‹ Examen du christianisme (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · III · texte numérisé non relu

III

reconnaître que Dieu et God c'est tout un. L'accord qui existe à ce sujet entre Français et Anglais, il ne s'agit que de rétendre à tous les peuples et de reconnaître qu'ils ne peuvent être coupables de ne pas savoir l'hébreu et de donner à Dieu un nom tiré de leur langue. C'est ainsi que la plupart des querelles religieuses ne viennent que faute de s'entendre et qu'elles se dissiperaient si l'on avait la patience et la bonne foi de s'expliquer.

Sur le second point, savoir les fonctions des divinités secondaires, nous trouvons la même conformité. Les païens regardaient chacnne des forces de la nature comme l'action d'un être Intelligent, d'un génie chargé d'y présider; les astres étalent animés, et les âmes rectrices de ces grands corps étalent autant de dieux ; Apollon , c'est le Soleil, Diane la Lune, Cybèle la Terre, etc. ; Junon, c'est l'air atmosphérique, Neptune l'eau, Vesta ou Vulcain le feu. Iris i'arc en ciel, et ainsi de suite ; les plantes mêmes étalent animées et servaient comme de corps aux Hamadryades ; chaque cours d'eau ^vait son dieu ou sa nymphe.

Des Idées semblables se trouvent chez les chrétiens. Les anges figurent le plus souvent comme messagers, ce qui comporte déjà une coopération à l'œuvre de Dieu, une participation au gouvernement du monde. Mais on les voit aussi s'élever à des emplois pios Importants que celui d'ambassadeur. Ainsi, lors de la peste envoyée par Dieu pour punir David de sa fantaisie de faire le dénombrement de son peuple, c'est un ange qui extermine les habitants (II RoiSy XXIV, 46, 47), comme aurait pu faire Piuton; lors de l'invasion de Sennachérib, c'est encore un ange qui extermine en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens {WRois, xix, 35). Le prince ou ange protecteur des Perses lutte vingt et un jours contre Michel, ange protecteur des Juifs (Dan., x, 43). Des anges fouettent Héliodore, le renversent et l'empêchent de s'emparer des richesses du temple (II Mac., m). Un ange vient tirer de prison les apôtres {Act, ap,y y, 19). Saint Paul en disant que Dieu n'a point soumis aux anges le monde futur qui devait servir de demeure aux élus ressuscites {Heb.f II, 5), donne à entendre que le monde actuel est sous leur direction : Il les appelle des Esprits administrateurs (id. , i, 14). Saint Justin dit que Dieu, en créant le monde, en a confié le gouver-

nement aux anges (ApoL ii, 5). Selon Tbéodorei, Dieu gouverne loul en employani le ministère des anges {In gènes,, p. 82), de sorte que son action sur le monde ne serait pas immédiate. Origène s'exprime ainsi : c Les anges président à toutes choses, aussi bien sur la terre que dans Teau, l'air et le feu, c'est-à-dire aux principaux éléments, et agissent sur tous les animaux, sur tous les germes, et même sur les astres du ciel (ïïomil. Vil in Jerem,)» Les vertus célestes ont reçu le gouvernement de ce monde, de sorte qu'elles président, les unes à la terre ou à la germination des arbres, les autres aux fleuves et aux fontaines, ceiles-ci aux vents et aux flots de la mer, celles-là aux animaux terrestres (Homil. in Josue, cb. xxiii). » Saint Jérôme pense également que des anges sont chargés de présider aux quatre éléments, à la terre, à l'eau, au feu et à Pair {Comment, in episL ad Galat,, llv. II, ch. iv; éd. Bénédictins, t. IV, col. ^6). Tous les Pères s'expriment de même, c Chacune des choses visibles de ce monde a un ange préposé à sa direction (saint âvgostin, Lib. de divers, quœsL LXXXIII, quœsL 79). Dieu a établi des anges dans tous les climats du globe, de manière qu'ils prennent soin, comme le dit Moïse, des diverses nations. Il en a préposé au gouvernement des créatures inanimées, du Soleil, de la Lune, et de tout ce qui s'y trouve pour servir aux usages des hommes (Saint Jban Chrtsostomb, Homélie sur la nativité). » « Les saint Pères, dit La Mennais, nous apprennent d'une voix unanime que la Providence du Très-Haut s'étend à tout ce qui existe, et qu'il se sert, pour l'exécution de ses desseins, du ministère des anges. Ils gouvernent Punivers et le conservent. Ils président à toutes les choses visibles, aux astres du ciel, à la terre et 4 ses productions, au feu, au vent, à la mer, aux fleuves, aux fontaines, aux êtres vivants. Ils présentent à Dieu tes prières des hommes ; associés à sa vaste administration, ils ne dédaignent aucune des fonctions que leur confie le Tout-Puissant, et chacun d'eux se renferme dans l'emploi qui lui est prescrit. Ainsi parient saint Justin, Âthénagore, Théodoret, saint Clément d'Alexandrie, saint Grégoire de Nazianze, Origène, Ëusèbe de Césarée, saint Jérôme, saint Augustin, saint Hiiaire, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille, saint Thomas {Essai sur Vindiff,^ IV« partie, ch. iv). » Aussi

La Meonais reconnaîl-il qae les religions anciennes n'étaient que le culte des saints et des anges. Bossuet admet que des anges sont particulièrement préposés à certains offices, aux sacrements, aux offrandes, aux oraisons, ainsi qu*à la direction des peuples (Préface de VApocalypsCy cb. xxvii). Le Juif Pbilon n'hésite pas à déclarer l'identité entre les anges des -Juifs et les divinités secondaires des autres nations : « Moïse, dit cet auteur (en son livre Des Géants), a coutume d'appeler anges ce que les autres philosophes appellent démons (on génies); ce sont des âmes qui volent dans l'air. Personne ne doit croire que ce soit une fable. L'air est plein d'animaux; mais ils nous sont invisibles, puisque l'air même n'est pas visible. »

