III. u
prouve la morale et que pourrait tout au plus excuser une faim atroce qui ôterail le libre arbitre. Certainement, si Jésus-Christ apparaissait réellement dans la communion sous la forme humaine, ridée de le dévorer Inspirerait un sentiment d'horreur; eh bien, le dévot, avec les yeux de la foi, voit ce qui échappe aux sens charnels (i). Comment n'esl-il donc pas saisi de dégoût au moment de consommer ce festin de cannibale? Porter une dent homicide sur son ami, sur son parent, sur son père, semblerait un crime abominable; et l'on ose s'attaquer à son sauveur, au père de tous les hommes ! Quelle monstruosité! Et pourquoi manger ce corps? Quel bien peutil en résulter? En mangeant sa chair, s'assimile-t-on ses qualités morales? Cette idée extravagante se trouve chez les peuplades sauvages de la Nouvelle-Zélande, qui se figurent qu'en se nourrissant de la chair d'un vaillant guerrier, on s'incorpore toutes ses vertus. Mais est-il digne de la religion d'aller chercher, pour sa justification, des exemples chez les plus grossiers des hommes? La raison nous dit qu'une nourriture corporelle ne peut avoir de l'influence sur l'amélioration de l'âme, et que l'introduction d'un mets quelconque dans l'estomac ne peut ni éclairer l'esprit, ni purifier le cœur. Si le but de la manducation du corps de Jésus-Christ est d'agir sur l'âme, celle action pouvait se faire sans le secours d'une opération matérielle qui évidemment ne peut avoir la puissance de la déterminer. En fait, le résultat moral de la communion est nul. On ne peut dire que ce mets prétendu surnaturel produise sur l'âme un effet sensible et appréciable. Celui qui mangerait par mégarde une hostie consacrée, n'en éprouverait rien de plus que s'il se fût agi d'un pain vulgaire ; et d'un autre côté, le dévot qui recevrait une hostie non consacrée, mais qu'il croirait consacrée, éprouverait ce qu'il a l'habitude d'éprouver en communiant. 11 s'ensuit que les effets spirituels que ressentent certains communiants, tiennent à leur imagination exaltée et non à la vertu intrinsèque de ce qu'ils mangent. Ceux qui pratiquent la communion, n'en sont ni meilleurs ni plus éclairés.
(1) Prœstel fides guppUmentum
Sefuuum deftctui.
{Hymne Pange lingua.)
L'Église admet même,— d'une part, que ceux qui communienl sans y apporter la dévotion nécessaire, n'en retirent aucun fruit;— d'autre part, que celui qui assiste à la messe sans pouvoir communier sacrameolalement , et se borne à le faire spirituellement en y apportant un vif désir de s'unir à Jésus-Christ, en retire des grâces abondantes comme s'il eût reçu le sacrement ; — ou bien encore, que celui qui, croyant communier, ne reçoit qu'une hostie non consacrée, n'en est pas moins sanctifié que s'if^eût recule corps du sauveur. Il en résulte donc que, pour obtenir la sanctification, les dispositions morales sont tout, et le sacrement rien : donc il était inutile de faire manger un corps (1).
Le catholique est obligé de croire que ce pain qu'il a vu fabriquer le malin, est le Dieu souverain, l'Être infini, l'auteur de l'univers : il se prosterne devant ce Dieu fait de main d^homme, le digère, et cœtera. Et II ose encore dire qu'il croit en Dieu !
