‹ Examen des principes de la morale socialeChapitre 3 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Société est Tétat natarel de rhomme.

Mécontent des autres et de lui-même , Rousseau a violemment attaqué la condition de l'homme , et s est eCforcé de démontrer cette thèse étrange, déjà soutenue par Hobbes , a savoir que f homme est né pour vivre comme Fanimal dans la solitude et l'isolement , que la société est un état contre nature ou qu'elle est naturelle à Fespèce humaine comme la décrépitude k l'individu , et qu'il faut des arts, des lois, des gouvernements aux peuples comme il faut des béquilles aux vieillards,

« Dans l'état primitif, dit-il, n'ayant ni maisons , ni cabanes , ni propriété d'aucune espèce ,

chacun se logeait au hasard et souvent pour une seule nuit ; les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement, selon la rencontre, Voccasion et le désir, sans que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu'ils avaient à se dire : ils se quittaient avec la même facilité. La mère allaitait d'abord ses enfants pour ses propres besoins : puis l'habitude les lui ayant rendus chers , elle les nourrissait ensuite pour le leur. Sitôt qu'ils avaient la force de chercher leur pâture , ils ne tardaient pas k quitter leur mère elle-même ; et comme il n'y avait presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne pas se perdre de vue, ils en étaient bientôt au point de ne pas même se reconnaître les uns les autres.

« Les hommes, dans cet état, n'ayant entre eux aucune sorte de relation morale ni de devoirs connus , ne pouvaient être ni bons ni méchants , et n'avaient ni vices ni vertus.

« Ils étaient heureux , car ils n'étaient pas dépravés par la pensée , car l'imagination , qui fait tant de ravages parmi nous, ne parle point a

des cœurs sauvages : chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature , s'y livre sans choi& , avec plus de plaisir que de fureur ; et le besoin satisfait tout le désir est éteint.

« Concluons qu errant dans les forêts , sans industrie , sans parole » sans domicile , sans guerre et sans liaison , sans nul besoin de ses semblables , comme sans désir de leur nuire , peut-être même sans jamais se reconnaître aucun individuellement , Fhomme sauvage , sujet k peu de passions et se suffisant à lui-même , n'avait que les sentiments et les lumières propres a cet état ; qu'il ne sentait que ses vrais besoins, ne regardait que ce qu'il croyait avoir intérêt de voir , et que son intelligence ne faisait pas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisait quelque découverte , il pouvait d'autant moins la communiquer qu'il ne connaissaût pas même ses enfants. L'art périssait avec l'inventeur. II n'y avait ni éducation ni progrès ; les générations se multipliaient inutilement ; et chacune partant toujours du même point , les siècles s'écoulaient dans toute la grossièreté cjcs premiers âges; l'espèce

c(ait déjà vieille, et rhorame restait toujours enfant (M. »

Voilà le portrait de Thonune que J.-J. Rousseau nous propose pour modèle ; voila Fétat naturel , tant vanté par le maître et par les disciples , Où îl n'y a ni rapports constants , ni lois , ni gouvemeitient , ni religion , ni morale , ni éducation , ni arts , ni progrès ; où Famour n'eat qu'un instinct sensuel ; où l'amitié , la piété filiale , la charité sont des sentiments ignorés ; où il n'y a ni bons ni méchants , ni vice ni vertu et y par suite , aucune notion de l'Être suprême, aucune espérance d'une vie meilleure, où, en un mot, aucun caractère ne sépare Fhomme de la béte.

Sans me préoccuper du point de vue que l'auteur veut établir, sans défendre la civilisation et les arts, qui, ce me semble, n'ont pas besoin d'être défendus, même lorsque J.-J. Rousseau les attaque , je me demande , en commençant ce travail, s'il est vrai que la société ne soit pas

( » ) Extraits du Discours sur V Inégalité»

l'état naturel de Thomme ou ne soit qu'une dégénération?

Si l'assertion est admise, tout est dit, et il n'y a plus h s'occuper des principes de la société et de la morale sociale , puisque naturellement il ne doit y avoir ni société ni morale.