On volt que l'idée chrétienne ne diffère pas de l'idée païenne, et qu'il y a une inconséquence choquante à adopter l'une en proscrivant l'autre comme impie et blasphématoire. Les théologiens, pour ne pas être forcés de reconnaître cette conformité de doctrines, ont prétendu que la position des anges du christianisme était bien différente de celle des dieux du paganisme, que les premiers étaient subordonnés à Dieu et n'exerçaient qu'un pouvoir délégué par lui, tandis que les dieux païens avaient une puissance propre et indépendante, et étaient aussi absolus dans leur sphère que Jupiter dans la sienne. Rien ne justifie cette distinction que démentent, au contraire, l«s monuments du paganisme. Dès que Jupiter était le dieu suprême et l'auteur de tout, les autres dieux ne pouvaient posséder qu'un pouvoir dérivant de lui et subordonné au sien ; puisqu'il était le père des dieux, ceux-ci n'étaient que des créatures contingentes et n'avaient rien que ce dont il les avait gratiûés. Une foule d'exemples prouvent son empire souverain sur les dieux. D'après les poètes qui sont les théologiens du paganisme, c'est de Jupiter que tous les dieux tirent l'élrp et la puissance; Hésiode dit qu'ils naquirent en même temps que les hommes et qu'ils devinrent des génies (ou démons) par la volonté du grand Jupiter {les Travaux et, les Jours, liv. I). Euripide fait ainsi parler les Dioscures : Après que Jupiter nous eut fait dieux, etc. Ovide parle de certains dieux que Jupiter ne juge pas encore dignes des honneurs du ciel. Jupiter, en partageant le monde, donne le gouvernement des eaux à Neptune et celui des enfers à Pluton. 11 précipite Vulcaln du haut du ciel, 11 chasse

de rOlympe Neptune et Apollon et les réduit à parlager la condition humaine jusqu'à ce que Texpiation de leur faule leur ait mérilé de rentrer au séjour célesle; il foudroie le fils d'Apollon qui avait osé s'emparer de la direction du soleil. Les autres dieux lui sont donc soumis, n'agissent que par lui et dans les limites qu'il leur a tracées. Leur assujetlissement à l'égard du roi de l'Olympe est donc tout aussi réel que celui des anges envers Jébovali.

La spécialité permanente des Tonctions des dieux païens se retrouve aujourd'tiui cbez les saints. Cliacun d'eux a un ou plusieurs déparlements où son aclion est regardée comme efficace. Les auleurs chrétiens se sont souvent moqués de la multitude innombrable des divinités païennes et de la bassesse des détails auxquels elles descendaient; ils se sont égayés aux dépens des déesses Pertunda, Prema, Fluviona, des dieux Consevius, Slerculus, Crepilus, etc. (1). Mais, sous tous les rapports, les saints du cliristianisme semblent avoir pris à lâche de recueillir l'héritage de leurs devanciers et de conserver les mêmes distributions d'emplois, si même ils n'ont encore poussé plus loin le soin minulieux de ne rien laisser sans protecteur célesle. Ainsi saint Cosme et saint Damien remplacent Esculape et Sérapis, et emploient, comme ces dieux, les songes pour révéler les remèdes (2). D'autres saints se sont partagé la guérison des diverses maladies : saint Marcouf guérit les écrouelies, saint Jean-Baptiste la gale, sainte Christine les maux de dents, sainte Claire les maux d'yeux, saint Léonard le rachitisme des enfants; sainte Venice, quoiqu'elle ne figure dans aucun martyrologe et qu'elle n'ait jamais existé, n'en a pas moins des aulels et dirige la menstruation des femmes (3) ; saint Pantaléon, malgré le peu de compétence de son sexe, se charge de donner du lait aux nourrices (4); saint Hubert a la double tâche de protéger les chasseurs et leurs chiens, et de guérir de la rage; saint Antoine de Padoue fait retrouver les

(1) Tertullieh, Ad gentes, liv. 11, ch. ix, x, xi.

(2) Alp. Maury, La magie et Vaitrologie dans (^antiquité et au moyen âge, p. 2i7.

(3) L'abbé Thiers, Des superstitions.

(i) Id.

objets perdus; saint Taarin donne de la pluie, saint Piat et sainte Geneviève du beau temps. Chaque classe ou profession est sous la tutelle de quelque saint : saint Nicolas veille sur Tes garçons, et sainte Catlierine sur les filles; saint Joseph est le patron des charpentiers, saint Éloi des forgerons, saint Fiacre des jardiniers, sainte Cécile des musiciens, saint Crépin des cordonniers ; sainte Barbe comprend dans son domaine les canonniers, les tisserands et les perruquiers; il n'y a pas jusqu'aux voleurs qui, à défaut de Mercure, ne trouvent un patron, c'est saint Nicolas. Les villes et les royaumes ont aussi leurs tuteurs célestes : saint Denis était le patron de la France, mais Louis XIII lui a relire son office et en a chargé la Vierge Marie; saint George veille sur l'Angleterre, saint Janvier sur Naples, saint Jacques sur la Castille. Les fonctions dévolues autrefois à l'obscène Priape n'ont point été délaissées, elles ont même été partagées entre plusieurs titulaires, saint Photin, saint Guignolet, saint Greluchon, etc. (1), qui tous se chargent de rendre fécondes les femmes stériles et de restituer aux hommes épuisés la puissance génératrice. La Sainte Vierge ne pouvait être oubliée dans

(I) Voyez DuLAURE, Des divinités gétie'ralricea chez les anciens et les modernes, ch. xiii, et Collir de Plarcy, Dictionnaire des reliquies. On trouve dans ce dernier ouvrage la description des moyens obscènes employés par les femmes qui recourent à saint Guignolel.

