III
tenl beaucoup de religieux et de personnes pieuses : c'est un vêtement très-rugueux, appliqué sur la peau; quelques uns sont tellement rudes qu'ils écorchent tout le corps; sainte Catlierinede Sienne se coiffait d'une couronne d'épines qui lui ensanglantait la tête. Le bienheureux Habentius retiré dans tes montagnes au^monastère de Saint-Christophe, suivant saint Ëuloge, se macérait le corps sur un lit d'épines et se montrait par la fenêtre à ceux qui voulaient jouir de ce spectacle (i). Saint François d'Assise obtint, par ses prières, des stigmates, c'est-à-dire des blessures à ses quatre membres, comme celles d'un crucifié (2). Récemment, plusieurs dévotes, dans le Tyrol, ont obtenu la même faveur, et elles montrent avec joie aux visiteurs les plaies par lesquelles elles ressemblent à Jésus-Christ. Pendant longtemps il fut d'usage de se flageller soi-même ou de se fustiger réciproquement ; parmi ceux qui se distinguèrent dans cet exercice, on cite saint Gui, saint Popon, le bienheureux Pierre Damien qui fit un traité là dessus, et surtout saint Dominique l'encuirassé, ainsi nommé parce qu'il poriait une cotte de mailles qu'il ne quittait que pour se fouetter; sa peau était devenue noire comme celle d'un nègre. Sainte Elisabeth de Hongrie se faisait fouetter Jusqu'au sang par son confesseur, et obtenait ainsi des extases séraphiques(3). Il était admis, au moyen âge, que vingt psautiers récités en se donnant la discipline acquittaient cent ans de pénitence (4). Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est qu'on se figurait pouvoir expier ainsi les péchés d'autrui, ainsi que les siens propres, de manière que
(1) RossBEuw &AnT-Bihktt(E, Histoire d^EspagnCf t. II, p. 489.
(2) Flecry, Hiat. eccL, liv. LXXIX, n« 5.
(3) JUoNTALEHBERT, Histoite de sainte Elisabeth. Un jour que la sainte avait été bien battue par le P. Conrad, son confesseur, ses suivantes, voyant le sang qui coulait à travers ses vêtements, lui demandèrent comment elle avait pu supporter tant de coups ; elle leur répondit en souriant : « Pour les avoir endurés avec patience, Dieu m'a permis de voir le Christ au milieu de ses anges ; car les coups du maître m^ont envoyé jusque dans le troisième ciel. » On rapporta cette parole à Conrad qui s^écria : « Je me repentirai toujours de ne Tavoir pas envoyée jusque dans le neuvième ciel. » (l^ éd., p. 528.)
(4) Bergier, vo Flagellants ; Fleurt, Mœurs des chrétiens^ n» 63.
les gens riches pouvaient, moyennaDl quelques écus, charger un pauvre diable de se flageller pour leur compte et avalent ainsi le bénéfice de sa pénitence sans en avoir les charges (1). Il existe encore, en Espagne et en Italie, des confréries de flagellants qui ont souvent donné lieu à des scandales honteux; et il paraît que ce genre de pénitence était commun du temps de Molière, puisqu'il fait dire à Tartufe, comme une chose toute simple :
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.
Le plus extravagant de tous les genres de mortification est celui des styliUs : c'étaient des solitaires qui se retiraient au haut d'une colonne pour y passer tout le reste de leur vie dans la contemplation et la pénitence, exposés à toutes les intempéries des saisons. On cite surtout saint Siméon le Stytite qui passa un grand nombre d'années sur le sommet d'une colonne haute de quarante coudées, dont la plate-forme n'avait que trois pieds de diamètre, de manière qu'il loi était impossible de se coucher (2). Voilà les héros de t'Ëglise, voilà les modèles les plus éminents de la perfection chrétienne !
L'ascétisme doit naturellement bannir la joie et la gaieté; les plaisirs de l'esprit ne sont pas moins réprouvés que ceux des sens. Comment un exilé pourrait-il se réjouir? comment un prisonnier pourrait-il avoir le cœur gai tant qu'il ne sera pas affranchi de ses chaînes? Le dévot doit donc être continuellement triste; et généralement il est maussade et morose, comme doit l'être tout homme qui voudrait ne s'occuper que d'un objet favori, et qui voit avec chagrin et impatience tout ce qui le force de s'en détourner un seul instant. < // est étonnant^ dit son guide spirituel , qu^un homme puisse jamais se réjouir en cette vie, s'il considère et examine son exil et tant de dangers pour son âme ( Imitation, i, 2i ). Reconnais
(1) C^est encore un asage très-commun de faire des nenvaines et des pèlerinages par procureur. Cervantes a sans doute eu vue ces coutumes superstilieuses quand il met pour conàilXon fkM désenchantement àt Dulcinée, queSancho reçoive un certain nombre de coups de discipline sur les fesses, et fait ainsi profiter le maître de la flagellation du valet {Don Quichotte, Ile partie, ch. xxxi et lxxi).
(2) Bergier, v° Stylite,
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que lu es indigue que Dieu le console, el qu'au conlraire lu niérilcs qu'il l'afflige beaucoup. Tout le monde devient amer et insupportable à celui qui a une componction parfaite. L'homme dévot trouve toujours de quoi gémir et de quoi pleurer. El plus ii se considère, plus il a matière à s'affliger ; les sujets de jusle douleur el de componction intérieure sont les pécbés et nos vices (id., i,22).» o Comment me sera-t-il permis de jouir sur celle terre, tandis que mon Dieu est attaché au gibet (saint Bernard, Form, bonœvitœ). Le Sauveur n'a point ri, il a pleuré, comme nous lisons dans l'Ëvanglle; voilà l'exemple qu'il vous a laissé (Salvien, vi, 18). Les cb rétiens auxquels est promise la vie éternelle, n'ont sur cette terre qu'à subir la souffrance et à pleurer (Origéne, Explan, in epist. Pauli ad Bom. ii, 42). »
Quelle triste existence on fait ainsi aux malheureux habitants de la terre! Toujours pleurant, toujours se frappant la poitrine et poussant des gémissements plaintifs; repoussant les parcelles de bonheur qui s'offrent à eux de peur qu'elles ne soient un obstacle à leur salut ; fuyant le plaisir, recherchant la souffrance, et craignant toujours de ne pas être quittes envers leur féroce créancier, plus dur que Sbylock ! C'est ainsi qu'on fait de la vie un long carême, en en retranchant Impitoyablement tout ce qui peut l'égayer et l'embellir. Quelle déplorable aberration, quelles funestes conséquences d'une fausse théorie !
Le christianisme ne se borne pas à inspirer le dégoût de la vie et à conseiller le suicide en détail; il va jusqu'à glorifier dans certains cas le suicide proprement dit. La Bible fait l'éloge de Razias qui, pour ne pas tomber au pouvoir de l'ennemi el pour éviter de souffrir des outrages indignes de sa naissance^ se donna la mort {Il Mac.,xiy). Celte action est la même que celles de Brutus, de Cassius, de Caton d'Utique, et de tous les célèbres suicidés de l'antiquité; on ne peut approuver l'un sans justifier les autres. Le martyrologe contient plusieurs exemples de saintes qui se sont tuées pour qu'il ne fût pas porté atteinte à leur chasteté. On cite, entre autres, sainte Pélagie, vierge, âgée de quinze ans, qui agit ainsi en 311. Les Pères de l'Ëglise, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, lui donnent les plus grands éloges. Bergier(v<» 5ui-
EXAMEN DU CdRISTIANISME 37
cide) la juslifle eu disaiil quM est permis à'écbapper par la luorl à une lenlation violenle et à un danger imminent d'offenser Dieu, et qu'une telle action, loin d'être un crime, est un trait d'amour pour Dieu porté au plus haut degré. Il n'est pas permis d'alléguer le danger imminent d'offenser Dieu, puisque, Pélagie, si elle eût subi matériellement l'outrage sans y donner de consentement, ne . se fût rendue coupable d'aucune offense envers Dieu. Sans doute, elle aurait souffert cruellement en perdant la virginité à laquelle elle attachait un grand prix ; mais celte perte involontaire eût été une superbe croix à offrir à Jésus-Christ. On ne peut contredire d'une manière plus choquante que ne le font ses apologistes, la doctrine de la résignation, d'après laquelle le chrétien doit accepter avec soumission les tentations et attendre avec confiance, de la bonté divine, la force de les repousser. Se soustraire au danger par la mort, c'est manquer de cœur, c'est déserter son poste, c'est se révolter contre la Providence, c'est mériter tous les reproches adressés à tous ceux qui commettent le suicide. S'il est permis d'agir ainsi en présence d'une telle tentation, il n'y a pas de raison pour ne pas accorder la même faculté dans tous les cas où le chrétien se défiera de lui-même et craindra de faillir. Pour une foule de personnes, il se présentera des séductions beaucoup plus dangereuses pour l'âme, que celle que peut éprouver une jeune fille dont le corps serait assailli par un forcené. Le monde est plein de tentations, elles naissent à chaque pas, elles se multiplient sous toutes les formes. Comme on ne peut jamais répondre d'en sortir victorieux, le plus sur est de partir pour l'autre monde, à l'exemple de sainte Pélagie. Que l'enseignement des Pères fasse fortune, et tous les hommes, animés d'un beau zèle, vont s'égorger (i) et faire de la terre un désert... Quelle sublime morale !
