‹ Examen du christianisme (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · III · texte numérisé non relu

III

discerner des élus prédestinés au bonheur céleste, et qu'il nous est même défendu de scruter à cet égard les desseins de Dieu. Mais^ malgré la réserve imposée au chrétien, comment n'userait-il pas de son intelligence pour appliquer les règles posées par TËglise au discernement des bons et des mauvais ; comment ne jugerait-il pas si les autres hommes sont dans le chemin du salut ou dans celui de la perdition? Sans chercher à pénétrer dans l'intérieur des consciences, il sera frappé au moins des sipes extérieurs et infaillibles. Ainsi, tous ceux qui ne sont pas dans le giron de la sainte Eglise, ne sont à ses yeux qu'une masse de perdition ; il les regarde d'avance comme subissant la réprobation à laquelle lis ne peuvent échapper; ce sont des mécréants , des païens y des infidèles y des hérétiques, des schismatiques. Toutes ces catégories ne renferment que des monstres dont il a horreur, aussi bien que des athées^ libertinSy incrédules, et autres ennemis de la sainte religion. Il pourra bien faire charitablement des prières pour leur conversion ; mais une fois ce devoir accompli, l'immense multitude de ceux qui persistent dans leur éloignement de l'Ëgllse, n'est à ses yeux que gibier de Satan. La majeure partie des membres actuels de l'humanité n'est donc pour le dévot qu'un objet d'aversion; la vued'uo infidèle est pour lui plus odieuse que celle d'un serpent; il le regarde, non seulement comme impur en tant que souillé du péché, comme profane, n'ayant pas été sanctifié par le baptême, mais de plus comme participant de la nature diabolique, comme étant d^jà en commerce avec les démons dont il subit l'inspiration et dont il doit être l'associé et la victime pendant l'éternité. Et plus le dévot s'affermira dans sa fol, plus sera grande son horreur pour tonales hétérodoxes. Comment pourrai t-ii aimer les ennemis de Dieu? Ce serait se rendre leur complice.

Jésus fait voir combien on doit avoir d'élolgnement pour les dissidents, quand il dit : Que celui qui n'écoute pas l'Église, soit pour vous comme un païen et un publicain (Mat., xviii, 47). Les païens et les receveurs des impôts étaient à ses yeux les deux classes les plus odieuses, de rhumanité.— Saint Jean défend aux chrétiens de recevoir chez eux celui qui n'est pas chrétien et même de le saluer car, dit-il, celui qui le salue, participe à ses mauvaises actions

(II Èp. V. iO, il) (i). Sainl Paul recommande de fuir un hérétique après l'avoir averti deux fois, et il ajoute : « Quiconque est en cet élat, est perverti et pèche comme un homme qui se condamne par ses propres jugements (Ti/e, m, iO, 11). » II dit aussi que si quelqu'un a le malheur de n'être pas docile à sa voix, il faut le noter et n'avoir aucun rapport avec lui (II Thess., \u, 14); il défend de s'asseoira la même table qu'un idolâtre (I Cor. y, 9-il).

L'humanité se trouve ainsi profondément divisée en classes hostiles : chaque homme regarde tDus ceux qui ne sont pas de sa secte, comme des impies et des pervers dont le contact serait une souillure, et avec lesquels il serait criminel d'avoir des relations. La religion, au lieu de servir à unir les hommes, sert ainsi à les rendre ennemis les uns des autres. Ce fulla philosophie qui vint protester contre ces doctrines barbares, et rappela aux hommes qu'ils étaient tous frères, sans distinction de races ni de croyances, qu'on devait plaindre ceux qu'on croyait dans l'erreur, mais que la persuasion seule devait être mise en œuvre pour les amener à la vérité. De quel côté sont les sentiments les plus religieux, ou chez les chrétiens qui, prétendant avoir reçu une morale de la bouche de Dieu même, pratiquent la division et la haine, ou chez les philosophes qui, guidés par les seules lumières de la raison, travaillent à établir la concorde universelle?...

Le chrétien persuadé que sa religion est l'œuvre de Dieu même,

(I) Racine a été fidèle à ces préceptes quand il a fait tenir le langage suivant par le grand-prètre Joad à Josabet qn'il trouve s'entretenant a?ec Mathan, prêtre de Baal :

Où sofs-je, de Baal ne vois-Je pas le prêtre? Quoil fille de David, vous parlez à ce traître? Vous souffrez quMl vous parle? Et vous ne craignez pas Que du fond de rabîme entr'ouvert sous vos pas 11 ne sorte à Tinstant des feux qui vous embrasent. On qu^en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent? Que veut-il ? De quel front cet ennemi de Dieu Vient*il infecter Tair qu*on respire en ce lieu?