« Il n'y a pas Jusqu^an culte du phallus qui n'ait été sanctifié sous une forme détournée... On a signalé en divers lieux des vestiges du culte du phallus, culte qui s*est conservé en Orient chez les Israélites (Perd. Fer- HIER, La Syrie et le gouvernement de JUéhémet-Aliy p. 265). Voyez ce que Uhrich rapporte d'un phallas conservé h la chapelle de Saint-Vit ou de Saint-Fix, près de Schwitzerhoff. Le saint est invoqué par les femmes pour devenir fécondes et pour plusieurs maladies {Mémoires de VAcadé^ mie de Metz, année 1850-1851, p. 304 et suiv.)* Cf. ce qui est dit de la pierre des épousées, dans les Alpes (D. Mo:inier, Traditions populaires, p. 792). A Téglise de Moutier en Bresse, une pierre, reste d'un ancien phallus, et qu'on nomme la pierre de saint Vit, est encore regardée comme ayant la vertu de donner de la force aux enfants. Les statues de saint Vil furent aussi substituées aux idoles et aux hermès que les anciens étaient dans l'usage de placer à la jonction des chemins. »

(Alf. Maury, la Magie et V Astrologie, p. 159.)

celle distribution d'emplois : indépendamment de sa surveillance gé* oéraie des choses humaines, elle a diverses attributions qu'elle s'est réservées en se multipliant sous divers titres et en devenant Notre- Dame de Bonne-Nouvelle, Notre-Dame de Délivrance, etc. Pour la foule dévote, ce sont autant d'êtres différents ayant chacun son mérite particulier et son domaine propre (1); de même que, pour le païen ignorant, Apollon, Esculape, Bacchus, Hercule, Mercure, Pluton, Castor, Pollux étaient autant de dieux différents, bien qu'en réalité tous ces dieux n'en fissent qu'un, savoir, le soleil considéré sous différents aspects; bien plus, pour beaucoup, l'Apollon de Delphes n'était pas le même que ceux de Délos, Claros, Ténédos, etc. On voit que les vieilles erreurs n'ont fait que changer de nom.

Indépendamment de la protection des saints, l'Eglise enseigne que chaque homme est confié en naissant à un ange gardien qui en prend un soin tout particulier pendant le cours de sa vie, comme les Férouers du magisme. L'Olympe chrétien est donc tout aussi peuplé et tout aussi diversement occupé que l'Olympe païen. Si quelques Pères ont aiguisé leur verve satirique aux dépens de la myriade de divinités dont les anciens remplissaient l'univers, les païens n'auraient eu besoin, pour toute réponse, que de mettre en regard la foule innombrable des êtres auxquels les chrétiens rendent un culte, ce qui comprend : i« un nombre d'anges gardiens au moins égal à celui des habitants de notre globe, c'est-à-dire environ un

(1) Le clergé a consacré ces croyances populaires en dédiant one des églises de Paris à Notre-Dame de Lorette. — Il est raconté, dans un ouvrage qui a eu quatorze éditions {Histoire de l'auguste et vénérable

église de ChartreSy par Y. Sablon, ch. xvt), qu'à Palaiseau, un homme étant à travailler au fond d*un puits , occasionna un éboulement de pierres sous lesquelles il resta pendant trois jours sans qu'on oit pu le secourir. Quand on fut parvenu à enlever les pierres, cet homme déclara qa*ayant invoqué Notre-Dame de Chartres^ il avait été par elle sauvé de tout accident et nourri pendant les trois jours. Il est bien entendu que le mérite de ce miracle appartient à la Vierge de Chartres, et nullement à celles de Palaiseau, Liesse, Embrun, Fourvières et autres rivales beaucoup moins puissantes.

milliard, sans parler de ceux qui peuvent remplir un office semblable auprès des habitants des aulres globes; 2** les anges occupés à d'autres emplois et dont le nombre est inconnu; 3° les saints et saintes entrés dans le ciel depuis le commencement du monde, et dont le nombre s'accroît tous les jours : pour donner une idée de leur multitude, il suffit de rappeler qu'un seul événement y a fait entrer les onze mille vierges de Cologne. De part et d'autre, on n'a donc rien à se reprocher : le chrétien, bien loin d'être choqué du grand nombre des bienheureux, y trouve un sujet de joie ; qu'il applaudisse donc au même sentiment chez son frère le païen.

Chez les anciens comme chez les modernes, c'est la même cause qui recrute l'armée céleste. On suppose que les hommes vertueux sont admis, après leur mort, à jouir d'un bonheur souverain, qu'alors ils ont la faculté d'entrer en communication avec les hommes terrestres, d'entendre leurs prières et de travailler efficacement à Taccomplissement de leurs vœux. L'admission des hommes au rang des divinités s'appelait apothéose chez les païens; les chrétiens lui donnent le nom de canonisation; l'idée est la même. L'apothéose élait extrêmement rare : les gens de bien n'obtenaient pour récompense que les délices des champs Ëlysées. Quant à la divinisation, pendant longtemps elle n'a été accordée qu'à des héros dont l'existence humaine est très-problématique, et que les savants modernes regardent plutôt comme mythiques; tels sont Hercule, Thésée, Castor, Pollux, Romulus. A partir des empereurs romains, la flatterie plaça les princes au rang des dieux, et l'apothéose devint pour eux comme une prérogative de leur dignité. Ce fut là un abus introduit dans une religion à son déclin ; mais il eut bien peu d'importance. Les honneurs divins rendus aux empereurs après leur mort, n'étaient réellement qu'une affaire de forme et d'étiquette, une sorte d'oraison funèbre un peu plus menteuse et plus hyperbolique que les autres; personne n'en était dupe, pas même ceux qui y présidaient; et une fois la cérémonie terminée, il n'était plus question du nouveau dieu. Si l'on excepte Jules César auquel ses exploits héroïques et sa haute naissance pouvaient permettre d'aller s'asseoir à côté de son aïeul Quirinus, on ne voit pas que les princes décorés officiellement du litre de dieu, aient été réellement l'objet d'un culte.

— Chez les chrétiens ou, pour mieux dire, chez les catholiques, il est admis que tous les élus jouissent des honneurs e tde la puissance résenrés aux saints. Pendant longtemps, ce fut la voix publique qui ouvrit les portes du ciel; mais le pape qui a uni par concentrer entre ses mains tous les pouvoirs de TËglIse, s'attribue le droit de proclamer le nom des hommes qu'il est permis d'honorer comme saints; le mode actuel ressemble donc à l'apothéose romaine. Le Sacré-CoUége est consulté et l'on compte les voix; puis un décret de la chancellerie pontificale proclame le nouveau saint (1), comme jadis un décret du Sénat. Dans les deux cas, on volt les hommes distribuer les rangs dans le ciel et décerner des brevets de divinité : ce ne sont plus les dieux qui gouvernent les hommes, ce sont les hommes qui créent les dieux et qui ensuite se prosternent en sup* pliants devant ceux qui leur doivent leur divinité (2). II y a là ma-

