‹ Examen du christianismeChapitre 14 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

dans lout son livre, ne permettent pas de douter que, pour lui, la mort ne soil Tanéantissement de l'individu. Après avoir donné quelques avertissements à ses lecteurs sur la sagesse, il flnil par dire : c Craignez Dieu et observez ses commandements; car c'est là l'homme. Dieu fera rendre compte, en son jugement, de toutes les fautes et de tout le bien et le mal qu'on aura fait. » Ce sont Jà des avis comme on en voit dans le Pentateuque, sur les récompenses que Dieu accorde en cette vie à ceux qui observent sa loi, et sur les peines dont il frappe ceux qui la violent; mais rien n'autorise à croire qu'il s'agisse d'un jugement dans une autre vie, cette doctrine ayant été, comme nous l'avons vu, énergiquement repoussée dans les chapitres précédents.

Les auteurs ecclésiastiques ont cité comme décisive en faveur de l'immortalité de l'âme, l'aventure de l'ombre de Samuel évoquée par la sorcière d'Endor (I Rois^ xxvii); mais on ne sait si l'objet qu'elle fit apparaître était une réalité ou un fantôme produit par l'art magique, si c'était l'âme de Samuel revêtue d'un extérieur visible, ou quelque démon qui en aurait pris la forme (1) ; le texte ne s'£xplique point, et le lecteur est réduit à de vagues conjectures. Cet épisode prouve seulement queles Juifs étaientencUns à la nécromancie qui suppose la croyance à l'immortalité de l'âme ; mais cette pratique était sévèrement réprouvée par les auteurs sacrés. Moïse défend aux Israélites « de consulter ceux qui ont l'esprit de Python, et qui se mêlent de deviner, ou qui interrogent les morts pour apprendre d'eux la vérité ; car le Seigneur a en abomination toutes ces choses (Deut,, xviii, 11, iâ; Is. viii, 19). » Les prophètes, en prononçant celte interdiction, ne s'expliquent pas sur la réalité de l'existence des âmes des morts ; le motif qui parait les déterminer, c'est de prohiber une coutume qui se rattachait aux cultes étrangers, et de réserver au seul clergé juif le monopole de la divination qu'il exerçait de plusieurs manières, notamment par le Propitiatoire (Ex., XXV, 22; Lévit,, xvi, 2 et suiv. ; Nomb., vu, 80).

On cite aussi un passage de Job (xix, 25-27), qui effectivement,

^1) Cette dernière opinion est adoptée par Tertallien (De anima,

Ch. LVIl).

dans la Volgate, exprime l'espérance de la résurrection ; mais dans le grec des Septante et dans la paraphrase cbaldaîque le sens en est déjà très- différent; et dans le texte bébreo Ton ne trouve que des vœux de guérison exprimés par un malade. Voici la traduction littérale qu'en donnent les auteurs de la Bible d'Avignon : « Je sais que mon rédempteur est vivant et que dans la suite des temps II paraîtra sur la terre. Et lorsque je serai revêtu de ma peau, je verrai Dieu dans ma chair. Je le verrai moi-même, et non un autre, et je le contemplerai de mes yeux. Cette espérance repose dans mon sein. » D'après M. Cahen, Job exprime l'espoir que la postérité le vengera et le déclarera Innocent. Ce passage d'une interprétation fort difficile, à en juger par les versions nombreuses et divergentes proposées par les hébraïsants, devient encore plus obscur si, au lieu de le considérer isolément, on le lit avec l'ensemble du chapitre où il est placé. Peut-être Job se flattait-il d'obtenir, outre sa guérison, la communication divine dont il est gratifié à la fin du livre, et qui lui fait dire : Maintenant je vous vois de mes propres yeux (xLii, 5). Il est impossible de se contenter d'une phrase aussi équivoque, pour en déduire un dogme de cette Importance, qui eût du être formulé de la manière la plus affirmative, d'autant plus que Job, dans tout le reste de ses discours, proclame très-clairement la doctrine de l'anéantissement de l'individu. II dit qu'un arbre n'est point sans espérance, que, bien qu'on le coupe, il ne laisse pas de reverdir, et que ses branches poussent de nouveau. « Mais (ajoutet-il), quand l'homme est mort, que devient-il?... H ne ressuscitera point, il ne se réveillera pointetne sortirapoint de son sommeil... L'homme étant une fois mort, pourrait-il bien vivre de nouveau (xiv, 7-14)? J'ai dità la pourriture : Vous êtes mon père, et aux vers : Vous êtes ma mère et mes sœurs... Tout ce que je puis espérer descendra avec mol dans le plus profond du tombeau (xvii, 14-16) » Quand, pour la conclusion, Dieu apparaît dans un tourbillon pour mettre fin à la longue discussion qui avait eu lieu entre Job et ses amis, sur la Providence et sur les maux qui frappent les justes, il se borne à faire des déclamations de rhéteur sur la faiblesse de l'intelligence humaine et des descriptions d'animaux fabuleux; mais il ne dément pas les désolantes affirmations de Job sur le néant destiné

