DU CULTE
§ i. — De la prière.
Partout rhomme a reconnu qu'au-dessus de lui il existait un être ou des êtres dont 11 éprouvait la puissance, et auxquels il rapportait tous les phénomènes naturels. Mais ignorant la nature de ces êtres mystérieux, il en jugea d'après lui-même et leur attribua ses propres passions. II crut que ces divinités étaient flattées des hommages qu'on leur rendait, qu'elles étaient insatiables d'éloges et jalouses des honneurs qu'on pouvait rendre à des divinités rivales, qu'elles afl'ectionnaient particulièrement les peuples qui leur montraient une grande dévotion, qu'elles étaient sujettes à la colère, mais qu'elles se laissaient apaiser par les prières et les offrandes multipliées; on crut ne pouvoir s'en faire une plus haute idée qu'en les comparant à ces puissants rois asiatiques qui se tiennent majestueux et inaccessibles au fond d'un palais splendide où leurs vizirs sont seuls admis à leur présenter les hommages et les humbles supplications de leurs sujets^ et qui, du haut de leur trône, accueillent
oa rejettent, suivant leur fantaisie, les prières qui leur sont adressées. Ces idées dominent encore dans toutes les religions qui s'obstinent à faire de leur Dieu une espèce de sultan capricieux et vaniteux. La philosophie nous oITre une plus haute conception de Dieu. L'Être inflni n'a nui besoin d'hommages qui ne peuvent rien ajouter à sa gloire et à son bonheur: il ne demande ni offrandes ni sacrifices, lui qui est maître de tout et qui remplit tout; il dirige l'univers par des lois immuables d'une sagesse infinie, et il serait absurde de supposer qu'il en dérangera l'économie sur le désir d'un vermisseau qui ne sait pas même ce qu'il demande. Dieu connaît tout, est en même temps présent partout; il est donc inutile de lui parler comme à un homme auquel les paroles apprennent ce quMl ne savait pas.
Demander quelque chose à Dieu, c'est supposer qu'il pourra avoir égard à notre prière, par l'effet de laquelle les choses se passeront autrement qu'elles n'auraient eu lieu sans elle. Croit-on que Dieu, pour piaire à l'homme, veuille changer le cours ordinaire des choses ?
11 y a de la part de l'homme une témérité bien étrange à demander quelque chose à Dieu; c'est lui assigner sa lâche, c'est prétendre connaître mieux que lui ce qu'il lui convient de faire, c'est révoquer en doute sa sagesse et vouloir lui substituer la nôtre. Savons-nous si l'accomplissement de nos vœux ne serait pas contraire au bien général ou même à notre bien particulier? Qu'arriverait-il aux enfants si leurs pères avalent l'imprudence de leur accorder tout ce qu'ils demandent? Il en est de même de nous qui sommes toujours des enfants.
Prier, c'est aussi se défier de la bonté de Dieu ; car, puisqu'il sait beaucoup mieux que nous ce qui nous convient, pourquoi supposer qu'il ne nous l'accordera pas de lui-même et sans que nous le lui demandions? Ce serait lui faire injure que de le comparer à un maître avare qui ne lâche aucune grâce à moins qu'elle ne lui soit arrachée par des importunités. L'homme généreux, au contraire, va au-devant des désirs de son ami et les satisfait avant qu'ils soient exprimés ou même conçus. On nous dit qu'un fils, bien que reconnaissant la sagesse supérieure de son père, ne laisse pas que de
Ilf. 9.
s'adresser à lai pour obtenir ce qu'il désire. Non ; si le fils est parfaitement convaincu que son père sait tout ce qui lui convient et a pour lui Tamour le plus tendre, il attendra avec confiance les preuves de sa bonté et se gardera de les solliciter. Mais il est un point essentiel qui rend la comparaison défectueuse. Entre un père et un flls 11 y a égalité de nature : entre Dieu et i'iiomme il y a la distance de i'inflni au fini. Ni le père ni le fils ne peuvent connaître les sentiments l'un de l'autre, s'ils ne les expriment par des paroles ou par d'autres moyens de communication ; Dieu lit dans nos cœurs mieux que nous-mêmes et connaît nos plus secrètes pensées. Le père a besoin de i*amour de son fils et des témoignages de cet amour; Dieu n'a nul besoin de nous.