(1) La Cour de Rome, qui ne laisse échapper aucune occasion de battre monnaie, trouve dans les canonisations une source de revenus ; pour admettre un saint dans le paradis, elle exige des sommes énormes, soit de la part des familles ou des Ordres religieux qui tiennent à la glorification de leurs membres, soit de toutes autres personnes ayant intérêt à Taffaire ; nous pouvons citer notamment TOrdre des Frères des écoles chrétiennes qui a largement financé pour obtenir la canonisation de son fondateur, Jean- Baptiste de la Salle. Au besoin, la cour de Rome s'adresse au troupeau des fidèles. Point d'argent^ point de «umm, telle est la devise du porte-clefs du séjour céleste. En 1845, le bieoheoreui Labre, faute d'argent, était arrêté sur le seuil de Tempyrée, et le clergé fit des quêtes afin de réunir la somme nécessaire pour lui acheter son diplôme de saint. Pareille chose arriva pour la canonisation de Germaine Cousin ; la procédure languit longtemps faute d'argent, et il fallut de nombreux mandements pour stimuler le zèle des fidèles.

(2) « Certainement il faut avoir perdu la raison pour croire que le ciel s'ouvre selon le caprice bizarre d'une multitude insensée pour recevoir ceux qu'il lui platt d'y faire monter, ou qu'un homme puisse conférer à un autre homme la divinité qu'il n'a pas. » Quel est l'écrivain qui a si rudement bafoué l'usage des apothéoses 7 Est-ce Voltaire ou quelque autre incrédule? Non, c'est un Père de l'Ëglise, c'est Lactance {instii. div.t liv. i, cb. xv). 11 est vrai que de son temps on ne connaissait pas le culte des saints. Tertullien n'est pas moins énergique : « La condition

tière à rire; mais sur ce point comme sur tous les autres, les catholiques se sout privés du droit de rallier les païens.

Tout étant semblable chez les uns et chez les autres, quel sujet d'accusation si grave peut-on articuler contre les religions ancien nés? Les auteurs ecclésiastiques prétendent que les dieux du paganisme étaient des démons ou esprits infernaux, et que c'était ainsi le comble de l'impiété que de se détourner de Dieu pour adresser à ses ennemis les honneurs qui ne sont dus qu'à lui. Si l'on eût prié ces graves docteurs de vouloir bien dire sur quoi ils fondaient leur prétention, ils eussent été fort embarrassés. Ils ne se sont jamais donné la peine de justifier leur étrange assertion qui n'a réellement que la valeur d'une injure. Si l'on fût venu leur dire que Jésus-Christ, ses anges et ses Saints étaient des démons, ils auraient crié au blasphème et à la calomnie, et ils auraient eu raison. Pourquoi donc employer à l'égard de leurs adversaires un procédé qu'ils trouvent aussi odieux qu'illogique? Quand une réunion d'hommes définit l'être auquel elle adresse son culte et énumère d'une manière précise ses attributs, on a établi son identité autant qu'il est possible de le faire pour ttes êtres qui ne tombent pas sous nos sens. Les chrétiens dépouillent cet être de tous ses attributs, lui prêtent arbitrairement des attributs tout opposés, lui enlèvent tout ce qui constitue son individualité; puis, quand ils l'ont ainsi travesti, ils disent à ses adorateurs : Voilà votre Dieu ! Comment qualifier un pareil procédé ? Le païen a beau vous dire que son Jupiter est le Dieu suprême, très-grand et très-bon, l'auteur de tout. Vous répondez : Non, Jupiter est un génie infernal, révolté contre Dieu et artisan du mal. Mais c'est là la plus sotte guerre de mots qui se puisse imaginer. Jupiter, Dieu suprême de l'un, n'a rien de commun avec le diable Jupiter de l'autre. L'Apollon que j'adore, vous dit le païen, est l'esprit qui gouverne le soleil ; bien que vous admettiez l'existence de cet esprit qui pour vous est un ange, vous me soutenez qu'Apollon est un diable ; le même être sera donc ange pour vous et diable pour moi ;

de chacuD de vos dieux dépend de Tapprobation du Sénat ; celui-là n'est pas Dieu pour qui les hommes n'ont pas opiné et qui a été condamné par leur n\[s{ApoL^ ch. vi). »

VOUS faites une chose pieuse en l'honorant sous son litre d'ange ; mais quand je l'honore et que j'ai le malheur de l'appeler Apollon, je commets un crime abominable. Voilà la logique des Pères!

Ce qui prouve, suivant eux, que certains dieux païens sont des démons, c'est que, même pour leurs adorateurs, ce sont des êtres souillés de vices, et qu'on les honore par des actions honteuses. Nous avons déjà exposé (t. II, p. 223), d'après les auteurs les pins versés dans l'antiquité, que les actions attribuées aux dieux étaient autant d'allégories qui cachaient un sens profond. Gomme la signl* fication de plusieurs de ces mythes (par exemple, celui de Saturne dévorant ses enfants) est très-facile à saisir et attestée par des autorités irrécusables, on doit en conclure que les autres n'ont pas dû davantage être pris dans le sens littéral ; et quand le sens nous paraîtra obscur, ou même quand nous n'en trouverons aucun de satisfaisant, il faudra reconnaître que nous avons perdu la clef des mythes, plutôt que d'attribuer légèrement aux anciens un tissu d'absurdités.

Le peuple a dâ laisser échapper de bonne heure le fil de théogonies aussi compliquées ; alors il n'y a vu que des mystères incompréhensibles, il donnait aux formules traditionnelles un acquiescement routinier, ainsi que cela se pratique dans toutes les religions ; mais on savait que ce n'était pas dans ces symboles mystérieux qu'il fallait chercher des règles de conduite. A ne voir que l'apparence, ces dieux étaient coupables d'adultère, d'inceste, de vol, etc. ; mais ces mêmes dieux étaient les protecteurs de la foi conjugale, de la probité et de toutes les vertus. Leurs adorateurs n'étaient pas plus inconséquents que les chrétiens qui demandent la douceur et le pardon des injures au farouche Jéhovah si avide de sang et de vengeance, et qui recommandent le respect de la vérité et l'amour des parents pour leurs enfants, tout en honorant l'infâme Abraham, menteur, proxénète de sa propre femme et bourreau de son fils. Jéhovah aussi conduit un de ses prophètes au iupanaire (Osée, i) ; on aurait tort d'en conclure qu'il est le Dieu de la prostitution. Les païens, pas plus que les chrétiens, n'entendaient adorer des génies malfaisants et présidant au crime; ils rendaient leurs hommages à des dieux bons et auteurs du bien, et leur demandaient de faire régner la vertu sur la terre. Dans la religion gréco-romaine, il n'y

avait pas uu seul Dieu auquel on attribuât la mécbaoceté; tous étalent regardés comme essentiellement bons; les Euménides ellesmêmes ne faisaient qu'accomplir une œuvre de justice, comme le bourreau, elles n'étaient animées d'aucune mauvaise passion. Sous ce rapport, la théologie ancienne était supérieure à celle des chré* tiens qui admet Texlstence d'êtres mauvais par nature et ayant pour mission de présider au mal. Ainsi, non seulement les païens n'adoraient pas les diables, mais ils n'y croyaient pas, ou plutôt ils ne les connaissaient pas.