à rbomme; il ne dit pas un mot sur l'existence d'une autre vie où les hommes de bien trouvent Tindemnité des maux qu'ils ont soufferts sur la terre; c'était cependant la meilleure solution à donner aux difficultés proposées dans le cours du livre : on peut en conclure que l'auteur ne croyait pas à l'immortalité de l'âme (i).

Ce n'est qu'au retour de la captivité de Babylone, que la fréquentation des Cbaldéens vulgarisa ce dogme chez les Juifs ; il n'en est question que dans les livres des Machabées et d'une manière accidentelle , ce qui prouve que le principe d'une vie future, qui joue un si grand rôle dans le christianisme et dans les autres religions, ne fut jamais, chez les Juifs, qu'un objet très-secondaire et ne se rattachant en rien aux institutions politiques et religieuses. Des trois sectes entre lesquelles ils étaient partagés, l'une, celle des Saducéens, niait formellement la résurrection future de l'homme, l'existence d'une autre vie et celle des anges ; les membres de celte secte n'en étaient pas moins légalement orthodoxes, admissibles à tous les emplois, même au souverain sacerdoce ; et le grand Sanhédrin était ordinairement composé, à peu près également, de Saducéens et de Pharisiens. L'immortalité de l'âme n'était donc qu'une opinion controversable, sur laquelle chacun pouvait prendre parti à son gré, et Il n'y avait d'obligatoire, pour être en communion avec la synagogue, que l'adhésion à tout ce qui était enseigné et décrété par Moïse; c'était là, à proprement parler, la loi ; tout le reste n'était que spéculation philosophique.

Ainsi un dogme que tous les anciens s'accordent à regarder en même temps comme une vérité et comme le fondement de toute morale et de toute religion, un dogme qui était connu dès la plus haute antiquité, des peuples privés des bienfaits de la révélation (2), était ignoré du peuple chéri de Dieu et honoré de ses communications

(i) « 11 n'y a rien, dans les livres de Moïse, qui nous fasse connaître clairement l'état de Tautre vie que les Juifs appellent Olam habba^ le monde futur. 11 n'est point fait mention évidemment du paradis ni de Tenfer dans Tancienne loi, non plus que de la récompense des justes et de la punition des méchants dans celle autre vie (Richard Sinon, ffistoire eriligue du Nouveau Testament, ch. x\ii,p. 268). »

(2) Voyez ci-après ch. \iv, § 3.

journalières ! Si cette doctrine est nécessaire à l'homme aussi bien qu'à la société, ainsi que le proclament les chrétiens, comment concevoir que Dieu qui ne dédaignait pas de faire entendre sa voix pour régler dans les plus minces détails la forme des habits sacerdotaux (Ex.^xiL.Yiu), cl tant d'autres objets de même importance, et pour apprendre à son peuple la manière d'aller à la garde-robe (i), ne lui ait pas enseigné une vérité majeure et qu'il lui importait tant de connaître? Une loi révélée devrait se distinguer des lois humaines par une supériorité visible et incontestable ; mais ici nous avons une loi prétendue divine, qui est inférieure aux institutions religieuses des peuples appelés idolâtres (S).

(1) « Vous aurez iiu lieu hors du camp, où vous irez pour vos besoins naturels. En portant un bâton poinlu à votre ceinture, lorsque vous voudrez vous soulager, vous ferez un trou en rond que vous recouvrirez de la terre sortie liu trou, après vous être soulagé ; car le Seigneur votre Dieu marche au milieu de votre camp pour vous délivrer de tout péril (D«u/., XXIII, 12-1 i). » Cette recommandation de propreté se trouve entre une loi sur les relations avec les autres peuples, et une autre sur la condition des esclaves. On voit que ce livre sacré ne brille pas par Tordre méthodique.

