III
doil se prolonger que jusqu'à la fin du monde, époque à laquelle doivent probablement cesser les messes, sa destinée sera plus supportable et pourra se comparer à celle des habitants du purgatoire, sauf la différence d'intensité des souffrances; mais elle sera encore excessivement pénible. Et pourquoi ces longs tourments? Si une immolation a été nécessaire pour apaiser la colère de Dieu, du moins elle a été suffisante; il n'y a aucun molK pour offrir à ce Dieu désormais vengé et satisfait, de nouvelles tortures de son fils qui par un supplice atroce a dû gagner le droit de goûter dans le ciel le bonheur qu'il octroie à ses élus. Si la messe est un sacrifice, le sacrificateur ou le prêtre est un bourreau, un déicide, et commet une action aussi odieuse que celle des Juifs qui ont tué Jésus-Christ. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que tous ces sacrifices n'ajoutent rien à l'effet du premier; les hommes laissés en dehors de la rédemption, continuent à y rester étrangers ; la rédemption reste toujours incomplète; les Innombrables morts de l'homme-Dieu sont sans aucun fruit. Que ne se les épargne-t-11?...
§ 6. — Da baptême.
Un sacrement en général est un signe sensible d'un effet intérieur et spiritnel que Dieu opère en nos âmes. En d'autres termes, c'est une opération extérieure qui a pour effet de sanctifier l'âme. Chez presque tous les peuples, on voit régner cette erreur déplorable qui fait consister la sainteté dans l'accomplissement de certains rites matériels. Le Juif, en se coupant le prépuce, croit faire alliance avec Dieu; l'Indien, en se baignant dans le Gange, est lavé de tous ses péchés; si au moment de sa mort il tient à la main la queue d'une vache, il est certain de son salut; le chrétien a besoin, pour être réconcilié avec Dieu, qu'un prêtre lui verse de l'eau sur la tête, récite sur lui certaines paroles, ou l'oigne d'huile. Tout cela est de même valeur; c'est partout le même matérialisme qui fait consister la vertu en des pratiques stériles et fait perdre de vue les véritables devoirs ; non seulement on dégrade l'intelligence de l'homme en lui faisant croire que son perfectionnement moral dépend de gestes puérils ou de la récitation de mots cabalistiques, mais encore on le
pervertil en lai inspirant de fausses nolions sur le bien, en le i)erçant de cette opinion funeste qu'il a rempli tous ses devoirs quand il n'a fait qu'exécuter un cérémonial (1).
La sanctification, nous dit-on, résulte nécessairement du sacrement, ex opère operato, selon le langage des théologiens. On exige bien, en certains cas, comme condition da la grâce, les dispositions intérieures de celui qui reçoit le sacrement. Mais ce n'est pas à ces dispositions qu'est dû l'effet, c'est à la vertu intrinsèque du sacrement. Et même ces dispositions ne sont pas toujours nécessaires. Ainsi l'on administre le baptême aux enfants privés de raison, Textréme-onction à des moribonds insensibles ou en démence ; les sacrements n'en sont pas moins efficaces. Quoique Tindividu soit hors d'état de concevoir la moindre idée du cérémonial auquel on le soumet, il n'en éprouve pas moins la sanctification ; l'ftme de l'enfant, bien qu'incapable de discerner le bien du mal, passe subitement de la lèpre du péché à la pureté virginale, quelques gouttes d'eau ont opéré ce miracle et ont fait d'un réprouvé un élu. II est déraisonnable d'attribuer ainsi des effets moraux à un acte matériel ; la
(1) La Mennais étant encore prêtre catholique, peignait énergiquement les maox qui résultent de la matérialisation de la religion : « On se permet tout contre les préceptes en se réfogiant à Tabri du culte, du culte mal compris. Les compensations rêvées par certaines consciences entre tel crime et telle dévotion, le peu d'horreur qu'elles ressentent souvent pour les plus énormes attentats, leur naïve sécurité dans l'habitude du vice ou dans des résolutions de vengeance, les étranges motifs de cette sécurité, le mélange indéfinissable d'un dérèglement quelquefois extrême et d'une apparente piété; ces Ames pleines de l'enfer, tranquilles devant l'autel ; ces mains sanglantes qui se joignent pour prier sans qu'aucun tremblement les agite; tout cela étonne et consterne. Une fausse confiance dans la protection de tel saint, de telle madone, dans l'effet même des sacrements qui ne justifient qu'avec le concours de la volonté convertie, ont altéré profondément la notion du bien et du mal et la notion même du repentir. Il y a là» on doit le dire, un déplorable affaissement du sens intérieur chrétien, une espèce de retour aux idées païennes... Dans certains cantons de l'Italie, le brigandage n'a rien qui choque ; il s'exerce même dévotement, etc. » {Affaires de Rome ; des maux de r Église^ cb. III.)