Prendre pour Dieu un morceau de pain, c'est justifier toutes les idolâtries passées, présentes et futures, et spécialement le fétichisme, ce genre d'idolâtrie des peuples enfants, qui consiste à adorer des corps informes dans lesquels rien ne peut donner l'idée de la représentation d'objets supérieurs. Entre le sauvage qui adore un caillou, et le catholique qui adore un pain, il est impossible de faire la moindre différence. Le dernier a beau dire : Ce que vous' croyez être un pain, n'est pas un pain, c'est le Tout- Puissant. Le nègre en dit autant de son caillou. Le catholique, en repoussant l'affirmation de celui-ci, ne peut néanmoins l'accuser d'impiété ni d'idolâtrie, ni traiter sa prétention d'absurde ; car il ne serait pas plus dlIBciie à Dieu de prendre la place et la forme d'un caillou, que celle d'un pain ; et même rien ne prouve qu'il ne le fasse pas. Le catholique ne doit donc pas regarder comme impossible que Dieu se fasse animal, plante, statue, tableau, etc., ou, si l'on aime mieux, se rende présent dans un lieu déterminé, en s'enveloppant des apparences de ces divers corps, comme il le fait pour les hosties consacrées ; dès lors,
(1) L'eocharUtie est appelée, dous ne savons pourquoi, le pain des anges ; cependant les anges étant immatériels, comment peuvent-ils manger un corps? C'est nn mystère...
les peuples qui ont pu adorer tout cela, n'ont adoré que Dieu. Et quand même Dieu n'aurait pas fait réellement pour les objets des divers cultes, ce qu'il fait pour les hosties catholiques, qu'importe? La foi sauve tout; car il est admis qu'on peut légitimement adorer l'hostie qu'on croit consacrée, bien qu'elle ne le sott pas 'ou que la consécration ait été nulle, parce qu'alors celui qui se prosterne devant ce pain, n'adresse pas ses hommages au pain, mais à Dieu qu'il croit avoir pris la place du pairft II ne s'agit plus que d'étendre cette indulgence à tous les cultes. Celui qui adore un caillou, le croit consacré ou déifié : ce n'est pas le caillou qu'il adore, mais Dieu qu'il croit habiter le caillou ; Il peut se tromper en fait , comme le catholique dont nous venons de parler, mais son erreur ne consistant qu'à croire accompli un fait possible, n'ôte rien au mérite deson action qui ne se rapporte qu'à Dieu. Ainsi toute idolâtrie disparaît et devient même impossible. On pourra donc dire que tout est Dieu ou du moins peut être Dieu ; si chaque atome de matière peut être Dieu, à plus forte raison en sera-t-il de même de l'univers, et rien n'empêchera d'admettre que Dieu est tout. Les catholiques se trouvent donc donner la main aux panthéistes qu'ils attaquent si fort (1).
Les catholiques qui repoussent pour eux-mêmes le reproche d'idolâtrie, l'appliquent à toutes les religions où ils trouvent un culte rendu à des objets matériels quelconques. Si un pareil culte constitue l'idolâtrie, il faut reconnaître qu'aucune religion n'est plus idolâtre que le catholicisme qui peut se vanter d'être parvenu à la perfection du genre. Les anciens païens, comme nous l'avons prouvé au paragraphe précédent, adoraient, non les images, mais les Dieux
(I) L'évèqae de Chartres, dans son mandement intitulé : ParaUèle de» mystères de la religion et de rinerédtUité^ objecte aux panlbéisles que si tout est Dieu, chaque partie de la matière devrait jouir des attributs divins et, par exemple, être capable de s'élever en Tair. Nous laissons aux panthéistes le soin de parer cette botte : nous ferons seulement remarquer qu^un catholique, avant de présenter cette objection, aurait dû penser à Teucharistie. Chaque hostie étant Dieu, devrait jouir de tous les attributs de la divinité ; et cependant, non seulement elles ne les exercent pas, mais on ne les voit pas s'élever en Tair» ni se distinguer de la matière la plus vulgaire.
qu'elles représentaient; on peut en dire autant des païens actuels, bouddhistes, brabmines, etc. Le sauvage, incapable de tailler une statue, prend pour objet de son culte une pierre brute ; mais II n'est pas facile de savoir si c'est réellement cette pierre qu'il adore, ou si elle n'est pour lui qu'un emblème ; il la rebute quand il en est mécontent, et il en choisit d'autres; il est au moins douteux qu'il croie destituer des dieux impuissants et forger de nouveaux dieux et qu'il attache à une matière inerte les idées de divinité ; on ne peut saisir que bien imparfaitement la théologie d'hommes grossiers dont le langage ne peut même exprimer les idées métaphysiques. On n'a donc à cet égard que des conjectures plus on moins hasardées, et nui ne peut affirmer que l'idolâtrie, dans la rigoureuse acception du mot, existe ou ait existé chez aucun des peuples appelés du mot vague de païens. Chez les catholiques, au contraire, il ne peut exister aucune ambiguïté ; ils ont pris le soin de définir d'une manière parfaitement claire l'objet de leur croyance; le pain consacré est déifié; ce n'est plus du pain, c'est Dieu; l'hostie n'est ni une représentation, ni un symbole, c'est mbv. L'adoration de l'hostie ne se rapporte point à autre chose qu'à l'hostie qui est adorée pour elle-même. Il ne peut pas y avoir d'idolâtrie mieux caractérisée.