(2) L'évéque Warburlon s'efforce de tirer avantage de cette imperfection même et fait le raisonnement suivant : aucune société ne peut subsister sans la croyance à l'immortalité de Tàme ,- or, les Juifs n'avaient pas cette croyance ; donc ils étaient naturellement gouvernés par Dieu, et leur législation est son ouvrage. Cet argument rappelle celui du juif de Boceace qui, frappé de la dépravation du clergé romain, se convertit et déclare que la religion catholique doit être divinement soutenue pour pouvoir subsister malgré les vices de ses ministres {Dccamérorit i, 2).

Bergier convient {Certitude des preuves du christianisme, ch. ii, § 5) que rimmortalité de Pâme n'est pas enseignée clairement et en termes exprès dans les livres de Moïse, et il donne une étrange raison de celte réserve. « Peut-être eût-il été dangerenx d'inculquer aux Juifs ce dogme plus expressément ; ils en auraient pu faire le même abus que les Égyptiens qui croyaient la transmigration des âmes, ou que les Indiens chez lesquels les femmes se brûlaient sur le bûcher de leurs maris, pour aller leur tenir compagnie dans l'autre monde. » C'est faire le procès au dogme lui-même et au christianisme qui l'enseigne de lu manière la H. 9.

Jésus-Christ se prononça fortement contre les Saducéens avec lesquels il discuta même plusieurs Tois (Mat., xxii, 23 et suiv.)- La promesse d'une autre vie où le bien serait récompensé et le mal puni, forme en quelque sorte la fin de son enseignement et revient trèsfréquemment dans ses discours, tantôt sous la forme d'instructions didactiques, tantôt sous celle de paraboles. Mais ses idées à ce sujet sont tellement différentes du système actuel de l'Église, qu'on a peine à croire que les chrétiens d'aujourd'hui puissent se dire les disciples de Jésus-Christ et porter son nom.

Ce que Jésus annonce, c'est que, dans un avenir très-rapproché et qui n'excédera pas la durée de la génération d'alors, il surviendra de grandes calamités au nombre desquelles la ruine de Jérusalem occupe la première place; puis aussitôt après, aura lieu i'avénement du Fils de l'homme, qui descendra du ciel ; la résurrection des morts viendra ensuite, et il jugera tous les hommes : alors commencera sur la terre régénérée le règne des élus, et les méchants seront précipités dans les flammes de l'enfer.

Voici comment cette prédiction est amenée dans les trois premiers évangiles (le quatrième ne la donne pas). Les disciples de Jésus lui ayant fait remarquer la beauté du temple, il leur répondit que ce monument serait détruit et qu'il n'en resterait pas pierre sur pierre (Mat., xxiv; Marc, xiii; Luc, xxi). Les disciples lui demandent alors quand ces choses arriveront, et giiel signe il y aura de son avènement et de la consommation du siècle; cette double question fait voir que déjà, sans doute eu vertu d'instructions précédentes ou peut-être de préjugés régnant alors parmi les Juifs, ces deux événements étaient liés entre eux, et la destruction du temple devait être Immédiatement suivie de la fin du monde, Jésus commence sa réponse en recommandant à ses auditeurs de bien prendre garde de se laisser séduire parles faux prophètes qui chercheront à égarer les populations; cette recommandation prouve déjà que les événements dont on va parler, arriveront du vivant même de ses auditeurs ou au moins de la plupart d'entre eux. Il fait ensuite la description des calamités affreuses qui ravageront le monde, des triplas expresse, sans être retenu par la crainte des abus qui peuvent en résulter.

