II
tu EXAMEN DU CHRISTIANISME
est à la fin des temps (I Cor., x, 11). • Encore un peu de tempsy dit-il, et celQi qai doit venir, viendra et ne tardera pas {Hebr,, x, 37). » Enfin il fixe avec précision l'ordre dans lequel le Seigneur appellera ses élus, et le rang que Paul lui-même, vivant alors, occupera parmi eux: • Nous déclarons, comme l'ayant appris du Seigneur, que nous qui serons vivants et aurons été conservés pour son avènement^ nous ne préviendrons pas ceux qui seront dans le sommeil ; car, aussitôt que le signal aura été donné par la voix de l'arcbange et par la trompette de Dieu, le Seigneur luimême descendra du ciel, et ceux qui seront morts en Christ, ressusciteront. Puis nous autres qui serons vivants et qui aurore été réservés, nous serons emportés avec eux dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur, au milieu de Voir, et ainsi nous serons pour jamais avec le Seigneur (1 Thess., iv, 14 et suiv.). > Dans le chapitre suivant, l'apôtre insiste auprès des fidèies sur la nécessité de se tenir prêts pour cet avènement dont l'époque est incertaine, mais qui doit arriver d'un jour à l'autre.... Paul, qui devait être réservé vivant pour ce grand jour, est mort depuis dixhuit siècles, et cependant la voix de Varchange n'a point donné le signal, et la trompette céleste n'a point retenti. Les prophéties du disciple ont été aassi vaines que celles du maître.
L'Apocalypse n'est autre chose que la description de l'avènement futur de Jésus. Au milieu de prophéties bizarres et inintelligibles, sur lesquelles les plus habiles théologiens, tels que Bossuet, Huet, Newton, Galmet, etc., ont en vain exercé leur sagacité, on trouve des parties fort claires, qui expriment l'état des croyances chrétiennes à l'époque où a été composé ce singulier livre. L'auteur dit, dès le préambule : • Heureux celui qui lit et écoute les paroles de cette prophétie et observe les choses qui y sont prescrites ; car le temps est proche (i, 3). » D'où il suit que ces prophéties devaient se réaliser du vivani des contemporains de l'auteur. Il annonce deux grandes époques. Après une foule de calamités de tout genre, qui doivent amener la fin du monde, un ange saisira l'ancien serpent ou Satan, et l'enchaînera pour mille ans : alors aura lieu la résurrection de ceux qui auront eu la tête coupée pour rendre témoignage à Jésus et pour la parole de Dieu, et qui n'auroat adoré ni la
bête, ni son image, ni reçu son caraetôre sar le fronl ou aux mains; ceux-là entreront dans la vie et régneront avec Christ pendant mille ans (xx, 1-4). Cette résurrection ne comprendra que les plus fidèles disciples, les prémisses du Seigneur, comme dit Paul : les autres morts ne ressusciteront point dans la vie jusqu'à ce que les mille ans soient accomplis, et cela sera la première résurrection. < Heureux et saint celui qui y a part : la seconde mort n'aura point de pouvoir sur ceux-là ; mais ils seront prêtres de Dieu et de Christ» et régneront avec lui pendant mille ans. » Après que les mille ans seront accomplis, Satan sera délié; 11 sortira de prison, il séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde, il environnera le camp des saints, livrera un dernier combat; après quoi, 11 sera vaincu pour toujours et précipité avec le faux prophète dans Tétang de feu et de soufre, pour y être tourmenté pendant les siècles des siècles. C'est alors qu'aura lieu la seconde résurrection qui sera générale, la mort et Venfer rendront leurs morts, tous les morts comparaîtront devant le trône et seront jugés selon leurs œuvres; quiconque n'aura pas son nom écrit sur le livre de vie, sera jeté dans Pétang de feu. Puis, enfin, descendra du ciel la nouvelle Jérusalem qui servira de séjour aux élus.
Cette attente du règne de mille ans était générale dans les premiers siècles. Papias qui, d'après les écrivains ecclésiastiques, avait connu les apôtres et avait passé sa vie à recueillir de leur bouche la tradition des enseignements de Jésus, a consigné celte croyance dans ses ouvrages (1). Saint Irénée pensait que les âmes séparées des corps étaient placées dans un lieu Invisible où elles languissaient en attendant la résurrection des corps: que les justes, après la résurrection, régneraient pendant mille ans avec Jésus-Christ, dans la nouvelle Jérusalem où ils jouiraient des plaisirs des sens ; après quoi, ils entreraient dans le ciel pour posséder un bonheur éternel (Llv. III, ch. XVIII, XX, XXIII, XXXIII ; llv. IV, ch. v; liv. V, ch. XXXI, XXXII et suiv.). La même opinion a été partagée par saint Justin (2), Apollinaire, Athénagore, saint Clément d'Alexan-
(I) EusÈBB, Hi$t. ecel.f liv. III, ch. xxxix; saiht JÉRâME, Dt tcrtpto^ ribus eccleaiaatieis, in Papiâ.
(SO « Si voua rencontrez des gens qui se disent chrétiens et qai osent
drie, Terlullien, Lactance (Instit, div., liv. Vil), Viclorin, Népos, Eusèbe (Démonstr. évang.\ Commodianus, auteur du iv* siècle, el par la plupart des anciens apologistes. Du Pin, qui constate cet accord des premiers chréliens sur ce point, ajoute : « Il faut pardonner ces sortes d'opinions aux anciens auteurs du christianisme, n'y en ayant presque pas un seul qui n'en ail eu de semblable (1). « C'était donc la croyance générale de l'Ëglise, la tradition des Pères.
Cependant, à mesure que les années s'écoulaient, on se demandait avec inquiétude quand arriverait la réalisation des promesses du Seigneur. Lorsque l'apôtre Jean qui, d'après l'opinion commune (2), ne devait pas mourir, paya néanmoins son tribut à la nature, la consternation gagna les cbréiiens ; bientôt toute la génération contemporaine de Jésus disparut, el les grands événements dont elle devait être témoin, n'arrivaient pas. Alors on sentit la nécessité de modifier les prophéties- et d'ajourner i'avénement de Jésus à une époque indéfiniment reculée. Les écrits canoniques se trouvaient en défaut ; mais les commentateurs ne sont jamais embarrassés pour faire dire à un texte quelconque tout ce qu'ils veulent, et rien de plus. Toutefois l'attente d'un règne de mille ans se soutint encore pendant plusieurs siècles, et l'Église condamna, sous le nom de millénaires, ceux qui n'avaient pas d'autre tort que de rester fidèles à sa première doctrine et aux textes évangéliques et apostoliques.
Mais ce changement de l'époque assignée à l'avènement du Christ, entraîna de graves modifications à l'idée qu'on s'était faite de l'état des âmes dans l'autre monde. On avait cru que ces âmes , à partir
affirmer qu'il n'y a pas de résurrection des morts, mais qu'aussitôt après cette vie les âmes sont reçues dans le ciel, gardez-vous de les considérer comme chrétiens... Mais pour moi et pour les chréliens dont la doctrine est pure sur tous les points, nous savons qu'il y aura une résurrection des corps, que nous passerons mille ans dans Jérusalem rebâtie, embellie, agrandie, comme nous le promettent Isaîe, Ëzéchiel et tant d'autres prophètes {Dial., ch. lxxx). »
(1) Biblioth. ecclés.f t. II, p. 174. Voyez aussi Daillé, De U$u patrum, liv. II, ch. XIV.