Jésus, en blâmant les longues prières des païens qui se figurent que leurs chances de succès auprès de Dieu se mesurent sur l'étendue de leurs discours, nous déclare que le Père céleste sait ce dont nous avons besoin avant que nous le lui demandions (Mat., vi, 8); il est donc inutile de rien lui demander. Saint Jérôme dit de même que nous ne savons pas ce que nous devons demander à Dieu (i) : le mieux est donc de nous taire.
Pour se convaincre de la futilité de la prière, il sufilt de réfléchir que les hommes élèvent vers Dieu des vœux qui se contrarient réciproquement et ne peuvent en même temps recevoir satisfaction. Chaque homme, en priant, ne se préoccupe que de ses intérêts, sans songer si ce qu'il demande peut se concilier avec l'inlérêl d'autrui. 11 arrive donc que, dans le même temps et le même lieu, l'un demande la pluie, et l'autre la sécheresse, l'un désire le chaud, l'autre le froid; dans une guerre, chacune des parties belligérantes réclame le succès pour ses armes (â). Dieu ne peut obtempérer en même temps à toutes ces prétentions. Que fera>t-ir donc? Sans doute, sa résolution sera conforme à ce qu'exige sa sagesse, il
(!) Sur la discassion de Jean, évèque de Jérusalem, avec saint Épiphane.
(2) « Ma mère, si nous faisions bénir Tépée de Saint-Mégrin? — Mon fils, si le duc de Guise fail bénir la sienne?... •»
(Al. Duhas, Henri iJI, acte II, scène v.)
pj:- D'y 3Y3jt (jioQc qu'à le laisser faire, saos Timportuner de clameurs
f^'^ superflues (1).
'"^ La prière est la négation d'une des vertus les plus recommandées
par le christianisme, la résignation. Si nous devons nous résigner bumblement à la volonté de Dieu et accepter avec reconnaissance tout ce qu'il nous envoie, il est évident que nous n'avons rien à lui demander et que nous ne pourrions le faire sans nous écarter de cette confiante soumission. Prier, c'est indiquera Dieu ce qu'il devra faire, c'est se permettre de discuter au moins ses desseins, c'est lui déclarer que dans sa conduite future certain mode sera préférable à tel autre. Le résigné, au contraire, doit bien se garder de juger les vues de Dieu; il s'incline devant sa providence; il s'annibile complètement et accepte d'avance tout ce qu'ordonnent ses décrets souverains. Il ne s'adressera donc à Dieu que pour lui eiprimer sa soumission sans bornes.
Le cbristianisme s'est donc visiblement contredit quand il a recommandé la prière. Quelques rigoristes s'efforcent d'atténuer celte contradiction en ne permettant pas à i'bomme de demander à Dieu des avantages temporels, mais seulement des grâces pour le salut (2). < Que faites-vous, dit saint Augustin, en demandant à Dieu qu'il vous procure des avantages temporels ? Vous le voulez rendre ministre de vos désirs déréglés (In Psalm, xxx). »
Remarquons que celte observation, toute dure qu'elle est, s'applique, non pas seulement au cas où l'on demanderait les jouissances du luxe ou la satisfaction de plaisirs illicites, mais à la simple demande ayant pour objet le strict nécessaire en fait de biens temporels; car c'est toujours se préoccuper des sens, c'est plaider pour ce misérable corps de boue qu'un chrétien doit mépriser. Le même doc-
(() Quand il s'agit, pour les prêtres, de juger les religions rivales, ils savent trës-bien en apprécier les vices. Pendant que les prêtres de Baal invoquent leur Dieu, Elle les nargue en lear disant : « Criez plus haut, car votre dieu Baal parle peut-être à quelqu'un, ou il est en chemin ou dans une bdtellerie; il dort péut-étrev et il a besoin qu'on le réveille (III Aoi>,xviii, 27). > Tout ceux qui font des prières, ne 8'ezpo8en^iIs pas à ce qu'on leur tienne le même langage ?
