II
Lors de la Pentecôte, personne ne fait de geste ni ne prononce de paroles : le vent impétaeiix qui se fait entendre , et les langues de feu qai paraissent au-dessus des apôtres , sont des phénomènes miraculeux et par conséquent exceptionnels. Les disciples imposent quelquefois les mains aux néopliytes pour faire descendre sur eux le Saint-Esprit (Act. ap,, viii, 17) ; mais il arrive aussi que cette effusion a iieusans aucun signé et même sans le ministère de i'iiomme (id., X, 44 et suiv.). L'Esprit n'agit pas d'une manière constante sur ceux qu'il visite, et le narrateur a soin de faire ol)server, dans certaines circonstances remarquables, que les personnages sont remplis du Saint-Esprit (xiii,9,52,etc). La faculté d'appeler le Saint-Esprit par les prières ou par l'imposition des mains est aussi extraordinaire et aussi miraculeuse que celle de guérir par les mêmes moyens, et rien ne prouve que la première ait été transmissible quand la seconde ne l'a pas été. S'il était vrai que Jésus eût voulu donner à quelques hommes le pouvoir étrange de disposer des vertus célestes et de commander à Dieu même , on doit supposer qu'il leur eût dit en propres termes : quand vous opérerez de telle façon» vous ferez descendre le Saint-Esprit... Mais il n'a rien dit de semblable. Malheureusement, les discours que lui prêtent les évangélistes, ne sont presque jamais explicites, ne peuvent servir à résoudre péremptoirement aucune question, et livrent tout au caprice humain.
Arlicle i. — De (^eucharistie.
Quant au sacrement de l'eucharistie , on ne manque pas de textes qui, pris isolément, semblent au premier abord favoriser la doctrine de rÉglise; mais en les examinant avec soin et en les rapprochant, tant de l'ensemble de l'enseignement de Jésus, que des écrits apostoliques, il est facile de se convaincre que la doctrine actuelle, résultat de lourdes méprises, ne peut s'appuyer sur f autorité de Jésus, ni sur l'exemple de ses premiers disciples, et que ce saci^ement n'est pas mieux justifié que les autres.
On voit, par de nombreux exemples, que la légende aimait à transformer en faits les discours de Jésus et à faire une réalité de ce qui n'avait été qu'une parabole. Ainsi le discours sur les pêcheurs
d'hommes (Mat., iv, i9; Marc, i, i7) est devenu l'histoire de la pêche miraculease; (Luc, v, 3-7; Jean, xxi, 6); la sentence de l'arbre stérile qui sera coupé et jeté an feu (Mat., iit, iO; vu, 19), s'est métamorphosée en l'anecdote du figuier maudit (MAT.,xxi,i9; Marc, xi, iS, 14). Nous allons encore trouver un nouvel exemple de cette manière de procéder.
Une des images que Jésus employait le plus fréquemment, c'était celle de la nourriture corporelle pour exprimer la nourriture intellectuelle de l'âme (1); et d'après les récils des évangélistes, les auditeurs préoccupés d'idées de choses matérielles, tombaient presque toujours dans de grossières erreurs en prenant è la lettre ce qui devait être pris dans un sens figuré. Jésus sommé par le tentateur de changer les pierres en pain, lui répond : L'homme ne se nourrit pas seulement de pain , mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Mat., iv, 4). 11 recommande à ses disciples de se défier du levain des Pharisiens et des Saducéens (Mat., xvi, 6 et suiv.) ; les disciples, au lieu de comprendre qu'il fallait se garder de la doctrine erronée de ces deux sectes, ne saisissent que le mot levain et se disent entre eux : C'est sans doute parce que nous n'avons pas pris de pain. Jésus leur reproche de ne songer qu'aux besoins du corps,
(!) Celle image se troave aussi dans TAncien Testament. « La Sagesse dit : Venez, mangez le pain que je vous donne et le vin que* je vous ai préparé (Prot). ix,5). Venez à moi, dit la Sagesse, vous tous qui me désirez avec ardeur, et remplissez- vous des fruits que je porte ; car mon esprit est plus doux que le miel, et mon héritage surpasse en douceur le miel le plus excellent. Ceux qui me mangent auront encore faim ; et ceux qui me boivent auront encore soif {Eedi., xxiv, 26, 27, 29). Dieu fit tomber la manne comme une pluie pour leur servir de nourriture, et il leur donna un pain du ciel. L'homme mangea le pain des anges (Ps. Lxxvii, 24, 25). » ^ « Bien avant Jésus, dit M. Salvador, Tallégocic du pain et du vin, du manger et du boire, prise dans un sens moral et dans un sens mystique, était des plus familières en Judée. On y partageait avec tons les sages de la Grèce, Tidée que le cœur de Thomme juste figurait le temple le plus digne de recevoir la divinité. L'école de Philon avait appliqué sans cesse à la parole ou à la sagesse les noms de pain, de vin, de pain par excellence, dont il est indispensable de se nourrir (Phi- LOR. Legis allegor,). » {Jétu9 et sa doctrine.)