culpabilité de i'enfant non baplisé est tout aussi cbimérique que la perrecliou angélique de l'enrant baplisé. Après comme avant la cérémonie, ce n'est qu'un petit être, vivant seulement de la vie animale, non encore né à la vie Intellectuelle, et que l'aspersion n'a pu ni éclairer ni rendre meilleur.
Nous avons vu (cb. ix, § 5) que le dogme du pécbé originel ne se trouvait pas dans l'Écriture, que le baptême de l'Ëvangile n'était qu'un symbole d'initiation et non un moyen de rémission de ce prétendu pécbé originel, et que, dans la primitive Ëglise, on ne baptisait que les calécbumènes convenablement préparés; nous avons démontré (cb. xi, § 5) la fausseté du dogme cbrélien sur la cbute et la rédemption de l'bomme. Il nous reste à examiner ici certaines applications de la doctrine du baptême.
Dès qu'il a été admis que l'enfant naissait esclave de Satan et ne pouvait devenir enfant de Dieu que par le baptême, il en résulta la nécessité d'administrer ce sacrement à tous les enfants aussitôt après leur naissance. Cependant, d'ordinaire on le diffère de plusieurs Jours, on prend son temps, on consulteMes convenances des membres de la famille. Toujours, à moins de danger imminent de l'enfant, le baptême est retardé au moins de quelques beures. Cette manière de procéder prouve l'absence générale de foi, aussi bien cbez les prêtres que cbez les laïcs. Celui qui serait intimement convaincu que le salut de son enfant dépend du baptême, ne perdrait pas une minute, pas une seconde; il le baptiserait immédiatement à sa sortie du sein de la mère. Attendre, c'est risquer le sort d'une âme humaine pour Téternité. Personne n'est assuré d'un seul instant de vie, mille accidents impossibles à prévoir peuvent trancher brusquement une existence qu'on croyait assurée d'un long avenir; et en cas de mort imprévue, l'enfer saisit sa proie qu'il ne rendra jamais. Si l'on disait à un homme qu'en allant à quelques pas il trouvera un trésor dont il pourra s'emparer légitimement, il ne remettrait, ni au lendemain, ni à une heure, ni à une minute; il craindrait que dans l'intervalle un autre ne vint lui ravir ces richesses. Et quand il s'agit du salut de son enfant, il consent à attendre, et 11 dort tranquille! Et pourquoi cette différence? C'est qu'il croit à la réalité de l'or autant qu'à sa propre existence, et que même en doutant de la
parole de celui qui lui annonce le trésor, 11 n'hésitera pas à courir les chances d'une démarche inutile pour gagner peut-être un bien dont il apprécie sincèrement l'importance. Mais quand il s'agit de l'autre vie et des moyens de gagner le ciel, le chrétien a beau dire qu'il croit; il se trompe lui-même, il n'a pas de véritable conviction. Et il est heureux qu'il en soit ainsi ; car celui qui croirait véritablement à l'enseignement de l'Église, ne vivrait pas. Ce n'est pas seulement dans le baptême des nouveau-nés, qu'il exigerait sans délai Fintervention du prêtre. Sachant qu'un seul péché peut le précipiter dans l'enfer, il ne penserait qu'à interroger sa conscience pour voir si elle ne lui reproche rien; mais comme il est impossible de ne pas enfreindre quelqu'une des mille exigences de l'Église, il lu! arriverait très-fréquemment de se sentir coupable ;> et ne pouvant rester, un instant, chargé d'un fardeau qui peut l'entraîner dans l'abîme, il n'aurait pas de repos qu'il n'ait trouvé un prêtre pour en obtenir l'absolution ; il assiégerait sans cesse le confessionnal et en viendrait à ne pouvoir faire un pas sans un confesseur, comme le malade imagifiaire de Molière ne peut se passer de médecin ; à toute heure de nuit ou de jour, il s'arracherait au repos ou aux affaires les plus importantes pour requérir le secours du médecin de Tfime ; constamment tourmenté par la crainte de ne pas avoir apporté dans ses confessions toutes les dispositions nécessaires et par l'inquiétude de faillir et de ne pas obtenir l'absolution avant de sortir de la vie, dévoré par une anxiété toujours renaissante, il finirait par mourir de peur ou par perdre la raison. L'Église ne pourrait blâmer un tel homme qui n'aurait eu d'autre tort que de suivre trop fidèlement ses préceptes.
