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CHAPITRE XIV

DÉFAUT d'oEIGINALITÉ DU CHRISTIANISME

Pour les chrétiens, Jésus-Cbrist n'est pas sealement on rédempteur, c'est aussi un révélateur; ce n'est pas un homme chargé de communiquer aux autres les lumières d'une science supérieure, c'est Dieu lui-même descendu du ciel pour enseigner aux hommes des vérités indispensables à leur salut, et qu'ils n'eussent jamais pu découvrir par leurs propres forces. S'il en était ainsi, on devrait trouver le contraste le plus frappant entre la doctrine du christianisme et celle des autres religions; la science divine d'un côté, la science humaine de l'autre, les splendeurs célestes par ici, et par là les ténèbres d'une nature corrompue, abandonnée à elle-même. Quel parallèle ! Et de quelle supériorité écrasante devrait jouir le système révélé!... Mais quand on compare les diverses religions, on voit tout au contraire que le christianisme n'a innové en rien, n'a rien découvert, rien appris. Il n'est pas une de ses parties, soit dans le dogme, soit dans la morale, soit dans le culte, qui ne se retrouve chez les peuples antérieurs, chez ces mêmes paiens que le christia-

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nisme déclare livrés à l'inspiration des démons. Cliose élrange, Dieu se montre sur terre, vit parmi les hommes, converse longtemps avec eux, leur dit qu'il est venu pour régler leur foi et leur conduite; et il ne fait que répéter cp que cent autres avaient dit avant lui; rien d'original, rien (jui puisse faire bonneur, même à une pénétration humaine. L'auteur de toute sagesse, la lumière infinie aurait daigné se faire l'écho , le plagiaire des faibles humains. Voilà en vérité un rôle bien indigne de sa suprême majesté. De simples mortels, Aristote, Newton, Descartes et bien d'autres, méritent mieux le titre de révélateurs que l'homme-Dieu.

Pour prouver celte absence complète d'originalité dans le christianisme, nous allous passer en revue les diverses parties qui le constituent, et nous ferons voir qu'elles se trouvent dans les monuments antérieurs.

§ 1. — De Dieu.

Bien avant la naissance du christianisme, une foule de philosophes et de législateurs avaient proclamé l'unité, l'immensité et l'immatérialité de Dieu. C'est ce que constatent plusieurs Pères de rËglise. Voici comment s'exprime Minutius Félix : « Anaximène et, depuis, Diogène, surnommé l'Apolloniate, ont dit que Dieu était une nature aérienne, immense et infinie. Anaxagore dit que Dieu est un esprit infini qui a arrangé toutes choses. Pytbagore dit que c'est un esprit qui s'étend partout et qui donne la vie à tout ce qui est au monde. Xénophane veut que Dieu soit une infinité animée. Anti-* sthène disait qu'il y avait plusieurs dieux de différents pays, mais qu'il n'y en avait qu'un principal qui était Dieu de sa nature. Speusippe a estimé que c'était une vertu naturelle et animale, par laquelle toutes choses étalent conduites. Démocrite lui-même, quoiqu'il ait inventé les atomes, ne dit-il pas souvent que Dieu est cette nature première et cette Intelligence qui produit les images?... Héraclide adopte un esprit divin... Chrysippe dit que Dieu est une vertu divine et une nature intellectuelle... Xénophane, disciple de Socrate, pense que le vrai Dieu ne se peut voir et qu'il ne le faut point chercher, Arisle, de l'île de Chio, dit qu'il est même incompré-

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bensible. L'un et l'autre a compris la grandeur de Dieu en ne la pouvant pas comprendre. Platon parle plus clairement de la divinité et s'abuse moins sur le nom et sur la chose. En effet, il serait tout divin s'il n'avait pensé quelque cliose de terrestre des opinions du monde. Il dit donc en son Timéef que, par le nom de Dieu, on entend le Père de cet univers, le créateur de l'âme, l'auteur du ciel et de la terre, incompréhensible à cause de son immensité, et qu'on ne doit pas découvrir au monde, quand il arriverait qu'on l'aurait com. pris (OctaviuSy ch. xix). »