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bulalioDS auxquelles seront exposés les fidèles, de VaJbominalion de la désolation régnant dans le lieu saint, de la ruine de Jérusalem qui sera foulée aux pieds des nations, du massacre et de la dispersion des Juifs (Luc)* « Et raffliclion de ce temps-là sera si grande qu'il D'y en a point eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et il n'y en aura jamais (Mat.)- » H ajoute (tcf. v.29 et suiv.) : Aussitôt après ces jours d^ affliction, le soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière, l^s étoiles tomberont du ciel, et les puissances des deux seront ébranlées ; alors le signe du Fils de riiomme paraîtra dans le ciel, et tous les peuples de la terre seront dans les pleurs et dans les gémissements; et ils verront le Fils de l'homme, qui viendra sur les nuées du ciel avec une grande gloire et une grande majesté. Il enverra ses anges qui feront entendre la voix éclatante de leurs trompettes et qui rassembleront ses élus des quatre coins du monde, depuis une extrémité du ciel jusqu'à l'autre. » Il termine ainsi (v. 33, 34) : « Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le fils de l'homme est proche et à la porte. Je vous dis en vérité que cette génération ne passera point, que toutes ces choses ne soient accomplies. » Si donc l'époque précise de tous ces événements n'est pas fixée, on a un maximum qui est la durée de la génération d'hommes contemporaine de Jésus. Il est tellement bien entendu que ses auditeurs devaient y assister, qu'il leur prescrit à plusieurs reprises la conduite qu'ils auront à teninalors. « Veillez donc, leur dit-il, car vous ne savez pas à quelle heure votre Seigneur doit venir (v. 42) ; tenezvous donc aussi, vom autres, toujours prêts, parce que le Fils de Vhomme viendra à Vheure que vous ne pensez pas (v. 44). » Dans l'Ëvangile de Luc, après avoir annoncé qu'on verra le Fils de l'homme qui viendra sur les nuées avec une grande gloire et une grande majesté, Jésus ajoute : « Pour vous, lorsque ces choses commenceront d'arriver, regardez en haut et levez la tête, parce que votre rédemption est proche (Luc, xxi, 25-36). » 11 avait déjà plusieurs fois prédit à ses disciples, qu'ils seraient témoins de la grande palingénésie : « Vous n^ aurez pas achevé d^ instruire toutes les villes d'Israël avant que le Fils de Vhomme ne v/enne (Mat., x, 23). Le Fils de l'homme doit venir dans la gloire de son Père avec les

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anges, el alors il rendra à chacun suivant ses œuvres :je vousledis en vérité, il yen a quelques uns qui sont ici, qui n'éprouveront point la mort qu'ils n'aient vu le Fils de Vhomme venir en son règne (id. xvi, 27, 28; Marc, vni, 39; Luc, ix, 27). » Ce grand événemenl est aussi indiqué comme très- prochain dans l'Évangile de saint Jean (v, 25, 28, 29). Jésus dit à ses juges : « En vérité, je vous le dis, vous verrez bientôt (amodb) le Fils de Thomme assis à la droite de la majesté de Dieu, venir sur les nuées du ciel (xxvi, 64). » Ses auditeurs devaient donc se trouver vivants lors de son avènement qui était annoncé comme extrêmement proche.

La ruine de Jérusalem a effectivement eu lieu du vivant des apôtres ; mais le monde attend encore la grande catastrophe finale qui devait la suivre. La fausseté de la prophétie est donc patente, et il est avéré que Jésus s'est trompé, qu'il n'était donc ni Dieu ni envoyé de Dieu. Les docteurs chrétiens ont eu recours à divers expédients pour expliquer la prophétie de manière à éviter l'éclatant démenti donné par les faits. Là où Jésus dit avant que cette génération passe (dans la Vulgate, non prœteribit generatio hœc), ils ont traduit par avant que cette race passe, ce qui voulait dire seulement que la race juive serait conservée jusqu'au jugement dernier. Le mot grecyeveà peut, il est vrai, signifier ou une race, ou une génération, un âge d'homme ; saint Jérôme l'a pris dans ce dernier sens en traduisant par generatio, et l'Ëglise a adopté sa traduction. L'ensemble du discours fait voir que ce sens est exact et que Jésus a voulu prendre à témoins ses auditeurs, de la prédiction qu'il leur faisait, des faits qui devaient s'accomplir sous leurs yeux; c'est ce qui résulte également des nombreux passages que nous avons cités, dans lesquels il leur Ir^ce les règles de la conduite qu'ils doivent alors tenir, et leur désigne les signes auxquels ils reconnaîtront l'approche de son avènement : c'est ainsi que l'a entendu Bossuet (1). Tout prouve qu'il ne s'agit, dans le discours de Jésus, que de ia génération de ses contemporains, et qu'il a voulu, tout en laissant l'époque dons un certain vague, en fixer la limite la plus reculée. S'il s'agissait de la race des Juifs, il faudrait appliquer aux deux