L'homme ne pourra-t-il donc jamais se préserver d'un excès que pour se jeter dans l'excès opposé, éviter Cliarybde que pour tomber en Scylla?... Quand le christianisme a paru, les Romains étaient livrés à un sensualisme grossier, enivrés par le cuite de la matière. Il était bon de protester contre un pareil abaissement et d'empêcher
(I) Voyez fiAKBETRAC, De la morale des Pères^ ch. xv, p. 7 cl p. 243.
i'Iiommede se laisser dégrader par la volupté; il Tallalt revendiquer les droits de rintelligence. Malheureusement, la réaction a été excessive; le christianisme a dépassé le but et n'a cru pouvoir sûrement sauver l'esprit qu'en sacrifiant le corps. Il a maudit la matière, a cherché à faire prendre en dégoût le séjour terrestre, et a donné ainsi l'essora l'ascétisme dont nous venons de voir les funestes conséquences. N'ayant envisagé qu'une des faces de la nature humaine, il n'a pu enfanter qu'une doctrine incomplète et fausse; n'ayant pas su donner satisfaction à toutes les facultés humaines, il n'a pu conquérir l'humanité. On peut lui appliquer ce mot de Pascal : « L'homme n'est ni ange ni héte; et le malheur veut que qui veut faire l'ange, fait la bête {Pensées, première partie, art. x, n<» 13). »
§ 6. ~ De la continence.
La nature a attaché du plaisir à tous les actes nécessaires à la conservation et à la reproduction de l'espèce : chez l'homme, roi de la création terrestre, l'amour n'est pas seulement un plaisir physique, c'est de plus l'union de deux âmes. Les lois morales ont dû soumettre à leur empire tout ce qui regarde l'union des sexes, cet important sujet se liant à la constitution de la famille et de la société. Chez presque tous les peuples, on a regardé comme une vertu la modération dans les plaisirs, et l'on a fait intervenir la chasteté pour sanctifier les unions sexuelles. Cette sage retenue ne pouvait suffire à l'ascétisme chrétien qui a enveloppé l'amour dans la réprb> bation dont il frappe tous les plaisirs, et a élevé la continence absolue au rang des plus sublimes vertus. Le mariage a été toléré h cause de l'imperfection du plus grand nombre des fidèles^ mais on l'a regardé comme un état d'infériorité et presque de dégradation ; l'état de virginité, au contraire, a été dépeint comme l'état normal de l'homme, comme le plus saint, le plus parfait, le plus glorieux; les Pères en ont fait le plus pompeux éloge et l'ont recommandé à tous ceux qui veulent se sanctifier ; on a fait de la continence une condition pour approcher de Dieu dans le service des autels; les Saints auxquels l'Ëglise adresse son culte, ont été pris dans la classe des personnes réputées vierges, et à peine quelques gens mariés y ontils été ajoutés comme par grâce.
Aux termes du Concile de Trenle, « si quelqu'un prétend que l'état du mariage est préférable à celui de virginité, et qu'il n'est pas plus saint ou plus bcureux de demeurer dans la virginité ou dans le célibat, que de contracter mariage, qu'il soit anathème (session XXIY, canon x). »Tertullien va jusqu'à dire que le précepte croissez et multipliez a été abrogé par l'Ëvangile, que le mariage n^est qu'une fornication tolérée, et que celui qui veut entrer dans le paradis, doit s'abstenir de ce qui n'y entre pas {Exhortatio ad castitatem, chap. ix, 13). Saint Jérôme dit que l'ordre de prier toujours, qui nous a été donné par l'apôtre, ne peut être accompli pendant l'acte de la génération, et que le mariage qui a cet acte pour iln, nous force de désobéir à l'apôtre (E/;. XVIII ad Eustoch.de eustodiendâ virginitate), La virginité, dit encore le même Père, n'estelle pas naturelle à l'bomme, et le mariage n'est-il pas une suite et une conséquence de ia désobéissance (De virginitate)1 Saint Âmbroise se glorifie du reproche qu'on lui faisait d'exciter tout le monde à la continence : « Si mes exhortations sont mauvaises, dit-ii, la vie des anges aussi est mauvaise, car ils ne se marient point et ne prennent point d'épouses. Non, il ne peut être mauvais d'exhorter les hommes et les femmes à se rendre semblables aux anges dans le ciel. On dit que j'empêche de se marier les jeunes filles initiées aux sacrés mystères et consacrées à l'état de vierge. Pliît à Dieu que je pusse détourner du mariage celles qu'on y destine, et leur faire échanger le voile nuptial contre le voile saint de la chasteté t £h quoi, celles à qui l'on permet de choisir un époux ne peuvent choisir Dieu ! {De virginitate, chap. vi, n° 27 ; De virginibus ad Marcellum, liv. I, chap. m, n<> 11). » — « Aucun plaisir charnel ne peut exister sans un mélange de péché (Pierre Lombard, liv. IV, Dist, 31). Comment peut- il ne pas y avoir de péché, là où il y a volupté? Tout ce qui ne vient pas de l'Ësprit-Saint, ne peut venir que du péché (saint Bernard, Epist, 174). » Voyez aussi saint Cyprien, De Virginibus (1).
(i) Plusieurs Pères montrent une telle horreur pour l'acte de la génération, qu ils prétendent que si Adam eût persévéré dans son obéissance au créateur, il aurait toujours vécu dans un état de pureté virginale, et
Celte manière d'envisager la desUnée humaine vient du fanx point de vue où se place le christianisme. Ce que nous avons dit contre l'ascétisme, s'applique à la continence. Aucun acte ne peut être plus légitime que celui sans lequel la race humaine s'éteindrait: l'exercice de cetacte (dans les limites, hien entendu, de la loi morale) étant conforme au but pour lequel l'homme a été créé, ne peut donc pas constituer, je ne dirai pas un crime ou un péché, mais même une tache, une souillure, uue imperfection. Il y a, au contraire, imperfection chez l'être mutilé ou chez celui qui se réduit à la condition d'être mutilé. II est absurde de prétendre qu'on se rende agréable à Dieu en renonçant à une faculté dont 11 nous a donné les organes et de l'usage de laquelle 11 a fait un besoin.
Ceux qui font le vœu de continence, ne parviennent à l'observer fidèlement que par une lutte longue et pénible contre les instincts Impérieux de la nature : les vies des saints sont remplies de détails effrayants sur les assauts qu'ils ont eu à soutenir pour résister aux tentations toujours renaissantes. Malheureux qui repoussent avec horreur comme venant de Satan l'impulsion des désirs qu'inspire la nature, c'est-à-dire la loi de Dieu ! Leur vie se consume souvent au milieu de ces efforts ; quelquefois la santé s'use et la raison se perd (i) ; et si enfin la victoire reste à l'homme, quel fruit en retire-
alors quelque autre forme plus pure de génération aurait peuplé le paradis d'êtres innocents et immortels (Beausobre, Histoire du manichéinne^ liv. VII, eh. m ; il cite saint Justin, saint Grégoire de Ntsse, SAINT AoGDSTiN, etc.)- Pour qu'un mode de génération trouvât grâce auprès de ces austères moralistes, il faudrait sans doute qu'il fiU exempt de plaisir : le meilleur, pour un élre destiné à la mortification, serait celui qui serait mêlé de souffrance et de dégoût. Plaisants législateurs qui veulent réformer l'œuvre de la création I 11 est fâcheux que Dieu ne les ait pas appelés à ses conseils; il aurait appris d'eux comment on fabrique une race forcément chaste. Us l'auraient sans doute décidé, par la même raison, à attacher un sentiment de douleur à l'acte de la nutrition, ce qui aurait été un moyen infaillible pour prévenir la gourmandise. Dépouillant ainsi Thomme de toutes ses facultés, ils en auraient fait an être parfait selon eux, c'est-à-dire une sorte de végétal.
(1) Voyez au mol Continence du Dictionnaire de médecine (1825), la description des accidents terribles qui peuvent résulter delà continence^
Hl? Aucun. Personne n'a rien à gagner dans ce combat insensé.
Ce qui prouve péremptoirement le vice du précepte de continence, c'est que son adoption, si elle était générale, entraînerait la fin du genre humain. Une règle de morale doit avoir pour objet de conserver et d'améliorer, non seulement l'homme comme individu, mais aussi la société humaine; toute loi qui n'atteint pas ce but, est d'autant plus immorale qu'elle s'en écarte davantage; et celle-là s'élèvera au comble de l'immoralité, qui ne pourra être exécutée sans entraîner l'extermination de toute la race. Un crime est d'autant plus affreux qu'il a des conséquences plus funestes et atteint un plus grand nombre d'individus : le plus grand de tous les crimes serait donc celui qui arrêtant le genre humain dans sa marche, lui fermerait la carrière que Dieu lui a assignée, et dépeuplerait la terre. Il n'y a donc pas de maxime plus odieuse que celle qui a fait une vertu de travailler à ce but infâme.
On a prétendu qu'il n'y avait pas à s'inquiéter des suites qu'occacasionneraient les préceptes de continence, vu qu'il y aurait toujours assez de gens qui ne les suivraient pas. Ce n'est pas là répondre. L'humanité est heureusement douée d'un principe de vie tellement énergique, que les plus mauvais systèmes sont impuissants pour compromettre son existence; mais bien que le bon sens général résiste aux théories erronées, il n'en est pas moins vrai qu'elles causent toujours un mai plus ou moins grand ; et il ne suffit pas, pour les justifier, de venir dire qu'elles ne causent pas tout le mal qu'elles pourraient causer. Pour les juger, il faut considérer, non seulement les effets produits, mais aussi le but où elles tendent, et se demander ce qui arriverait si elles venaient à prévaloir généralement. Jamais un principe vrai n'aura rien à craindre de cette épreuve : plus on retendra, plus on lui fera produire de bien. Le principe faux, au contraire, ne peut se développer sans qu'aussitôt on ne soit choqué à la vue des fruits empoisonnés dont il contenait le germe. Une règle de morale dont l'application ne peut être générale, est iiécessai rement une règle fausse et pernicieuse.