Saint Justin cite un grand nombre d'auteurs grecs qui proclament l'unité de Dieu {Exhortation aux Grecs, cb. xv, xviii); en voici quelques uns : « Écoute la voix du verbe divin, confle-toi à lui, qu'il dirige ton intelligence et inspire ton cœur. Suis la voix de la vérité, et connais enfin celui qui est le seul roi du monde. Il est un, né de lui-même ; par lui tout a été fait et créé. Sa providence veille sur tout; aucun mortel ne peut le voir, et il les volt tous; il est l'auteur du bien et il permet le mal. Un nuage le cache à la vue des mortels; car les yeux des humains sont trop faibles pour supporter la vue du souverain Jupiter qui règne sur toutes choses. Au haut du ciel d^alrain, il est assis sur un trône d'or, et ses pieds foulent la terre (ÛRPHtis). — Tiens l'homme à longue distance de Dieu, qu'il ne faut pas se figurer revêtu de chair et semblable à l'homme. Tu ne le connais pas; il se manifeste partout, dans la force indomptable du feu, dans l'épaisseur des ténèbres, dans l'étendve de la mer. Tu le vols dans l'instinct des animaux; les pluies, les vents, les nuées, l'éclair, la foudre le révèlent. Tout exécute ses ordres, et la mer et les rochers et les sources et les torrents. Au seul regard de ce maître redoutable, tout tremble, la terre, les montagnes, la vaste profondeur des mers, les sommets des collines. Il peut tout; la gloire est à ce Dieu très-haut (Eschyle).— Certainement il n'y a qu'un Dieu, un seul Dieu, qui a créé le ciel et la terre, qui a creusé le lit de la mer azurée, qui a formé les vents impét^ux (Sophocle). »

« Euripide, le disciple d'Anaxagore, 4'ami de Socrate, qui, professant leur religion, avait, en plein théâtre, refusé de reconnaître pour dieux des êtres souillés d'actions honteuses; qui, comme autrefois les Perses ruinant les temples grecs, avait demandé quelle

maison bâlie de la main de i'tiomme pouvait renfermer dans l'enceinte de ses murailles la nature divine; dont la divinité, éloquemment adorée dans ses vers, voit tout et n'est point vue, existe par elle-même, a formé l'assemblage de tout ce qu'enveloppe le tourbillon du ciel, est comme revêtue des rayons de la lumière et des voiles de la nuit, tandis qu'autour d'elle court éternellement l'innombrable cbœur des astres; Euripide dit à cette divinité ainsi conçue : — Â toi, maître souverain, j'apporte mes libations, mes offrandes, sous quelque nom que tu préfères être invoqué, Jupiter ou Pluton... c'est toi qui, parmi les dieux du ciel, tiens le sceptre de Jupiter; toi qui gouvernes le royaume terrestre de Pluton; envoie ta lumière à l'âme des mortels qui veulent, avant la lutte, apprendre d'où vient le mal, quelle en est la racine, et qui, parmi les immortels, ils doivent flécbir par des sacrifices pour trouver le terme de leurs souffrances (1). »

Que la croyance à un seul Dieu ait existé cbez tous les peuples, c'est ce que reconnaissent tous les auteurs chrétiens qui se sont occupés d'antiquités, tels que Enei (Âlnet. quœsLy liv. lî, cb. i, p. 97), l'abbé Foucber {Mémoires de VAcad, des inscriptions^ t. LXXIV, p. 385), BuUet {VExistence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature^ t. II, p. 8), Le Batteux [Examen de cette question : Si les païens ont jamais connu le vrai Dieu, t. LX1I des Mémoires de VAcad, des inscriptions, p. 337-360), l'abbé MIgnot (t. LXV des mêmes Mémoires, p. 154), La Mennais {De Pindifférence, IV« partie, ch. vi).

C'est ce Dieu unique que faisait parler la fameuse inscription du temple de Sais : Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera; nul mortel ne soulèvera jamais mon voile (Plutarqvb, Isis et Osiris), C'est à lui que s'adressait l'inscription du temple de Delphes, il (tu es), c On avait désigné par là, dit Plutarque, qu'à Dieu seul appartenait véritablement l'être ; car, à le bien prendre, nous n'avons aucune participation du vrai être, mais seulement une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion (Plutarque, traité intitulé : Que signifiait Vinscription h). »

(I) PiTiR, Étudeê 9ur la tragiques grées j 2« édition, 1858; 1. 1, p. U.

C'est ce Dieu qui remplit tout cl qui anime tout, suivaut Virgile :

Prineipio cœlum et terras eamposque liquentes^ Lueentemque globum lunœ titaniaque astra Spiritus intûs aiil, totamque infusa per artus Mens agitât motem^ et magno se eorpore miseet. Inde Kominum pecudumque genus vitœque volantum^ Et qua tnarmoreo fert monstra snb œquore pontus.