Néanmoins , je passerais outre et laisserais le bon sens et lexpérience répondre pour moi , si la doctrine de l'éloquent sophiste n'avait pas été con* tagieuse.

Mais comme elle a été et est encore une sorte de lieu commun paradoxal adopté et reproduit par tous les déclamateurs , comme elle est l'idée première du CorUrat social et de la plupart des systèmes subversifs, je crois qu'il est nécessaire d'en montrer rapidement l'absurdité.

L'homme , à sa naissance , est le plus faible des animaux : il est incapable de changer de lieu , de trouver sa nourriture , de distinguer ce qui lui est bon et ce qui lui est mauvais , de se défendre contre l'attaque des bétes ou contre les inclémences du ciel et des saisons. L'instinct même , cette impulsion

providentielle et infaillible que Dieu donne aux êtres qui ne doivent jamais s élever à la dignité d'êtres raisonnables , Tinstinct est en lui inférieur à celui des autres animaux. L'enfant, sans Famour et le dévouement de sa mère, mourrait au bout de quelques heures. Abandonné a lui-même , dans les premières années de son adolescence , il ne saurait éviter les dangers qui menacent sa vie ; il périrait bientôt d'inanition , il serait la victime de son imprudence ou la proie des bétes féroces.

Mais SX, d'une part, sa faiblesse naturelle lui rend la société nécessaire , d^autre part et d'une manière plus frappante encore , sa nature morale et intellectuelle répugne k l'isolement. Il est irrésistiblement poussé à rechercher ses semblables , à leur confier ses douleurs et ses joies , à entrer avec eux en communauté de plaisirs et desouf-* frances, à prier lorsqu'ils prient, et k espérer ce qu'ils espèrent.

De son ccBur s'élève incessamment une aspiration d'amour que Tinfini seul peut combler, et il périrait h la peine, si la société ne le distrayait de ce

vide immense qu'il sent en lui , et ne calmait cet inexorable ennui qui , selon la profonde expression de Bossuet , fait le fond de la nature bumaine I

Enfin, il veut connaître : inquiet. et curieux, il poursuit la vérité avec ardeur, car elle est ralioient de son âme , comme le pmn est Falmieiii de sw corps.

Et que sait-il par lui-même ? que serait mon mtelligence , si elle n'était fécondée par TinteUigràce des autres hommes ? que serait ma science , si elle ne comprenait que ce que f ai pensé, vu et observé? quelles sont les idées qui m'appartiennent^ que j^ai tirées de mon propre fonds et sans un secours étranger ?

Non , soit que je me considère sous le point de vue physique , soit que je me considère sous le point de vue moral , je ne me reconnais pas dans cet animal sauvage que Rousseau appelle Themme primitif. Tout mon être proteste , je sens que la société est mon état naturel, et que m' imaginer dans un autre état c'est m'imaginer autre que Dieu ne m'acréé.

Je vais plus loin (et c>st une considération qui

ma toujours frappé)^ si celte pauvre créature incapable d'amour et de foi , si ce prétendu homme primitif avait existé, je révoquerais en doute la justice et la bonté de Dieu, qui n'aurait donné le sublime privilège de le connaître, de Taimer et de le servir qu'à l'homme corrompu par le contact de ses semblables et dégradé par la civilisation.

Rousseau , et c'est le propre de ceux qui attaquent systématiquement Tordre établi dans le monde , n'a qu'une idée grossière de son auteur. Le sauvage qui n'a ni iamille, ni éducation, ni pensées (Vhomme qui pense est un animal dépravé) est pour lui le vrai homme. Cet enfant de la nature ignore Dieu, tandis que Tenfant dégénéré de la civilisation connaît Dieu et fait profession de croire en une religion. Singulière préférence de l'Être suprême I il se cache k l'homme pur , à l'habitant nomade du désert , et il se révèle au citoyen des sociétés organisées , k Tami des arts et des sciences , au vicaire savoyard !

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