(2) Nicole, Z>c <a pnère, U< partie, liv. II, cb. ii.
tear dit encore : « Quand vojis demandez à Dieu, ou de l'argent, ou une succession, ou une dignité, vous voulez qu'il vous assiste dans vos cupidités, et non qu'il vous exauce dans vos désirs légitimes {In Psalm» lxxxy). Nous vous exhortons à ne jamais demander à Dieu rien des choses mortelles et périssables de ce monde par un désir fixe et arrêté, mais seulement ce qu'il sait le plus utile pour le salut de votre âme ; car certainement vous ne savez pas ce qui vous est utile. Quelquefois ce que vous croyez vous être avantageux, vous est dommageable, et ce que vous croyez vous devoir nuire, vous sert. Vous êtes des malades. Ne prescrivez point à votre médecin les remèdes qu'il doit vous donner. Il doit vous suffire, vous dit-il, que vous soyez assuré de ma grâce. Que le malade ne se retire pas des mains de son médecin, etqu'il n'entreprenne pas de lui donner conseil {In PscUm. lui). » Les principes posés par saint Augustin devraient conduire à ne rien demander, même dans l'ordre spirituel ; car demander une grâce, c'est se mêler de conseiller le médecin; et il l'a si bien senti, qu'il a regardé comme une témérité la prière ayant pour but la délivrance des tentations, vu que ces contrariétés peuvent être des épreuves que Dieu nous ménage pour nous afl'ermir dans la sainteté {In PsaL cxliv; In PsaL XXV ; Tract, vu in Joan.), Quand on a la persuasion que Dieu ne permet rien que pour notre bien, on doit s'abstenir de lui demander aucune grâce ou de réclamer de lui l'éloignemeut d'un obstacle quelconque.
La distinction de saint Augustin n'a pas été admise par l'Ëglise qui prie pour toute espèce de causes, même les plus frivoles. Elle demande la victoire en cas de guerre, la cessation des fléaux, le succès de toute sorte d'entreprises; elle célèbre les rogations pour obtenir d'abondantes moissons; elle fait des neuvaines et offre des messes pour les sujets qui lui sont indiqués, même pour la guérison d'une vache ou la destruction des punaises (1).
(1) Du temps des Gondé, on célébrait chaque année, le jour de la fête de saint Hubert, la messe des chiens dans la chapelle de Chantilly. Tous les chiens du prince y étaient amenés et rangés devant le tableau de saint Hubert, exposé sur le mattre-autel. Ils restaient pendant toute la messe
Les anciens étalent bien plus sages et plus véritablement religieux quand ils bornaient leur prière à dire : • dieux, accordeznous tout ce dont nous avons besoin ; » ou mieux encore : « Jupiter, accordez-nous tout ce qui est bon, soit que nous priions ou ne priions pas; et ne nous accordez pas ce qui est funeste, quand même nous en ferlons l'objet de nos prières (1). »
Si la prière pouvait se Justifier, elle devrait du moins être purement mentale; car les paroles ne servent entre les hommes qu'à cause de l'impossibilité où ils sont de lire dans le cœur les uns des autres; mais à regard de Dieu qui voit tout, une pensée conçue par l'homme est comme si elle était exprimée, et les paroles dont on la revêt n'y ajoutent rien. En recourant aux paroles, on semble vouloir tromper Dieu, comme s'il devait nécessairement croire à la sincérité de celui qui les prononce. En récitant des formules rédigées par autrui et que souvent même on ne comprend pas, on se flatte de s'en servir comme d'un passe-port pour se faire auprès de Dieu le mérite de sentiments qu'étaient censés éprouver les rédacteurs de ces prières. Si l'on éprouve soi-même ces sentiments, les paroles sont superflues; si l'on ne les éprouve pas, on ment à Dieu. Donc, dans tous les cas, la prière orale doit être interdite.
