III
souvent jeune et jolie; il pourra ia scruter tout entière ; elle se prêtera avec docilité à cette exhibition et satisrera tous les désirs de sa curiosité. Qui pourrait résister à une telle épreuve? Comment les sens de cet liomme ne parleraient-ils pas, comment son sang n'entrerait-il pas en ébullltion? Quelle lulte terrible entre la nature et le vœu téméraire par lequel on s'est flatté de lui imposer silence! Quelques uns en sortiront victorieux ; mais combien succomberont ! Que d'exemples de confesseurs subornant leurs pénitentes! Et comment une si funeste expérience n'ouvre-t-elle pas les yeux sur Timmoralité d'une telle institution !
La confession a fait naître un genre d'études connu seulement dans les pays catholiques, c'est la casuistique. Cette partie de la théologie a pour objet de discerner et de définir les actions qui constituent des péchés, et de les classer suivant leur degré de gravité. Au lieu de se borner, comme les anciens, à poser des principes d'une application facile pour distinguer le bien du mal, ils ont ambitionné le mérite d'avoir tout prévu, sont descendus à des détails puérils, et se sont enfoncés dans des subtilités inextricables. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est que la manie d'ergoter sur l'appréciation des diverses actions possibles entraîna au paradoxe et à une sorte de scepticisme en morale. Sans autre but que de faire briller sa puissance d'argumentation, on justifia des faits odieux, on introduisit le doute là où le simple bon sens eût suffi pour prononcer sûrement. Les théories les plus étranges et les plus dangereuses furent soutenues par d'habiles théologiens dont la plupart étaient revêtus de dignités ecclésiastiques. Ils imaginèrent le probabiîisme d'après lequel on peut, dans un cas douteux, prendre un parti quelconque, pourvu qu'on ait pour soi l'opinion d'un auteur considérable, ce qui suffit pour la rendre probable; c'est, comme on voit, le contraire de cette sage maxime des païens : Dans le doute abstiens-toi. Il y eut les restrictions mentales qui permettent de faire un faux serment, pourvu qu'en le faisant on y ajoute intérieurement une explication qui le redresse ; les directions dHntenlion au moyen desquelles on peui commettre de mauvaises actions en y appliquant intérieurement un bon motif. On arriva ainsi à renverser les bases de toute morale, à autoriser tous les vices, à la seule condition d'une sorte de compro-
luis du pécheur avec sa conscience, comme si à l*aide de vains sopbismes on pouvail changer la nature des choses et transformer le mai en bien. Les Jésuites excellèrent surtout dans cet art dangereux, et Escobar, Tun d'eux, s'acquit une grande réputation pour la facilité merveilleuse avec laquelle il trouvait moyen de colorer de spécieux prétextes les actions les plus répréhensibles. Aussi les mots de jésuitisme et ù'escobarderie ont-ils passé définitivement dans la langue française pour exprimer les ruses à l'aide desquelles un homme cherche à faire illusion aux autres et se fait illusion à luimême sur la culpabilité de sa conduite. Pascal a stigmatisé cette dangereuse école avec autant de raison que d'esprit; l'ironie des Provinciales a porté un coup terrible aux casuistes et aux Jésuites.
Du reste, la théorie des cas de conscience n'était pas spéciale aux Jésuites; elle faisait partie de l'enseignement ecclésiastique qui ne se modifie point et reste toujours embarrassé des langes de la scolastique.La casuistique a donc survécu, participant de l'Inviolabilité du catholicisme, elle continue de former l'esprit des séminaristes, et de temps en temps elle produit des élucubralions tout aussi immorales que celles dont Pascal avait si bien combattu les travers. Parmi ces œuvres qui servent de nourriture aux jeunes gens destinés à jouer le rôle d'éducateurs de la société, on peut citer la Theologia moralis de saint Liguori, les Inslituliones theologicœ, de Bouvier, évêque du Mans, le Compendium de Moullet(i), celui de Guri, la Méchiologie (2) du Père Debreyne, le traité de Sœtller intitulé In sextum decalogi prœceptum prœlectiones ^ réédité et annoté en 1840 par M. Rousselet, professeur au séminaire de Grenoble. Nous allons donner une idée de ces guides de morale.
Bouvier pose la question s'il est permis de prêter serment à un usurpateur et d'accepter de lui des emplois. Il répond affirmativement, mais en y mettant pour condition qu'on réserve intérieurement sa fidélité au prince légitime. C'est bien là la restriction mentale des Jésuites. L'expédient est commode et permet de cumuler les
(1) Fribourg, i834.