{Sntid.^ liv. VI, v. 724 et seq.)

Deum namque ire per omnes Terrasque tractusque maris eœlumque profondum ; Hinc pecudes, armenta, viroSy genus otnne ferarum, Quemque sibi tenues naseentem arcessere vitas.

{Georg., liv. IV, v. 221 d seq.)

Ocellus de Lncanie, disciple de Pythagore, parle de Dieu comme d*une intelligence unique, attentive aux actions des hommes (ch. iv); et il reproduit la doctrine traditionnelle des sages qui Tavaient précédé.

c Dieu est le plus ancien des êtres; car il n'a point de commencement (THAiiâs, il pu(f i>/o^e7zem LaéW. in Thaï,), — C'est l'âme, c^est l'esprit qui est le principe de tout, la cause et le Seigneur de l'Univers (D/oôf. Laërt, in Anaxagorain),—\ avron, le plus instruit des Romains, disait que ceux-là seuls paraissaient avoir mieux connu ia nature de la Divinité, qui avaient dit que Dieu était l'âme qui gouverne l'univers par le mouvement et la raison (Saint kv- GvsTiVf De civitate Dei,\ly, IV,ch.xxxi).— Dieu donne un heureux succès à celui qui fait le bien : Roi et Seigneur de toutes choses et des immortels même, nul ne l'égale en puissance {Solonis senien" iiœ; poëtœ gnomici), — Dieu est ie prince et le seigneur de toutes choses; il est unique, toujours existant, seul de son espèce, immuable, toujours semblable à lui-même, dissemblable des autres êtres {Philolaûs apud Philonem, de Mundi opificé), — Sachez, dit Socrate, que votre esprit, tant qu'il est uni à votre corps, le gouverne à son gré. Il faut donc croire aussi que la sagesse qui vit dans tout ce qui existe, gouverne ce grand tout comme il lui plaît.

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Uuoi ! voire vue peut s'étendre jusqu'à plusieurs stades, et i'œii de Dieu ne pourra pas tout embrasser! (Xénophon, Des paroles mémorables de Socrate, liv. I, eh. it.) Ce Dieu qut voit tout, qui gouverne tout, est ceiul qui a fait l'homme au commencement {id,f ch. v). — Suivant Platon, la cause première de tout ce qui existe, c'est Dieu, créateur et père de tout ce qui est bon, éternel, souverainement intelligent, tout-puissant; le monde qui renferme tous les êtres mortels et immortels, est l'image' de ce Dieu intelligible qui seul existe par lui-même ( Timée, passim,), »

Âristote définit ainsi la nature de Dieu : « Seule cause et seul principe de toutes cboses, indivisible, incorporel, immuable, souverainement parfait et intelligent, beureux, non par la jouissance d'aucun bien extérieur, mais par sa propre nature. Dieu possède en lui-même une vie et une éternité perpétuelle, ainsi qu'une puissance ïn&me {Métaphysique y liv. I, ch. ii; liv. Il, ch. vu; Repuhlique^ liv. Vil, ch. i; Du monde, cb. vi et vu) » (4). Le christianisme ne s'est jamais élevé plus haut.

c Dieu gouverne tout par sa providence. Père de l'homme de bien qui est son image, il l'aime et le prépare pour lui, en le perfectionnant sans cesse. Quand il renouvellera ce monde, nos âmes jouiront d'un bonheur sans fin (Sénâque, De providentiâ, cb. i, ii; Consolatio ad Martiam, ch. xxii). — La première chose qu'il faut apprendre, c'est qu'il y a un Dieu qui gouverne tout par sa providence, et que non seulement nos actions, mais nos pensées et nos mouvements ne sauraient lui être cachés. Ensuite, il faut examiner quelle est sa nature. Sa nature étant bien connue, il faut nécessairement que ceux qui veulent lui plaire et lui obéir, fassent tous leurs efforts pour lui ressembler ; qu'ils soient libres, fidèles, bienfaisants, miséricordieux, magnanimes. Que toutes les pensées, en conséquence, que toutes les paroles, que toutes les actions soient les pensées, les paroles et les actions d'un homme qui imite Dieu,

(i) Voyez CicBROif, De naturà deorum^ liv. I et liv. Il, ch ii ; Delegi" &IM, liv. I ; De republied, liv. I, ch. xxxvi ; Songe de Scipion^ liv. I ; — Maxime de Madacre, cjd. 16, t. Il, col. 20 (édition des Bénédictins); Pro- CLU8 1 De la théologie de PUUon, etc .

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