(2) Cette opinion s'appuyait sur une parole de Jésus (Jean, xxi, 23).
de Tinslant de la mort jusqu'à celui de la résurrection, étaient condamnées à la torpeur et à rinsenstbililé, comme les cbenitles qui passent par l'engourdissement de la chrysalide pour s'élancer en papillons triomphants. Jésus, en disant qu'après le jugement général les justes entreront dans la vie éternelle (Mat., xxv, 16), annonce évidemment par là qu'ils n'en jouiront pas auparavant. Paul dit positivement que les patriarches et les autres justes de l'Ancien Testament, auxquels l'Ëcrilure rend un témoignage si avantageux à cause de leur foi, n'ont pas reçu la récompense, Dtew (dit-il) ayant voulu par une faveur particulière qu'il nous a faite, qu'ils ne reçussent qu'avec nous V accomplissement de leur bonheur (Heffr. XI, 13, 39^ 40). L'auteur de l'Apocalypse dit que, peu de temps avant le déchaînement des fléaux qui devaient précéder la consommation des siècles, ii vit sous l'autel les amende ceux qui avalent souffert la mort pour la parole de Dieu et pour le témoignage qu'ils avaient rendu ; « et ils criaient d'une voix forte en disant : Souverain maître, qui êtes saint et véritable, jusques à quand diftérerez-vom à nous faire justice et à venger notre sang de ceux qui habitent sur la terre? Alors on leur donna à chacun une robe blanche, et il leur fut dit qu'ils attendissent en repos encore un peu de temps , jusqu'à ce que fût rempli le nombre de ceux qui étant leurs frères et serviteurs de Dieu comme eux, devaient aussi bien qu'eux souffrir la mort {Apoc, vi, 9, 10). » Plus loin, après plusieurs catastrophes, des voix célestes proclament que le règne de ce monde a passé à Notre Seigneur et à son Christ, et les vingt-quatre vieillards disent à Dieu : Le temps de votre colère est arrivé, le temps de juger les morts et de donner la récompense à vos serviteurs, aux prophètes et aux saints, à tous ceux qui craignent votre nom (Apoc. XI, 15, 18). » Les justes ne devaient donc pas recevoir individuellement leur récompense avant le jour de la résurrection générale (voir également ch. xiv, v. 13) (1),
(i) Pour soatenir que les âmes des justes jouissent, immédiatement après la mort, de la récompense céleste, on a invoqué la parabole de Lazare qui, après sa mort, est porté par les anges dans le sein d'Abraham oà il trouve la consolation (Luc, xvi, 19 et suiv.)- Mais il ne s'agit là que d'un événement fictif. Et, en outre, on ne pourrait le prendre à la II. *o.
Tant qa'oD regarda comme très-procbains tous cesévéDemeots, les fidèles parent facilement se résigner à cette coarte attente qui devait être la dernière de leurs épreuves ; mais quand le jour de la résarreetion et du jugement eut été indéfiniment prorogé , il sembla dur de laisser, pendant uu temps aussi long, les justes sans récompense. On imagina donc que chaque homme sat)lssait, aussitôt après sa mort , un Jugement individuel et prenait immédiatement possession da sort définitif qui lui était assigné d'après ses œuvres. Le jugement générai qui devait avoir lieu à la fin du monde, devenait dès lor« inutile; mais on ne pouvait le supprimer sans heurter violemment les idées profondément enracinées dans la communauté chrétienne. Il fut donc conservé, et ce fut une inconséquence évidente, car le sort de tous les hommes ayant été fixé par les jugements particuliers, il n'y aura plus, au jour de la réAirreclion,rien à juger ni à mettre en question, si ce n'est peut-être pour ceux qui auront été conservés vivants à celte époque: et encore serait-il bizarre de faire une exception pour eux et de les traiter autrement que la multitude Innombrable qui les aura précédés dans la carrière de la vie. Si donc chacun connaît sa destinée, à quoi bon tout cet appareil effrayant
lettre sans se mettre en opposition avec la doctrine de TÉglise, puisque, dans le moment où Jésus prononçait cette parabole, les jastes languissaient dans les Limbes inférieures d'où ils ne devaient sortir qu'après sa mort. Donc, avant cette mort, aucun homme ne jouissait de la béatitude céleste. Gomme Jésus n'a pas jugé à propos de donner des éclaircissements sur sa parabole, on ne peut savoir ce qu'il a voulu dire par le sein d'Abraham t et les idées qui y sont exprimées semblent peu en harmonie avec son enseignement très-développé sur son avènement et le Jugement universel.
On a allégué aussi les paroles de Jésus au bon larron : Tu seras aujourd'hui avec moi dans le jardin (Luc, xxiii, 43). Mais, malheureusement, Jésus ne définit pas ce jardin dont il n'est parlé dans aucun autre passage des Écritures. Est-ce le séjour définitif des élus, ou n'est-ce que le lieu d'attente décrit dans l'Apoealypse, et dans lequel les âmes justes devaient rester jusqu'à l'avènement du Christ? C'est ce qu'on ne dit pas. Tertullien pensait, conformément à l'Apocalypse, que les saints et les martyrs ne devaient recevoir leur récompense qu'à la première rêeur' reetion qu'il croyait très-prochaine {De resurreetione cami», ch. xiv).
que l'usage a continué de réserver pour une solennité sans but ; pourquoi toutes ces peintures du juge Inexorable qui doit scruter toutes les consciences, découvrir toutes les iniquités, apprécier toutes les œuvres, séparer les brebis et les boucs ? Que devient la frayeur des malheureux accusés, puisqu'il n'y aura que des absous, et des condamnés sans retour (i) ?...
Ou voit que les idées de Jésus-Cbrist ont fait du chemin et se sont transformées an point de devenir méconnaissables : on ne s'est pas contenté de ces changements, on a surajouté des dogmes dont il n'avait jamais dit un mot. Dans la description qu'il donne du jugement général, il ne fait que deux catégories des hommes : il place les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche (Mat., xxv, 33) ; aux bons, aux élus, aux bénis de son père, Il octroie le royaume céleste ; quant aux méchants, aux maudits, il les condamne « au feu étemel qui a été préparé pour le diableet pour ses anges (td.,v.44). » Aux uns une éternité de bonheur avec Dieu, aux autres une éternité de souffrances avec le diable; il n'y a pas d'intermédiaire (2). Néanmoins on a voulu adoucir la rigueur du do^me de l'enfer, et l'on a imaginé un séjour appelé Purgatoire, destiné aux âmes de ceux dont la conduite, sans être gravement coupable, n'a pas été irrépro-
(1) Les déclamations des moralistes et des prédicateurs chrétiens, les liturgies, les tableaux des églises, tout a conservé Pidée d'un jugement universel, tant est grande la force de Tbabilude. Le Diet irœ est une description lugubre de ce grand jour.
Quantus tremor est futurui Quandà Judex e$t venturun, Cuncta stricte discussurus !
L'Église aurait dû au moins modifier ce langage qui n'était exact que lors des premières croyances, et l'accommoder à son nouveau dogme. Au lieu du jugement dernier, il faudrait dire la repromulgation générale des jugements. — Voir ci-après ch. xi, § 9.