(i) Ditcours sur VHist. unt't)., l'c partie, ch. ix.

parties de la prophétie celle manière de délerminer l'époque de réalisalion, et alors il en résulterait que Jésus, bien loin d'avoir prédit la ruine de Jérusalem qui eut lieu sous Titus, aurait seulement annoncé que Jérusalem serait détruite avant que la race entière des Juifs ait disparu : il n'y aurait pas besoin d'un grand talent prophétique pour faire de telles prédictions sur une ville quelconque, en se réservant une étendue de temps aussi considérable. Comme aucune ville ne peut échapper, dans la suite des siècles, à quelque désastre, on sera toujours sûr de rencontrer juste. Mais ici Jésus serait encore en défaut à cause de la liaison qu'il a établie entre la ruine de Jérusalem et la fin du monde; car si, comme il l'a annoncé, ces deux événements devaient être consécutifs, ce n'est qu'à la veille du jugement dernier, que devait être détruit ce temple dont ses disciples lui faisaient admirer la magnificence (Mat., XXIV, \ , 2). Mais cette destruction ayant eu lieu depuis longtemps, il s'ensuit que Jésus s'est trompé en la reportant au temps de son avènement. Ainsi, quelle que soit celle des deux époques que l'on adopte, qu'il s'agisse de génération ou de race, Jésus est toujours et en tout cas un faux prophète.

On a prétendu aussi (i) que Jésus avait procédé suivant l'usage des prophètes qui dépeignent comme simultanés des événements très-distants les uns des autres; que tout ce qui est relatif à la fixation du temps, devait s'appliquer seulement à la première partie de la prophétie, relative à la destruction de Jérusalem \ mais que la seconde partie devait être reléguée dans un avenir lointain dont Dieu seul connaît la profondeur. Ce serait là, sans doute, une ma- * nlère fort commode d'éluder la diificulté. Mais peut-il être permis de distinguer là où Jésus ne distingue pas et réunit au contraire, pour un même temps, l'ensemble des faits qu'il décrit? La prétendue habitude des prophètes ne prouve qu'une chose, c'est que les hommes désignés comme tels ont pu avoir des extases et des visions dans lesquelles des choses très-hétérogènes se sont offertes confusèment à leur esprit; ils ont pu consigner leurs visions par écrit; l'obscurité de leurs discours, qui, pour des lecteurs de bon sens.

(1) Abbadie, Traité de la religion chrétienne.

aorail dû élre regardée eomme uae preuve d'imperfection, n'a fait qu'augmenter le respect pour ces œuvres qu'on était décidé d'avance à considérer comme inspirées; avec l'intention préméditée de trouver annoncés dans les prophéties les événements quelconques, le lecteur croyant ne manque jamais d'y voir tout ce qu'il désire; et le défaut de chronologie n'arrête jamais, dès qa'il est entendu que le prophète peut, grâce à son délire poétique, brouiller les temps et les lieux. Mais, au point de vue orthodoxe, JSsus ne peut être assimilée un prophète ordinaire; ce n'était point par suite d'une extase ou d'une illumination extraordinaire qu'il découvrait l'avenir; il le voyait constamment en vertu de sa nature supérieure, et cette vue ne pouvait ni troubler son esprit ni égarer son langage. On ne peut donc expliquer chez lui, par l'enthousiasme prophétique, l'impardonnable confusion où il est tombé en présentant comme consécutifs des événements qui devaient être séparés par un immense intervalle. On ne peut le disculper d'avoir trompé ses auditeurs en leur disant qu'ils ne subiraient pas la mort, qu'ils seraient vivants lorsque son avènement aurait lieu, et en leur détaillant comment ils devaient se comporter alors. Quoi qu'on fasse, on ne fera pas admettre que le mensonge et l'erreur puissent sortir d'une bouche divine, et il est avéré que Jésus a fait une série de fausses prédictions (1).