La fausse conception sur laquelle est basée la prière entraîne, dans la pratique, des conséquences nuisibles. La prière étant recommandée comme la première et la plus indispensable des bonnes œuvres, il s'ensuit qu'on ne saurait lui faire une part trop large dans la vie humaine. Saint Paul recommande de prier toujours {Éphes., VI, 48). Plus on y consacre de temps, plus on se rend agréable à Dieu. Nicole va jusqu'à dire que la vie d'un chrétien doit être une oraison continuelle (i); tous les livres de piété conduisent au même but, et l'Église adopte cette doctrine puisqu'elle préconise une fouie de saints dont le mérite principal est d'être restés, pendant des années entières, presque constamment absorbés par la
et le çermon. Cette cérémonie avait pour but d'éloigner des chiens les maladies et les accidents.
(1) Philostrate, Hv. I, ch. ii ; VitÈRE-MAxiHE, liv. VII, ch. ii.
(2) Traité de la prière^ ch. i.
prière. L'homme modèle est donc, suivant ce système, celui dont i'esprit est sans cesse tendu vers Dieu, de manière que toute autre pensée en soit bannie ; plongé dans des méditations continuelles, il QUblie le monde, sa famille, ses affaires, et ne fait plus autre chose que de converser avec Dieu et de le contempler; même quand les nécessités de la vie présente l'obligent de se dérober pour quelques Instants à ses exercices favoris, il ne s'acquitte que machinalement de ces offices temporels, sans laisser tomber sur des sujets aussi misérables sa pensée qui reste toujours fixée vers le ciel ; il ne voit rien, n'entend rien de ce qui se passe aulour de lui; rien ne peut le détourner de l'objet incessant de ses réflexions. Un pareil homme devient inutile au monde et impropre à rendre à la société les services dont il aurait été capable. 11 est, en outre, exposé au sort de tous ceux dont l'esprit se laisse envahir par une idée fixe, c'est d être atteint de monomauie ou même de folie complète. Si l'on examinait avec soin la vie des saints, il est certain qu'on y trouverait un grand nombre d'exemples de folie caractérisée, et ce serait principalement chez les saints les plus vantés, chez ceux dont on raconte les extases et les visions. La tension continuelle de Tespritsur un même sujet finit presque toujours par causer des hallu* cinations dans lesquelles se produisent des erreurs des sens; c'est alors que le maniaque se croit ravi au troisième ciel, comme saint Paul, voit Jésus-Christ et la Vierge, entend les concerts des anges, etc. C'est dans un de ces accès, que la célèbre pénitente de Fénelon, madame Guyon,crut épouser Jésus-Christ. Si le caractère de l'individu tend plutôt à se porter vers les idées sombres, ses extases seront d'une nature affreuse; il se verra damné, rugira au milieu des démons, se croira démon lui-même (1). Dans le premier cas il sera pour l'Ëglise un saint, dans le second un possédé. Dans les deux c^s, le dérangement des facultés intellectuelles aura une même cause, la continuité de l'état de prière, l'absorption de l'individu par une seule pensée. Et ce qui prouve que ces phénomènes n'ont rien de surnaturel, c'est qu'ils se produisent chez tous ies peuples,
(1) Voir le Dictionnaire de Médecine {iSS!5), art. Dêtnonologie^ Démonomane^ Contemplation.
EXAMEN DU CHRISTIANISME ill
quelle que soit leur religion, et que des résultats semblables sont dus souvent à des causes étrangères à la religion.