{Athaliey acte III, scène v.)

ne peut souffrir qu'on en nielle ia vérilé en queslion, ni qu'elle soit discutée comme une chose humaine. Toute contradiction à ce sujet lui semble au acte de rébellion contre Tautorlté divine, un blasphème digne de châtiment. Ceux qui refusent de se soumettre à la loi de Dieu, sont à ses yeux des criminels endurcis, des gens en dehors du droit, dont il est permis de vaincre l'opiniâtreté, même par les moyens violents. C'est seconder les desseins de Dieu, que d'étendre son empire, que de faire rentrer au bercail les brebis égarées, et d'employer au besoin la aonlrainte en vertu du précepte Compelle entrare (force les d'entrer) (Luc, xiv, 24). De là les guerres de religion, de là les supplices pour imposer aux hommes l'adoption de la vraie foi. Peu importe le mal qu'on fait à leur corps, dès que c'est pour sauver leur âme ; car il vaut mieux pour eux qu'un de leurs membres périsse, que toute leur personne aille en enfer (Mat., v, 30). Quant à ceux qu'on ne peut dompter par aucun moyen, ce sont des suppôts de Satan, contre lesquels on ne saurait montrer trop de sévérité; ce sont des messagers d'erreur auxquels il faut fermer la bouche au plus tôt par les menaces et les tortures; rien ne doit coûter pour arrêter la propagation de l'hérésie et de l'irréligion ; et il faut savoir au besoin étouffer dans le sang les mauvaises doctrines, capables de diviser l'Église (i).

Ces affreuses maximes appartiennent en propre au christianisme. On trouve bien, Il est vrai, dans les religions anciennes, quelques

(1) Voici comment stataa le pape Innocent III : « Comme les lois panissent de la peine de mort les criminels de lèsc-majeslé, comme leurs biens sont conflsqués, et que la vie n'est laissée à leurs enfants que par miséricorde, tout cela ne doit-il pas, à plus forte raison, s'appliquer à ceux qui, par leurs erreurs dans la foi, offensent Dieu et le Fils de Dieu, Jésus-Christ? Un crime commis contre la majesté divine est plus grand que celui commis contre une majesté terrestre. » Viedlnnocent III^ par HuRTBR, (rad. de Sain T-CnéROii , t. III.

Le bon roi saint Louis disait à son ami Joinville, que, quand un laïc entendait médire de la religion chrétienne, il devait la défendre, non seulement de paroles, mais à bonne épée tranchante et en frappant les mécréants à travers le corps, tant qu'elle pût entrer (Joinville, édit. de Ducange, p. 2).

exemples d'intolérance religieuse; mais ce sont des fails rares et exceplionneis, tandis que chez les chrétiens, dès qu'ils ont pu parier en maîtres, il a été toujours été de principe que les orthodoxes ne devaient souffrir aucune église rivale et pouvaient légitimement employer la force pour anéantir les cultes dissidents et assurer ainsi le triomphe exclusif de la vraie foi. Rien de plus cruel et de plus déraisonnable qu'une pareille prétention. En effet, Thomme n'est pas maître de ses convictions, il ne dépend pas de lui d'être touché de la force de tel ou tel argument ; on ne peut donc lui faire un crime de ce que son esprit refuse de se soumettre à un certain système. C'est une tyrannie odieuse que de vouloir pénétrer dans sa conscience et de lui demander compte de ce qu'il croit ou de ce qu'il ne croit pas. La violence est même une injustice inutile, car elle est impuissante à modifier les convictions de celui sur lequel elle s'exerce. On parviendra bien, par les menaces et les tourments, à lui extorquer des déclarations, à l'empêcher de pratiquer certains actes extérieurs, ou à lui imposer l'accomplissement de certaines cérémonies ; mais on ne l'aura pas converti pour cela ; son cœur désavouera les paroles que prononcera sa bouche; sa foi restera la même, et il protestera intérieurement contre les concessions qui 4ui seront arrachées. On n'aura donc rien gagné ; car dans les systèmes d'après lesquels Dieu exige de l'homme une certaine croyance et ne le sauvera qu^à cette condition, ce n'est que par uiîe adhésion sincère à cette croyance, qu'on devient membre de l'Église, et non par une confession hypocrite ou par des actes mensongers.

L'homme a naturellement droit à la liberté de conscience, c'est-à-dire à la faculté de juger, suivant les inspirations de sa conscience, les divers systèmes religieux, d'adhérer à celui qui lui paraît préférable, et même de n'en adopter aucun. L'homme étant régal de l'homme, en tant que membre de la même famille et doué de la même nature, aucun n'a droit d'imposer ses croyances à un autre ; quelle que puisse être la supériorité de quelques uns quant à l'intelligence, elle ne donne le droit à personne d'être cru sur parole et de s'emparer d'autorité de la conscience d'autrui, elle ne dispense pas de discuter et de motiver les affirmations. L'inférieur

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