Je me trouvais un jour dans une réunion de dévots et de prêtres, où Ton parlait des diverses superstitions des peuples étrangers. Quelqu'un fit une peinture plaisante du lamaïsme consistant dans l'adoration d'un homme vivant, et chacun de rire aux dépens de ces malheureux Tbibétains qui attribuent la divinité à un être infirme, misérable, sujet à l'erreur, aux maladies et à la mort. Un autre parla ensuite du culte (Tes animaux chez les Égyptiens; on trouva cette superstition encore plus folle ; comment l'homme pouvait-il se dégrader jusqu'à adorer des êtres sans raison, qui auraient dû plutôt l'adorer lui-même? Un troisième passa à la description du culte des images, et l'assemblée redoubla de railleries sur ces pauvres païens; tirade obligée sur les dieux faits de main d'homme, qui ont des yeux et ne voient point , des oreilles et n'entendent point, etc. Un missionnaire ayant ensuite raconté qu'il avait vu des nègres adorer des troncs d'arbres et des pierres brutes, on déclara que la stupidité humaine ne pouvait pas aller plus loin ; les images du moins présen-
170 EXAMEN DU CEIRISTIANISME
tent encore l'ombre de la vie et rappelieiil les élres animés; mais attribuer la divinité à des rocs informes, à des branches mortes, c'était le comble de la démence. Je pris alors la parole : J'ai vo^ disje, dans une île de la mer du Sud, des sauvages qui adoraient des pains à cacheter.,. Un fou rire accueillit mes paroles; c'était incroyable, inouï; on refusa d'admettre que l'extravagance bumafne pût aller jusque-là... Au même instant, la cloche sonna et appela les fidèles à la bénédiction du saint Sacrement; tous mes interlocuteurs se rendirent à l'église, se prosternèrent avec recueillement devant Vhostie, la remercièrent de les avoir éclairés de sa grâce, de leur avoir fait connaître la vraie religion et de les avoir préservés de la folie des païens qui adorent des hommes, des animaux, des simulacres, des corps bruts, et même... des pains à cacheter,.. Le prédicateur fil un sermon fort édifiant sur le présomptueux qui volt la paille dans Toeil de son voisin et n'aperçoit pas la poutre qui bouche le sien.
Toutes les déclamations de l'Ancien Testament et des Pères contre les idoles s'appliquent à l'eucharistie avec une conformité tellement frappante, qu'on ne conçoit pas l'aveuglement des catholiques qui invoquent avec complaisance ces témoignages accablants pour eux, et récitent Iriomphalement leur propre cpndamnalion. Isaïe insuite aux idoles et leur dit avec mépris : « Venez plaider votre cause; si vous avez quelque chose à dire pour votre défense, produisez>le... Qu'ils viennent, qu'ils nous prédisent ce qui doit arriver, et qu'ils nous fassent savoir les choses passées, et nous les écouterons avec attention... Découvrez-nous l'avenir, et nous reconnaîtrons que vous êtes des dieux; faites du bien ou du mal, si vous le pouvez, afin que nous publiions votre puissance quand nous en aurons vu les effets. Mais vous venez du néant, et vous avez reçu l'être de ce qui n'est point... Nul de vous ne prédit Tavenir, et il n'y a personne qui vous ait jamais ouï dire un seul mot... J'ai observé, et je n'ai trouvé aucun de ces prétendus dieux qui eût de l'intelligence, ni qui répondît aux demandes qu'on lui faisait (Is., xli, 21-^). » Appliquez ces interpellations aux hosties; qui les a vues agir, qui les a entendues parler, prédire l'avenir; qui a observé chez elles le moindre signe d'Intelligence? — Daniel prouve aux Assyriens que
Bel n'esl pas un dieu, parce qu'il ne mange pas (Dan., xiv); les bosties ne mangent pas davantage et n'ont pour mission que d'être mangées. — Dagon, le dieu des Pliilislins, se laisse piteusement clioir (I Rois, v), et sa puissance ne va pas jusqu'à pouvoir se relever. UéiasI Les hosties montrent tout autant d'impuissance; ces pauvres dieux de farine se laissent profaner par les voleurs qui enlèvent les vases où elles sont renfermées ; elles ne peuvent se défendre contre la dent des souris ou contre les insultes des insectes ; elles ont été livrées en pâture aux cbiens, et elles n'ont pu se proléger ni même donner signe de vie, imitant la patience forcée de Bel, de Dagon, e tutti quanti.