(3) « Que personne ne s'y trompe, dit saint Augustin : il n'y a que deux séjours pour les âmes, et il n'en existe pas un troisième. Celui qui n'aura pas mérité de régner avec le Christ, périra, sans aueun doute, avec le diable {De vanitate sœctdi, tract. X, ch. i; Sermo 294. Debap' Itfmo parvulorwnj n» 7, 8; RetractatiOf liv. Il, ch'. zxiv). »
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cbable ; c'est là qu'ils doivent expier leurs fautes par la souffraDce pendant un temps plus ou moins long, après lequel, réconciliés avec Dieu, ils entreront dans le séjour de béatitude. Les protestants qui rejettent le Purgatoire, ont sommé les catholiques de montrer les passages de l'Ëcriture par lesquels ils justifiaient celte doctrine ; les catholiques, fort embarrassés, ne pouvant citer aucun texte formel et précis, ont été obligés de recourir à des interprétations forcées, se sont attachés à quelques phrases obscures, susceptibles par leur obscurité même de se prêter à toute espèce de sens, et les ont expliquées d'une manière figurée. Voici les principaux textes sur lesquels ils se sont appuyés :
l» Il est dit (Mat., xii, 32) que le blasphème contre le Saint- Esprit ne sera remis, ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur; donc, ont-ils dit, il y a des péchés qui ne seront remis que dans le siècle futur, c'est-à-dire dans l'autre monde. Ce passage concordait parfaitement avec ce qu'annonçait Jésus sur le jugement que le Fils de l'homme devait venir exercer sur tous les hommes, et lors duquel il pourrait remettre ou retenir les péchés : c'est là évidemment le siècle futur. Mais comme le sort de tous les hommes devait être réservé jusqu'à cette époque indiquée comme très-prochaine, cette conception diffère énormément de celle du Purgatoire, d'après laquelle un certain nombres d'hommes subissent, aussitôt après leur mort, des jugements particuliers en vertu desquels ils reçoivent leur pardon, à la charge seulement de se purifier par un supplice expiatoire dont ils se rachètent ensuite à diverses époques pour entrer dans le Paradis, sans attendre le jugement dernier, c'est-àdire le siècle futur. D'ailleurs si le texte allégué s'appliquait au Purgatoire, il serait contraire à la doctrine de l'Église ; car les habitants de ce séjour ont reçu leur pardon avant d'y entrer ; sans quoi ils seraient, comme les damnés, hors d'état de jamais le recevoir.
2<> Les théologiens ont aussi cherché un appui dans la parabole du créancier débiteur, qui se termine par ces mots : « Et le maître livra le serviteur impitoyable entre les mains des bourreaux, jusqu'à ce quHl payât tout ce qu'il devait (Mat., xviii, 34). » Et comme cette parabole est une image du royaume des cieux, on a cru pouvoir en conclure que le Roi du ciel infligera des supplices à
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certains pécbeurs, jusqu'à ce que, par leur douleur et leur repentir, ils aient acquitté leur dette envers sa justice. Mais cette parabole a un sens spécial et déterminé : en réponse à Pierre qui demandait combien de fois on devait pardonner à son prochain, Jésus établit, à l'aide d'un récit fictif, que, pour avoir droit à la miséricorde divine, il faut être soi-même miséricordieux, et que chacun sera jugé selon qu'il aura jugé ks autres (Mat., vu, 2). Une fois le sens moral tiré de la parabole, il serait ridicule de vouloir suivre la similitude dans tous ses détails, et de prétendre que cbaque trait a un sens allégorique. Le but de Jésus n'a pu être que de fixer une règle de conduite et de prêcher la pitié et l'indulgence. Il ne pouvait attendre que ses auditeurs détournassent tout à coup leur attention du sujet du discours^ pour chercher, à travers les détails de son récit, à connaître le sort des âmes dans l'autre monde. Gomment donc supposer que, si son intention eût été d'instruire ses auditeurs sur ce dogme important, il se fût borné, à défaut d'une leçon claire et affirmative, à laisser échapper une phrase énigmatique, perdue au milieu d'un discours étranger à ce sujet? Est-il digne d'un révélateur de s'envelopper d'une telle obscurité, et de procéder d'une manière aussi peu rationnelle? Ne vaut-il pas bien mieux confesser que la parabole ne renferme que le sens avoué et pour lequel elle a été dite? Les théologiens, en recourant à un texte aussi peu significatif, ne reconnaissent- ils pas implicitement l'absence, dans l'enseignement de Jésus, de discours qui -puissent favoriser le système du Purgatoire?...
3<> Saint Pierre dit que Dieu a ressuscité Jésus en le délivrant des douleurs de l'Enfer, vu qu'il était impossible qu'il y fût retenu {Act, ap. II, 24). Bergier en conclut (v» Purgatoire) qu'il s'agit des peines du Purgatoire. Gomme il est question ici d'un homme à part, du Messie qui, bien loin d'avoir à être jugé, devait juger tous les hommes, et qui par sa résurrection était tout à fait en dehors des lois qui régissent l'humanité, on ne peut lui appliquer la règle générale; et à défaut de texte formel, il est impossible de se prononcer sur l'état par lequel il a passé .dans l'intervalle de la mort à la résurrection. Le passage de saint Pierre indique cet état comme douloureux. Sans doute, les souffrances de Jésus ne pouvaient être de
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içême nature qae celle des damnés; mais U ne pouvait pas davantage être soamis à une expiation, puisque le Juste par excellence n*avait rien à expier. A défaut d'éclaircissements, nul ne peut suppléer, par des explications arbitraires, au laconisme du texte où il n'est nullement question, ni expressément ni par allusion, de ca que i'Ëglise appelle Purgatoire, destiné aux pécheurâ^non purifiés.
4<» Il est dit dans saint Paul : a Si Ton édifie sur le fondement (qui est Jésus-Gbrisl), de For, de l'argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, de la paille; l'ouvrage de cbacun sera manifeste. Le jour du Seigneur déclarera, parce qu'il se révélera par ie feu, et que ie feu meltra à l'épreuve l'ouvrage de cbacun. Si l'ouvrage que l'un aura bâti, subsiste, i'auleur en recevra la récompense. Si l'ouvrage de l'autre est brûlé, l'auteur en souffrira la perte; il ne laissera pas néanmoins d'être sauvé, mais comme en passanl par le feu (I Cor,, III, 12-15). » L'auteur n'a pas fait connaître toute sa pensée, et il n'est pas facile de la deviner. Que l'incendie d'un édifice n'enlraine pas la condamnation de celui qui l'a fait construire, c'est très-juste. Que même l'édifice, jugé défectueux, soit rasé, et que néanmoins on absolve l'architecte qui a fait de son mieux ; on peut encore applaudir à cet acte d'indulgence. C'est là tout ce qui ressort de plus clair de ce passage. Mais, même en y voyant une figure du jugement de Dieu à l'égard des hommes, il est impossible d'y découvrir, même de loin, le Purgatoire.
5« « Que feront ceux qui se font baptiser pour les morts, s'il est vrai que les morts ne ressuscitent point? Pourquoi se font-Ils bap« tiser pour les morts? (I Cor. xv, 29). » De l'aveu de tons les interprètes, ca passage est un des plus difficiles de l'Ëeriture, comme le reconnaît le savant Richard Simon (t). Si personne ne peut se flatter d'en posséder le véritable sens, personne n'en peut rien conclure; les partisans du Purgatoire ne peuvent donc s'en prévaloir.
Il est certain, comme l'avoue le même Richard Simon (loc, cit.) que cette doctrine ne peut s'appuyer sur l'Ëcrlture : elle est étrangère à l'enseignement de Jésus, aussi bien que le jugement Individuel de l'âme après la mort.