Ce n'était pas assez de baptiser les enfants nouveau-nés. On se demanda à quelle époque précise leurs âmes avaient pris naissance. Les théologiens furent divisés sur cette question : suivant les uns, elles étaient antérieures à la conception ; suivant d'autres, chaque âme est créée au moment de là conception ; enfin, il y en a qui assurent que le fœtus n'est animé qu'à une certaine époque de la gestation (i). Tous s'accordent à reconnaître aux fœtus (au moins dans les
(1) Saint Thomas {Dist. III, quœst. 4, art. 2) et après loi beaucoup de
derniers mois) une âme humaine; ces âmes durent participer à tous les attributs de la nature humaine et, par conséquent, au péché d'Adam ; ce Tut donc une nouvelle catégorie d'âmes qu'il fallut chercher à soustraire au démon, et l'on imagina le baptême des fœtus. Saint Augustin s'était cependant prononcé contre une telle application du sacrement, et en avait donné pour raison, que celui qui n'a pas vécu, ne peut mourir; que s'il n'est pas mort, il ne peut ressusciter, et que celui qui n'est pas né, ne peut pas renaître (1). Mais l'opinion contraire a généralement prévalu ; et comme si ce n'était pas assez de cliarger du péché originel les enfants qui n'ont pu encore ni penser ni agir, on en chargea même ceux dont les yeux ne se sont point ouverts à la lumière du jour, et chez lesguels la conscience de l'individualité n'existe pas encore, et même les germes qui n'ont pas forme humaine et dont l'organisation rudimentaire se rapporte aux plus bas degrés de l'échelle animale. Voilà une foule innombrable de coupables qui méritent l'enfer et qui y seront inévitablement précipités s'ils meurent avant d'avoir vu le jour, à moins que l'instrument matériel de la rédemption n'aille les atteindre dans leur prison vivante. Mais comment faire pénétrer le sacrement dans cette retraite? C'était là la difficulté, et deux expédients ont été proposés pour la résoudre.
Le premier consiste dans le baptême intra-utérin. Voici comment le décrit un de ses partisans, le docteur Thirion : « Notre pocédé simple et facile, que le prêtre peut étudier sur un mannequin, consiste à introduire dans la matrice, par son col, une sonde en argent, creuse et ouverte à ses extrémités, par lesquelles on injectera l'eau qu'elle dirigera sur l'enfant ou sur les secondines, quand elles ne seront pas préalablement déchirées. Ce procédé pourra être simplifié, lorsqu'une partie du fœtus sera descendue dans l'excavation du bassin (brochure intitulée : Du baptême intra-
théologîens enseignent qu'un garçon est animé au bout de quarante jours, et une fille vers quatre-vingts ou quatre-vingt-dix jours. La Pénitencerie de Rome suit cette opinion (Bocvieb, Traetatus de Vl^ et IX^deeahgiprœceptis; ii^editiOy p. 201).
(1) Liv. 11 De pecc. tnerit.y eh. xxvii; Nicole, Inttruclion iurles sacrer menls ; Du baptême ^ ch. vu.