< Nul homme n'a le pouvoir de faire un Dieu qui lui soit semblable; car étant mortel lui-même, il ne forme de ses mains criminelles qu'un ouvrage mort. Ainsi 11 vaut mieux que ceux qu'il adore, parce qu'il vil quelque temps et qu'il doit mourir après, au lieu que ces idoles n'ont jamais vécu {Sagesse, xv, 46, 47). » Comment trouvez-vous celle sentence, ô fabricants d'hosties?...— « Un sculpteur, dit Isaïe, façonne un bois. Pour cela, il va d'abord abattre un orme ou un chêne. Cet arbre doit servir à l'homme pour brûler; il en a pris lui-même pour se chauffer; il en a mis au feu pour cuire son pain ; et il prend le reste, il en fait un Dieu et Vadore, il en fait une image devant laquelle il se prosterne. Il a mis au feu la moitié de ce bols, et de l'autre moitié il a pris une partie pour cuire sa viande et pour faire bouillir son pot. Et du reste de ce même bois il s'est fait un Dieu et une idole devant laquelle il se prosterne, qu'il adore et qu'il prie en disant : Délivrez-moi, car vous êtes mon Dieu. Les hommes ne comprennent rien, ne voient point, et leur cœur n'entend point. Ils ne rentrent point en eux-mêmes et ne fcmi point de réflexion, et il ne leur vient point à l'esprit de dire : J'ai fait du feu de la moitié de ce bois, et du reste je ferai une idole, je me prosternerai devant un tronc d'arbre; une partie de ce bois est déjà réduite en cendre, et le cœur de l'homme adore l'autre, et il ne pense point à s'éclairer en disant : Certainement cel ouvrage de mes mains n'est qu'un mensonge (ch. xliv)... » Un boulanger a un las de farine; d'une moitié il fait des brioches et des petits pâtés, et de l'autre moitié il fera des hosties qui deviennent dieux, il se proster-
Dera devant elles, les Invoquera et leur dira : Délivrez-moi, car vous êtes rËternel. Et ce même homme aux dieux de farine rira de rbomme aux dieux de bois.
« Le dieu Terme, dit Lactance, n'est pas toujours une pierre ; c'est aussi quelquefois une souche. Tels dieux, tels adorateurs. Il faut êlre une vraie souche pour adorer une telle divinité (InsL div., liv. I, ch. xx). » Quel nom donner aux adorateurs de galettes?... « 11 ne faut rien adorer, dit le même Père, de ce que l'on peut voir par les yeux du corps, parce que Ton ne peut rien voir de la sorte, qui ne soit corruptible et périssable (id.y liv. II, ch. m). » Appliquez ce principe, et dites-nous si les hosties sont corruptibles et périssables.— « Les dieux des nations sont des simulacres faits de la main des hommes; ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n'entendent point, des pieds et ne marchent pas, etc. {Ps. cxni). » Les hosties n'ont point d'yeux et n'en voient pas davantage; point de pieds, et elles sont tout aussi incapables de se mouvoir. Lequel vaut le mieux?