(1) BmioikèquecrUiqw, t. ill, p. 548.
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§ 7* ^ De la propriété et de la commnnaaté des bieos.
L'Évangile, comme loas les livres sacrés, recommande l'aumône comme Tune des œovres les plus méritoires. Mais, dans plusieurs cas, Jésus ne se borne pas à prescrire à ses disciples de se priver d'une partie de leurs biens pour soulager leurs frères indigents, c'est le sacrifice total qu'il exige, d'où il résulte que les ricbes, en détenant pour leur usage personnel des biens qui, suivant cette doctrine, doivent profitera tous, sont en révolte contre la loi chrétienne dont le triomphe devait amener la communauté de biens et l'égalité entre tous les hommes.
Un jeune homme demande à Jésus ce qu'il faut taire pour gagner la vie éternelle, et lui dit qu'il a constamment observé les lois du Décalogue : c H vous manque encore une chose, lui répond Jésus, vendez tout ce que vous avez et distribuez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; puis venez et suivez-moi (Lvc, xvni, S2; XII, 33). » Les commentateurs modernes n'ont voulu voir là qu'un conseil pour arriver à la perfection, et non un précepte obNgatoire; mats cette distinction n'est pas admissible; car Jésus, en disant au jeune homme, qu'il lui manque une condition pour acquérir la vie éternelle, déclare par cela même qu'il n'y entrera pas s'il ne remplit cette condition qui par conséquent est de rigueur. Ce qu'il ajoute prouve encore que c'est bien là le sens de sou discours. Le jeune homme, en entendant ces paroles, devient triste, parce qu'il avait de grands biens et qu'il ne pouvait se résoudre à s'en dessaisir. Jésus dit alors : t Qu'il est difficile que ceux qui ont des richesses entrent dans le royaume de Dieu! // est plus aisé qu^un câble (ou même un chameau, d'après L. de Sacy) passe par le trou d'une aiguille, quHl ne Vest qu'un riche entre dans le royaume de Dieu (xviii, S4, ^). » Dans cette dernière phrase, il ne s'agit plus seulement d'une difficulté, mais d'une Impossibilité radicale. La qualité de riche, c'est-à-dire de possesseur de biens à titre Individuel, est donc une exclusion Invincible. Et à la suite de ce discours, Jésus rappelle la nécessité de tout quitter, par conséquent ses biens propres, pour le suivre. « Quiconque, dit-il, ne re-
nonce pas à tout ce qu'il a, ne peut pas être mon disciple (Luc, XIV, 33). » Conformément à cette doctrine, il défend d'amasser des trésors sur cette terre (Mat., yi, 19); il prononce un analbème irrémissible contre les ricbes en disant : < Malheur à vous, riches y parce que vous avez votre consolation; malheur à vous qui êtes rassasiés y parce que vous aurez faim (Luc, vi, ^, 25). Dieu* a comblé de biens les affamés, et a renvoyé les riches nus et dépouillés {id,f I, 53). » Les ricbes sont donc réprouvés d'une manière absolue, non pas pour leurs méfaits personnels, ni pour tel ou tel vice auquel leur genre de vie aurait pu les exposer plus spécialement, mais en tant que ricbes, mais parce quHls ont été rassasiés y c'est-à-dire que tous leurs besoins ont été complètement satisfaits, tandis que leurs frères manquaient du nécessaire; d'où la conséquence inévitable est que nul, d'après le législateur des cbrétiens,' n'a droit de se rassasier, ni de s'approprier des richesses qui sont le patrimoine de tous, et que tous ont droit d'y prendre part également. C'est dans le même sens qu'est conçue la parabole de Lazard (Luc, XVI, 19 et suiv.). Quand Lazare le pauvre se trouve dans le sein d'Abrdbam et le ricbe en enfer, Âbrabam dit à celui-ci : < Souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie et que Lazare n'y a eu que des maux. C'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments. » Âbrabam ne reprôcbe au ricbe, ni le mauvais emploi de sa fortune, ni aucun crime , mais uniquement sa ricbesse; et il ne loue Lazare, ni de sa résignation à supporter la pauvreté, ni d'aucune vertu, mais seulement de sa pauvreté.
La parabole des ouvriers de la vigne, qui commencent leurs tâches à des heures différentes et qui cependant à la fin de la journée reçoivent tous un salaire égal (Mat., xx), est très-favorable au système des communistes , d'après lequel le travail est une fonction sociale, dont les produits doivent être distribués, non en raison de la tâche accomplie, mais également entre les travailleurs, tous ayant des droits égaux, du moment qu'ils ont fait ce qui était respectivement en leur pouvoir. Le même système s'est aussi appuyé sur la prophétie de Jean -Baptiste qui annonce que toute vallée sera comblée et toute montagne abaissée (Luc, m, 5), ce qu'on a
inlerprété dans Je sens dn nivellement général des fortunes. Enfin Jésus en disant : « Bienheureux ceux qui sont doux , parce qu'ils posséderont la terre (Mat., v, 4), » semble annoncer une nouvelle organisation de la propriété diaprés la loi de charité.
La vie des premiers chrétiens fut exactement cônrorme à cette doctrine; c'était la réalisation du communisme. II est dit aux Actes des apôtres, que les premiers fidèles étaient tous unis et mettaient tout en commun; « ils vendaient leurs terres et leurs biens et les distribuaient à tous selon le besoin que chacun en avait (il, 44, 45). // n^y avait aucun pauvre parmi eux, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons, les vendaient et en apportaient le prix qu'ils mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait ensuite à chacun selon quHl en avait besoin (ly, 34, 35). » La propriété individuelle était donc supprimée. Et 11 n'était pas facultatif à chacun d'agir ainsi , c'était un devoir rigoureux, et les croyants qui voulaient s'y soustraire, étaient maudits comme s'ils étaient coupables des plus grands crimes. Ainsi deux époux, Ananias et Saphire, ayant vendu un fonds de terre, convinrent ensemble de retenir par devers eux une partie du prix de la vente, et n'apportèrent que le surplus aux apôtres. Cette action, d'après les idées des chrétiens actuels, serait parfaUement innocente; il fallait bien se réserver en propre, ainsi qu'à ses enfants, une ressource contre la pauvreté. Si les deux époux étaient coupables de mensonge en ce qu'ils paraissent avoir dissimulé aux apôtres le véritable prix, ce" n'e&t pas là un de ces péchés énormes pour lesquels aucun pardon n'est possible. Néanmoins les apôtres crurent devoir user de leur pouvoir miraculeux pour frapper de mort le couple égoïste (ch. v), voulant par là flétrir les préoccupations étroites de ceux qui hésitaient à faire le sacrifice complet de leurs jouissances propres pour le bien de la société, ou qui, manquant de confiance dans le succès de l'œuvre divine, voulaient se réserver des ressources particulières et refusaient ainsi d'unir étroitement leur cause à celle de l'Église. Aussi est-il dit que cet événement répandit une grande frayeur parmi les fidèles. Pierre, il est vrai, avant de foudroyer Ananias, lui avait fait observer qu'il aurait pu conserver son champ , ou même après l'avoir
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veudu, garder la totalité du prix; mais alors il ne serait pas entré dans la société cbrétienne. C'est comme s'il iui eiit dit, qu'il était libre de rester juif ou païen; mais dès qu'il se faisait chrétien, il fallait eu subir toutes les conséquences ; il n'y avait pas de transaction possible, on ne pouvait servir Dieu et rester riche, nemo potest servire Deo et Mammonœ (Lcc, xvi, 13).
