‹ Examen du christianisme (volume 2)Chapitre 26 sur 31 · III · texte numérisé non relu

III

S6â EXAMEN DU CHRISTIANISME

!"> Rien n'est moins scientifique que de supposer gratuitement des communications dont aucun monument n'atteste l'existence. Les Juifs gardaient leurs livres sacrés avec un soin Jaloux, évitaient de les montrer aux étrangers, c'est-à-dire aux profanes. La première traduction qui en ait été faite est celle dite des Septante, sous Ptolémée-Pbiladelpbe, à l'usage des Juifs beliénistes d'Alexandrie. On ne voit pas comment Platon et les anciens auteurs grecs auraient pu avoir connaissance des livres juifs. Et comme ils n'en font jamais mention, on peut affirmer qu'ils ne les ont pas connus.

^^ En supposant même ces communications à l'égard de certains écrivains, on ne pourrait du moins l'étendre, ni aux Indiens, ni aux Égyptiens dont les systèmes de théologie sont incontestablement antérieurs au Pentateuque, ni aux Mages dont les livres sacrés remontent également à une antiquité supérieure, ni aux Chinois qui ont été pendant tant de siècles sans communications avec l'Occident.

3<* Enfin, et ceci est plus décisif, les anciens n'ont pu puiser dans les livres juifs ce qui ne s'y trouve pas, comme la trinité divine, l'incarnation divine, l'immortalité de l'âme; ni leur emprunter la nécessité de rendre un culte aux divinités secondaires, c'est-à-dire aux saints et aux anges , ainsi qu'aux simulacres et aux reliques ; toutes choses excellentes suivant le catholicisme, mais condamnées sévèrement par Jéhovab. Platon et Confucius n'ont pu aller chercher leurs principes de fraternité universelle dans des écrits on respirent la haine la plus sauvage de l'étranger et l'égoïsme national le plus farouche. Zoroaslre n'a pu demander à Moïse la tbéopbagle, ni remploi, dans le culte, des eaux sacrées. Ce sont, au contraire , les Juifs qui, pendant leur captivité à Babytone, ont emprunté plusieurs dogmes aux Orientaux et les ont Introduits dans leurs livres les plus récents.

Les apologistes ont encore eu recours à une autre supposition : ils ont prétendu qu'une révélation primitive a été faite par Dieu aux premiers hommes et s'est transmise par tradition aux diverses branches de la race humaine; qu'une de ces branches (celle des Juifs) a conservé fidèlement ce précieux dépôt qui s'est plus ou moins altéré chez les autres; et par cette origine commmune on ex-

plique la conformité des .syslèmes religieux sur certaios points. Nous avons encore affaire ici à une supposition tout aussi gratuite que les précédentes. Pour aflBrmer sérieusement un fait aussi important, il faudrait s'appuyer sur des témoignages authentiques, des monuments certains. Loin de les posséder, ou n'a pas même le plus faible renseignement sur ce qui s'est passé à ces époques reculées. Invoquera-l-on les livres sacrés des diverses nations? Mais ils se contredisent entre eux et, par conséquent, se détruisent réciproquement; de plus, même en leur accordant l'antiquité que leur attribuent leurs sectateurs, les époques où ils auraient été écriU se trouveraient encore séparées par un immense Intervalle de celles où se seraient passées ces prétendues révélations faites aux pères de l'bumanité. L'auteur du Pentateuque, ainsi que nous l'avons fait observer (cb. iv), n'a prétendu tenir de Dieu que les lois qu'il a données à son peuple, mais il ne dit aucunement que la Genèse lui ait été dictée par Dieu, il ne parle pas de la manière dont il s'est trouvé si bien instruit sur l'origine des choses et sur les conversations de la divinité avec nos premiers parpnts. Ainsi les témoignages écrits manquent totalement, et il est impossible qu'il en soit autrement. En effet, aucun souvenir ne peut être transmis fidèlement que par l'écriture, et il est certain qu'elle n'a été inventée qu'à des époques fort éloignées de l'origine du genre humain. Les premiers hommes ont dii s'occuper exclusivement de pourvoir à leurs besoins physiques, les plus impérieux de tous; les arts n'ont pu naître que lentement et par degrés, et les premiers progrès ont dû se porter sur les moyens d'obtenir la nourriture, de repousser les bétes féroces, de lutter contre les obstacles suscités par la nature. Ce n'est que quand l'homme s'est trouvé assuré de la possession des premiers biens matériels, qu'il a pu cultiver à loisir son intelligence et songer à conserver, autrement que par la parole, les souvenirs du passé ; une telle recherche suppose une culture déjà fort avancée. Et quand se fit la magnifique découverte de l'écriture, d'innombrables générations humaines s'étaient succédé et avaient eu tout le temps d'oublier ou d'altérer ce qui avait pu se passer du temps de leurs premiers auteurs. A défaut d'écrits, invoquera-t-on la tradition orale? Mais personne ne peut nier que ce mode de transmission ne.