Que les hommes se soient trompés sur la nature de Dieu et lui aient attribué des actes indignes de lui, c'est ce qui est arrivé dans toutes les religions. Mais dès qu'ils reconnaissent à celui qu'ils adorent le caractère d'Être suprême, qui est l'attribut essentiel de Dieu, il n'y a pas à se méprendre ni à équivoquer sur l'objet de leur cuite.

Les honneurs que les païens rendaient à leurs dieux, ne consistaient généralement que dans des cérémonies qui, si elles avaient le défaut d'être inutiles, ne renfermaient du moins rien d'immoral, et ne pouvaient porter les hommes vers le mal. Certains cultes, il est Trai, ont été soulUés par des orgies et des obscéniléà, à des époques de décadence où le sens religieux qui avait présidé à leur fondation, était perdu; mais ce sont là des exceptions qui ne détruisent pas la règle, ce sont des abus qui n'empêchent pas que le culte auquel ils étaient mêlés, ne fût réellement adressé à des divinités bienfaisantes qu'un zèle extravagant croyait servir par de honteux écarts. De même les chrétiens ont cru servir leur Dieu en versant le sang des infidèles et en brûlant les dissidents; de même aussi ils ont eu leurs processions d'hommes et de femmes tous nus, et ont par là rivalisé avec les priapées antiques (1); on ne pourrait certainement pas conclure de ces abus, que la divinité au nom de laquelle ils se sont commis, fut un esprit infernal. Toutes les religions anciennes et modernes sont dans le même cas; toutes contiennent des préceptes nuisibles et ont inspiré des crimes; toutes ont donc besoin d'indul-

(1) DuLAURE, Histoire de Paris (période X, § 8, t. lY); il cite le témoignage d'auteurs contemporains.

geDce. Il n'en est pas moins vrai qa'aacane d'elles ne se rapporte à l'auteur du mal ; toutes ont pour but d'honorer l'Être souverainement bon, quoique leurs moyens soient souvent en opposition avec les plus saintes lois de la nature.

Boit-on rendre un culte aux divinités secondaires qui, comme nous venons de le voir, ne sont autres que les anges et les Saints? H y a sur ce point une grande divergence entre les religions. Les unes déclarent qu'on ne doit de culte qu'à Dieu, que les honneurs rendus à des créatures, si élevées qu'elles soient, constituent un crime abominable ; ainsi le décide la loi de Moïse qui regarde comme on adultère tout hommage rendu à un autre que Dieu, et voue k l'exécration publique cette impiété qu'elle punit de mort; les mêmes maximes sont encore suivies par les mahométans et par les diverses sectes protestantes. D'autres, au contraire, ont enseigné qu'il était, non seulement permis, mais même obligatoire d'honorer, outre Dieu, ses ministres et les êtres supérieurs qu'il a appelés à partager son Jjonbeur, sa gloire et sa puissance ; tel était le sentiment des païens, tel est celui des catholiques qui, malgré leur horreur profonde pour ces derniers, doivent cependant être mis sur la même ligne et méritent la même dénomination, comme professant les mêmes principes et suivant les mêmes pratiques. A ne consulter que les lumières de ia raison, la première opinion semble beaucoup plus sensée. On ne peut adresser des prières à des êtres sur la nature desquels on ne sait rien, et desquels on ignore même s'ils peuvent se mettre en rapport avec nous, entendre nos paroles et connaître nos pensées; à plus forte raison, ignore-t-on s'ils peuvent nous secourir. En s'adressant à eux, l'on s'expose à lancer des prières dans le vide; ceux que l'on invoque, peuvent ne pas exister; ou, s'ils existent» peuvent être sans moyen de communication avec nous. Notre culte à leur égard peut donc être en pure perte, comme si nous brûlions de l'encens à l'intention d'un roi des antipodes qui ne s'en douterait pas.

En supposant même ces communications possibles, on ne voit pas

l'utilité de prières adressées à des êtl*es secondaires, quand l'homme

a le pouvoir de s'adresser directement à Dieu. Ce détour n'a pu venir

que de Topinion où l'on était que Dieu est trop haut placé pour que III. it.

Tbomme paisse parvenir jusqu'à lui, ou trop occupé de l'ensemble du monde pour pouvoir descendre dans les détails et s'occuper de chaque affaire en particulier. Mais dès que ces idées erronées eurent fait place à des notions plus pures sur l'omnipotence et l'omniscience de Dieu, il n'y eut plus de raison pour ne pas s'adresser à lui plutôt qu'à des intermédiaires. Non seulement on évite ainsi un circuit inutile, mais on agit avec bien plus de chance de succès; car on est assuré que Dieu connaît parfaitement l'objet de la demande et a tout pouvoir de Texaucer. En en chargeant un intermédiaire, on s'expose à ce qu'il s'aquitte mal de cet office; et au cas qu'il le remplisse exactement, on ne sera pas plus avancé que si l'on se fût adressé directement à Dieu. Le particulier qui aurait la faculté d'aborder à toute heure un puissant monarque et de l'entretenir de ses affaires aussi longuement qu'il le voudrait, se garderait bien de supplier ses ministres.