Quelques défenseurs de la continence ont éludé la discussion de principe pour se retrancher sur les points secondaires : Ils ont dit, par exemple, que les intérêts de la population souffraient moins des tu. 4
célibalaires continents (moines, prêtres, etc.)» que des célibataires incontinents. Peu importe. On ne se justifie pas d'un vice en«n dénonçant un autre. La question est de savoir s'il est bon de pousser par principe les hommes au célibat. Que des gens du monde, par des motifs quelconques, restent dans le célibat : ils peuvent avoir raison ou tort suivant les circonstances ; mais leurs torts, s'ils en ont, sont individuels : aucun d'eux ne songe à faire une théorie de l'excellence du célibat, ni ne cherche à détourner les autres du mariage ; on les voit même souvent recommander aux jeunes gens de ne pas suivre leur exemple. L'Ëglise,au contraire, exallant la supériorité de la continence et déclarant que tout chrétien qui veut arriver à la perfection, doit se maiutenir dans la virginité, porte tous ceux auxquels elle s'adresse, c'est-à-dire tous les hommes, à fuir le mariage; elle fera d'autant plus de prosélytes que la doctrine chrétienne se répandra davantage, de sorte que si elle était appelée à devenir vraiment catholique ou universelle, les progrès de la ferveur religieuse seraient suivis de progrès dans la dépopulation, et l'ËgUse n'aurait atteint son but que le jour où H n'y aurait pas un seul individu qui n'eût prononcé le vœu de chasteté. Si donc individuellement les célibataires incontinents font plus de mal à la société que les célibataires continents, les premiers pris collectivement sont beaucoup moins dangereux que les premiers; les uns, .dans la pratique, répandent une certaine corruption qui n'est pas irréparable, tandis que les autres, par la théorie, marchent ù l'extermination de rhumanité.
§ 7. ~ Du monachisme.
L'étal monastique offrant la réunion de toutes les vertus dont nous venons de démontrer la fausseté, mérite, par cela même, et au plus haul degré, tous les reproches qu'on peut adresser à la morale chrétienne. Le moine renonce au monde, c'est-à-dire à l'humanité terrestre, pour vivre dans la solitude avec Dieu ; il déserte donc la société où tout homme a sa tâche, et s'affranchit ainsi de ses devoirs envers elle. Il devient étranger à tout ce qui n'est pas son couvent, il n'a donc plus ni patrie, ni famille, ni amis; il est mort civilement ^
sa prise d^babil esl une cérémonie de funérailles; il perd même ie nom qui ^(ait ie signe de son individualité comme citoyen; il n'est plus rien. Toute affection terrestre est arrachée de son cœur, il ne vit plus que pour le monde supérieur. A défaut de devoirs sociaux, il se voue à ia pratique de vertus imaginaires et stériles : l'bumilité, la mortification el la contemplation. Un tel être est inutile à l'humanité, quand il n'est pas dangereux. «
It est vrai que certains ordres monastiques se sont livrés à des travaux utiles, qu'ils ont défriché des terres incuites, fait de vastes recherches d'érudition, rendu des services dans l'enseignement, dans les missions étrangères, dans l'administration des hôpitaux, etc. Mais ces divers travaux ne sont pas de l'essence de l'état monastique et ne font honneur qu'à quelques individus, à certaines maisons où de bonnes traditions se sont conservées, à certains ordres dont la constitution reposait sur le travail, teis que l'ordre des Frères des écoles chrétiennes. Mais ce qui est de l'essence de l'état religieux, c'est la retraite avec ia prière et les austérités. La plupart des ordres n'ont pas d'autre but : tel esl encore celui des Chartreux, des Carmélites, des Yisilandines, etc. ; et rien n'est plus Incontestable comme fait historique, que la fainéantise des moines. Les partisans de l'état religieux eu conviennent implicitement puisque, pour le justifier, ils sont obligés de prétendre que les prières et les pratiques de pénitence sont des travaux extrêmement utiles à la société, et que les monastères dans lesquels on ne fait pas autre chose, sont encore irréprochables et rendent les plus grands services au monde, tant à cause de l'efficacité des prières offertes par des âmes pures, que par le salutaire effet de l'exemple des vertus chrétiennes ; ces ordres ne sont donc ni les moins saints ni les moins parfaits; bien au contraire. On ne saurait combattre trop fortement cette morale absurde et dangereuse qui permettrait ainsi de substituer l'oisiveté et l'ascétisme aux travaux sérieux sans lesquels la société ne peut vivre. Préconiser, même chez une seule classe, cette funeste apathie, c'est l'encourager chez toutes, c'est donner une prime à la paresse. Placer, dans l'ordre des mérites, l'indolent solitaire qui ne fait que marmotter des prières, audessus de l'ouvrier laborieux dont les sueurs fécondent la terre.
c'est le renversement du bon sens et de tonte idée de justice. Si le moine est un type de perfection, il s'ensuit que chacun doit s'efforcer d'embrasser la vie religieuse ou du moins de s'en approcher le plos possible, et qu'on méritera d'autant plus la faveur de Dieu et les louanges des hommes, qu'on délaissera davantage les labeurs de sa profession pour se livrer à la contemplation solitaire. « Il n'est pas donné à tous, dit en soupirant l'auteur de Vlmilation, de tout quitter et de renoncer au monde pour embrasser la vie monastique; mais du moins, ce que je veux, ô mon Dieu, c'est que vous daigniez me recevoir pour votre serviteur, c'est que je vous serve tous les jours de ma vie, et que pour vous je méprise toute chose et que je rejette tous les plaisirs de la chair, tous les soins du monde... état sacré de la servitude religieuse, qui fait l'homme égal aux anges, le rend terrible aux démons et recommandable aux ûdèles ! service digne d'être embrassé et souhaité sans cesse, qui nous fait mériter un bien souverain et une joie qui ne finira jamais (iiv. m, ch. x)! » Fleury dit que les chrétiens doivent observer exactement ce qui se passe dans les monastères les plus réguliers pour voir des exemples vivants de la morale chrétienne {Mœurs des chrétiens, partie V, § 54). —Voilà donc tous les hommes invités, au nom de Dieu, à se faire plus ou moins moines, à renoncera toute espèce de travaux et d'affaires, pour se modeler sur les hommes d'élite qui, dans leur solitude, nous offrent l'image vivante de la perfection chrétienne.
Que dirait-on d'un individu qui, voyant son frère dans le plus grand danger, se bornerait à prier pour lui au lieu de le secourir, et prétendrait ainsi lui fournir la plus efficace de toutes les assistances? Il mériterait le mépris universel, comme joignant la dérision à i'égoïsme. Le bon samaritain de l'Ëvangile eût-il obtenu les éloges de Jésus si, au lieu de panser les blessures du malheureux voyageur et de lui offrir tous les soins d'une charité active, il se fût contenté, comme le prêtre et le lévite, de débiter à son intention des oraisons? Non, sans doute; et au lieu d'être proposé comme un modèle de charité, il eût été flétri comme un être inhumain. Eh bien, les moines méritent les mêmes reproches. Ils sont entourés d'hommes souffrants; la société réclame le concours de tous ses
enfaols pour augmenter la ricliesse publique, améliorer le sort de chacun, et faire peu à peu disparaître la misère ; et le moine, sem* blableau rat retiré dans son fromage (i), se borne à dire tranquillement: c Dieu vous assiste,» et croit avoir assez fait. Et il se trouve des hommes, les pasteurs des peuples, qui exaltent une pareille conduite et prétendent que la société doit encore de la reconnaissance à ces reclus parasites !
Le célibat des moines et des prêtres est très-nuisible à la société en ce que, n'ayant pas de liens de famille, ces hommes se regardent comme étrangers au pays et à ses intérêts ; ils sont sans patrie, et l'esprit national est remplacé chez eux par l'esprit de corps: ils forment une milice papale dont l'âme est à Rome; c'est un corps d'armée parfaitement discipliné, qui se mêle aux populations sans en partager les sentiments, et ne cesse de travailler à l'agrandisse* ment de la puissance ecclésiastique. La véritable cause qui a déterminé la Cour de Rome à maintenir le célibat des prêtres, malgré les vives réclamations qui, à toutes les époques, se sont élevées à ce sujet, c'est le désir d'attacher solidement à ses intérêts la multitude Innombrable des prêtres dont elle a fait ses janissaires et avec lesquels elle s'est flattée de combattre l'esprit d'examen, le plus grand des ennemis que redoute le catholicisme.
On a prétendu que le célibat était nécessaire dans les professions qui demandent un dévouement sans bornes, et l'on a cité comme exemple le célibat prescrit aux militaires. La comparaison est on ne peut plus mal choisie. Une armée ne pourrait se mouvoir commodément en temps de paix, ni à plus forte raison s'avancer en temps de guerre en pays ennemi, si la majorité de ses membres étaient mariés, et si elle était obligé de traîner à la suite des légions de femmes et d'enfants ; toutefois la règle do célibat n'est pas absolue pour les militaires et ils peuvent se marier avec la permission de leurs chefs. Une considération non moins grave, c'est que le soldat père de famille est exposé à faiblir devant le danger et peut manquer de ce courage stoîque qu'il faut parfois pour marcher à une mort certaine. Aucune de ces raisons n'est applicable aux prêtres et aux
(1) Lafoutaiite, h? . VIII, fable 3.