(2) Da latin mœchari , forniquer ; c'est un traité de la fornification.
i9â EXAMEN DU CHRISTIANISME
mérites de Ja fidélité avec les profils de i'infldélité(i). Ce n'est pas tout; si plus tard le prince légitime requiert vos services, vous devez immédiatement vous rallier à sa cause, tourner contre l'usurpateur la puissance que vous tenez de lui, et même lui courir sus cl le tuer sans Torme de procès, privalim occidere (2). Et comme en cas de doute sur la légitimité des prétendants, c'est à l'Église, souverain arbitre en Tait de morale, qu'il appartient de décider, ce sera elle aussi qui fera choix d'un des prétendants, ie déclarera légitime, imprimera à son concurrent la tache d'usurpateur et le dévouera au poignard de quelque nouveau Jacques Clément. C'est donc la justhfication du régicide, comme on ia trouve dans les casuistes du xvi*^ siècle. Les théologiens modernes ne ie cèdent donc en rien à leurs devanciers. Les théories de Bouvier ne peuvent manquer, comme on ie pense bien, de trouver leur application, et les gouvernements issus de la révolution sont exposés à ne trouver chez les dévots fonctionnaires, que des dévouements provisoires qui feront volte-face au premier appel du nouveau Joas ; heureux si alors il ne se trouve aucun fanatique qui veuille suivre jusqu'au bout les préceptes du pieux évêque. Notez que ce dernier écrivait sous Louis- Philippe, de qui il tenait son évêché.
Moullet décide qu'un inférieur obéissant dans une bonne intention à son chef, agit méritoirement, quoique son action soit matériellement contraire à la loi de Dieu, qunmvis materialiter agat contra legem Dei (3); comme c'est toujours le confesseur qui doit être le guide d'un bon catholique, celui qui recevra de son confesseur l'ordre de commettre un crime, pourra obéir en toute sûreté de conscience, car son intention est bonne, et il n'a eu pour but que de montrer sa soumission à celui qui pour lui est l'organe de Dieu sur terre. C'est ainsi qu'on a pu, au nom du ciel, porter à l'assassinat les Balthazar Gérard, les Ravaillac, les Châtel, etc.; c'est ainsi que l'omnipotence que ie clergé s'est arrogée sur les consciences, lui a
(1) Il est si doux de servir ceux qu'on aime Avec Targent de ceux qu^on n'aime pas !
(2) Instiiutiones theologicœ, 6« édition, p 603-629.
(3) Compendium, p. 38.
permis de disposer à son gré des populations, de iroubler el d'ensanglanter l'Europe.
Saint Liguori, après avoir condamné en tbëse générale la castration, pose ensuite celte question particulière : s'il est permis de rendre eunuques des enfants pour leur procurer une belle voix. £n vrai probahiiiste, il évite de se prononcer et se borne au rôle de rapporteur du procès. 11 cite les autorités en faveur de la négative; mais, selon lui, l'opinion contraire s'appuie aussi sur de graves docteurs qui donnent pour raison— que l'opération n'a pas lieu contre le gré des enfants (0 Escobar !); — qu'en leur procurant une très-belle voix, on les dote ainsi d'un état bonorable et avantageux qui les dédommage amplement de la bagatelle qu'on leur enlève; que, somme toute, ils y gagnent plus qu'ils n'y perdent; — qu'ils pourront ainsi chanter plus agréablement les louanges de Dieu;— et qu'enfin cette pratique se justifie par l'usage des princes de l'Ëglise (1). Ainsi celte coutume barbare qui n'existe plus que chez les despotes d'Asie, trouve encore des défenseurs chez les ministres du Christ, qui, par amour pour les voix de soprani, ne craignent pas de mutiler, d'énerver, de stériliser des êtres humains; la pudeur cléricale qui ne permet pas aux femmes de chanter dans certains lieux sacrés, en permet rentrée aux castrats et autorise les parents dénaturés à exercer sur leurs en/ants cet acte exécrable que la loi française punit des travaux forcés à perpétuité (2). Triste rapprochement : il n'y a en Europe, que deux villes où des olBces sont réservés aux eunuques ; ce sont Rome et Constantinople , la métropole du catholicisme et celle du mahométisme, toutes deux gouvernées par des princes qui se disent vicaires de Dieu ; toutes deux foulent aux pieds les lois de la nature.
Voici quelques autres solutions du même casuiste : < Un homme considérable peut tuer celui qui le menace d'un souflQet ou d'un coup de bâton (nous voilà bien loin de Jésus qui voulait que, même après avoir reçu le soufflet, on se contentât de tendre l'autre joue); il est permis, même à des clercs et à des religieux, de tuer ceux qui veu-
(i) LiGUORi, Theologia fnoralis, liv. III, n* 374. (2) Gode pénal, art. 316.
lenl leur enlever des biens temporels (i). Si étant poursuivi par un ennemi et fuyant dans un sentier étroit, vous ne pouvez vous sauver qu'en écrasant celui qui vous l>arre le passage, cela vous est permis, pourvu que cet individu, si c'est un enfant, soit baptisé (2).— Des casuistes ont décidé qu'un religieux peut en conscience calomnier et même tuer les personnes qu'il croit faire tort à sa compagnie (3).