Les mêmes idées se trouvent dans les épîtres apostoliques. Paul recommande de ne pas oublier ia bienveillance et la communauté (communio), qui est l'hostie la plus agréahie qu'on puisse offrir à Dieu (Uebr,^ xiii, 16) ; comm<e conséquence du principe de communauté, il déclare hardiment que celui gui ne veut pas travailler^ ne doit pas manger (Il Thess.y m, 10 et suiv.), et il condamne aussi les privilèges de la propriété. Jacques annonce que le riche séchera dans ses voies comme ia fleur brûlée par le soleil (i, 11); il adresse aux riches cette foudroyante apostrophe : c Riches, pleurez, poussez des cris et des hurlements, dans la vue des misères qui doivent fondre sur vous... Votre or et votre argent se rouilleront, cette rouille sera un témoignage contre vous et dévorera votre chair comme un feu; c'est là le trésor de colère que vous avez amassé pour les derniers jours (v, 1 et suiv.). »
Cette doctrine, bien que contraire aux sentiments naturels qui portent l'homme à jouir du fruit de ses sueurs et à conserver en propre les biens amassés par son travail ou par celui de ses ancêtres, s'est propagée facilement parmi les chrétiens qui, sur la parole de leur maître, se croyaient à la veille de la fin du monde. On conçoit que celui qui attendait la venue prochaine de Jésus et la rénovation du monde, devait attacher bien peu d'importance à de vaines richesses qui devaient être englouties dans le grand cataclysme, et n'avait point à se préoccuper des besoins de l'avenir, puisque le Fils de l'homme devait dans quelques jours assurer à ses élus un bonheur inaltérable dans la cité céleste. A toutes les époques où ont dominé de pareilles croyances, on a vu le même empressement à se défaire des biens terrestres. Ainsi, à l'approche de l'an 1000 de l'ère chrétienne, qui était regardé comme le terme fatal de ia durée du monde, une foule d'individus cessèrent de s'inquiéter d'un avenir terrestre qui ne devait pas avoir lieu, et crurent acheter ia vie éter-
neile au prix de leurs biens dont ils se défirent, non plus au profit des pauvres, comme du temps des apôtres, mais au profit du corps qui était censé représenter les pauvres, c'est-à-dire du clergé. Il y a quelques années, en Amérique, la même croyance chimérique a poussé quelques fanatiques à une conduite semblable.
Les rauteurs modernes du communisme, tels que Morelli, 6aboeuf, Cabet, etc., ont Invoqué l'Ëvangile à l'appui de leurs théories de nivellement, et comptent Jésus au nombre de leurs ancêtres. Nous n'avons point à examiner ici la valeur de ces systèmes; nous voulons seulement constater leur conformité avec les Ecritures canoniques. Le clergé, sur ce point comme sur tant d'autres, n'a tenu aucuD compte des textes ni des traditions primitives. Le pape Pie IX, par son encyclique du 9 novembre 4846, a condamné dans les termes les plus violents le communisme qui cependant avait été le principe constitutif de l'Ëgtise naissante, et qui avait été réalisé depuis par le clergé, non-seulement au Paraguay, quand il y régnait en maître absolu , mais aussi dans les monastères, ces types de la perfection chrétienne. L'Ëglise, loin de condamner, comme les apôtres, la propriété individuelle, l'a sanctionnée, même dans ses privilèges les plus contraires à l'équité, a légitimé le droit de propriété du maître sur ses esclaves et le droit patrimonial des dynasties sur leurs peuples; elle a fait cause commune avec les oppresseurs contre les opprimés; les membres du clergé ne se sont fait aucun scrupule de posséder des biens , soit comme personnes privées, soit comme titulaires de bénéfices ecclésiastiques, soit comme corps; c'est en prêchant le mépris des richesses, qu'ils ont su les attirer à eux, et Ils ont trouvé moyen de servir en même temps Diea et Mammon.
§ 8. — Da maintien ou de Tabrogalion de la loi de Moïse.
Il est certain, d'après l'Ancien Testament, que la loi de Moïse avait été donnée comme devant durer perpétuellement. « Ce jour (le jour de Pâques) vous sera mémorable, et vous le célébrerez pour le Seigneur dans toutes les générations. Vous le célébrerez comme une fête solennelle par un cuUe perpétuel {Ex., xii, 14). Voîis n'ajouterez ni n'ùterez rien aux paroles que je vous dis (c'est Moïse qui parle);
gardez les commaDdements que je vous aDuonce de la part du Seigneur votre Dieu {Deut., iv, 2). Faites seulement en l'honneur du Seigneur ce que je vous ordonne, sans y rien ajouter ni en rien Ôter(Deut., xii, 32). Maudit soit celui qui ne demeurera pas ferme dans toutes les ordonnances de cette loi et qui ne les accomplit pas effectivement [id., xxvii, %) (i). » Moïse répète souvent que le culte qu'il prescrit au nom de Dieu, doit être observé perpétuellement (Levil.y XVI, 29, 34; xvii, 7 ; xxiii, 14, 21, 31, 41 ; Nomb., x, 8; XXIX, 21). Les prophètes promettaient l'éternité au culte de Moïse, comme nous l'avons vu au cbap. vi-, § 2.
Si Jésus se fût annoncé franchement comme devant abroger ta loi de Moïse, il n'eût pas Tait un seul prosélyte, et il eût été immédiatement lapidé par le peuple indigné. A-t-il néanmoins cherché à atteindre ce but en prenant des ménagements pour y amener peu à peu ses auditeurs? Â-t-il voulu au contraire conserver la religion judaïque en se bornant à en réformer les abus? C'est un point sur lequel les Evangiles présentent une obscurité désespérante, et que nous allons tâcher d'éciairclr.
Les discours et la conduite de Jésus offrent à ce sujet une contradiction continuelle. Tantôt il se donne comme le plus rigide observateur de la loi, et tantôt il la traite avec mépris.
Il ditqu'i/ n'est pas venu pour abolir la loi et les prophètes^ mais pour les accomplir (UxT,, v, 17), et il ajoute : « En vérité, je vous le dis, jusqu'à ce que la terre et le ciel passent, Il ne sera pas retranché de la loi un seul lôta ou un seul point. Celui qui en violera un des moindres préceptes et enseignera aux hommes à le violer, sera le moindre dans le royaume de Dieu {id. v. 18, 19; Luc, xyi, 17). » Jésus déclare nettement par là que toute l'ancienne loi doit subsister jusque dans ses prescriptions les plus minutieuses. Et dans la suite de ce même discours, il explique comment il doit compléter ta loi, adimplere. Il rappelle plusieurs préceptes de Moïse, et il prêche sur les mêmes sujets une morale plus haute et plus pure, une Justice
(1) Dans ce dernier passage, le mol toutes ne se trouve ni dans Thébreu, ni dans la Vulgate ; mais il est dans le samarilain, dans le grec des Septante et dans la citation qu^en fait saint Paul {Gal.^ m, 40) \ la Bible d'Avignon le conserve également.