religieux qai vivent sédentaires et s'occupent tranquillement du soin de leur paroisse ou de leur communauté, sans avoir jamais de danger à courir ; il n'y aurait d'exception à faire tout au plus que pour les missionnaires qui vont propager la foi chez les sauvages; mais le nombre de ces apôtres intrépides est excessivement restreint, et si la loi du célibat n'était faite que pour eux, elle perdrait la plus grande partie de ses inconvénients. Les autres fonctions remplies par des ecclésiastiques ou des religieux pourraient l'être tout aussi bien par des gens mariés. Depuis que les communautés enseignantes ont été supprimées en France, on n'a pas manqué d'insli^ tuteurs laïques qui ne leur ont été Inférieurs ni en Instruction ni en dévouement; les sociétés savantes exécutent des travaux qui ne le cèdent en rien aux travaux si vantés des bénédictins: et même, dans l'ancien régime, les plus beaux ouvrages d'érudition sont dus à des laïcs tels que les Estienne, Ducange, Bayle, d'Herbelot, Beausobre, Fabricius, Anquetil-Duperron, etc., ou à des ecclésiastiques séculiers tels qu'Arnauid, Bossuet, Huet, Du Pin, Tillemonl, etc.; les hôpitaux de Hollande et d'Angleterre, bien que tenus par les laïcs, valent sous tous les rapports ceux qu'administrent les sœurs hospitalières; enfln les ministres protestants, mariés pour la plupart, sont généralement plutôt supérieurs qu'inférieurs aux prêtres catholiques, tant pour l'instruction que pour la pureté des mœurs^ et l'on n'a Jamais vu chez eux ces exemples affreux de dépravation qui jettent si souvent le scandale dans les pays catholiques, ni des monstres comparables aux Maingrat, aux Contrefatto, aux Delacolonge, aux Molilor, aux Léutade, etc. II s'en faut donc de beaucoup que le célibat soit une condition nécessaire pour bien remplir les devoirs ecclésiastiques. Quant aux fonctions exceptionnelles des missions étrangères, ceux qui s'y dévouent, pourraient ne s'astreindre au célibat que pendant un temps limité, à l'exemple des militaires <]ui, rendus à la vie civile, reprennent la faculté de se marier. Le missionnaire n'est pas toujours dans une position militante; ou il rentre dans son pays après un certain temps d'apostolat, ou il se fixe dans la contrée où il a été prêcher l'Évangile et s'y fait une patrie d'adoption; dans Fun et l'autre cas, il renonce à la vie nomade et aux courses aventureuses, et rien n'empêcherait qu'il
ne pril famille. La raison la plus spécieuse qu'on ail fait valoir en faveur du célibat ecclésiastique, n'a donc rien de concluant.
En supposant même que le célibat eût tons les avantages que lui attribuent les docteurs catlioliques, il faudrait au moins quMI ne fût observé que par ceux qui persisteraient à en subir volontairement le joug) et ne devînt pas une chaîne éternelle. Mais au moyen des vieux irrévocables que prononcent les prêtres et les religieux, ils se trouvent avoir aliéné leur liberté pour l'avenir, et sont liés d'une manière Indissoluble à un genre de vie tyrannlque, quand même ils viendraient à changer de volonté. Nul ne peut ainsi faire le sacrifice de sa liberté, à moins qu'un Intérêt général ne le réclame impérieusement. C'est ainsi que l'État, pour assurer la défense nationale, exige d'un certain nombre d'hommes le service militaire pendant plusieurs années. Mais quand l'intérêt général n'est pas en cause, il y a folle de la part des particuliers qui abdiquent leur liberté naturelle, et il y a oppression de la part de la loi religieuse qui fait un devoir de i'ohservation de ces promesses téméraires. Qu'importe à la société qu'un particulier conserve sa virginité, garde le silence, s'abstienne de certains mets, porte un certain costume; qu'importe, en un mot, qu'il suive les prescriptions d'une règle monastique? Quelques unes de ces prescriptions sont nuisibles, d'autres sont indifférentes. Si donc un individu qui dans un moment de ferveur avait promis à Dieu de les observer toute sa vie, vient à se repentir de la gêne qu'il s'est Imposée, et demande à s'en décharger, n'estce pas une cruauté gratuite que d'appesantir le fardeau sur ses épaules et de sceller sur ce malheureux la porte de sa prison, qui, comme celle de l'enfer, ne doit plus s'ouvrir? Quel profit en retireront les autres hommes, ou même la religion ? Aucun, assurément. Le prêtre ou le cénobite qui peut-être, au commencement de sa profession, avait trouvé des charmes dans le genre de vie qu'il avait adopté, n'y trouvera que des tourments insupportables dès que la contrainte seule le condamnera à y rester; Il maudira son vœu fatal et le Dieu au nom duquel on le condamnera à l'esclavage. Mais, dit-on, c'était à lui de réfléchir avant de s'engager... D'ahord il s'en faut bien que tous ceux qui s'engagent ainsi, soient réellement libres; tout le monde sait qu'autrefois les cadets de famille elles
filles nobles et sans fortune étaient contraints d'entrer en religion ; si maintenant cet abus affreux a diminué, on ne peut dire qu'il ail entièrement cessé; bien des prononciations de vœux, sans être précisément arrachées par la contrainte, sont dues, ou à robsession des parente et des supérieurs, on à des nécessités de famille, ou au manque de moyens d'existence chez des personnes ayant reçu une certaine éducation, on à un dépit amoureux, etc. Dans tous ces cas et autres semblables, l'engagement n'est ni libre ni réfléchi, comme devrait l'être celui qui doit régir toute une vie. Mais en supposant même qu'il n'y ait rien à désirer de ce côté-ià, qui peut répondre de SCS sentiments pour un avenir plus ou moins éloigné? Pouvonsnous affirmer qu'alors nous verrons les choses du même œil qu'aujourd'hui, que nous éprouverons les mêmes besoins, que nous aurons les mêmes goûts? Notre tempérament ne se modifiera-t-il pas avec l'âge, et ce changement n'en eotraîne-t-il pas un dans notre moral ? Le jeune séminariste qui n'a jamais vu le monde, dont Tesprll candide ne connaît que ce que lui ont appris ses pères spirituels, croit pouvoir, à vingt-deux ans, répondre qu'il sera insensible à l'aiguillon de la chair, et que sa volonté domptera ses sens. Malheureux! Quelques années plus tard, il s'étonne de sentir son sang bouillonner avec plus de force; il pénètre dans ce monde dont on lui avait fait une idée si fausse, il se trouve en contact avec des femmes; autour de lui, tout lui rappelle les plaisirs auxquels il a renoncé pour toujours ; s'il est sincère, il cherchera à lutter contre ces désirs importuns, mais bientôt il en sera assiégé, obsédé, une soif dévorante le consumera ; les regrets naîtront alors, il se demandera amèrement s'il n'eût pas mieux fait de suivre la loi de la nature. Mais il n'est plus temps; il est lié à perpétuité, et l'Église le repousserait avec horreur s'il osait demander à reprendre sa liberté. Cette contrainte odieuse fera le malheur de sa vie. Combien de prêtres subissent ce sort cruel et gémissent en secret de l'esclavage qu'ils se sont donné ! Combien de religieuses opprimées par un despotisme de tous les instants, vexées par des tracasseries saifs cesse renaissantes, fatiguées des minuties bigotes dans lesquelles se consume leur triste existence, aspirent à la liberté qui leur est interdite pour toujours i Bien que le bras séculier ne prête plus, en France
du moins, son iniervenlion pour assurer l'accompiissement matériel des vœux, une sorte de nécessité y supplée; l'opinion publique voit d'un mauvais œil ceux que le clergé flétrit du titre d'apostats; et la plupart du temps, les prêtres ou religieux qui voudraient renoncer à leur profession, se trouvent sans moyens d'existence ; placés entre la misère et la conservation de leur état, Ils sont réduits à ronger leur frein en silence et à subir une servitude qui du moins leur donne du pain. D'ailleurs, il est certain que dans beaucoup de couvents, les reclus qui tentent de s'évader, sont retenus par la violence et précipités dans des cachots terribles où leurs plaintes restent sans écho, et où jamais ne pénètre l'œil d'un séculier (i); les monastères sont des retraites inviolables où se passent d'odieux mystères que la police n'ose chercher à dévoiler, et où se commettent des crimes auxquels l'impunité est presque toujours acquise. Mais quand même les prêtres et les religieux auraient de fait la facilité de se soustraire à l'exécution de leurs vœux et de rentrer dans la société, ce serait peu de chose tant que la loi ecclésiastique l'interdit à leurs consciences; et s'ils ont conservé la foi, ils doivent toujours se regarder comme liés dans le for intérieur. Voilà donc une règle morale qui fait le malheur d'une foule de personnes ; et bien loin que le triste sort des victimes soit un avertissement pour l'avenir, l'Ëglise ne cesse de faire tous ses efforts pour en multiplier le nombre, en exaltant ia vie monastique et en recrutant, autant qu'elle peut, pour le clergé et pour les ordres religieux ; jamais elle
(i) Ces faits époavanlables n'arrivent à la connaissance du public que par suite de circonstances fortuites. Ainsi, en i8i3, une fille repentie parvint après beaucoup d^efTorls à s^échapper du couvent du Bon-Pasteur à Poitiers, et elle porta plainte à raison des mauvais traitements qu'elle y avait reçus ; le procès se poursuivit devant la Cour d'assises, et il y fut établi que, une fois entré dans cette maison, on ne pouvait plus en sortir, et que celles qui cherchaient à s'échapper étaient flagellées d'une manière atroce et plongées dans des espèces d'oublietles d^oû on ne les tirait que quand la supérieure les jugeait assez domptées par la torture {voir la Gazette des Tribunaux des 22 et 23 novembre iSiS). On ferait des volumes si l'on racontait tous les faits semblables. El combien restent ignorés 1
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n'est satisfuite de ce qu'elle a, elle chercbe toujours à conquérir et à s'étendre, et elle s'applaudit chaque fois que de nouvelles brebis sont amenées pour grossir le troupeau sacré. Elle ne peut ignorer cependant que, parmi les personnes qu'elle détermine, n'importe par quels moyens, à prononcer des vœux, il en est toujours un certain nombre (si ce n'est même la majorité) qui éprouveront des regrets, qui par là seront exposées à d'affreux tourments, et qui, loin de se sanctifier par le genre de vie qu'elles embrassent, n'y trouveront qu'une source de damnation ; l'Église pourrait obvier à ces malheurs en n'accueillant ceux qui s'offrent à elle, qu'avec la réserve de leur liberté, et en leur laissant toujours le choix de continuer leur profession sacrée ou d'y renoncer; elle ne serait servie alors que par des cœurs libres et dévoués, au lieu de l'être par des esclaves. Mais non, malgré les malheurs que Tirrévocabilité des vœux doit inévitablement attirer sur ses membres, l'Église n'en continue pas moins de recevoir ces funestes engagements; bien plus, elle les provoque ardemment, et même elle aggrave la chaîne déjà si lourde qui pesait sur les ordres monastiques. Plusieurs d'entre eux n*avaient formé, jusque dans ces derniers temps, que des vœux simples pour un temps limité, ordinairement cinq ans; de ce nombre étaient les sœurs d'Evron, les Frères des Écoles chrétiennes, etc. Le clergé n'a pas voulu d'une demi-sujétion, il a exigé que ces ordres fussent désormais, comme lui-même, lié par des vœux perpétuels, et a ainsi multiplié, de gaieté de cœur, le nombre des infortunés que rongent les regrets et le désespoir.