« Nous refusons, dit Tertullien, d'adorer des statues, des images froides et inanimées et par cela même plus ressemblantes. Les milans, les rats, les araignées n'en sont pas la dupe. Notre courage à rejeter un culte évidemment erroné ne mérite t-il pas des éloges plutôt que des châtiments? El pouvons-nous craindre d'offenser ce qui n'estpasel, par conséquent, ne peut rien sentir (i4po/.,ch.xii)? » Les araignées respectent-elles plus les statues des saints, que jadis celles d'Apollon et de Minerve, et les rats se font-ils plus scrupule de grignoter le Dieu renfermé dans le ciboire, que les pains offerts à Jupiter?...
Laetance n'est pas moins compromettant : « Les hommes ineptes ne comprennent pas que si les simulacres pouvaient sentir et se mouvoir, ils adoreraient les hommes par lesquels ils ont été faits {Instit. div,). » On doit penser, par la même raison, que si les hosties pouvaient sentir et se mouvoir, elles s'empresseraient d'aller rendre hommage au mitron qui les a pétries. — Arnobe se moque de l'opinion des païens qui croyaient que leurs dieux venaient se joindre aux images qui les représentaient. « Les prêtres, dit-il, sont plus puissants que les dieux, puisque par quelques paroles lis les
EXAMEiN DU CHRISTIANISME 173
forcent d'enlrer dans des images et de s'unir avec elles. » De même, le prêïre qui commande à Dieu en le faisant entrer dans une hostie, est plus puissantque lui.— « Pourquoi, dit le même Père, tenez-vous enfermés vos dieux sous clef? Est-ce de peur que le larron ne les emporte la nuil? Si vous êtes assurés qu'ils sont dieux, laissez-leur le soin de se garder eux-mêmes, et que leurs temples soient toujours ouverts. » Tout cela tombe comme un pavé écrasant sur la tête des panicoles qui mettent aussi leur dieu sous clef. Dans Racine, le prêtre de Baal parle ainsi de son dieu de bois :
Ami, peox-lo penser qae d'on zèle frivole Je me laisse aveugler pour une vaine idole, Pour un fragile bois que, malgré mon secours, Les vers sur son autel consument tous les jours ?
{Athalie, acte III, scène m.)
Le même langage ne peut-il pas être tenu avec autant de raison par le prêtre des saints de bois et des dieux de farine?
Rien de plaisant comme le mouvement du sculpteur qui, ayant un bloc fie marbre, se demande ce qu'il en fera :
Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera dieu : même je veux Qu^il ail en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains, faites des vœux ; Voici le maître de la terre.
L'on dit que Touvrier
Eut à peine achevé Timage, Qu'on le vit frémir le premier En redoutant son propre ouvrage.
(Lafortaire, liv. IX, fab. 6.)
VarlisU catholique n'y met pas tant de façon : 11 n'a pas besoin de pétrir sa pâte d'après un modèle idéal ; il en moule de petits disques, et quelques instants après, il dit aussi : Tremblez, humains, voilà le maître de la terre et du tonnerre ; lui aussi redoute son propre ouvrage, ce qui ne l'empêche pas de le manger.
Horace fail ainsi raconter à Priape comment il est devenu diea :
Olim truncus eram ficulnus, inutile lignums Quùm faber, incertus scamnum facerei ne Priapum, Maluit esse dewn. Deus indè ego.,,
(Lib. I, sat. VIII.)
Une bostie pourrait raconter de même sa déification : « J'étais un petit tas de farine. Un ouvrier se dit: Qu'en ferai-]e? Sera-ce une brioctie, un pain au iait, un biscuit? Non, j'en ferai un dieu. Et c'est ainsi que je suis devenu dieu. »
Juvénal, attribuant faussement aux Égyptiens l'adoration des légumes, s'écrie dans un accès de gaieté : « les pieuses nations, auxquelles de pareilles divinités naissent dans leurs jardins ! »
sanetas gentet quibus hœc nascuntur in hortii Numina.
(Sal. XV.)
les pieuses nations, peut-on dire aussi, auxquelles il naît des dieux dans les gaufriers, dans les fours et dans les pressoirs!