On allègue qu'en nous rendant favorables les divinités Inférieures, elles joindront leurs prières aux nôtres, et qu'ainsi nos vœux seront bien plus favorablement accueillis par Dieu... On veut toujours faire de Dieu un potentat auprès duquel il faut se faire recommander par des gens qui soient bien en cour, qui appuient les pétitions et usent de leur influence. Toutes ces considérations sont bien mesquines et bien fausses quand il s'agit de l'Être omniscient, qui embrasse tout dans sa pensée, auquel les recommandations ne peuvent rien apprendre, qui n'a pas besoin de conseillers pour prendre une résolution, et qui étend sa justice et sa bonté jusque sur les plus humbles créatures.

Dans le système polythéiste qui admet plusieurs divinités, il est impossible à aucun homme de les connaîlres toutes. Chez les catholiques, il n'y a pas plus de cinq ou six anges qui aient des noms et qui par là s'individualisent à notre égard ; les saints ne sont pas seulement ceux dont le souverain pontife a proclamé les noms, mais tous ceux qui sont admis dans le séjour céleste; le plus grand nombre reste perpétuellement Inconnu des hommes terrestres qui, en cas de silence de la cour de Rome, n'ont aucun critérium pour savoir si tel ou tel individu est, ou non, au rang des bienheureux. Pour ne citer qu'un exemple, sainte Phllomène est restée quinze cents ans

dans l'obscurité, et c'est tout récemment que sa qualité a été reconnue (1). Combien d'autres resteront ignorés jusqu'à la fin des siècles ! Le culte ne s'adresse donc qu'à la minorité de l'armée céleste ; il n'est nécessaire, ni pourl'Ëglise, ni pour ses membres, d'invoquer nommément tous les anges et tous les saints; il n'est aucun saint dont le culte soit obligatoire pour tous les hommes, et si les cbrétiens ont pu sans pécbé omettre pendant si longtemps sainte Philomène dans leurs prières, il en est encore de même de la plupart des saints; chaque fidèle omet même la majeure partie de ceux qui ont été officiellement déclarés saints, et les Litanies des Saints ne comprennent pas à beaucoup près tous ceux qui sont connus. On pourrait donc les omettre tous et néanmoins faire son salut. Ce n'est donc qu'un culte facultatif. Si le culte de Dieu est suffisant. Il était parfaitement inutile d'y ajouter le cuite des créatures.

Si la raison se range, sur cette question, contre les païens et les catholiques, elle ne peut cependant approuver le rigorisme excessif des judéo-protestants qui font un crime affreux du culte rendu aux divinités secondaires, anges et saints. On peut blâmer des pratiques inutiles, qui tendent nécessairement à détourner de Dieu et à affaiblir la haute idée qu'on doit se faire de lui ; mais il n'y a là ni crime ni impiété. Dieu est trop élevé pour être jaloux de qui que ce soit; glorifier ses créatures, c'est encore glorifier leur auteur; un père, bien que chef dans sa famille, ne pourra se choquer des honneurs qu'on rendra à ses enfants; un roi, quoique tout disposé à donner audience à ses sujets et à faire droit à leurs requêtes, ne croira pas qu'on lui manque de respect parce qu'on s'adressera à ses lieutenants ; et même, pour pousser plus loin la comparaison, s'il apprend que quelques uns ont envoyé des suppliques à des ministres Imaginaires, il ne s'irritera pas d'une pareille erreur, et il prendra pour lui des prières qui ne partaient point d'une intention coupable et qui n'avaient d'autre tort que d'être mai adressées.

Les juifs, mahomélans et protestants ont du moins le mérite d'être

(1) Voyez Vie et mt>ac/«« de sainte Philomène j vierge et martyre y AmieDs, 1836. Cette sainte dont aucun écrit, aucun monument ne faisait mention, a apparu en songe à deux religieuses et leur a raconté sa vie; c'est ainsi que son existence s'est révélée.

conséquents avec eux-mêmes; ils n'adorent que Dieu et condamnent impitoyablement ceux qui mêlent à leur culte une créature quelconque. Mais les catholiques tombent dans une Inconséquence prodigieuse ; ils s'unissent aux juifs pour analhématlser le polythéisme chez les païens, et ils le pratiquent eux-mêmes ; car leurs anges et leurs saints ne diffèrent en rien, comme nous Pavons vu, des divinités secondaires des anciens. Pour se sauver du reproche de contradictions, Ils ont imaginé desdistinctions, ont allégué qu'ils n'adoraient que Dieu et qu'ils honoraient lessaints, qu'ils rendaient au premier un culte suprême comme à l'auteur de tous les êtres, et aux saints des honneurs relatifs comme à des créatures amies de Dieu; en priant Dieu, on lui demande de faire, et en priant les saints on leur demande d'intercéder auprès de Dieu pour obtenir qu'il fasse. ^ Ces distinctions appartiennent aux langues modernes, et il serait puéril de reprocher aux anciens d'avoir ignoré ces subtilités grammaticales. Le même mot, dans la plupart des langues anciennes, exprimait l'action de rendre hommage, soit à un être surhumain, soit à un homme élevé en dignité. Dans la Bible, le mot acforer est souvent pris dans le sens d'une salutation profonde envers un supérieur (1). Quant au fond, la gradation des hommages résultait nécessairement du dogme fondamental qui admettait un Dieu suprême et des divinités secondaires. En vertu même de l'idée qu'on se faisait de leur essence, on s'adressait à l'un comme puissant par lui-même, et aux autres comme exerçant une puissance déléguée. Peu importe que ces différences soient exprimées ou sous^entendues. L'action est toujours la même, dès que l'idée qui l'inspire est la même. Si dune on demandait des faveurs à Apollon, à Neptune, à Gérés, à Esculape, etc., c'est qu'on pensait que chacun de ces dieux pouvait, dans la sphère du gouvernement qui lui était confié, rendre à l'homme des services ; mais on savait aussi que leur pouvoir était subordonné à celui de Jupiter dont l'action supérieure dominait tons les gouvernements des dieux, et auquel on pouvait adresser des vœux sur quelque sujet que ce fût. De même, les chrétiens peuvent, d'après les Pères de l'Église, adresser des prières à l'ange du Soleil (Apollon), à l'ange des eaux

(I) Voir les textes cités ci-dessus, t. Il, p. 186, note I.