EXAMEN DU CHRISTIANISME i29
plus abondanle. 11 n'abolit pas par là Pancienne loi, il la conserve en raméliorant. — Il dil encore : « Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Observez donc et faites tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font (Mat., xxiii, 3, 4). » Ainsi la Synagogue, malgré l'hypocrisie de beaucoup de ses membres, était toujours en possession de la vraie doctrine, et Jésus, en disant d'une manière absolue à ses auditeurs , de se conformer à renseignement des pharisiens, n'en limite pas la durée et par conséquent maintient à toujours le judaïsme tout entier.— Après avoir guéri un lépreux, il lui enjoint (Mat., vu, 4; Marc, i, 44; Luc, v, d4) de se présenter devant le prêtre (suivant Marc, devant le Prince des prêtres), et d'offrir pour sa guérison le présent prescrit par Moïse {Levit., xiv, 2), « afin que cela leur serve de témoignage. » — On le voit pratiquer les coutumes juives, assister aux diverses fêtes, notamment à plusieurs pâques, observer en détail les cérémonies de la Pâque, la veille même de sa mort ; c'était déclarer tacitement que les anciens rites étaient toujours obligatoires. — Il est surtout une circonstance qui semble décisive, c'est que ses ennemis ne l'ont accusé que de s'être dit Christ et Fils de Dieu, d'avoir tenu un propos sur la destruction et la réédiflcation du temple (1), et de
(1) Suivant les deux premiers évangélisles, de faux témoins déclarèrent qu'ils avaient entendu Jésus tenir le propos suivant, d'après Matthieu (xxvi, 60, 61) : « Je puis détruire le temple de Dieu et le rebâtir en trois jours ; » et d'après Marc (xiv, 57, 58) : « Je détruirai ce temple bâti par la main des hommes, et j'en rebâtirai en trois jours un autre qui ne sera pas fait de main d'homme. » Jean ne fait aucune mention de ce prétendu faux témoignage, et la raison en est bien simple, c'est que, d'après lui, Jésus avait réellement tenu ce propos. Interpellé de prouver la légitimité du pouvoir qu'il s'arrogeait de chasser les marchands da temple, Jésus avait dit (Jean, ii, 18, 19) : « DétnUsez ge temple, et je le rebâtirai en trois jours. » C'est bien, au fond, le discours à liû attribué par les témoins. Luc ne parle ni de faux témoignage apporté dans le procès de Jésus, ni du propos tenu par ce dernier; mais il raconte (il c^ ap.t Yi, 14) que de faux témoins déposèrent contre Etienne qu'il avait dit que Jésus détruirait le temple. Ainsi le propos symbolique sur le temple a réellement été tenu suivant Jean, tandis que Matthieu et Marc ne le rapportent que comme une calomnie contre Jésus ; la contradiction II, n.
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machinations contre les Romains. Si, dans son enseignement^ il eût péché Pabolilion de Tancien culte, ses accusateurs n'aoraienl pas manqué de faire valoir ce grief, le plus grave de tous pour des Juifs,
des historiens est flagrante. Luc, qui ne semble avoir eu connaissance du propos que comme grief calomnieux contre Élienne, ne peut s^accorder avec aucun des autres évangélisles.
Indépendamment de la contradiction, il est bon de remarquer le discours que Jean prête à Jésus et qui est un échantillon de la manière habituelle de cet évangéliste. On demande à Jésus de justiûer de Pautorité qu'il s'attrilme : il répond par le propos que nous avons cité ; et Tévangéliete ajoute que Jésus entendait parler du temple de son propre corps. C'était se référer au futur miracle de la résurrection : pour que Targument eût de la valeur, il aurait fallu que ce miracle eût pour témoin le 'publie auquel Jésus s'adressait, ce qui n'eut pas lieu. Jésus se trouve donc avoir pris un engagement qu'il n'a pas tenu. En attendant cet événement, qu^ont dâ penser ses auditeurs? Les expressions de Jésus ne pouvaient s'appliquer qu'au temple dans lequel se passait la seéne et qui était désigné par les pronoms. Si Jésus avait mentalement en vue un autre temple, non seulement il s'exprimait de façon à déguiser sa pensée, mais il excluait toute interprétation symbolique. Aussi n'esi-il pas étonnant que ses auditeurs lui aient répondu : « 11 a fallu quarante-six ans pour édifier ce temple, et tu le rétabliras en trois jours (v. 20) I » Le narrateur ajoute qu'après sa résurrection ses disciples comprirent son langage. Jésus n'avait donc donné d'explication ni à ses disciples, ni, à plus forte raison, aux autres auditeurs. Quel avait donc été son but en leur tenant un langage dont il savait qu'ils ne saisiraient pas le sens? Même après sa résurrection, si le propos rapporté dans Matthieu peut se justifier par Pexplication allégorique, il n'en est pas de même de celui que rapporte Jean, puisque deux des expressions se rapportent spécialement et expressément au temple même dont il s'agissait. — En général, dans le quatrième Évangile, Jésus parle pour n'être pas compris : il attache mentalement un sens figuré à des expressions que ses interlocuteurs prennent à la lettre, il les laisse s'égarer, continue tranquillement son discours énigmatique et semble se faire un jeu de fourvoyer ceux auxquels il s'adresse (voir l'entretien rapporté ch. viii, 12-19, les entretiens avec Nicodème et avec la Samaritaine, le discours sur la nécessité de manger son corps)... Cette conduite est-elle digni) d'un révélateur?...
'^ ^"1 ce qui eût entraîné aussilôl une condamnation parfaitement légale. '• P^' Leur silence sur ce point prouve donc que Jésus avait entendu t''^^' rester juif et maintenir ses disciples dans le Judaïsme.
D'un autre côté, il déclare que la loi et les prophètes ont duré jusqu^à Jean y et que depuis ce temps le royaume de Dieu est prêché (Luc, XVI, 10) : l'ancienne loi n'avait donc qu'une valeur temporaire et devait disparaître devant une loi plus parfaite. Il dit à la Samaritaine (Jean, iv, SI) qu'à l'avenir ce ne sera pas seulement à Jérusalem et sur la montagne sainte, qu'on adorera Dieu, et que les croyants l'adoreront en esprit et en vérité; il bouleverse par là tout l'édifice du judaïsme. Il donne, ainsi que ses disciples, de fréquents exemples d'infraction au repos du sabbat, ce qui lui attire des reproches de la part des Juifs zélés. En se justifiant par l'exemple du Père qui ne cesse d'agir (Jban , v, 17), il condamne radica* iement l'institution sabbatique. Chez les trois premiers évangélistes, ses moyens de défense semblent moins opposés aux idées reçues; il invoque l'exemple de David qui, pressé par la faim, avait mangé les pains de proposition (Mat., xir),ou bien l'usage admis généralement de secourir un animal domestique, même un jour de repos légal (id.y il, 12) ; cette justification suppose la loi toujours en vigueur et ne réclame la tolérance des exceptions qu'en cas d'absolue nécessité. Toutefois Jésus n'était pas fondé à se retrancher dans une position exceptionnelle; car s'il eût eu réellement pour la loi du sabbat autant de respect que ses paroles en annonçaient, il aurait trouvé moyen d'apaiser la faim de ses disciples sans les mettre dans la nécessité d'arracher des épis de blé un jour de sabbat, et il aurait choisi un autre jour pour opérer ses guérisons. Mais il fait voir le fond de sa pensée en déclarant qu'i/ y a ici quelqu'un plus grand que le temple (irf., v. 6), que le Fils de l'homme est maître du sabbat même (v. 8) ; que le sabbat a été fait pour Vhomme, et non rhomme pour le sabbat (Marc, ii, 28) : c'était suffisamment faire voir qu'à ses yeux l'institution du sabbat était décrépite et destinée à disparaître. En disant que ce n'était pas ce qui entrait dans la bouche de l'homme, qui le souillait, mais bien ce qui en sortait (Mat., XV, 11 et suiv.)) il affichait un mépris hardi pour les distinctions légales entre les viandes pures et impures.