Nous avons considéré le cas extrême des gens qui prennent à la lettre le précepte de toujours prier. Bien que les exemples en soient assez rares, ils suffisent pour prouver le danger des maximes chrétiennes, et il ne tient pas à TËglise qu'ils ne soient plus communs; car en répétant sans cesse aux hommes, qu'il faut toujours prier, toujours penser à Dieu, elle les pousse autant qu'elle peut à la vie contemplative; si elle n'obtient pas plus de succës,'c'est que, malgré le nombre apparent de ses sujets, elle en a bien peu sur lesquels son empire soit réel. Mais, même parmi ceux qui ne se soumettent que partiellement à son autorité, le système de prière est dangereux en ce qu'il tend à les détourner des devoirs sérieux de ia société et à y substituer de prétendus devoirs envers Dieu. Le dévot qui ne se laisse pas entraîner jusqu'à l'état d'oraison permanente, s'en approche plus ou moins, passe une partie de la journée à réglise ou dans son oratoire; il a toujours les yeux levés vers le ciel, ce qui fait qu'il n'a jamais l'air de regarder en face ses interlocuteurs; persuadé que ia prière est l'œuvre par excellence et qu'on ne saurait trop prier, il arrive naturellement à dédaigner tout le reste et à oublier ses fonctions sociales et ses devoirs de famille. En mettant la prière bien au-dessus du travail, on rabaisse le travail et Ton tend à le faire déserter ou au moins négliger. Le bon sens populaire a beau crier qui travaille prie; cet adage inspiré par une sagesse exquise, est repoussé par l'Ëglise comme mai sonnant et dicté par l'incrédulité. La maxime contraire a été proclamée implicitement par la glorification de ceux qui, comme les stylites, ont prié et n'ont pas travaillé. Qui prie travailleifesi là la maxime quia inspiré ia vie dévote. En priant, on remplit le premier de tous les devoirs, celui qui comprend tous les autres, on est quitte de toute obligation envers Dieu et les hommes; en priant pour son prochain, on a assez fait pour lui, et l'on est dispensé de lui prêter son concours.
La prière conduit l'homme à i'apathie en ce qu'elle le porte à attendre de Dieu ce qu'il ne devrait attendre que de ses propres efforts. A force de se dire que Dieu peut tout et ne refuse rien à
ceux qui le prient avec ferveur, il se persuade aisément qu'il ne peut rien faire de mieux que de se reposer sur lui du soin d'agir, et que quant à lui-même, il peut rester passivement à attendre que la Providence lui octroie ses dons. Cette funeste indolence est encouragée dans une foule de circonstances par l'Ëglise et découle directement de son enseignement. Le clergé ne cesse de recommande ries moyens surnaturels de préférence aux moyens naturels. En ce qui regarde les maladies, par exemple, le prêtre déclare que Dieu en sait plus que les médecins, que lui seul est maître de notre corps et en dispose à son gré, que les prières peuvent beaucoup plus que les vains secours des hommes; le malade, fidèle à ses leçons, s'adresse à Dieu plutôt qu'à l'homme, Il prie, fait des neuvaines, porte des amulettes, fait dire des messes, boit de l'eau miraculeuse de la Salette, et ne consulte pas de médecin. Rien n'est plus commun que cette conduite dans les campagnes. Le prêtre ne s'oppose pas formellement à remploi de la médecine; mais les principes qu'il a précbés ont du nécessairement la faire exclure. En vantant de toutes ses forces l'efficacité de la prière et des pratiques de dévotion, en rabaissant les moyens humains et ies ressources de la science profane, il ne doit pas s'élouner si ses auditeurs sont conséquents et ne recourent qu'au ciel dans leurs besoins. Les résultats d'un pareil système sont déplorables. Tei homme que les ressources de l'art eussent pu sauver, périt misérablement malgré les prières et les reliques. Souvent même le fidèle ne se borne pas à négliger les secours humains; la manière dont il s'applique les prétendues vertus surnaturelles, est en état d'aggraver son mal ou de lui en causer de nouveaux ; c'est ainsi que dans beaucoup de localités, on plonge les enfants, au risque de les tuer, dans l'eau glaciale des fontaines consacrées aux saints; et le clergé encourage et bénit ces superstitions meurtrières dont il tire profit. N'est-ce pas le comble de l'absurdité que d'attendre que Dieu fasse des miracles pour vous aider quand vous ne vous aidez pas vous-mêmes, ou pour éloigner de vous des maux qui ne sont dus qu'à votre conduite déraisonnable. La fable du Charretier embourbé (i) contient à cet égard une excellente morale, bien supé-
(t) Lafortâire, liv. VI, fab. 18.