EXAMEN DU CHRISTIANISME i45

(Neptune)» à l'ange des récoltes (Cérès), à Tange delà santé (Esculape), etc., ou, s'ils le préfèrent, à saint Plat qui fait luire un soiefl brillant, à Notre-Damc-de-Déiivrance qui apaise les flots de la mer et préserve des naufrages, à saint Fiacre qui donne d'abondantes récoltes, à saint Roch qui éloigne la peste; Ils savent que chacun de ces êtres peut leur être seconrabte en usant de la puissance qu'il a reçue de Dieu, mais que la puissance souveraine de Dieu est audessus de tout. Il est impossible de trouver la moindre différence entre les deux modes. La distinction sur Pintercession n'est qu'une cbicane. Celui qui a reçu des pouvoirs de son supérieur, en use dans les limites qui lui sont assignées et agit alors par lui-même sans être obligé d'intercéder auprès du cbef ; un gouverneur de province agit au nom du roi, mais il n'Intercède pas auprès de lui chaque fois que ses attributions l'autorisent à prendre une décision, il ne le ferait que s'il s'agissait de matières excédant sa compétence. C'est ce que font aussi les dieux païens; ils gouvernent respectivement les domaines qui leur sont confiés, et ils n'intercèdent auprès de leur maître Jupiter (comme au huitième livre de l'Enéide), qu'en cas de conflit de juridiction, ou quand il s'agit d'affaires en dehors de leurs attributions. Puisque, d'après l'Eglise, les anges et les saints ont une part dans le gouvernement du monde, on doit en conclure qu'ils ont une action propre, et que dans le ressort de leurs gouvernements ils peuvent exaucer les prières des hommes, sans être tenus de recourir à Dieu, mais toujours en vertu de la délégation de Dieu. S'il en était autrement, ils seraient moins bien partagés que l'homme terrestre qui, lui aussi, exerce sur son globe un pouvoir fort étendu et a l'empire sur les animaux à regard desquels il est une divinité; eh bien, il n'est pas réduite prier au lieu d'agir; si un homme est disposé à accéder au vœu d'un de ses semblables ou d'un animal, il n'est pas obligé d'intercéder, mais il se sert de la puissance qu'il tient de Dieu ; il n'intercède qu'à partir du moment où finit sa puissance. Pourquoi ne pas supposer qu'il en est de même des esprits supérieurs, et pourquoi les abaisser au rôle de truchements qui n'auraient jamais d'autre emploi que de transmettre des prières sans contribuer en rien par eux-mêmes à lAur exaucement? L'Ëglise elle-même, oubliant sa théorie de l'inlerces-

sion, s'exprime dans sa liturgie comme si les Saints avalent une action propre; elle parle notamment à la Vierge Marie comme ayant un empire général sur le monde; « Délivrez-nous de tous les dangers (1). Rompez les liens des pécheurs, apportez la lumière aux aveugles, éloignez de nous tous les maux... Rendez-nous doux et chastes et absous de toutes fautes. Accordez-nous une vie pure. Procurez-nous un chemin sûr afin que nous arrivions à voir Jésus et à nous réjouir éternellement avec lui (2). mère, source d'amour, faites que mon cœur soit embrasé de Paraour du Dieu Christ, afln que je me plaise en lui; faites que je pleure vraiment avec vous, que Je compatisse au crucifié, tant que Je vivrai. Vierge des vierges, ne soyez plus cruelle pour moi. Faites que je m'afflige avec vous. Faites que Je sois gardé par la croix, protégé par la mort du Christ, réchauffé par la grâce. Et quand mon corps mourra, faites que mon âme obtienne la gloire du paradis (3). » Certainement un païen s'adressant à l'une des déesses de l'Olympe ne se serait pas mieux exprimé sur son pouvoir. Dans beaucoup de monuments chrétiens, on fait figurer la Vierge comme exerçant une action; nous avons mentionné ci-dessus (t. I, p. 42, note 1) un bas-relief dans lequel la Vierge enchaîne le démon et donne des ordres aux anges, sans qu'il soit question de Dieu (4).

{{) A perieulis cunctis libéra nos semper (oraison Sub luum prœsidium, qai se dit à la fin de Tëtude dans les collèges).

(3) Solve vinela ret>, profer lumen eœcis^ mala nostra pelle, vilam prœêta puram^ iterpara tutum (prose Ave, maris Stella).

(3) Prose Stabat mater; le mot Fae y est répété à chaque strophe et exprime la puissance de l'être invoqué; il n'y est nullement question d'intercession.

(i) Voici encore une pièce probante. En U6i, le pape Pie II envoya au sanctuaire de Notre-Dame-de-Lorette un calice d'or avec cette inscription : « Pieuse Mère de Dieu, votre pouvoir ne connaît pas de limites et remplit l'univers de ses miracles; cependant, comme votre bonne volonté se complaît souvent dans un lieu plutôt que dans un autre, et comme il vous convient d'illustrer chaque jour par des prodiges innombrables et des miracles voire bien-aîmé sanctuaire de Lorelte, moi pauvre pécheur je recours à vous d'esprit et de cœur< vous suppliant humblement de me délivrer de cette fièvre ardente et de cette toux fati-

Le modeste emploi d'intercesseur, prêté actuellement aux anges et aux saints, n'est certainement pas d'accord avec les écrits des Pères qui attribuent aux anges des fonctions très-actives. Mais, même en s'en tenant à la doctrine de l'Ëglise à ce sujet, il en résulterait seulement que la position de ces êtres serait de beaucoup inférieure à celle des divinités païennes. Cette différence de degré n'empêcbe pas qu'au fond les deux systèmes ne concordent. Dire à un être : Usez du pouvoir qui vous a été donné par Dieu, pour m'accorder telle chose ; ou bien : Demandez à Dieu qu'il m'accorde cette chose; ce sont là deux prières qui ne diffèrent que sur l'étendue du pouvoir attribué à l'être invoqué. Les deux prières supposent également que cet être dépend de Dieu et qu'il peut beaucoup en faveur de l'homme. Ceux qui les adresse, n'ont-ils pas tous deux la même doctrine, ne rapportent-ils pas tout à un Dieu suprême? Pourquoi donc se quereller sur des mots? Pourquoi le catholique dont la conduite est la même que celle du païen, le traite- t-il d'impie, d'idolâtre, d'adorateur des démons, de blasphémateur digne des supplices de Tenfer? Que de discordes pour un malentendu !...