soit extrêmement précaire et n'expose à des erreurs inévitables. Pour s'en faire une idée, il suffit de considérer ce qui se passe actuellement chez les peuples qui n'écrivent pas ou qui écrivent peu et qui retracent les faits dans des chansons populaires ; les événements contemporains y sont promptement défigurés, de manière à n'être plus reconnaissables. Qu'on aille, par exemple, chercher l'histoire de Bonaparte dans les chants des Bédouins. Que sera-ce quand quatre ou cinq générations se seront écoulées et que chacune aura apporté sa part de merveilleux pour embellir le récit primitif? S'il en est ainsi chez des peuples à demi civilisés, ayant l'usage de l'écriture et vivant en relation avec les nations les plus avancées, on peut se figurer aisément ce qui devait se passer chez des peuples enfants, aussi ignorants qu'avides de merveilleux.

On prétend que tous les peuples s'accordent à attester que, dans les premiers âges. Dieu communiquait fréquemment avec les hommes, et que cette attestation unanime suffit pour prouver le fait d'une révélation primitive. Les annales des divers peuples parlent bien, il est vrai, des communications divines, mais elles ne sont d'accord que sur ce point; si on les interroge sur la manière dont se sont faites ces communications, elles se contredisent toutes. Aucun fait précis n'a donc pour lui le témoignage de plusieurs peuples. Chaque peuple ancien rapporte une histoire qui se rattache à sa propre origine et se .tait sur les faits semblables rapportés par les autres peuples, ou même les dément implicitement. Aucune certitude historique ne peut donc sortir de ce chaos de contradictions. Le seul enseignement que nous puissions tirer de ces diverses traditions, c'est que chez chaque peuple il s'est trouvé, à des époques fort reculées, des hommes qui ont passé pour dieux ou pour fils de dieux ou pour inspirés de Dieu; ces hommes sont les inventeurs des sciences et des arts, les législateurs, les fondateurs des nationalités; leurs noms ont été transmis avec reconnaissance à la postérité. Que ces personnages aient réellement existé, c'est ce que nous n'examinerons pas ici ; en admettant leur réalité, la tradition qui les concerne, prouve seulement l'opinion qui a eu cours sur leur divinité, mais ne prouve pas leur caractère divin. Toute découverte importante, tout talent transcendant était attribué à une inspiration

divine ; de IMnspiré de Dieu l'enthousiasme populaire faisait facilement un fils de Dieu, puis un Dieu. Que Triptolême, par exemple, ait enseigné aux Grecs la culture du blé, c'est là tout ce que nous pouvons voir de sérieux dans la légende mythologique qui le concerne ; quant à ses prétendues relations avec la déesse Cérès, cette tradition prouve seulement la haute admiration qu'éprouvèrent les peuples pour leur bienfaiteur. 11 en faut dire autant de tous les hommes divins des peuples enfants, des Osiris, des Manou, des Zoroastre, des Orphée, des Minos, des Manco-Gapac, des Abraham, des Moïse, etc.; ou ce sont des personnages mythiques, destinés à individualiser une découverte, un certain état social; ou, s'ils ont existé, il n'y a de réel, dans leur existence, que la découverte qui leur est attribuée. Tous les peuples ont passé par cette phase d'enfance dans laquelle domine le surnaturel, où tout fait important est regardé comme l'œuvre spéciale et personnelle des dieux ; de là , chez tous les peuples, ces traditions des dieux vivant au milieu des hommes. Gomme on a vu, à des époques plus récentes, que les plus sublimes génies, les inventeurs les plus admirables, les Galilée, les Gopernic, les Descartes, les Newton, les Gutlemberg, les Watt, etc., ont fait leurs grandes découvertes sans assistance surnaturelle, sans intervention de dieux descendus tout exprès du ciel, nous avons droit d'en conclure qu'il a dâ en être de même chez leurs devanciers , et il n'y a pas de raison pour attribuer les œuvres de ceux-ci à une cause autre que le développement naturel de leurs facultés.