Tous les journaux français ont ropporté qu'en 1861, l'empereur de
rieure à celle de l'Ëglise; le charretier voyant sa voilure dans un mauvais pas, se croise les bras et prie dévotement Hercule de le tirer d'embarras; il met en pratique les leçons de l'Ëglise. Mais le dieu, au lieu d'intervenir miraculeusement pour exécuter ce qu'on lui demande, invite le suppliant à user de sa force et de son adresse pour opérer lui-même et sans prodige ce qu'il réclamait du ciel. Cette leçon d'Hercule, c'est : Aide-toi, et le ciel t^aidera. Quand nous demandons à Dieu qu'il fasse à notre place ce que nous pouvons et devons faire nous-mêmes, ne sommes-nous pas aussi insensés que le ciiarrelierde la fable? Que dirait-on d'un homme qui, couché nonchalamment sur son lit dans une salle où serait dressé un repas excellent, prierait Dieu de vouloir bien le nourrir afln de lui éviter l'effort de se lever et la fatigue de manger? Il n'est personne qui ne rit d'un tel excès de paresse. Telle est cependant la conduite du dévot qui s'adresse toujours au ciel quand il a par devers lui les moyens de réaliser l'objet de ses prières. C'est ce que fait le malade qui demande à Dieu sa guérlson au lieu d'y travailler parles moyens que la science met à sa disposition ; c'est ce que fait le cultivateur qui demande au ciel de riches récoltes et ne s'occupe pas activement d'améliorer ses terres et de perfectionner ses procédés de culture. C'est ce que nous faisons quand nous prions Dieu de faire cesser les fléaux qu'a occasionnés notre négligence, ou qu'il est en notre pouvoir de combattre. Sachons donc nous aider nous-mêmes. Quant à ce qui dépasse nos forces, ayons confiance dans la bonté de Dieu ; mais soyons bien persuadés que ni vœux ni encens n'influeront sur ses décrets.
la Chine ayant été atteint de la maladie dont il est mort, ses médecins n'ont trouvé rien de mieux, pour le guérir, que de prononcer des formules magiques et de pratiquer des incantations. On a beaucoup ri de cette thérapeutique surnaturelle des barbares. Ce n'est pas chez les civilisés qu'on agirait ainsi : en pareil cas, ils font dire des évangiles, allument des cierges devant les statues en renom, emploient Teau de la Salette, les agnus dei... A la bonne heure, voilà au moins des moyens rationnels et qui prouvent bien notre supériorité sur les païens.
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114 EXAMEN DU CHRISTIANISHE
§ 2. ^ Da culle extérieur.
Si, comme nous venons de le prouver, il n'y a pas lieu de prier Dieu, à plus forte raison ne doil>on pas lui adresser des hommages extérieurs constituant un cuite. Non pas que nous repoussions les assemblées ayant la religion pour but : nous les regardons au con^ traire comme très-utiles, pourvu qu'elles conservent le caractère qu'elles doivent avoir, c'est-à-dire qu'elles soient faites en vue de l'homme et non de Dieu. Qu'on se réunisse à certains jours pour s'entretenir de la religion naturelle ; que les membres les plus éclai* rés et les plus éloquents de l'assemblée Instruisent le peuple, l'exhortent à la vertu ; que des hymnes chantés en commun contribuent à inspirer des sentiments nobles et généreux; qu'on s'excite réciproquement à la charité, à l'amour de la patrie, au dévouement; qu'une certaine solennité en frappant les sens, rende plus vives les impressions de Tâme ; il n'en résultera rien que de bon et d'utile pour la société. Nous disons qu'un pareil culte a l'homme pour objet, en ce sens qu'il a pour but de rendre l'homme meilleur; il se rapporte indirectement à Dieu, comme toute bonne action qui concourt aux desseins de Dieu ; mais on ne s'y propose pas é'honorer Dieu, ni de ie nourrir de louanges semblables à celles qui s'adressent aux hommes, ni de lui présenter des requêtes. A la fin du dernier siècle, les théophilanthpopes ont cherché à introduire un cuite k peu près conforme au programme que bous venons d'esquisser ; mais le temps n'était pas encore venu de s'afifranchlr des révélations, celle tentative était prématurée. Nous pensons que l'avenir se chargera de leur donner raison, dès que les hommes se sentiront en état de secouer les vieux préjugés qui s'affaiblissent de jour en jour, et auxquels déjà bien des gens ne tiennent plus que par un ûl bien fragile.