Si les catholiques étaient fondés dans l'accusation de polythéisme qu'ils portent contre ceux qu'ils appellent païens, il en résulterait que personne ne pourrait éviter de tomber dans celte aberration criminelle. £n effet, c'est, suivant eux, être coupable de polythéisme, que de rendre un hommage quelconque à un être autre que Dieu, et notamment de lui adresser des prières, si, au lieu de prier cet être d'intercéder auprès de Dieu, on le prie d'octoyer une faveur en agissant par lui-même. Or, tous tant que nous sommes (y compris les catholiques les plus scrupuleux), nous ne faisons pas autre chose quand nous demandons un service à un ami, à un supérieur, à un homme quel qu'il soit. Cet homme n'est pas Dieu. Nous lui rendons hommage en le saluant et en reconnaissant sa supériorité au moins relative, puisque nous avons besoin de

gante, et de rendre à mes membres défaillants une santé que nous croyons utile à la paix publique. Daignez donc recevoir en présent ce gage de mon obéissance. » Dictionnaire des prophélieê tt des miracles^ par l'abbé Leciiiu, 1854; t. Il, col. i07, art. Lorette. — Il n'y est pas question de Dieu.

lai. Nous De lui demandons pas de prier le Ciel de nous accorder le service que nous attendons de cet booime et qui est en son pouvoir; et nous le regarderions même comme un très-mauvais plaisant si, au lieu d'accéder à notre demande, il nous répondait qu'il va faire des prières à notre intention. Ce que nous voulons, c'est qu'il agisse par lui-même; nous le prions de faille en vertu du pouvoir qu'il possède, comme le païen priait Apollon ou Mercure de faire. Donc tout le monde est polythéiste dans le sens catholique; donc on ne peut faire un crime à personne d'un tel polythéisme, et l'accusation des catholiques contre les païens n'a pas le sens commun.

Si en principe les païens étaient véritablement monothéistes, ii n'est pas moins vrai que, dans la pratique, beaucoup d'entre eux, ne s'occupant que de certaines divinités, devaient finir par lui attribuer une existence indépendante et la souveraineté dans leurs sphères respectives. C'était le résultat de l'ignorance et de l'irréflexion; c'est aussi le fruit habituel des cérémonies extérieures qui à la longue constituent toute la religion pour le vulgaire et lui font oublier le dogme et la morale dont elles ne devraient être que les symboles. Les mêmes abus se reproduisent chez les catholiques et sont dus aux mêmes causes. Beaucoup de gens négligent Dieu pour les saints (1), attribuent à ceux-ci une autorité suprême dans les départements qu'ils gouvernent, et croient, par exemple, que saint Rocb est parfaitement maître de la peste, et saint Hubert de la rage, comme le bon Dieu l'est du tonnerre. Le Napolitain ne peut admettre que saint Janvier soit inférieur à qui que ce soit. Pour un très-grand nombre de catholiques, la Vierge a détrôné Dieu, tout aussi bien que Jupiter avait détrôné Saturne ; Jésus conserve bien encore un

(I) Yole! un fait qui m'a élé raconlé par un chanoine. Cet ecclésiastique précédait la procession du saint-sacrement et faisait ranger les personnes qui obstruaient le passage ; il pria de s'écarter une vieille femme qui se tenait à genoux devant la statue de la Vierge, et qui paraissait absorbée par la prière. Comme elle ne se rendait pas à ses observations, le prêtre lui répéta avec plus d'autorité qu'elle eût à se retirer à l'approche du bon Dieu. La bonne femme obéit en grommelant, et dit en montrant la procession : « Ce n'est pas pour lui que je viens ici ; c'est pour elle (montrant la Vierge). »

peu de terrain, mais le Père éternel est tout à fait mis an rebut. Le cérémonial de- l'église tend de plus en plus à consolider celte substitution. La Vierge règne en souveraine dans le rituel ; ses images couvrent les temples et les oratoires, sa médaille brille sur toutes les poitrines pieuses; le chapelet et le scapulaire sont la livrée qui distingue ses serviteurs ; elle a les dix onzièmes dans les prières du Rosaire qui est une des plus excellentes pratiques de la vie dévote ; il ne reste qu'un onzième pour Dieu; c'est pour elle que sonne VÂngelus, dont la cloche invite les fidèles trois fois par Jour à lui rendre hommage; c'est à elle que sont consacrées presque toutes les églises qui s'élèvent dans la chrétienté, elle y évince les anciens patrons ou les réduit à ne plus être que ses vassaux ; tous les livres de piété sont remplis de ses louanges, on lui attribue les plus hautes prérogatives (i), elle est particulièrement le refuge des pécheurs, et l'on assure que le dévot à la Vierge ne périra jamais; un mois entier (celui de Mai) lui est dédié, bien qu'on n'ait encore rien fait de semblable ponr Dieu (2). La sainte Trinité n'a que deux fêtes dans l'année, la Vierge en a une dizaine, sans compter celle qui a pour objet particulier son sacré cœur (3); le culte de dulie qui s'adresse

(1) Le P. Huguet, mariste, dans soo livre sur Tapparition de la Vierge à la Saletle, dit que rien dans le monde ne se fait sans Marie. Il existe un journal dévot, intitulé le Rosier de Marie, qui a ponr épigraphe : Tout par Marie, — Rien tans Marie, « Marie, dit Tévéque de Boulogne, est la trésorière du ciel; et en retour du culte qu^on lui rend, eUe donne toutes les grâces et la vie étemelle (mandement ipséré dans C Univers du 30 aodt 1857). » Il ne s^agit plus dUntercession ; le clergé oublie de plus en plus les principes par lesquels il répondait à raccosation de polythéisme; la déification se dessine nettement.

(â) On a essayé d'établir le mois de Jésus (c^était le mois de juin, qu'on regardait sans doute comme fils de mai); mais cette dévotion n'eut aucun snccès. Cet échec prouve le discrédit de Jésos et le crédit ascendant de Marie.

(3) Une visionnaire, nommée Marie Alacoque, a mis à la mode la dérotion au sacré emur de Jésus; le eesur de Marie ne pouvait manquer de partager ces hommages. Voilà donc un caile adressé à des viscères : a Ce cœur admirable qui, comme principe du sang, a fourni celui dont a été formé le corps sacré de Jésus et, par conséquent, son divin cœur qui

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