Bergier a recours à un moyen ingénieux pour sauver l'honneur

(1) Les chrétiens n'ont qu'une chose à faire pour se tirer d^embarras, c'est de dire que Dieu, qui avait d^abord pris la résolution de détruire le monde après un intervalle d'une cinquantaine d*années, a changé de volonté, comme il Ta fait à Tégard des habitants de Ninive auxquels il avait fait annoncer par le prophète Jonas la ruine de leur ville datis quarante jours, et qui cependant furent épargnés (ch. vi ci-dessus, § 2). Le changement de volonté de Dieu n'est pas plus difficile à concevoir dans un cas que dans Tautrc, et Ton ne manque jamais de bonnes raisons pour le justifier. Ici Ton alléguerait, ou que les vertus des justes ont fait retarder la catastrophe, ou que les crimes des méchants ont fait ajourner Pavénement de la Jérusalem céleste ; on peut choisir entre ces deux motifs qui se valent et qui arrivent toujours à point nommé pour rendre raison de tous les événements selon la manière de voir des prédicateurs.

EXAMEN DU CHRISTIANISME lit

de son prophèle. Seion lui, les prédielioosde Jésus snr son prochain avènement « annoncent une révolution prochaine, mais nullement ia fin du monde. C'est la fin de la république juive, la vengeance que Dieu allait exercer sur cette nation, rétablissement de TËglise sur les ruines de la Synagogue, et cette révolution s'est exactement accomplie comme elle avait été prédite. Les circonstances terribles dont elle devait être accompagnée, l'obscurcissement des astres, la cliate des étoiles, les tremblements de terre, le mugissement des flots de la mer, l'ébranlement des deux, f apparition du Fils de Vhomme dans les nuées^ sont des figures ordinaires chez les prophètes... C'est le style oriental, et il est le même dans tous les livres saints. Si quelques pères de l'Église ont cru être près de la fin du monde, cette opinion n'a jamais été celle de l'Ëglise (1). » '^ Il est impossible de pousser plus loin Tabus de l'allégorie. Aucune prophétie ne peut être plus claire, plus précise, plus faite pour être prise à la lettre par les auditeurs et les lecteurs, que celle de Jésus sur la fin du monde; si, néanmoins, à défaut d'accomplissement suivant le sens littéral, il est permis de se contenter d'un sens figuré, il faut renoncer à pouvoir jamais Invoquer aucune prophétie, chacun pouvant à volonté y trouver tout ce qu'il voudra, de même qu'on parvient à voir dans les nuages toutes les figures possibles. Rien ne sera plus commode que de se poser en prophète ; si l'événement que vous annoncez, a lieu par hasard, vos disciples chanteront victoire ; dans le cas contraire, vous en serez quitte pour recourir à l'allégorie qui se prête à tout ; ainsi vous ne serez jamais en défaut. — SI les prédictions dont il s'agit ne devaient pas être prises à la lettre, il en résulterait que le jugement dernier dont l'attente fait partie du dogme chrétien, ne reposerait sur aucune promesse de l'Ëcriture. Mais il est impossible, au contraire, de ne pas reconnaître que rien n'est mieux formulé dans les Ëvanglles. Jésus commence, dans Matthieu (ch. xxiv), un discours qui contient la prédiction de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde, comme nous l'avons dit plus haut; ce même discours se continue au chapitre suivant, et

(i) Certitude des preuves du ehriitianismey ch. xi, g 10; et Dxction" naire^ v» Mande {fin du).