Quelques auteurs ont cherché à justifier les vœux religieux du reproche d'aliénation de liberté, en alléguant qu'une pareille aliénation se trouve dans le mariage, au moins dans les pays où il est indissoluble. Il est certain qu'avec cette institution, ceux qui se marient, s'enchaînent pour toujours et s'exposent à ce que, le dégoût ou la hainesuccédant à l'affection, la vie commune leur devienne insupportable. Si, néanmoins la société, dans ces cas d'antipathie mutuelle des époux, refuse de briser leur union, c'est par des motifs d'absolue nécessité, c'est dans l'intérêt de l'ordre public et des familles ; c'est en vertu de cette loi supérieure qui veut que les intérêts particuliers plient devant les exigences de l'intérêt général. Et en-
EXAMEN DU CHRISTIANISME Si
core, dans ce cas, la loi adoucit, autant que possible, la condition des époux mal mariés en leur permettant de vivre éloignés l'un de l'autre, de sorte que leur mariage n'est plus que nominal, et il n'en reste réellement que l'interdiction de former de nouveaux nœuds. Aucun motif semblable ne milite en faveur des vœux monastiques, et la société aurait, au contraire, tout à gagner si ceux qui ont renoncé au monde pouvaient y rentrer pour devenir des citoyens utiles, et lui donnaient de bons pères de famille au lieu de mauvais moines.
On a cherclié à prouver l'utilité des couvents comme retraites pour les âmes malades, atteintes de blessures incurables, et auxquelles la solitude est nécessaire. Nous convenons qu'il est des douleurs profondes qui peuvent rendre pour quelque temps impropre aux devoirs sociaux ; des motifs graves et légitimes peuvent porter des individus à se retirer du monde et à chercher dans un asile silencieux, soit la consolation à leurs peines de cœur, soit des conditions plus convenables pour l'étude. Mais ce sont là des circonstances exceptionnelles et qui doivent cesser avec la cause qui les produit. Les douleurs les plus algues se calment avec le temps, les travaux solitaires ont un terme, et celui qui avait fui la société des hommes, sera charmé plus tard de revenir y occuper la place qui lui appartient. Le besoin passager de solitude peut se satisfaire sans recourir à des sépulcres où règne la contrainte et où des vœux enchaînent pour toujours. Les couvents, loin d'être nécessaires pour les cas dont il s'agit, ne sont qu'un piège odieux pour les personnes qu'égare la douleur ou toute autre passion ; on abuse de leur position pour leur arracher des promesses imprudentes, et plus tard, quand la sérénité est rentrée dans les cœurs ulcérés et les a ouverts à d'autres sentiments, la règle inexorable retient captifs et contre leur gré les auteurs de ces promesses. Quant à ceux qu'un goût mélancolique porte à la retraite, il est plutôt dangereux qu'utile de favoriser leur penchant; et même ces caractères peu sympathiques trouveraient satisfaction dans des asiles d'où seraient bannies la contrainte et les austérités ; le prétendu besoin de recueillir ces natures excentriques ne justifie donc nullement l'existence des couvents qui sont de vraies prisons.
Parmi les Innombrables variétés d'ordres monastiques, Il en est une qui mérite particulièrement la réprobation, c'est la tribu des moines mendiants. Dans une société policée, il ne doit pas y avoir de mendiants ; des institutions de prévoyance doivent assurer à tout homme du travail s'il est valide, et des moyens d'existence, s'il est Invalide. La mendicité accuse l'incapacité et l'imprévoyance du gouvernement qui la tolère ou ne peut l'empêcher. En France, la mendicité est Interdite, les délinquants sont poursuivis en policé correctionnelle, et la loi est plus sévère s'il s'agit de mendiants valides (i). Comment donc souffrirait-on des associations instituées pour commettre habituellement ce que la loi punit comme délit? Comment permettrait-on Hi des hommes valides de renoncer au travail pour mener la vie de vagabond, promener partout leur fainéantise, et arracher grâce Hi leurs importunités, à leur caractère sacré et à leurs fraudes pieuses, des aumônes qui sont le fruit du travail et qui pourraient recevoir une destination bien plus salutaire, si elles étaient appliquées à soulager des misères réelles? Les moines mendiants sont une plaie pour la société ; ils s'engraissent de la sueur des paysans qui n'osent leur refuser; ils sont un scandale public par leur vie de paresse et de dissolution. Us sont surtout nuisibles en ce qu'ils mettent en honneur la mendicité qui peut s'autoriser de leur exemple. L'ËglIse a donc à se reprocher d'avoir fondé et entretenu cette institution déplorable qui du reste n'est qu'une application conséquente des principes qu'elle avait posés sur la morale chrétienne. Elle exalte la pauvreté ; les moines la pratiquent en renonçant personnellement à tous les biens, mais en se réservant de posséder, comme corps, d'immenses richesses. D'autres moines, plus parfaits à ce point de vue, ont renoncé à toute richesse, non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs communautés, et se sont résignés à ne vivre que d'aumônes. C'était un progrès en fait d'humilité et de détachement des choses du monde. Comme on était engagé dans une mauvaise voie, on ne pouvait s'y avancer sans augmenter le mal. C'est ce qui est arrivé.Ii y a de la vertu à supporter avec courage les privations auxquelles on est expo§é ; mais il n'y a aucune vertu dans la
(1) Art. 274 et saiv. du Code pénal.
paavrelé. Les richesses ne sont autre chose que des moyens de satisfaire nos besoins et nos plaisirs. La haine des richesses n'est donc en défhiitive que la haine de soi-fflcme ; et ta renonciation complète à Tusage des richesses entraînerait le Jeu ne absolu et par suite la mort. Les moines mendiants n'entendent pas pousser jusque-là leur\œude pauvreté, ils consentent bien à user des richesses pour leurs besoins, et même leur genre de vie n'est pas plus austère que celui des ordres plus anciens. Ils ne diffèrent donc de ceux-ci qu'en ce qu'ils s'appliquent les richesses acquises par le travail d'autrui, au iieu des richesses produites par leur propre travail ou des fruits de biens patrimoniaux. Leur vœu n'est donc en réalité qu'un vœu d'abstinence de travail ; c'est aussi le vœu des mendiants, truandSj gens sans aveu, et de toute cette vermine qui pullule aux plus bas degrés de la société ; tous ces gens-là font vœu, comme les C4)pucins, de ne pas travailler et de vivre du travail d'autrui, et malheureusement ils y sont fidèles tant que la justice ne vient pas se mêler de leurs affaires. C'est une honte pour le catholicisme d'avoir sanctifié et même glorifié un genre de vie aussi ignoble et aussi antisocial. L'Église qui n'apprend rien et n'oublie rien, et à laquelle les leçons de l'expérience ne peuvent ouvrir les yeux, rétablit chaque jour les institutions surannées qu'avait enlevées la faux révolutionnaire; capucins, cordeilers et minimes foisonnent comme par le passé. C'était se bercer de chimères, que d'espérer que le catholicisme réformerait ses abus; tout en lui n'est qu'abus; se corriger, ce serait se suicider; Il en est de lui comme de l'institut des Jésuites dont le général a dit avec raison : Sint ut sutit, aul non sint,
§ 8. — De la résignation.
Supporter sans murmurer les malheurs qui viennent nous frapper, c'est faire preuve de fermeté d'âme. Mais le chrétien ne se contente pas de cette résignation ; il regarde toutes les calamités qui affligent le monde, tantôt comme des signes de la colère divine, tantôt comme des corrections paternelles que Dieu nous envoie pour nous éprouver, et dont il croit devoir le remercier comme d'autant
de bloiifails. Plus notre vie terrestre est hérissée de tribulations de m.