Les divers cultes ont Dieu pour objet, et les hommes qui y président ont tous la prétention de posséder respectivement le seul vrai mode suivant lequel il veut être honoré. Des cérémonies plus ou moins nombreuses, plus ou moins insignifiantes sont considérées comme Intéressant essentiellement l'Être suprême qui, nous dit-on,
EXAMBN DU CHRISTIANISME 115
$e serait révélé à rbomme (oui exprès pour exiger de loi Paccomplissement de ces rites, serait extrêmement flatté de les voir prati* quer, et verrait avec liorreor qu'on i'bonorât d'une autre manière. Tous ees cultes se ressemblent par beaucoup de points, et souvent môme la différence est à peine perceptible ; tes prêtres n'en soutien« nenl pas moins que toutes ces minuties sont de rigueur, et que le eulte où Ton en omet une seule, est profane et abominable, tandis que celui qui les observe toutes, est saint et agréable k Dieu. On fait ainsi Jouer à Dieu on rôle bien mesquin, pour ne rien dire de plus. Concevrait-on qu'on roi prescrivit à ses sujets de se réunir pour ebanler ses louanges, d'observer, dans ces réunions, de nombreuses cérémonies sans aucune utilité, et plusieurs même sans aucun sens intelligible pour ceux qui y prennent part ; et qu'il s'irritât du moindre ebangement apporté au rituel, quand même l'intention des déiinquanls serait droite et pure, quand môme leur dévouement à sa personne lui serait bien connu? On trouverait que cette avidité de louanges dénote bien de la petitesse ; et i'attacbement à de vaines simagrées ne pourrait être attribué qu'à un système de vexation gratuite ou à une manie de despote capricieux. Gomment croire que Dieu tienne à ce qu'on récite certaines formules, à ce qu'on prie en une certaine langue, à ce qu'on fasse en priant telle génuflexion, tei geste, telle évolution, etc.? Celui qui assiste aux actes d'un cuite autre que le sien, conservant alors toute sa liberté de jugement, apprécie convenablement tout ce cérémonial qu'il u'bésile pas à traiter de superstition, et prend en pitié tous ceux qui croient ainsi servir Dieu ; puis, transporté dans son temple et au milieu de ses coreligionnaires, il assiste avec recueillement à des rites pareils à ceux qu'il vient de trouver si ridicules cbez autrui, ei il se félicite de posséder le seule mode suivant lequel Dieu veut être honoré. Chacun voit ainsi les défauts d'autrui et est aveugle sur les siens propres ; chacun a raison contre tous et ne se trompe qu'en appréciant sa propre conduite. Les prêtres, en traitant de superstitieux tout culte qui n'est pas le leur, ressemblent à ces marchands d'orviétan qui, en prônant leur drogue comme la seule efficace, recommandent bien de se défier des drogues falsifiées que débitent leurs confrères.
116 EXAMEN DU CHRISTUNISME
Pour qu'on culie pût être regardé comme iuslitué par Dieu, II faudrait prouver le fait de la révélation. Nous avons fait voir Timpossibilité d'une pareille preuve, et spécialement TinsufiOsance de celles qu'on a fait valoir en faveur du christianisme. La prétendue révélation sur laquelle s'appuient les chrétiens, ne contient même rien à l'égard du culte. Les Juifs avaient au moins sur eux cet avantage, que leurs livres inspirés formaient un code complet où tout était réglé, jusqu'aux plus petits détails du culte. Le Nouveau Testament, au contraire, est muet à cet égard (voir ci-dessus, chap. ix, S 10) et ne pose pas même les bases du culte chrétien. Aussi les auteurs ecclésiastiques eux-mêmes sont-ils obligés de reconnaître que le culte des premiers chrétiens était d'une extrême simplicité, que peu à peu il s'est chargé de nombreuses cérémonies, et que ce n'est que fort lard que le rituel a été établi tel que le pratiquent les catholiques. Il faut en conclure que ces cérémonies n'ont rien d'essentiel, puisqu'elles ont varié suivant les temps, et que par conséquent il doit être indififérent de s'y conformer ou de s'en abstenir (1).