leur rappelle qo'avec cinq pains il a nourri cinq mille hommes, else trouve obligé de leur donner le sens clair et précis du langage flguré qu'il avait employé. — Il compare (Mat., xiii, 33) le royaume des deux au levain qu*une femme prend et mêle dans trois mesures de farine jiisqu' à ce que toute la pâte soit levée, — Il est raconté (Jean, iv, 31 et suiv.) qu'un jour les disciples ayant invité Jésus à manger, Il leur dit : /'ai à prendre une nourriture que vous ne connaissez pas. Les disciples, au lieu de voir dans cette réponse une locution flgurée, se demandent si quelqu'un lui aurait apporté à manger. 11 leur dit alors : Ma nourriture est défaire la volonté de celui qui m^a envoyé et d'accomplir son œuvre. — Il dit au peuple : Si quelqu'un a soif, quHl vienne à moi et quHl boive ; si quelqu'un croit en moi, il sortira des fleuves d'eau vive de son cœur (Jean, vu, 37-39). » Ce qu'il entendait, ajoute l'évangéliste, de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui.
Dans l'entretien avec la Samaritaine (Jean, iy), la métaphore est longtemps prolongée. La scène se passe près d'un puits où cette femme va puiser. Jésus ayant d'abord demandé à boire, lui dit ensuite : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui qui vous demande à boire, vous lui en auriez peut-être demcmdé, et 11 vous aurait donné de l'eau vive. » Cette femme n'ayant pas jusqu'ici de motif pour croire qu'il s'agisse d'autre chose que d'eau potable, lui fait observer que le puits est profond et qu'il n'a pas d'instrument pour y puiser. Le dialogue continue sur ce ton , l'un des interlocuteurs parlant d'eau matérielle, et l'autre de l'eau intellectuelle qui abreuve les âmes ; c'est ce qu'on peut appeler jouer au propos interrompu. Ainsi Jésus lui dit : c Quiconque boit de cette eau (du puits), aura encore soif, au lieu que celui qui boira de Veau qut je lui donnerai, n'aura jamais soif. Mais Peau que je lui donnerai, deviendra en lui une fontaine qui rejaillira dans la vie éternelle. » La femme ne comprenant rien à ces figures et prenant tout à la lettre, lui dit : « Donnez-moi de cette eau afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici en tirer. » Certainement il faudrait être aussi obtus que la Samaritaine pour croire que Jésus avait véritablement une eau merveillmse qui apaisait la soif pour toujours, et pour ne pas comprendre qu'il
parlait figarément de sa doctrine qui apaise la soif des âmes, comble tous les désirs, réalise tontes les aspirations et conduit à la vie éternelle, c'est-à-dire au boobeur le plus élevé que l'bomme puisse atteindre. Cet entretien a la plus frappante ressemblance avec celui dans lequel on a prétendu trouver i'eucbaristie.
Le même évangéliste (Jban, vi, % et suiv.) rapporte que Jésus, à la suite du miracle de la multiplication des pains, recommanda au peuple de travailler pour avoir, nmi la nourriture qui périt, mais celle qui demeure pour la vie éternelle, et que le Fils de l'bomme leur donnera. Les Juifs lui font alors observer que leurs pères ont mangé dans le désert la manne appelée pain du ciel. Il répond : « Moïse ne vous a pas donné le vrai pain du ciel : c'est mon père qui le donne. Le pain de Dieu est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. » Gomme on le presse de donner de ce pain, il répond : » Je suis le pain de vie; celui qui vient à moi, n'aura plus faim; celui qui croit à moi, n*aura jamais soif. » Les auditeurs murmurant de ce que Jésus, fils de Joseph, dont ils connaissaient le père et la mère , se disait le pain vivant descendu du ciel, il leur tient ce discours : c Celui qui croit en moi, a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert , et ils sont morts. Mais voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c'est ma cbair pour la vie du monde. » Les Juifs alors trouvent ces paroles de plus en plus étranges et se demandent comment il peut donner sa cbair à manger. Jésus leur répond : t En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la cbair du Fils de l'bomme et ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ; car ma cbair est véritablement une nourriture, et mon sang un breuvage. Celui qui mange ma cbair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. Gomme mon Père qui m'a envoyé, est viyant et que je vis par mon Père, de même celui qui me mange, vivra aussi par moi. » Plusieurs des disciples se scandalisent de ces paroles dont ils ne comprennent pas le sens cacbé. Jésus leur dit : c Que sera-ce quand vous verrez te