menacée ?
Invoquerez* vous les lois et le gouvernement?
Mais les lois et le gouvernement , impuissants à empêcher le mal , sont plus impuissants encore h y porter remède. La force? mais vous êtes en présence de la force la plus épouvantable , de la force du nombre et de la passion.
Qui appellerez-vous, qui vous entendra, qui donc vous sauvera ? c'est la religion.
La religion prévient , le plus souvent , ces insurrections terribles, et seule, lorsqu'elles arrivent , lorsque le monde est ébranlé par elles , elle les apaise par les enseignements et par les espérances qu'elle
{g) Voir la note septième, à la fin du voiuniew
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réveille. En levant 9a maiji \eT$ le ciet, elle fait pins que tes lois, le gouYeniement et Tarmée.
Les malheureux éecailent sa parole : elle lear explique les inégalités primitive» et sociale», en montrant qu'elles sont la double condition néces-* sairea toute réunion d'êtres intelligents, passionnel» et libres. Elle le& fait accepter avec résignation , ea instruisant les hommes de leur véritable destinée < qui n'est pas d'être heureux ici-bas, mais de mé^ riter de Tétre daps uneautue vie.
Enfin ,. elle enseigne cette autre vie avec Tauto^ rite d'une révélation divine , sans discuter , sans hésiter, sans laisser de prise au doute.
Elle ne nous dit pas ^ comme presque tons les philosophes : «La vie future est ane subKme espé-^ rance : mais quelle sera a -elle, quelle sera la durée des peines et des récompenses ? je Tignore. »
Elle nous dit : « La vie future est certaine , et lea méchants n'auront nâéme pas le misérable refuge du néant. » Et eUe détermine nettement le sort qui nous attend, selon que nous aurons bien 00 mat &it. Elle va plu3 loia, elle promet la plus, belle
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place dans le royaume des deux aux pauvres , aux humbles , k ceux qui sont opprimés , à ceux qui sont insensés selon le monde.
Cette promesse formelle , cette assurance d'une récompense infinie poor Tépreuve vaillamment supportée, en imposant silence a F envie, donne la paix k Tâme et une signification sublime k la douleur.
Les sophistes n'ignorent point cette vertu merveilleuse de la religion , et ne se font point illusion sur la puissance des dogmes qu'elle enseigne. J'en trouve la preuve dans leur conduite. Lorsqu'ils essayent de renverser ou de troubler la société, qu'attaquent -ils d abord ? ils attaquent ces dogmes mêmes ; ils cherchent a prouver que la croyance en Dieu^ en rimm(H'talité de l'âme et en une vie meilleure n'est qu'un préjugé imaginé par la fourberie et répandu parmi les faibles, comme les pièces de fausse monnaie qu'on reçoit et qu'on transmet sans s aviser de contrôler leur titre et leur valeur.
Us comprennent bien que cette croyance est le
rempart de la société , qu'il faut la renverser k tout prix ou du moins la faire oublier, en offrant la jouissance présente que les hommes sont tentés de préfârer , quelque éphémère qu'elle soit , au bonheur k venir. Ils savent qu*il iaut la renverser, et qu'ensuite ils auront bon marché des lois et du gouvernement.
Que si on leur oppose la philosophie , ils sourient dédaigneusement , parce qu'ils ont appris qu'isolée, réduite à ses propres forces, elle est sans crédit auprès des masses (si elle ne marche pas k la suite d'Épicure) , et que , surtout de nos jours, elle a les yeux tournés vers le passé ptutdt que vers le présent.
Et puis, ne sont -ils pas eux-mêmes des philosophes et , ce qui vaut mieux a leur sens , des philosophes populaires , lus , compris et commentés par la multitude qui, généralement, n'aime pas la vraie science et préfère le charlatan de la foire k l'affirmation impudente , au médecin honnête et éclairé qui ne promet rien sans l'aide de la Providence.
Us se sont approprié le mot fameux de Voltaire a ses disciples : « Écrasons rinf&me, et le reste viendra après. » Ici le reste est connu , c'est lanarchie, le déchaînement et Texploitation des mauyaises passions qu'on a allumées ; c'est le despotisme démagogique , despotisme hypocrite qui se présente sous les livrées de la liberté qu'il méprise et dont il n'a que faire.
A Dieu ne plaise que je considère la religion comme un instrument politique , comme un frein bon pour le peuple seulement; ce serait la méconnaître et la dégrader. Mais je vois en elle le principe essentiel de la société, la sanction de toute loi équitable et l'auxiliaire constant de tous les pouvoirs honnêtes et soucieux de la dignité humaine.
Qu'on ne m'objecte pas les erreurs de quelquestins de ses ministres ; qu'on n'énumère point ceux qui furent ambitieux et courtisans, ceux qui ont oublié les devoirs de leur saint ministère et abandonné le service du Roi des cieux pour le service des rois d* ici -bas. Ce serait une mauvaise manière
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déraisonner. Ce qui est vrai de quelques-uns ne prouve pas contre tous , el même est un argument en faveur du plus grand nombre. Et d'ailleurs, si de la méchanceté des hommes on concluait la méchanceté des doctrines qu'ils souliennenl, aucune vérité morale ou politique ne resterait debout, aucune institution ne saurait être défendue.
Si c'était ici le lieu , je pourrais montrer la religion chrétienne, car elle est pour moi la seule vraie, la seule qui ait des entrailles pour les malheureux, la seule qui ait compris la force, et la faiblesse de Thomme, la seule qui réponde k toutes les questions non résolues par la philosophie , la seule qui parle k la fois à l'esprit et au cœur, et qui soutienne, sans être ébranlée , la double critique de la raison et du sentiment ; si c était le lieu , dis -je, je montrerais la religion opérant dans le monde , malgré toutes les persécutions [h], et seulement par les armes de la vérité , les révolutions les plus étonnantes et les plus radicales, régénérant une société corrompue,
(h) Voir la note huitième, à la fin du volume.
substituant k la morale sensualiste du paganisme la morale pure et âevée de TÉvangile, eomprenani Thomme, ne FiBoaginant ni trop grand ni trop abaissé, lui présastant ses passions comme ses adversaires et Dieu comme son meillew ami , opérant enfin dans la condition civile et polili^ie des individus certaines rérormes profondes que le beau génie de Socrate et de Platon n'avait pas même pressenties, et préparant ainsi l'égalité devant la loi et la liberté de penser : glorieuses conquêtes dont nous avons hérité et que nos pères ont payées de leur sang, parce que, dans Tivresse de la victoire. ils n'ont pas su s'arrêter, et parce qu'ils ont chercbé a détruire en eux-mêmes cette foi qui est le lien des âmes et le principe de vie des sociétés modernes. Je montrerais aussi , si après le grand évéque de Meaux il était permis de toucher a ce beau sujet , qu'à la suite de toutes les crises sociales le sentiment religieux s éveille plus énergique et plus vivace. Alors tous les hommes sentent plus fortement le besoin d'une croyance supérieure aux croyances politiques ; tous les cœurs meurtris par la dé&ite
Iâ6 EXAMEN DES PIUNGI»S , ETC.
OU par un triomphe chèremeDt acheté ne s'élèvent au pardon qu après aToir fait ensemble une prière commune au pied de la Croix du Dieu miséricordieux , et l'Église reçoit dans son sein les v»ncus et les vainqueurs , et ses plus douces paroles sont pour ceux qui ont le plus souifert.