L'examen auquel nous nous sommes livré, des principaux dogmes du christianisme, nous dispense de traiter des parties du culte qui s'y rattachent et qui doivent en subir le sort. 11 ne nous restera à discuter que les autres parties du culte, au moins les plus importantes. Nous devons d'abord nous occuper de deux points qui sont communs à presque tous les cultes, l'offrande et le sacrifice.
L'usage des offrandes vint de ce qu'on assimila Dieu à un homme puissant, accessible aux présents. En Orient, on n'aborde jamais un grand sans avoir un présent à lui offrir. Il en était de même du Dieu des Juifs : Vous ne paraîtrez point, dit-il, devant moi les mains vides (Ex., xxTii, 15). Les prêtres, en lui prêtant un pareil langage, ne faisaient qu'exprimer leur propre cupidité. Les offrandes
(i) « La multiplicité des pratiques rituelles, Timportance exagérée qu'on y attache, est un des signes de Taffranchissement de Tesprit religieux et une source de désordre en morale, parce qu'on croit par elles suppléer h Tobservation des préceptes réels. Elles endorment la conscience dans une fausse sécurité au sein d'une vie sans règle. »
(La Merrais, sur rÉvaogile de saint Marc, ch. vu.)
jouaient un grand rôle dans le culte israélile. Mais en quoi Dieu peut-il avoir besoin de nos dons? Et s'il n'en a pas besoin, pourquoi les lui offrir? C'est, nous dit-on, pour reconnaître son souverain donaaine sur toutes choses. Cette reconnaissance résuite suffisamment d'upe disposition intérieure; le prélèvement qu'on fera d'une partie de son avoir, n'ajoutera rien à ce sentiment. D'ailleurs, pour offrir, il faut qu'il y ait quelqu'un qui accepte, et Dieu ne jugé pas à propos de prendre livraison des présents qu'on lui offre. Les prêtres, il est vrai, sont toujours prêts à flgurer comme ses mandataires et à s'approprier en son nom les offrandes. Mais alors ce n'est plus à Dieu que l'offrande est adressée, mais bien aux prêtres. Chez les peuples grossiers, Dieu est considéré comme un potentat qui a son domaine propre et ses revenus, et les offrandes disparaissent d'une manière mystérieuse, comme si la divinité en faisait usage pour elle-même. Suivant Daniel (ch. xiv), les prêtres de Bel faisaient croire au peuple que le Dieu se nourrissait de leurs dons. C'était absurde, mais conséquent. Il est au contraire souverainement inconséquent d'offrir à un être des choses qu'il n'acceptera pas et dont on sait qu'il ne fera aucun usage.
Les sacrifices dérivent de cette idée impie, que les privations de l'homme sont agréables à Dieu et qu'on lui plaît en détruisant ses œuvres. Minucius Félix s'élève avec raison centre une telle pratique : « Offrirons-nous à Dieu des victimes et des hosties qu'il a faites pour notre usage, afin de lui rejeter son présent; ne serait-ce pas une Ingratitude? Les sacrifices qu'il demande, c'est une âme pure, une bonne conscience, une croyance sincère ; c'est le servir, que de vivre dans l'innocence ; c'est lui sacrifier, que d'exercer la vertu ; s'abstenir de mal faire, c'est lui faire une offrande agréable ; et empêcher quelqu'un de périr, c'est lui égorger les victimes qu'il désire (Oclavius, ch. xxxi). » C'était condamner les anciennes religions, y compris celle des Juifs, qui avaient admis les sacrifices comme partie essentielle du culte.
Plus la chose sacrifiée avait de prix, plus le sacrifice était ré pulé méritoire. Après avoir offert des choses inanimées, on sacrifia des animaux, puis enfin la plus excellente des créatures, l'homme lui-même. Presque toutes les nations sont tombées dans cette