Les métamorphoses du pain et du vin en dieu ont donné lieu à une foule de questions épineuses qui ont exercé l'esprit subtil des théologiens. Un prêtre peut, par exemple, prononcer les paroles de la consécration de manière à transsubstantier des quantités énormes de pain ou de vin, toute une fournée de boulanger, tout un chargement de bordeaux; le cas s'étant présenté, et des prêtres ayant ainsi par espièglerie abusé de leur pouvoir déificateur, il en est résulté que les consommateurs qui croyaient ne se nourrir à leur repas , que des substances les plus communes, mangeaient et buvaient Dieu sans que rien trahît la présence d'un mets aussi auguste; avertis de leur méprise, ils se troublent à la pensée d'une profanation Involontaire, et regrettent amèrement que quelque signe ne puisse faire distinguer Dieu des aliments vulgaires; embarras des marchands de vin, qui ne peuvent livrer à la consommation le sang du Sauveur {non mittendus canibus) ; cliquetis de cas de con-
science, etc. — Au contraire, il est arrivé souvent que le pain et le vin destinés à la messe ont été remplacés par des boslies de pommes de terre et par du cidre poiré ; le saint sacrifice s'est trouvé frappé de nullité ; les paroles sacramentelles ont été employées en pure perte, les fidèles ont cru s'approcher du corps de Jésus-Glirist et ne se sont approchés que de la fécule restée fécule et du cidre resté cidre ; étrange déception, plus de sacrement. Ce qu'il y a de plus inquiétant , c'est qu'on n'est Jamais à l'abri de semblables mécomptes, puisque la pureté des substances ne pourrait être attestée que par l'analyse chimique , qui ne se pratique pas et qui même n'est pas infaillible : on ne sait donc jamais sur quoi compter; on ne peut répondre au juste de manger Dieu ou toute autre chose. Bien plus, il est Indispensable pour la validité du sacrement, que l'offlcianl ait l'intention de faire ce que fait l'Ëglise (i). Mais savons-nous si le prêtre a toujours cette intention , s'il n'est pas incrédule au fond du cœur, ou s'il n'agit pas avec distraction, sans penser au sacrement? N'ayant pas l'intention requise, 11 ne produira rien, et les communiants seront dupes d'une mystification. Nul n'est donc jamais certain de communier valablement; nul ne peut répondre que l'hostie qu'il adore est bien consacrée; Jésus-Christ, en offrant son corps à manger à tous ses disciples à venir, leur aurait refusé les moyens d'y atteindre et les aurait condamnés au supplice de Tantale! Ainsi, la présence de Dieu dans tel ou tel lieu dépendrait de la malice ou de i'étourderie d'un prêtre, de la fraude d'un commerçant, de la distraction d'un pétrisseur! Le salut des hommes dépendrait de ces hautes questions ! Et l'on appelle cela de la théologie!...
Une question bien plus scabreuse est celle de savoir ce que devient le corps de Jésus-Christ quand il a été mangé par le fidèle. Quelques théologiens ont prétendu qu'il était sujet à la digestion et
(1) C'est ce qae le concile de Trente décide et ordonne de croire sous peine d'excommunication (session VII, can. XI). C'est en vertu de cette règle qu'on a décidé que les préIres catholiques qui se font ministres calvinistes et célèbrent la Cène en prononçant sur le pain et le vin les véritables paroles de la consécration, n'opèrent cependant pas la trans^ snbstantiation, parce qu'ils n'ont pas l'intention de l'opérer (Bergier, v» Eucharistie).