Utérin sans opération césarienne, p. 46; Namar, 4846). » L'auteur cite à l'appui de son système an grand nombre de graves théologiens, tels que le Pape Benoît XIV, Tournély et le chanoine Cangiamiia ; il faut y joindre Bouvier, évéque du Mans (Appendice au Tractatus de Vl« et IX» decalogi prœceptis) et saint Liguori (Theologia moralis, liv. VI, n» 407). Si ce procédé a pour effet d'arracber une âme à l'empire de Satan pour la faire entrer dans le royaume de Jésus-Christ, ce n'es( pas seulement à l'égard des femmes mortes en étal de grossesse ou menacées de mort prochaine, qu'il faudra l'employer, mais aussi avec les femmes le mieux portantes, dès qu'elles sont enceintes; car rien n'est fragile comme la santé, un accident peut enlever subitement la mère et l'enfant qu'elle porte dans son sein, avant qu'il ait reçu la régénération du baptême; on aurait donc à se reprocher la perte d'une âme. Et Ton serait bien coupable de différer aux derniers temps de la grossesse une opération aussi salutaire ; puisque l'enfant aussitôt conçu, est apte à être fait chrétien, il faut immédiatement se mettre en mesure de lui conférer cette précieuse prérogative. Il ne faudra même pas attendre que la grossesse soit certaine, ce qui n'a lieu que vers le troisième mois. Dans le doute, il vaut mieux prodiguer son eau bénite en pure perte, que de l'omettre dans un cas où elle serait nécessaire. Aussitôt qu'une femme se sera mise dans le cas de pouvoir «ire enceinte, elle devra Immédiatement faire procéder ou procéder elle-même au baptême intra-utérin du germe problématique qui vient de se former dans son sein : 11 y a là une âme 4îoupable du péché d'Adam et, par conséquent, ayant mérité l'enfer; il faut donc lui procurer sans relard l'absolution et la purification... Tirons le rideau sur celte application de la morale Ibéologique...
Mais d'autres théologiens condamnent ce procédé comme tout à fail insuffisant. Selon eux, pour que le baptême soit valable, il faut que l'eau alleigne la tête de l'enfant, ainsi que le décide le rituel romain; l'eau peut quelquefois et, par exception, être Injectée dans l'intérieur de la matrice, lors du travail préparatoire de l'accouchement ; mais alors on ne peut savoir si l'eau atteint la tête, et le baptême conféré à l'aide de la sonde ne pourrait être que conditionnel et serait sujet à être renouvelé après l'accouchement ou
Topéralion césarienne; à plus forle raison, quand Torifice deTulérus est exaclemenl fermé, comme cela a lieu pendant loule la durée de la grossesse, Teau ne pouvant alleindre que les secondlnes qui ne font pas partie de i'enranl, ne peut, par conséquent, lui profiter. C'est ce que décide le P. Debreyne, médecin et trappiste (Brochure intitulée : Examen des deux questions, etc., Paris, 1846). Il n'y aurait donc, dans ce système, aucun moyen de procurer la vie spirituelle aux âmes renfermées dans les matrices, de sorte qu'en cas de mort des fœtus, elles seraient inévitablement la proie de l'enfer; rien ne pourrait empêcher cet affreux malheur, et les parents les plus pieux auraient la douleur de savoir leurs enfants au nombre des damnés. Debreyne est impitoyable à ce sujet. Seulement il est un cas spécial où il consent à appeler la grâce divine sur le fœtus, c'est le cas de mori de femmes enceintes. Il veut qu'alors les prêtres pratiquent l'opération césarienne avec laquelle ils doivent, dit-il, être familiarisés par leurs éludes de séminaire (pag. 35); puis le fœtus, s'il est extrait vivant, peut être baptisé avec toute certitude ; et le sacrement doit lui être administré, quels que soient son âge et son état, quand même il ne serait pas plus gros qu*un grain d'orge (i). Le plus grave inconvénient qui résulte de cette méthode, c'est que souvent un opérateur, même supposé instruit, pourra être trompé par les signes d'une mort apparente, éventrera une femme vivante et commettra un meurtre réel et certain pour courir après un baptême hy|)olhétique. A plus forte raison, un prêtre qui ne fait pas métier de la chirurgie, serat-il exposé à ces effroyables méprises. Il n'y a presque pas d'autre symptôme infaillible de la mort, que la décomposition putride. Quelle terrible responsabilité n'encourent donc pas ceux qui, en-
(1) Dbbreyhe, p. 29. Il s'appuie sur Tautoriié d'une foule de théologiens et de plusieurs universités célèbres. « L'obligation rigoureuse de recourir, à toutes Us époques de la grossesse y à Tincision césarienne après la mort de la mère, est, dit-il, formulée dans saint Thomas, dans Tinslruction de saim Charles Borromée sur le baptême, dans le rituel romain qui ne distingue aucune époque, et dans les conciles de Cologne (1280), de Langres (1404), de Sens (1514), de Cambrai (1550) et de Paris (1557). »