Ce qai contribue encore à faire connaître les véritables sentiments de Jésas, c'est la persistance avec laquelle il attaque les Pharisiens. En les voyant ainsi déchirés dans TËvangile, la plupart des lecteurs ont conçu d'eux la plus mauvaise opinion et ont cru mérités les reproches violents que leur adresse Jésus. Néanmoins la secte pharlsienne était la plus considérable par le nombre et par le mérite de ses adhérents ; elle comptait dans son sein la majeure partie des membres du sanhédrin et des chefs des prêtres ; l'illustre historien Josèphe qui descendait de la race royale des Âsmonéens, se faisait honneur d'appartenir à l'école pharlsienne qu'il regardait comme la véritable dépositaire des traditions de l'antiquité. Ce qui la distinguait surtout, c'était son attachement au dogme de l'immortalité de l'âme, sa fidélité scrupuleuse à la loi de Moïse, et le soin jaloux qu'elle apportait à empêcher qu'on n'en altérât la pureté. Son tort consistait à tenir trop strictement à la lettre et à exagérer la rigueur des préceptes légaux auxquels elle ajoutait même plusieurs observances minutieuses et gênantes, basées sur la tradition. On peut dire qu'elle constituait l'Église orthodoxe du judaïsme et qu'elle siégeait réellement dans la chaire de Moïse, comme le reconnaît Jésus. Les attaques contre tout le corps des pharisiens frappaient donc plus haut et atteignaient en réalité le mosaïsme, dont ils étaient les véritables représentants. Jésus ne se borne pas à attaquer les abus de la secte ou les vices de quelques uns des membres : il l'accuse tout entière d'hypocrisie, il la flétrit en masse, il accumule sur elle les accusations les plus odieuses. Ses déclamations avaient donc pour but de ruiner la religion existante, de même que maintenant on ne pourrait accuser le corps entier du clergé romain sans ébranler le catholicisme.
On voit donc dans l'enseignement de Jésus deux parties contradictoires, et l'on demeure indécis sur ce qu'il a voulu faire. L'examen de la conduite de ses disciples immédiats n'est pas propre à faire cesser cette incertitude. Ainsi les saintes femmes qui l'avaient suivi de Galilée à Jérusalem, qui avaient assidûment écouté ses leçons, et qui devaient connaître sa pensée intime, se disposant à embaumer son corps,^ suspendent cette opération si importante pour elles, par respect pour le repos du sabbat (Luc, xxiii, §6).
La mort de Jésus devait cependant être ie dernier terme pour la mise en vigueur de sa loi, et le déchirement symbolique du temple en avait signalé Tavénement. Si les plus fidèles disciples persistent néanmoins à observer les rites judaïques, on doit en conclure que Jésus avait entendu maintenir la loi de Moïse. Mais ce qui prouve combien son enseignement à ce sujet avait dû être vague et Indécis, c'est que ses apôtres eux-mêmes ne savent quel parti prendre : ils commencent par fréquenter le temple où ils participent aux prières et aux cérémonies juives (AcL ap, ii, 46; m, 1). Etienne accusé par les Juifs de vouloir détruire le temple et changer les traditions de Moïse, s'en défend comme d'une calomnie (i£f., vi, vu). Ce n'est que plus tard et par une vision, que Pierre apprend l'abolition, pour l'avenir, d'une des parties de la loi, savoir la distinction des viandes {id,,x, 10 et suiv.). A une époque bien postérieure, la question est encore indécise, et les fidèles, bien qu'ayant reçu l'assistance surnaturelle du Saint-Esprit, sont divisés sur la nécessité ou Finutilité de la circoncision; Paul et Barnabe, c'est-à-dire deux nouveaux apôtres, étrangers à Jésus, soutiennent avec force l'abolition des anciens rites, et l'on est obligé de convoquer un concile où Pierre se déclare dans le même sens et s'oppose a ce qu'on charge les nouveaux disciples d'un joug que les Juifs ni leurs ancêtres n^ont pu porter (Act. ap,, xv), ce qui renferme une accusation contre l'ancienne législation. Le concile décide cfe nHmposer aucune autre charge que celles qui sont nécessaires^ savoir de s'abstenir de victimes sacrifiées aux idoles, de chairs étouffées et de fornication. Voilà donc enfin la question résolue, non toutefols sans que les vieilles habitudes reparaissent chez ceux-là mêmes qui avaient le plus contribué à renverser l'ancien état de choses. C'est ainsi que Paul pratique encore la circoncision par égard pour les Juifs (td., xvi^ 3), et qu'on voit les apôtres tenir une conduite mixte et faire une distinction, sous le rapport des devoirs, entre les juifs et les gentils, appliquer aux derniers la règle du concile qui du reste ne statue formellement qu'à leur égard, et continuer d'imposer aux Juifs les observances légales, de sorte qu'on ne peut préciser l'époque où la loi de Moïse a été définitivement abolie à l'égard de tous les hommes. Paul se défend de vouloir détruire la
loi et prétend au contraire, comme Jésns-Chrïst, qa'il ne se propose que de la corroborer (1); ii est accusé par les chrétrens de Jérusalem d'avoir engagé ies Juifs à renoncer à Moïse {id., xxi, 2i et suiv.); les fidèles qui lui transmettent celte accusation, l'engagent à s'en justifier par une purification dans le temple. Paul, en se soumettant à cette cérémonie juive, dément sa conduite précéden te et maintient la nécessité des observances légales, au moins pour les Juifs de nation. On le voit se tenir dans un Juste milieu, mettant sur la même ligne la circoncision et Vincirconcision (I Cor., vri, 18, 19), tandis qu'il écrit aux Gâtâtes que sHls sont circoncis^ le Christ ne leur sert de rien {GaL, v, 2); inconséquence étrange de la part d'un homme qui pratiquait la circoncision. Il parait le plus souvent, dans ses épîtres, décidé à abandonner les anciennes coutumes, mais pourtant il ménage les préjugés des Juifs et leur permet de vivre suivant leur loi.
Enfin Paul, sur la fin de sa carrière, semble rétrograder au mosaïsroe, d'après deux faits rapportés aux Actes des apôtres. Quand il comparaît devant Ananie et qu'on le somme de se justifier d'avoir outragé le grand-prêtre, il appliquée sa situation ces paroles de l'Écriture : Vous ne maudirez point le prince de votre peuple {Act, ap.,xxiii). Il considère donc le judaïsme comme étant encore la loi de Dieu, puisqu'il conserve au premier ministre du culte juif les prérogatives consacrées par la parole de Dieu. S'il eût cru, comme le prétend l'Ëgiise actuelle, que la volonté de Dieu avait été de remplacer le judaïsme par le cbristianisme, il n'aurait pas manqué de dire : Celui que vous décorez du titre de grand-prêtre, n'est plus le ministre du Très-Haut; le sacerdoce institué par Moïse est aboli ; un nouveau sacerdoce infiniment plus saint a été institué par Jésus; moi, Paul, l'un de ses apôtres, je vous déclare/]ue je suis supérieur à votre prétendu grand- prêtre et à toute la synagogue, puisque je suis le vrai ministre de Dieu. Plus lard, Paul accusé par les Juifs devant le procurateur Festus, se défend < d'avoir péché en rien contce la loi ni contre le temple {Act,, ap» xxv, 8); » le lendemain,
(t) Legem ergà destruimus per fidem? Absit : sed legem slatuimus {Rom.f 111,31).