à ses suites, comme tous les autres aliments (i). D'autres ont repoussé ce système comme un blasphème, etontsoutenu que le corps de Jésus-Christ disparaissait aussitôt que les espèces ou apparences ne subsistaient plus, c'est-à-dire dès le commencement de l'opération de la digestion. Les premiers furent appelés stercoranistes. Bien que leurs idées semblent peu révérencieuses pour l'objet de leur adoration, il faut convenir cependant qu'ils ont le mérite d'être plus conséquents que leurs adversaires. Car, si chaque atome de l'hostie est Dieu, ces atomes seront encore Dieu, bien que désagrégés et combinés avec d'autres substances, et resteront Dieu quelques transformations qu'ils subissent pendant la suite des temps; de sorte que ces atomes une fois délûés le resteront toujours ; et comme de nouvelles consécrations viennent tous les jours en grossir le nombre, la quantité de matière divinisée ira toujours en augmentant. Cette conséquence n'a rien qui doive effrayer un catholique; car, dès que Dieu veut se faire matière, peu importe qu'il s'agisse d'une once ou de millions de quintaux : la quantité n'y fait rien. Quant au choix de la matière et du séjour, une vaine délicatesse peut seule s'en alarmer; mais, pour Dieu, toutes les substances et tous les séjours sont égaux; puisqu'il veut bien se métamorphoser en pain, il peut aussi bien revêtir toute autre matière ; et s'il daigne habiter la bouche, l'œsophage et l'estomac de l'homme, il peut également habiter les intestins et... le réduit inférieur. Les antistercoranistes sont même obligés d'admettre, au moins pour des cas particuliers, cette terrible conséquefice qui leur inspire tant de répugnance; car si un prêtre, au lieu d'employer, comme c'est l'habitude, une hostie très-mince, consacre un pain en forme de boulette d'une certaine consistance, la transsubstantiation n'en sera pas moins parfaite; la digestion en sera plus lente, les espèces persisteront plus longtemps; une indisposition peut même s'opposera la digestion ; alors le pain-Dieu parcourra sans se décomposer tous les intestins et sera expulsé avec les déjections. Les théologiens ne devraient donc faire aucune difficulté d'admettre comme règle commune ce qui se réalise dans ce cas-là, sans que la dignité du
(i) Voyez Bergier, y» Stercoranistes,
dogme en soil compromise... Mais, quelque opinion qu'on se fasse sur cette grave question, Il est humiliant pour une religion qu'une de ses sectes tire son nom de stercus, et que la discussion d'un de ses dogmes les plus relevés comprenne nécessairement de telles immondices. La théologie, chez Platon et Cicéron, ne prend pas un essor aussi sublime ; mais ce n'étaient que de pauvres païens, privés des lumières de la révélation.
La messe ou cérémonie de la déification du pain et du vin, est appelée un sacrifice, ti l'Église enseigne que ce sacrifice est le renouvellement de celui du Calvaire; ce n'esUpasdans le fait d'être mangé et bu, que consiste ce sacrifice, mais dans celui de venir prendre la place du pain et du vin consacrés. On ne conçoit pas comment un simple déplacement de la part de Jésus-Christ peut causer son immolation, ni comment en vertu de sa toute- puissance il n'a pas trouvé moyen d'exécuter ces changements de lieu sans éprouver une mort qui se répèle à chaque instant, des milliers de fois. L'effet du sacrement serait sans doute le même si Jésus, sans se soumettre à ces innombrables immolations, venait se substituer au pain et au vin. S'il est sacrifié, on ne le mange donc que mort. Si l'on veut qu'il soit mangé vivant, il faut qu'à peine sacrifié, il ressuscite pour se faire manger; alors à quoi bon toutes ces morts ?... Il y a là une prodigalité de miracles révoltante ; c'est à donner le vertige, même aux esprits les plus familiarisés avec le merveilleux. — Cette idée de sacrifice contredit formellement ce que l'Église enseigne sur l'état de Jésus-Christ qui, dit-elle, a souffert la mort une fols pour ne plus jamais mourir; s'il ne peut mourir, il n'est donc pas sacrifié. Et quel besoin avait-on de commettre une contradiction aussi choquante? On arrive par là à faire de l'homme-Dieu le plus malheureux de tous les êtres; car il est admis qu'au moment de sa mort il a souffert toutes les peines que l'humanité entière devait à la justice divine pour l'expiation de ses péchés, et que ces souffrances ont été infinies comme la dette qu'il s'agissait d'acquitter; s'il éprouve, à chaque messe, le renouvellement de ce qu'il a éprouvé sur la croix, il se trouve donc condamné à un supplice infini et continuel; son sort est donc plus triste que celui des démons et des damnés qui ne supportent que des peines finies. SI ce supplice ne