U CHniSTlAMSME
Parmi les Innonbrables yarlHés d'ordres monastiques, il en esl une qui mérite pirticnlièremeni la réproliaiioD, c'est la tribu des moines mendianU. Dans une société policée, il ne doit pas y avoir de mendianls ; des InslilulioBS de prévoyance doivent assurer à tout liommedulraveil s'il est valide, et des moyens d'existence, s'il est invalide. La mendicité accuse l'incapacllé et l'imprévoyance du gouvernemeiit qui la tolère ou ne peut l'empêrlier. En France, la mendicité est Interdite, les délinquants sont poursuivis en police correctionnelle, et la loi esl plus sévère s'il s'agtl de mendiants valides (1). Comment donc souffrirait- on des associations instituées pour commeilre habituellement ce que la iol punit comme délllt Comment permettra It-on à des hommes valides de renoncer au travall pour mener la viedevagatmnd, promener partout leur fainéantise, et arracher grâce i leurs imp or lu ni tés, à leur caractère sacré et à leurs Fraudes pieuses, des aumônes qui sont le Trull du travail et qui pourraient recevoir une destlnatloD bleu plus salutaire, si elles élalenl appliquées à soulager des misères réelles! Les moines mendiants sont une plaie pour la société ; ils s'engraissent de la sueur des paysans qui n'osent leur refuser; ils sont un scandale public par leur vie de paresse et de dissolution. Ils sont sarloul nuisibles en ce qu'ils mellenl en bonneur la mendicité qui peut s'autoriser de leur exemple. L'Ëgllse a donc â se reprocher d'avoir fondé et entretenu celle insillutioii déplorable qui du reste n'est qu'une application fOilséqucHle des principts qu'elle avait posés sur la niorale cbré-tienne. Elleexalle la pauvreté ; les moines la pratiquent en renonçant personnellemi
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toute nature, plus nous acquérons de titres au bonheur céleste. Nous devons donc nous infliger volontairement le plus possible de souffrances et de privations, et accepter avec joie et reconnaissance celles qui nous arrivent ; ce n'est qu'en portant sa croix que l'on peut suivre Jésus (1); plus les croix seront lourdes et sanglantes, plus il se rapprochera de son divin maître. « Le Seigneur, dit l'apôtre, châtie ceux qu'il aime, et il Trappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. Ne vous lassez donc pas de souffrir. Dieu vous traite en cela comme ses enfants. Car quel est l'enfant qui ne soit pas châtié par son père? Et si vous n'êtes point châtiés, vous n'êtes donc pas du nombre des enfants, mais des bâtards... Nos pères corporels nous châtiaient comme il leur plaisait par rapport à une vie qui dure peu; mais Dieu nous châtie autant qu'il est utile, pour nous rendre participants de sa sainteté. Or, tout châtiment, lorsqu*on le reçoit, semble être un sujet de tristesse et non de joie ; mais ensuite il fait recueillir en paix les fruits de la justice à ceux qui auront été ainsi exercés {Hebr., xii, 6-ii). »
Le système peut sembler consolant en ce qu'il inspire de la confiance à des hommes que le sentiment de leurs maux eût pu pousser au désespoir ; mais, à bien l'envisager, il repose sur un principe faux et conduit à des conséquences funestes.
Dieu gouverne l'univers par ses lois immuables. Les chrétiens admettent en outre que, même hors les cas de miracles. Dieu dirige tous les événements particuliers en faisant servir les lois naturelles à l'accomplissement de ses desseins. S'il en est ainsi, comme Dieu ne daigne pas nous faire part de ces desseins, 11 y a au moins de la témérité à vouloir les pénétrer et à prétendre, après chaque événement, assigner les motifs de la volonté divine qui l'a produit. La religion enseigne que souvent, dans cette vie, les justes sont abreuvés de maux et les méchants comblés de prospérités ; c'est même un des arguments dont on se sert pour prouver l'existence d'une autre vie. Oo voit quelquefois au contraire les hommes vertueux réussir dans leurs entreprises, et les pervers échouer misérablement. Ces diffé-
(i) « Celui qui ne porte pas sa croix pour venir après moi, ne peut être mon disciple (Luc, xiv, 27; Mat., x, 38, et xvirSij Marc, viii, 34). »
ronces dans le sorl réservé aux uns el aux autres, nous prouvent que ce n'est point d'après la situation bonne on mauvaise des individus, que nous devons juger s'ils sont les amis ou les ennemis de Dieu, et que nous ignorons complètement la règle providentielle qui préside à la disiribution des biens et des maux sur cette terre. Il y a donc une présomption ridicule à vouloir sonder ces secrets el à attribuer tel événement à la faveur de Dieu, tel autre à sa colère. En prêtant ainsi au souverain arbitre nos propres sentiments, nous nous exposons à juger tout de travers, à prendre un châtiment pour un bienfait, el vice versa, A entendre les prédicateurs, il semblerait qu'ils ont assisté aux conseils de la Providence, qu'ils sont initiés aux mystères de tous ses décrets. Un homme cher à l'Ëgllsc a-t-ii obtenu quelque succès? C'est le bras de Dieu qui l'a protégé et qui soutient manifestement sa cause. Qu'un ennemi du clergé éprouve quelque malheur, ce sera immanquablement un exemple de la vengeance céleste. Ils rendent raison de tout, rien ne leur échappe; ils ne manquent Jamais de triompher des plus terribles désastres el de les présenter comme des fléaux que nous nous attirons par notre peu de docilité à écouler les leçons de l'Église. Ainsi, en 1855, lors des Inondations qui désolèrent une grande partie de la France, la plupart des évoques publièrent des mandements dans lesquels ils affimièrenl que ce fléau était envoyé de Dieu pour punir les Français de ce qu'ils n'observaient pas exactement le repos du dimanche ; cette thèse fut également soutenue par les journaux dévols (qui n'en continuèrent pas moins de paraître le dimanche, sans doute en vertu de dispenses spéciales ou en vertu du principe que la lin justifie les moyens). Aucun de ces hommes pieux ne prélendit avoir obtenu de Dieu une révélation qui lui fît connaître ses desseins; de quel droit ces mêmes hommes qui déclarent si souvent que les vues de Dieu sont impénétrables, osent-ils donc les pénétrer et imposer leurs propres conjectures comme des oracles? Sur quoi se fondenl-ils pour se poser en confidents du Tout-Puissant? Qui les a autorisés à dire que les inondations fussent un châtiment? El, en supposant qu'il en soit ainsi, qui leur a fait connaître d'une manière précise le genre de fautes qui aurait attiré ce châtiment? Parmi les péchés que commettent journellement les hommes, il en est tant d'aussi graves au
moins qae le travail du dimanche!.. Celui qui prétendrait que Dieu nous cbâlie parce que nous faisons la Taule de nous reposer le diroanclie, ou parce que nous sommes assez sols pour nous laisser mener par de prétendus représentants de Dieu, celui-là ne serait ni plus téméraire ni plus déraisonnable que les évêques.
Ce système qui fait à tout propos intervenir la Providence, peut toujours être rétorqué contre ceux qui l'emploient. Rien ne sera plus aisé, par exemple, que de citer la prospérité de certains hérésiarques, tels que Henri VIII, Luther et Calvin, et celle de plusieurs ennemis du christianisme, des Voltaire, des Heivétius, des Volney, des Dupuis, etc., comme des marques éclatantes de la faveur divine, et de présenter les infortunes des martyrs cl des saints, tels que les papes Grégoire VII, Pie VI, Pie VII, et tant d'autres, comme des châtiments mérités par les doctrines dont ils étaient les représen> tants; ou bien, dans une même année, on mettra en parallèle les abondantes récoltes et la prospérité des pays hérétiques, tels que l'Angleterre et la Hollande, avec la misère et les fléaux qui fondent sur les contrées les plus dévouées au papisme, sur l'Espagne, sur Naples, sur Rome elle-même. Chacun pourra ainsi insulter au mal> heur de son ennemi et y voir le signe de la colère céleste. Les partis opposés recourant simultanément à ces armes banales, ne prouvent qu'une chose, c'est que chacun se croit béni de Dieu et ne voit qu'impiété et erreur chez les autres; mais aucun ne prouve qu'il ait le privilège d'une connaissance plus approfondie des desseins de Dieu? Le mieux serait donc de confesser notre ignorance et de renoncer h mettre sur le compte de Dieu notre prétendue sagesse et nos petites combinaisons.
Puisque nous n'avons pas la clef des événements, il nous est impossible d'apprécier les motifs qui les ont amenés; c'est une souveraine outrecuidance que d'affirmer, à l'égard de quelques uns, qu'ils sont des châtiments envoyés de Dieu ; mais le comble de la présomption et de l'impiété, c'est de préciser les causes qui ont attiré ces prétendus châtiments, de parler ainsi au nom de Dieu, de notifier ses sentences, de fulminer des condamnations comme si l'on était revêtu de ses pleins pouvoirs. Le clergé, d'après la doctrine catholique, est bien, il est vrai, le dispensateur de certaines grâces; mais
aucan texte ni aucun canon ne lui attribue la prérogative d'Interpréter les fléaux et d'en assigner les causes.
Si désastreux que soit un événement, personne n'a droit d'y voir un châtiment céleste. En effet, l'bomme ne peut, sans une insigne folle, se regarder comme le centre et le pivot de l'univers, ni prétendre que tout ce qui existe, soit fait pour lui et doive converger vers lui. Tout se lie et se tient dans l'univers, et tel phénomène que nous nommons mal à notre point de vue et parce qu'il nous nuit, est un rouage nécessaire de l'harmonie du monde et concourt à des combinaisons d'un ordre supérieur. Il serait déraisonnable de prétendre qu'il a lieu tout exprès pour châtier quelques individus. En outre, nous nous exposerions à blasphémer en appelant châtiment ce qui peut être un bienfaU.