H comparait devant ie roi Agrippa, et voici comment il s'exprime : a Les Juifs savent que, dès mes plus tendres années y j'ai vécu en pharisien, faisant profession de cette secte qui est la plus approuvée de NOTKB religion {Âct. ap,, xxvi, 5). » Ainsi non seule* ment l'apôtre de Jésus déclare appartenir à la religion juive, mats encore ii se glorifie d'être membre de la secte la plus scrupuleusement attacliée à la lettre de la loi de Moïse, de cette secte que Jésus avait si bautement réprouvée !...
11 résulte de tous ces textes, que, lors de la mort de Jésus, les apôtres n'avaient pasde doctrine arrêtée, qu'ilsn'étaient pointencore sortis de la religion juive, et que, quand ils s'en sont détaciiés, ils se sont déterminés, non d'après les paroles de Jésus, dont ii n'est fait aucune mention au concile de Jérusalem, mais d'après leurs propres inspirations, eî que l'abandon du mosaïsme n'a pu se faire sans de longues liésitations et de grandes difficultés. Pour que les choses se soient passées ainsi, il faut que Jésus ait évité de se prononcer nettement. Comment donc expliquer cette réticence? 11 trouve une religion établie, des rites dont il reconnaît l'origine comme divine, et il ne dit pas s'il les conserve ou les supprime, il laisse ses disciples et le genre bumain sans règle !... Mis si, par le fait, l'ancien culte est aboli par ses disciples, que doitK)n penser de ce prétendu respect du maître pour la loi qui, selon lui, devait être maintenue intacte, dont il ne devait pas être retranché un iôla, et qui devait durer autant que le ciel et la terre? Ou ces protestations n'étaient pas sincères, ou les apôtres ont méconnu les intentions de Jésus. Dans ce dernier cas,^ on aurait à lui reprocher de n'avoir pas formulé clairement sa pensée, et, en outre, toute l'Église aurait erré en abandonnant le judaïsme, et les chrétiens seraient tenus de retourner à Moïse et de suivre tous ses préceptes, sans y rien ajouter ni en rien retrancher, sous peine d'être exclus du royaume de Dieu. Dira-t-on que Jésus a accompli la loi en réalisant les prophéties, et que toute l'ancienne loi n'était qu'une figure et se retrouve dans la nouvelle loi, mais spiritualisée et transformée ? Cette prétendue explication donnée par les théologiens, ne fait qu'éluder la difficulté. Quand on dit qu'une loi doit être exécutée jusque dans ses moindres commandements y jusqu^à un iôla, c'est dire aussi clairement qu'il est possible, qu'elle devra être
observée en loales ses parties, non pas d'une manière figurée, mais strictement et littéralement. Jésus annonçait donc par là le maintien perpétuel et irrévocable de tout ce qui est prescrit dans le Pentateuque, de la circoncision, du sabbat, du jubilé, des sacrifices d'animaux, des distinctions de viandes, des rites sacerdotaux, etc. En un mot, il se posait en sectateur de Moïse; etl'Ëglise, en reniant Moïse, a aussi renié Jésus. Elle anathématise et même parfois fait brûler vifs les Juifs, pour le seul crime d'avoir pratiqué, ou la circoncision, ou la pâque Israélite, ou toute autre cérémonie mosaïque, et d'avoir ainsi suivi l'exemple de saint Pierre, de saint Paul et de Jésus luimême...
Pour juger du mérite de l'explication figurative, supposons un homme qui commencerait par déclarer qu'il est catholique et qu'il observera et fera observer la loi catholique jusque dans ses moindres commandements, puis viendrait dire que celte même loi n'était que figurative et qu'il va la ramener au sens spirituel : que ce prétendu conservateur, poursuivant son système, affirme que tout Individu peut communiquer avec Dieu et recevoir la grâce par la foi et la prière, sans le secours des sacrements; qu'il ne veuille plus voir, dans chaque sacrement, qu'une cérémonie grossière, bonne pour fixer l'attention des hommes charnels, mais inutile pour l'homme vraiment religieux; qu'il se résume en disant : Je n'ai pas aboli la loi, mais je l'ai complétée. Gomment qualifiera-t-on un pareil langage? On ne manquera pas de dire qu'en réalité ce novateur détruit de fond en comble le catholicisme, et ses protestations de respect seront regardées comme une mauvaise plaisanterie... Comparez donc et prononcez.
Par le fait de l'abolition de l'ancienne loi, l'Ëglise a été obligée de casser, de mettre au rebut l'œuvre de Dieu, de déclarer inutiles les préceptes promulgués comme nécessaires par une révélation divine, et dont la durée devait être éternelle : voilà donc Dieu mis en contradiction avec lui-même; il veut et ne veut pas; Il descend du ciel pour donner une loi, puis il vient plus tard l'abroger ; il autorise et sanctifie ce qu'il avait, prohibé comme un crime affreux, tel que le culte des images ; il interdit ce qu'il avait permis, il dispense des règles qu'il avait données d'abord comme absolument indispensables.
Bico plus, il se trouve, par suite de ce changement de volonté, que l'homme, en se conformant à ses premiers ordres et en pratiquant les rites juifs, bien loin d'être agréable à Dieu, se rend coupable d'un horrible péché... Une telle versatilité se conçoit-elle de la part de rÊtre souverainement sage?...
Les apôtres, en déchargeant les Ûdèies du fardeau que les Juifs n'avaient pu porter, déclarèrent néanmoins, au nom du Saint-Esprit, que plusieurs des anciennes observances devaient être maintenues comme nécessaires : c'est de s'abstenir de victimes sacrifiées aux Idoles, de sang, de viandes étouffées et de fornication (AcL ap., XV, ^, 29). Nous n'avons rien à dire des victimes, ni de la fornication ; mais on est en droit de demander aux diverses sectes chrétiennes pourquoi elles ont fait si bon marché de rinterdlction du saugetdes viandes étouffées (i), et ont ainsi relégué dans l'oubli un précepte que le premier concile, assemblée infaillible, en jugeant au nom du Saint-Esprit, a déclaré nécessaire,
§ 9. — De la vocation des gentils.
Ce qui distingue surtout le christianisme du judaïsme, c'est que celui-ci était spécial et destiné seulement à une nation, tandis que Jésus, d'après l'opinion commune, a donné sa loi pour le monde entier. Bien que cette idée soit clairement exprimée dans plusieurs parties des Evangiles (Mat., xiii,^; xxyiii,19; etc.), l'idée contraire s'y trouve également, et la conduite des apôtres prouve que l'enseignement de Jésus n'a pu être aussi explicite que le prétendent ses historiens. Nous avons déjà fait remarquer (§ 3) que Jésus est désigné par l'ange qui annonce sa naissance, ou comme devant sauver son peuple (Mat., i, 21), ou comme devant occuper le trône de David son père et régner sur la maison de Jacob (Luc, i, 32). Les évangéllsles, en mettant de telles paroles dans la bouche de l'ange, font voir qu'ils ne concevaient qu'un messie national. S'ils eussent attendu de lui un règne universel, ils n'auraient certaine-
(1) Les juifs sont restés fidèles à ce précepte donné par Dieu, non pas à un peuple particulier, mais à tout le genre liumuin dans la personne de Noé((ireti., ix, 4).