C'est surtout sur la luxure, que s'est exercée l'imagination des théologiens ; loin d'être arrêtés par les difficultés d'un sujet aussi scabreux, ils ont pris à tâche de le présenter sous toutes ses faces : enchantés d'avoir trouvé une mine aussi riche , ils en ont épuisé tous les filons ; Ils n'ont fait grâce au lecteur d'aucune obscénité, ils ont même inventé des raffinements inouïs de débauche pour se donner le plaisir de les discuter; ils ont montré en fait d'impudicité une érudition à faire rougir les prostituées; les volumineux ouvrages des Sancbez (i), des Suarez, des Sa, des Liguori, des Sœttier, des Bouvier, etc., sont remplis de détails tellement dégoûtants, qu'ils surpassent les plus immondes productions du libertinage, et qu'il serait impossible de les traduire en français. Nous serons donc obligé de recourir quelquefois au latin pour donner à nos lecteurs des échantillons de ce genre d'ouvrages religieux , qui sont très-propres à faire juger l'institution de la confession.
Sœttier recommande aux confesseurs de demander adroitement aux femmes et même aux petites filles (etiam puellis), si, en badinant avec des animaux , elles n'ont pas éprouvé quelque sentiment de concupiscence (5). Ainsi, autorisé par un pareil précepte, un prêtre se croira obligé de souiller l'imagination candide d'une jeune
(1) Li«uoRi, Theol. mor.^ liv. III, no« 381-385.
(2) Id., n* 393.
(3) Le P. Lamy, Cours de théologie. 1. 1, disp, 36» no 1I8, édition d'Anvers, 1640; EscoBAR, Somme de la théologie morale^ irailé I, examen 7, ch. m, no i5; le P. Pirot, Apologie des casuistes, — Aucun de ces ouvrages n'a été censuré ni désavoué.
(4) Le jésuite Sanchez disserte sur cette grave question. Si la Vierge Marie, en se mariant, eonsensit ad coptdam, et il décide qu'elle consentit, sed radiée tantûm {De matrimoniOf liv. Il, disp. 28).
(5) SoETTLER, édition de Rousselet, 18U, p. 38, 39.
Vierge en la suspectant d'être une Pasipliaé!... Voilà nos Temmes et nos filles en bonnes mains !
Cet habile casuisle prescrit aussi au confesseur de questionner ses pénitentes sur les prurits qu'elles peuvent éprouver, et sur les moyens qu'elles prennent pour les apaiser, et de leur demander si elles en ont ressenti de la volupté (1); il ajoute : Que tout cela se fasse adroitement; sed rursùs hœc omnia cautè, prudenter^ timide, pedetentim quœrat. Belles précautions en vérité, comme si le danger de pareilles interpellations ne tenait pas au fond même du sujet !
Liguori tient à bien définir les cas. Selon lui, c'est une grande question de savoir précisément en quoi consiste la sodomie. Alii tenent consistera in concubitu ad indehilum vas, alii in concubitu ad indebitum sexum,,, Conimunior sententia est ccïtum viri in vase prœpostero mulieris esse sodomiam tantûm imperfectam,,. Si vir coïret inter crura, brachia, aut alias partes mulieris, esset quœdam copula inchoata.,» Si vir polluerit in ore fœminœ, erit copula inchoata; si verà in are maris , erit sodomia... Quœrit an mulua pollutio inter mares vel fœminas procurata sit mollities tantùm an sodomia (2). — il traite aussi du commerce avec les cadavres (3) et avec les démons incubes et succubes , ce qui , suivant lui , est un cas de bestialité (4). li décide que le confesseur qui a éprouvé qu'en confessant des femmes, il éprouve certain danger, n'en doit pas moins continuer cet office (non obstante periculo pollutionis) (5).
Une matière qui a surtout fait briller la sagacité des casuisles , c'est l'usage du mariage {de usu matrimoniï), 11 ne leur a pas suffi de dire que l'union conjugale rendait les plaisirs licites entre époux, mais qu'ils devaient se respecter l'un l'autre, et que la chasteté ne devait pas être bannie du lit conjugal. Ce code succinct suffit partout, excepté dans les pays où la confession a engendré la manie
(1) SoETTLER, édition de Roasselel, 184i, p. i3. (3) LicuoRi, Theol, vmt,, liv. III, n«i 466, 485.
(3) ld,,n^im.
