CHAPITRE XXII
Que si les lois et le gouvernement sont impuissants sans la Religion , celle-ci à son tour ne saurait les suppléer et n'aurait pas assez d'efficace.
Nous avons démontré que , sans le concours de la religion , les lois et le gouvernement ne suffiraient pas k rétablissement et au maintien de la société ; mais on se méprendrait étrangement si Ton admettait comme vraie Thypothèse contraire , c'est-a-dire , une société exclusivement fondée sur la religion , oti le prêtre étant tout k la fois ministre de Dieu , législateur et magistrat , les trois principes se retrouveraient sans doute , puisque chacun d'eux est nécessaire , mais le premier absorberait les deux autres.
Quelques peuples de rantiquité ont subi cette formidable domination , et leur histoire nlnspîre pas aux nations modernes le goût d'en essayer.
Un pouvoir illimité est toujours tyrannique, qu'il soit confié à un seul ou à plusieurs : il ne convient qu'à Dieu, parce que Dieu seul est parfait (^).
Mais revenons à notre sujet : nous soutenons que la religion isolée , destituée de l'appui des lois et du gouvernement, est incapable d*accomplir sa mission de paix , despérance et d'amour.
En premier lieu , la religion n'a delTicace que sur ceux qui croient. Mais combien n'y a-t-ilpas dhommes qui malheureusement ne croient pas ou , ce qui est pire, qui vivent dans l'indiiTérence la plus profonde I Qu'il y ait un Dieu , une vie future , un jugement ultérieur , ils ue s'en inquiètent guère
( ^ ) Le plus grand inconvénient du gouvernement théocratique , c'est d'amener tôt ou tard l'affaiblissement du sentiment religieux. Par une confusion Ûcheuse, mais inévitable , on ne distingue pas le prêtre ministre de Dieu du prêtre homme d'État. Les erreurs, les contradictions et les abus du gouvernement politique sont attribués à la religion , et la défaveur de Tun réjaillit sur l'autre. Pour le vulgaire, Tbomme et la doctrine sont une seule et même chose.
et agissent comme s il n'y en avait pas. De tels hommes, s'ils sont arrêtés dans leur débordement , ne le sont assurément que par la crainte des châtiments afflictifs et infamants , inscrits dans la législation positive. Otez cette crainte , déchirez le code pénal , ei voyez ce qui arrivera 1
Allons plus loin : ceux qui sont incertains , et qui hésitent encore entre la foietlincrédulité, éprouvent une frayeur salutaire en songeant aux peines légales. Ces peines sont prochaines ; on les voit appliquer tous les jours ; les tribunaux et les cours d* assises présentent un spectacle imposant, sensible et fréquent. Qui n'a ouï parler d*un homme enfermé pendant quelques années , d'un autre qui a perdu pour toujours la liberté , d'un autre encore qui , jeune et vigoureux , a été de psff la loi retranché du nombre des vivants?
Ce spectacle et ces récits touchent profondément et plus immédiatement que l'idée d'une justice future dont on n'a pas vu les marques avec lés yeux du corps; car, selon l'expression populaire déjà citée, les morts ne reviennent pas.
130 EKAMEN DES PRI19GIPE8
Assurément, en y songeant avec attention , le tribunal où siège un Jugé infaillible , qui connaît nos plus secrètes pensées, et qui rend un arrêt définitif, est bien plus redoutable que les tribunaux humains ; mais on est souvent plus préoccupé de ce qui est plus prochain. Yoilk ce qui fait la force de la loi, tout en prouvant nos faux calculs et notre courte vue. La religion ne parle pas k notre intérêt immédiat ; '*elle s'y prend de plus haut. C'est pourquoi les bibles et les ignorants , comme les incrédules , ne s'arrêtent pas à Vécouter.
On peut donc dire que , sans la loi et les utiles frayeurs qu'elle inspire , un grand nombre d'hommes seraient perdus pour la religion ; le principal empêchement pour revenir à la vertu n'étant point l'horreur qu'on a pour elle , mais la honte dé l'avoir trahie.
En second lieu , la religion réclame le concours des lois et du gouvernement , moins peut-être pour soulage les pauvres et les malheureux que pour prévenir la pauvreté et la souffirance.
Le propre d'une bonne organisation sociale , c'est
d'aller aa-devant des causes de la misère. L'Élat , avec les immenses ressources dont il dispose , peut beaucoup : et c'est même l'honneur et la marque du progrès de la science gouvernementale dans les temps modernes d'avoir singulièrement amélioré la condition de la classe inférieure, et par conséquent d'avoir élevé les individus dont elle est composée.
Que l'on compare, pour s'en convaincre, la condition du plus grand nombre k Rome ou chez le» Grecs avec la condition du plus grand nombre en France ou en Allemagne.
Nous ne sommes pas optimiste , nous ne croyons pas qu'on soit arrivé k la limite du progrès , nous sommes même convaincu que la destruction complète du paupérisme et de la douleur n'aura jamais lieu sur cette terre, et qu'elle n'entre pas dans les desseins de Dieu , mais l'amélioration nous parait réelle et incontestable.
La religion a Bans doute préparé, commandé même cet heureux changement (i); elle aeul'ini-
(') Voir la note neuvième, à la fin du volume.
tiative de ces grandes réformes sociales : qui oserait )e nier? mais seule, je le répète, elle n'aurait pu les accomplir : les hommes doivent s'aider en même temps que Dieu leur vient en aide.