Jésus, après deux paraboles qui ne sorteul pas de son sujel, le r| prend sans figure à partir du y. 31, et là, après avoir parlé des si plices .infligés au serviteur Inutile, il dit : « Or, quand le Fils riiomme viendra dans sa majQ^té, accompagné de tous anges, etc. » Suit la description du jugement définitif des bons des méchants. Jésus, en se servant de ces expressions : quand Fils de Vhomme, etc., semblables à celles du cbap. xxiv (v. 3< se réfère évidemment à la première partie de son discours où il expliqué quand et comment il viendrait ; il s'agit donc bien du mêi événement, c'est-à-dire de son avènement glorieux, suivi du jug( ment de tous les hommes. On ne peut rien imaginer de plus nelj de moins sujet à interprétation figurée. Si, malgré la clarté de leii discours, on ne doit les prendre qu'allégoriquement, alors il n'j aura, ni dans l'Ancien, ni dans le Nouveau Testament, aucun tcxt^ dont on soit sûr qu'il doive être pris à la lettre; aucune parole ne pourra plus Taire autorité, toute la doctrine sera renversée; chacun pourra, à son gré, choisir entre le sens littéral et le sens figuré, selon qu'il s'en accommodera pour le succès de ses opinions individuelles; et les textes par lesquels on prétend prouver l'autorité conférée à l'Ëglise, n'échapperont pas à cette élasticité ; de sorte qu'en dernier résultat, la révélation sera nulle, Dieu et les prophètes auront parlé pour ne rien dire, tout le fruit de tant d'interventions miraculeuses sera complètement perdu. Il n'y aura pas de raison pour ne pas appliquer à ia partie historique de la Bible, aussi bien qu'à la partie dogmatique et morale, cette faculté d'interprétation allégorique; alors les miracles ne seront plus que des mythes destinés à exprimer d'une manière poétique des événements naturels, et les récits sacrés perdent tout leur merveilleux. — Comment croire que Dieu se soit ainsi fait un jeu de tromper les hommes, et que, pouvant leur parler un langage intelligible, il se soit exprimé de manière à les jeter dans l'erreur? Ce ne sont pas seulement quelques pères, comme le dit Bergier, qui, sur la foi des prophéties de l'Évangile, ont attendu la fin du monde; ce sont tous les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, ce sont tous les Pères de l'Ëglise, dont les témoignages accumulés forment la tradition qui, d'après les catholiques, est le guide le plus sûr en matière de

ijei, ler^i et équivaut à l'Ëcrilure sainte. Bien plus, nous voyons par ies é des sèvres canoniques eux-mêmes, que ies apôtres et tous ies chrétiens le Fuite ieur temps attendaient comme imminent le grand jour de la conms Sommation des siècles. Les écrits apostoliques fournissent des s I)oi)5|ireuves nombreuses de cette croyance.

luané^ Pierre (II Ép., m) reprend les fidèles qui, ne voyant pas arriver (v.oi|ia palingénésie promise, commençaient à perdre patience et à cons où iieevoir des doutes: « Le Seigneur, ieur dit-il, n'a point retardé Il œé&i'aceompiissement de sa promesse. Attendez et bâtez de vos vœux ujue^f l'avènement du jour du Seigneur, où Tardeur du feu dissoudra les (]s n^ cieux et fera fondre les éléments. Vivant dans Taltente de ces choses, de i<>l! travaillez en paix. » {Voyez aussi I Ép. i, 6.) 11 dit encore : il a) « Attendez la grâce qui vous sera donnée quand le Christ paraîtra I (e.\if (I Ép. 1, 13). La fin de toutes choses approche; c*est pourquoi soyez jlejK prudents et veillez dans les prières {id., iv, 7). «—Jacques fait la lacoi même recommandation, motivée également sur ce que Vavénement du Seigneur est proche {Ép, v, 8). — Jean est encore plus pressant : « C'est ici la dernière heure {novissiina hora est). Vous avez u(o- entendu dire que l'Antéchrist doit venir; et il y a dès à présent . de plusieurs antechrists; ce qui nous fait connaître que nous sommes /f5 dans la dernière heure (I Ép, ii, 18). » Voyez aussi l'épître de Jude(v. i6etsuiv.).

Paul, dans ses épîtres, ne cesse de recommander aux fidèles de /e, se tenir prêts pour le grand jour du Seigneur. Il recommande à D. Timothée de garder les préceptes jusqu'à Vavénement de Jésuspj Christ (I rim., vi, 14) et le prémunit contre les imposteurs qui 5 doivent paraître à la fin des temps {in novissimis diebus) (Il rm„ Ilf). Il s'élève contre certains chrétiens qui, à l'exemple des nommés H y menée et Philète, prétendaient que la résurrection était déjà arrivée (id,, ii, 17, 18) (1), ce qui, d'après les explications par lui données ailleurs {Hebr., xi, 39, 40) ne pouvait arriver qu'à la résurrection générale. — Il dit que les fidèles doivent toujours être dans l'attente de la béatitude espérée et de l'avènement glorieux du grand Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ {Tit,, ii, 13), et qu'on

(1) Ces hérétiques ne donnaienl sans doate aux paroles de Jésas qu'un sens allégorique, ù la manière de Bergier.

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