(4) Id., no 475.
(5) /cf., n» 481.
d'ergoler sur la morale. Les docteurs ont prévu tous les cas, ont passé au crible tous les genres de plaisirs auxquels peuvent se livrer deux époux, ont supputé avec précision ce qui constitue le péché mortel ou véniel, ou ce qui est permis. Voici quelques exemples de leurs solutions :
* An peccal mortaUter vir inchoando copulam in vaseprœpostera ut posteà in vase debito eam consummet; an sit mortale viro perfncare virilia circà vas prœposterum uxoris ; — an mortale si vir immittat pudenda in os uxoris : plures negant, modb absit periculum pollutionis (i). » Les positions, les altitudes, les modes de volupté sont Tobjet d'un sérieux examen : n Anet quomodà peccent conjuges coëundo situ innaturali ? Situs naturalis est ut muliersit succuba et vir incubus, Situs autem innaturalis est, si coUus aliter fiât, nempè sedendo, standOj de latere^ vel prœposterè more pecudum, vel si vir sit sticcubus et mulier incuba (2). » Le désir de Taire procréer mène souvent nos auteurs un peu loin : » An peccent mortaUter conjuges si, inceptâ copulây cohibeant seminaiionem?.,. Si vir jàm seminaverit, dubium fit an fœmina lethaliter peccet si se retrahat à seminando? Aut peccet lethaliter vir non expectando seminaiionem uxoris ?.,. An autem, si vir se retrahat post seminationem, possit ipsa statim tactibus se exdtare ut seminet (3). »
Bouvier admet la réalité des noueurs d*aiguilleltes (4), et donne les moyens de déjouer leurs «aléflces. Il énumère les circonstances où le mari ne peut rien demander sans commettre un péché véniel (5), et il introduit ainsi une sorte de calendrier des vieillards, bien propre à compromettre ia paix conjugale. Il s'élève surtout avec force contre ceux qui fraudentla génération et agissent onamisticè vel condomisticè {id est utendo nefario instrumento quod vulgà dicitur conddm) (6). 11 fait voir qu'aucun des artiûces de la
(1) LiGOORi, Theol. mor.^ liv. 111, n»* 9i6, 935.
(4) Tractatus de V/» deeatogi prœcepiOt 14« édition, p. 1S7.
(5) Id., p. 160.
(6i Id., p. 18U.
luxure ne lui esl inconQU, oi ne doit l'être aux prêtres qui pourtant sont réputés des modèles de chasteté.
Et qu'on remarque bien que ces extraits n'appartiennent point à quelque obscur faiseur de paradoxes, à quelque auteur relégué dans les rayons poudreux des bibliothèques : Liguori a été édité en France, annoté par M. Receveur, professeur à la Faculté de théologie de Paris, et tiré à des milliers d'exemplaires (Paris , 1832); il est regardé comme classique dans les séminaires, ainsi que les traités de Bouvier et de Debreyne; ce sont là les manuels de morale , les guides de l'enseignement ecclésiastique. Et c'est devant de jeunes lévites, qu'on déroule toutes ces thèses lubriques; des jeunes gens qui ont fait\œude continence, qui, pour y être fidèles, devraient travailler à bannir de leur cœur toute pensée de volupté, fuir avec soin tout ce qui peut faire naître des désirs; ces mêmes jeunes gens sont obligés de promener leur Imagination sur tout ce que la sensualité peut offrir de plus enivrant; ils nourrissent leur esprit des peintures les plus lascives ; lis dissertent longuement sur des objets dont le nom seul suffit pour jeter chez eux un trouble dévorant; Ils contemplent par la pensée ces plaisirs qui leur sont interdits. Quel ravage doit porter dans leur âme un pareil exercice! Comment pourraient-ils en sortir chastes? Et comment seralent-iis fidèles à leurs engagements quand, dès le début de leur carrière, on fait tout pour leur rendre la continence impossible, ou du moins pour aggraver le poids de leur joug ? Et comment penser, sans un soulèvement de dégoût, à ce cours immonde qu'on appelle la diaconale, et où toutes ces turpitudes sont commentées et développées ? < Avec un tel texte, que doit être la glose (i ) ? > Les mauvais lieux pourraient-ils même atteindre au cynisme qui se déploie, sous couleur de science et de morale, dans les malsons de Dieu?.
Ce qu'il y a de plus odieux , c'est que renseignement de toutes ces saletés a pour objet de préparer les ecclésiastiques au rôle de confesseur. Et comme on leur apprend que les pénitents ne peuvent obtenir la rémission de leurs fautes, qu'autant que le confes-
(1) Haoréad , brochare intitalée : Manuel du elergéf ou examen de Couvrage de M, Bouvier, etc. Le Mans, 1843.