Si Dieu est la cause universelle, néanmoins II agit aussi médiatement par le concours des êtres Intelligents et libres ;et si ces derniers font un mauvais usage de leur libre arbitre et s'attirent ainsi des calamités, Ils ne sont pas fondés à imputer à Dieu ce qui n'est que le fruit de leur ignorance ou de leur incurie. C'est ce qui a lieu sur la terre; l'homme est appelé à régir sa planète et à devenir ainsi le coopérateur de Dieu ; s'il administre mal son domaine, les maux qui en résulteront, seront-ils des châtiments célestes? Non, évidemment. Un incendie dévore une ville; le prédicateur a tout de suite à la bouche les mots de fléau de Dieu, et attribue ce désastre à la colère divine. N'est-ce pas insulter la Providence, que de la faire ainsi intervenir? L'incendie vient de votre négligence, et II était en votre pouvoir de l'éviter en construisant mieux et en organisant tout un système de précautions. Il n'est pas un^ésastre dont on ne puisse en dire autant. Si la peste exerce ses ravages, c'est que vous laissez subsister des marais infects que vous pourriez assainir; que, grâce à votre organisation sociale encore si peu avancée, une multitude d'hommes sont condamnés à croupir dans la misère et ta saleté, et que des demeures méphitiques des prolétaires s'élèvent les miasmes qui corrompent l'air et atteignent les populations entières des villes et des royaumes. Si les fleuves débordés dévastent vos campagnes, c'est que vous avez imprudemment dépouillé les montagnes de leur couronne de forêts, et que vous n'avez pas su, par des canaux habi-
lemenl ménagés, dislribuer les eaux que vous pourriez rendre aussi fécondes qu'elles sont maintenant désastreuses. Si la foudre frappe vos édifices^ c'est que vous avez omis de les armer de l'appareil de Franklin. Il serait aussi insensé de voir dans ces divers événements des preuves de la colère céleste, que d'appeler fléau de Dieu l'indigestion que vous vous attirez par votre gourmandise, ou la chute qui vous arrive faute d'avoir placé un parapet sur le bord d'un fossé. En un mot, ce que l'Iiomme appelle mal, est, on l'imperfection nécessairement inhérente à tout ce qui est fini, ou le résultat de ses propres fautes et de sa négligence. Chaque désastre doit être pour lui un enseignement qui le porte à chercher les moyens d'en prévenir le retour. Ce n'est pas Dieu qu'il doit accuser, mais lui-même. Si certains fléaux paraissent encore supérieurs aux atteintes de sa puissance, qu'il ne se décourage pas; mais que l'immensité de ce qu'il a fait jusqu'ici, lui soit un gage de confiance pour l'avenir; la victoire couronnera ses efiforts, ou du moins il pourra rétrécir indéfiniment la sphère du mal.
Les deux systèmes que nous mettons en présence, ont cela de commun que tous deux voient dans les fléaux, des leçons divines. Mais ils diffèrent en ce que l'un les prend pour autant d'effets de l'action immédiate de Dieu, et l'autre les attribue à l'action régulière des lois immuables par lesquelles Dieu régit la nature; l'un divinise le mal, se prosterne devant lui et le reconnaît pour son maître, tandis que l'autre ne l'envisage que comme un adversaire dont il est destiné à triompher; l'un maintient en principe la sainteté, la perpétuité et la nécessité du mal, l'autre le saisit corps à corps, le repousse et le circonscrit dans des limites de plus en plus étroites, li est facile devoir l'immense différence qui doit découler, quant à la conduite de l'homme, de ces deux manières de voir. Pour que l'homme puisse remplir sa tâche providentielle, il faut qu'il ait foi en lui-même. Si, au lieu de regarder les accidents naturels comme des obstacles à vaincre, comme un champ livré à son activité, il les regarde comme des châtiments célestes, s'il se croit toujours placé sous la verge d'un Dieu rigide qui le frappe pour le corriger, alors toute son énergie doit s'éteindre, il jugera inutile et même impie de lutter contre Dieu; bien loin de cherchera se préserver de ses fléaux,
il les appellera comme autant de croix médiciuates; convaincu que sa vie terrestre doit toujours être traversée par des calamités, il acceptera avec résignation cette nécessité impérieuse et ne fera rien pour s'en affranchir; il tombera dans la même apatbie que les Orientaux fatalistes. Si, par exemple, la peste est un fléau salutaire par lequel Dieu nous éprouve pour nous sanctifier, pourquoi chercherions-nous è nous préserver de la peste, et Irions-nous ainsi contrarier les desseins de Dieu ? Puisque la peste entre dans les plans de sa sagesse infinie, que pourrions-nous, faibles mortels, contre son arrêt souverain? Nous aurons beau prendre des précautions contre lapeste, elle n'en arrivera pas moins, puisque Dieu nous l'a destinée; en faisant de vaines tentatives pour l'éloigner, nous nous ôierlons le mérite de la résignation et nous nous rendrions coupables de rébellion contre Dieu. Bien plus, aurions-nous le pouvoir d'éloigner le fléau, nous devrions bien nous garder de le faire, puisque tout fléau est un bienfait, et que tout ce qui nuit à l'homme, le prépare d'autant mieux à la vie éternelle. Saluons donc avec joie ces terribles messagers célestes ; bénissons la peste et le choléra, célébrons avec reconnaissance la venue des inondations et des incendies; ne nous permettons de rien faire pour les prévenir ou pour les arrêter; tout obstacle que nous chercherions à y apporter, serait une protestation contre Dieu et nous priverait des effets sanctifiants du fléau (1). Maiutenons donc scrupuleusement les marais infects, abandonnons les fleuves à leur cours désordonné, ne faisons point la guerre aux bêtes féroces que nous devons aussi respecter comme fléaux ; en un mot, ne faisons rien qui puisse diminuer la masse du mal sur la terre; et même augmentons-la, si c'est possible, puisque nous augmenterons par là le bien spirituel, et que l'opposition entre les deux mondes est telle, que ce qui est le bien pour l'un est le mal pour l'autre. La morale chrétienne conduit donc à la glorification du mal, au culte d'Arimane.
(f ) Saint Gyprien s'attache & prouver les bienfaits de la peste (traité Depetté)^ console tranquillement les parents sur la perte de leurs enfants, et leur dit que ceux-ci, en mourant, évitent les périls auxquels ils auraient été exposés, et vont recevoir au ciel le prix de leur innocence.
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Ce n'est pas seulement dans Tordre physique, que nous devons nous incliner respectueusement devant le mal, mais aussi dans Tordre moral. Tous les faits doivent être humblement acceptés par Tbomme comme des manifeslallons de la volonté divine; les tyrans sont des verges dont Dieu se sert i^our nous châtier; loin de chercher à nous délivrer de leur oppression, nous devons les bénir comme des représentants de la Providence. Jésus, en ordonnant de payer le tribut à César (Mat., xxir, 21) qui cependant n'avait sur la Judée d'autre titre que celui de la conquête, et en mettant sur la même ligne les devoirs envers César et les devoirs envers Dieu, fait entendre clairement que ses disciples doivent se soumettre à tout pouvoir de fait, sans jamais se permettre d'examiner les titres de ceux qui commandent; c'est la légilimllé du sabre. Saint Paul fait de tous les princes autant de représentants de la divinité : « Que toute personne soit soumise aux puissances; car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est ha qui a établi toutes celles qui existent. Celui donc qui résiste aux puissances, résiste à Vordre de Dieu, et ceux qui y résistent attirent la condamnation sur eux-mêmes... Le prince est le ministre de Dieu pour vous favoriser dans le bien. Si vous faites mal, vous avez raison de le craindre, parce que ce n'est pas en vain qu'il porte Tépée ; car il est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance en punissant celui qui fait de mauvaises actions. Il est donc nécessaire de vous soumettre, non seulement par crainte, mais aussi par conscience. C'est pour cette même raison que vous payez le tribut aux princes, parce qu'ils sont les ministres de Dieu, toujours appliqués aux fonctions de leur ministère (Hom,, xiii). — Serviteurs, soyez soumise vos maîtres avec toute sorte de respect, non seulement à ceux qui sont bons et doux, mais même à ceux qui sont rudes et fâcheux. Car ce qui est agréable à Dieu^ est que, dans la vue de lui plaire, nous endurions les maux et les peines qu'on nous fait souffrir avec injustice. En effet, quel sujet de gloire auriez-vous si c'est pour vos fautes que vous endurez de mauvais traitements. Mais si en faisant bien vous les souffrez avec patience, vous vous rendrez agréables à Dieu (I Pierre, ii, 18-20). »
On doit donc se courber, sans murmurer, sous toutes les iniqui-
tés, subir tous les affronts, souffrir sans se plaindre, non seulement l'oppression dont on est personnellement \iclime, mais même celle qui pèse sur toute la nation dont on fait partie. Un maître, quelle que soit l'origine de son pouvoir, et quand même il l'aurait acquis par le crime, doit être respecté comme l'image de Dieu (1). On doit tout lui passer, même les forfaits les plus odieux, les extravagances les plus sanguinaires : sa puissance vient de Dieu. Un Néron, un Caligula, un Héliogabale, ont droit à la soumission, à la vénération de leurs sujets. Qu'un brigand parvienne à s'emparer du trône par la ruse ou la violence, le nouveau venu aura les mêmes droits que le dépossédé, puisque sa puissance est aussi établie de Dieu. La force alors fait le droit, et il faudra toujours, comme les musulmans, reconnaître dans le succès la main de Dieu. Cette doctrine est destructive de toute idée de droit et de morale, elle légitime l'oppression du faible par le fort et tend à ne faire des peuples que des troupeaux d'esclaves destinés à être exploités par quelques scélérats audacieux. Si les chrétiens avaient le malheur de mettre en pratique leurs oracles divins, ils se condamneraient à être la proie du premier conquérant qui se présenterait : il eût fallu, par exemple, que les chrétiens d'Espagne se soumissent aux princes maures qui avaient sur leur pays exactement les mêmes droits que César sur la Palestine; les Grecs auraient dû aussi rester sous le joug des Turcs et ne voir en eux, suivant le précepte de saint Pierre, que des maîtres rudes et fâcheux, dont il est méritoire de souffrir les injustices pour être agréable à Dieu et faire saintement son salut.
(I) Le clergé catholique s'est toujours servi de ces maximes pour légitimer Tautorilé des princes qui ont su s'en faire craindre ou qui ont acheté son concours par leur condescendance. Dans le catéchisme de Tempire français , il était dit que S. M. Napoléon Ur était Foint du Seigneur, que les Français lui devaient Tamour, le respect, Tobéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs, etc., et que ceux qui manquaient à ces devoirs résistaient à Tordre établi de Dieu et se rendaient dignes de la damnation éternelle. Dans le catéchisme du royaume Loffibardo- Vénitien, on enseigne que les sujets doivent se comporter envers leur souverain l'empereur d'Autriche, comme des esclaves fidèles envers leur maître.