En supposant la réalité de cette révélation primitive, on éprouverait le même embarras que dans l'hypothèse des révélations multipliées faites séparément à divers peuples, c'est-à-dire qu'il y aurait à rechercher où se trouve le véritable dépôt des inspirations divines, sans aucun alliage humain. Gette prétendue révélation n'ayant point été l'objet d'une promulgation authentique, et aucune précaution n'ayant été prise pour la conserver dans toute sa pureté, nous n'aurions aucune certitude qu'elle n'a pas subi partout des altérations plus ou moins nombreuses, il n'y aurait plus aucun moyen de discerner le bon grain de l'ivraie ; on en serait donc réduit à soumettre toutes les traditions au crible de la raison humaine; par conséquent Tautorilé divine ferait encore défaut.

Les défenseors da christianisme revendiqaent pour loi on privilège qai n'est nullement jostifié : selon eax, le christianisme est aussi ancien que l'humanité. Il n'a pas cessé d'être universel, et tout ce qu'il y a de vrai dans les autres religions, appartient au christianisme et était dû à des révélations auxquelles il se rattache et sur lesquelles il s'appuie. Il n'est aucune religion qui n'en puisse dire autant : rien n'est plus commode que de se faire centre de l'univers, de rapporter tout à sol et de dire à ses adversaires : « Tout ce que TOUS avez dans vos doctrines de conforme à la mienne, c'est là ce qui est vrai, je m'en empare et vous Tenlève, parce que ça vient d'un autre dont je me porte héritier et dont j'ai seul le droit de me dire continuateur; tout le reste est faux, c'est là votre propriété, je vous la laisse. » C'est là, en d'autres termes, se faire un titre de ses prétentions. Aucune religion ne peut, par ce moyen, prouver qu'elle soit préférable aux autres : un tel langage serait tout au plus tolérable chez les plus anciennes religions ; les Goèbres, par exemple, pourraient rétorquer contre les chrétiens leur argument et leur dire : « Depuis un temps Immémorial, nous connaissons la trinité, rimmortalité de l'âme; nous pratiquons la théophagie et le culte des saints et des anges; nous prétendons que tout cela nous vient, tant de Zoroastre, que des prophètes qui ont été envoyés avant loi par Dieu pour préparer sa mission» et que toutes les religions qui se sont emparées de ces divers points de dogme ou de culte, les ont pris de nous et se sont faits jusqu'à un certain point mazdéisnans. C'est donc le magisme qui est la religion universelle, puisque ce qu'il a d'essentiel, se retrouve chez tous les peuples. Mais vous, chrétiens, qui êtes venus si tard au monde et qui avez adopté ces vérités que proclamaient depuis tant de siècles nos livres sacrés, vous avez l'ingratitude de renier vos instituteurs. Vous préférez vous rattacher aux Juifs qui ignoraient toutes ces choses, et vous croyez justifier votre filiation en supposant, sans aucune preuve, que ces mêmes dogmes ont été révélés à ceux que vous appelez vos patriarches, c'est-à-dire à Noé, Abraham, Isaac et Jacob, jusqu'à Moïse exclusivement. Mais il serait bien étrange que les descendants d'Abraham eussent ainsi perdu la mémoire des grandes vérités révélées à leurs aïeux, tandis qu'elles se seraient conservées chez un

peuple étranger à sa race. Ed tout cas, les Juifs, ignorant ces vérités, doivent être rejelés en dehors de la tradition divine, et c'est nous qui avons eu le mérite de conserver ie feu sacré de la science divine, dont le feu matériel, conservé sur nos autels, était l'emblème. C'est tellement vrai, que votre Dieu, ne pouvant rien apporter de nouveau, a été réduit à copier Zoroastre. Vous êtes mazdéisnans sans vous en douter, et tout le genre humain est mazdéisnan. »

Le mahométisme, de son côté, se sert avec habileté de la méthode du christianisme. De même que celui-ci prétend absorber le judaïsme en faisant des prophètes juifs autant de précurseurs de son messie, de même les mahométans adoptent et les prophètes juifs et Jésus-Christ lui-même comme précurseurs de Mahomet, prétendant que toutes les révélations faites antérieurement à celui-ci ont eu pour but de préparer sa mission, et que toutes les vérités qui se trouvent dans les autres religions, sont autant de feuillets détachés du Coran et communiqués par Dieu aux hommes en attendant qu'un plus grand prophète vînt, sous la dictée de Dieu, réunir le livre entier et clore ainsi la série des révélations... Si quelqu'un a droit de critiquer l'insuffisance de cet argument, ce ne sont certainement pas les chrétiens : on leur oppose leurs propres armes.

Résumons-nous. Le christianisme n'a rien qui lui appartienne en propre : dogme, morale, culte, tout est emprunté aux religions et aux philosophies qui l'ont précédé. Donc il n'est pas divin, puis* qu'on ne peut admettre que Dieu se donne la mission de révélateur pour ne rien révéler.

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