Il en est de loulcs les calamités comme du despotisme. Au lieu de chercher à les combattre, on doit s'y résigner par esprit de mortification Dans toutes les sociétés qui ont existé jusqu'ici, la misère a été le lot du plus grand nombre. Les amis de l'humanité, tout en acceptant l'inégalité des conditions, voudraient que même dans les rangs les pins inférieurs, il y eût une certaine aisance ; ils ont formé le généreux dessein d'extirper la misère, et ils nous font espérer qu'elle sera inconnue dans les sociétés de l'avenir. Si ce n'est là qu'un rêve, convenons qu'il est magnifique et profondément religieux ; et dût-on ne le réaliser qu'imparfaitement, il y aurait encore là un bien grand progrès. Mais ces nobles aspirations sont hautement condamnées par le clergé qui a invoqué une prétendue prophétie de Jésus ainsi conçue : Vous avez toujours des pauvres parmi vous (Mat., xxvi, il); c'est en s'appuyanl sur la parole de Dieu même, qu'on a fait de la perpétuité de la misère un dogme révélé (i). Il est certain que le texte cité ne prouve rien sur cette question, et les paroles de Jésus, adressées uniquement à ses disciples, signifient que, pendant la durée de leur vie, il devait encore y avoir des pauvres, mais sans rien préjuger sur l'avenir de l'humanité. Mais, à défaut de ce texte, l'esprit du christianisme conduit au même résultat. La pauvreté est l'état chéri de Dieu; les richesses, même pour celui qui en fait le meilleur usage, sont un obstacle an salut (Mat., xix, ^); plus l'homme est nu et dépouillé sur cette terre, plus il sera riche des biens spirituels; au lieu de chercher à diminuer le nombre des pauvres, il faudrait plutôt faire en sorte que tous les hommes fussent pauvres et misérables, afin de les faire jouir tous des avantages attachés à cette condition. Ce serait donc
(i) Ces moralistes sans entrailles, pour rendre rÉvangile complice de leur système barbare, ont substitué dans ce texte le futur au présent, et ont fait dire à Jésus : « Vont aurez toujours des pauvres parmi vous, n Le P. Lacordaire s'est appuyé sur ce texte ainsi falsifié pour combattre les théories qui veulent introduire un ordre de choses où il n'y aurait pas de pauvres. « 11 y aura, dit-il, des pauvres pour que Taumône se fasse, des plaies pour qu^elles soient pansées {Conférences de Notre-Dame, 36' conférence). » La Mennais a professé aussi cette désolante doctrine dans son Essai sur V indifférence (1I« partie, ch. i).
rendre an bien maavais service aux pauvres, que de diminuer leurs souffrances et leurs privations ; ce serait leur ôter des moyens de salut. Maintenons donc scrupuleusement la misère du plus grand nombre des hommes. Ëtendons-la même, si c'est possible. Ne faut-il pas qu'il y ait des pauvres pour exercer la charité des riches (1 )?. . . De même qu'il faut des jambes cassées pour exercer i'babiieté des chirurgiens, et de bons procès pour exercer le talent des hommes de lui.
Si l'on ne peut dès à présent supprimer la misère^ n'est-il pas bon de supprimer la mendicité qui dégrade l'homme, et d'y substituer le travail qui l'ennoblit? La clergé a vu d'un très-mauvais œil cette innovation : les mendiants étaient en quelque sorte les vassaux de l'Ëglise ; leur corporation se faisait gloire de compter parmi ses membres plusieurs grands saints, tels que le bienheureux Labre; et les plus parfaits entre les religieux avaient embrassé le métier de mendiant comme réalisant le détachement complet des choses terrestres. Le mendiant ne travaille pas, il est vrai, mais aussi il n'a rien en propre, il ne se préoccupe pas de l'avenir, ni pour lui ni pour sa famille, il part toujours sans bourse et sans bâton, comme les apôtres (Luc.,ix, 3) ; il suit le précepte de l'Évangile qui défend de s'inquiéter d'avance de ce que Ton mangera ou de quoi l'on se vêtira (Mat., vi, 31) ; il compte, pour subvenir à ses besoins, sur la Providence qui aux petits des oiseaux donne la pâture; il supporte tout avec résignation, vit dans l'humilité et la mortification, pratique la saleté à l'instar des pieux anachorètes, prend au besoin le parti des prêtres qui lui font l'aumône. Quel beau type chrétien ! Quel dommage de tirer un pareil homme de l'abjection ou 11 croupit, pour le métamorphoser en ouvrier laborieux et instruit qui deviendra économe, prévoyant, soigneux de sa personne, ûer de sa dignité d'homme, jaloux de ses droits, sachant compter avec ses maîtres et discuter leurs titres, et qui peut-être un
(1) J'ai entendu plusieurs fois des prédicateurs répéter complaisamment cette proposition abominable qu'on croirait sortie de la bouche de Brahma qui divise Thumanilé en castes dont les dernières sont créées pour servir les premières.
jour osera raisonner même sar la religion ! Que de belles vertus perdues!... Hélas! Regrets inutiles! La mendicité, chassée des Etals les plus florissants de rEurope, n'aura bientôt plus d'autre asile que les États de l'Église, paradis de la gueuserie et de la truanderie.
La doctrine de la résignation est, enlr« les mains de TËglise, un moyen de river la chaîne des opprimés et de leur interdire même l'espoir éloigné d'une amélioration à leur sort. En ajournant au monde céleste le prix de leurs souffrances, on trouve ainsi trèscommode de se dispenser d'y porter remède sur cette terre, et l'on parvient à justifier, bien plus à sanctifier toutes les iniquités.
Les premiers chrétiens avaient Tait découler do>principe de fraternité, la condamnation de la propriété et le communisme (i); mais un autre principe chréTien, celui de la résignation, a prévalu sur le premier et a conduit à l'indifférence absolue sur le sort des hommes en ce monde : dès lors, il n'y eut plus à s'inquiéter si l'on était rlciie ou pauvre, libre ou esclave, puissant ou faible; chacun dut rester dans rélat où la Providence l'avait placé, sans rien faire pour en sortir ou pour y apporter aucun changement (2). La résignation chrélienneestla condamnation du progrès, du mouvement, de la vie.
Sans doute, malgré ces maximes énervantes, l'humanité a marché depuis le christianisme, et beaucoup d'instiluUons utiles sont dues à l'inspiration chrétienne. Cela vient de ce qu'un mauvais prin • cipe ne peut jamais, comme nous l'avons déjà fait observer, produire toutes ses conséquences, et que les hommes trouvent presque toujours moyen de corriger dans la pratique le vice des doctrines auxquelles ils font profession de se soumettre. Une mauvaise doctrine n'en est pas moins un obstacle au bien. Nous avons signalé
(i) Voir ci-dessas ch. ix, § 7.
(2) « Que chacun de vous demeure dans Tétai où il était quand Dieu Ta appelé. Avez-vous été appelé étant esclave? Ne porlez point cet état avec peine, mais plutôt fuites-en un bon usage, quand même vous pourriez devenir libre. Car celui qui, étant esclave, est appelé au Seigneur, devient affranchi du Seigneur; et, de même, celui qui est appelé étant libre, devient esclave de Christ. Mes frères, que chacun demeure auprès du Seigneur dans l'élaloù il a été appelé (! Cor.^ vu, 20-21). »
quelques unes des conséquences déplorables auxquelles a conduit le système de la résignation, qui, on ne saurait le nfcr, a paralysé racllvité humaine et répandu dans le monde chrétien une torpeur funeste; et généralement ceux qui ont le plus contribué à secouer ce linceul de mort, sont précisément les hardis penseurs qui ont commencé à saper i'édiOce du christianisme.
§ 9. — De rintolérance.
En principe, la charité doit s'étendre à tous les hommes. Mais une énorme restriction est apportée à ce doux précepte : tous les hommes qui, depuis Adam, ont encouru la colère de Dieu, peuplent Tenfer oii ils vivent dans la société des démons ; privés de la vue de Dieu et de toute grâce divine, ils sont retranchés pour toujours de la communion des Saints; ni prières ni bonnes œuvres ne peuvent adoucir leur sort; maudits de Dieu, ils sont devenus pour les Saints un objet d'horreur. L'affection ou la pitié pour eux serait un crime ; on doit les haïr à l'égard des démons (i). Voilà donc une portion considérable de l'humanité, la plus grande partie des générations
passées, qui se trouve rejetée en dehors de la loi d*amour. La théorie chrétienne sur la damnation des réprouvés a eu nécessairement des conséquences sur les relations entre les vivants. Ce ne sont pas seulement les damnés des générations passées que nous devons avoir en horreur, mais aussi ceux des générations présentes et futures , c'est-à-dire tous les réprouvés que Dieu a prédestinés de toute éternité à l'enfer, et qui forment l'immense majorité de nos semblables. Il est vrai que nous ne pouvons les
(1) Par une étrange inconséquence, il est admis, du moins dans TÉcriture, que les damnés conservent la charité. En effet, dans la parabole de Lazare, le riche damné supplie Abraham d'envoyer quelqu'un auprès de ses frères afin de les mettre à même d'éviter Tenfer (Luc, xvi, 27-31). Ce malheureux, tout déchu qu'il est, a donc encore en lui le principe de la vie spirituelle, il obéit au premier commandement qui est d'aimer son prochain, il aime les vivants auxquels il est défendu de l'aimer. De quel côté y a-t-ii le plus de vraie religion? Chrétiens, prenez des leçons des damnés.