II
phèies {conservu^ tuus sum et fratrum luorum);,,, adorez Dieu. » Remarquons que le mot adorer n'avait pas alors le même sens qu'aujourd'hui et signifiait rendre bommage, et qu'il est souvent employé dans l'Ëcriture pour exprimer l'action de se prosterner respeetueusèment devant un prince, selon la mode orientale (1). Ainsi ce n'est pas seulement un honneur souverain que repousse l'ange de rApocalypse, c'est toute espèce d'hommage ; l'homme et l'ange sont égaux devant Dieu, on ne doit s'humilier que devant lui (2).
Une raison péremploire empêchait nécessairement les premiers chrétiens de prier les saints, c'est qu'ils étaient persuadés, comme nous l'avons prouvé, S 6, que les justes ne recevraient leur récompense que lors de la résurrection générale, et que jusque-là ils languissaient dans l'attente, comme ies peint l'Apocalypse. Les saints étaient donc privés de la présence de Dieu et de toute communication avec le monde terrestre, et ne pouvaient par conséquent remplir l'office d'intercesseurs que leur attribue l'Église actuelle. Le culte des saints n'a pu s'introduire qu'après les modifications considérables que les chrétiens firent subir au dogme de l'autre vie, en ajournant indéfiniment le jour de la résurrection et en introduisant le jugement individuel de chaque homme après sa mort : ce n'est qu'alors que les justes, entrant de suite en possession du bonheur céleste, purent devenir l'objet des prières des fidèles (3). L'Ëglise a toujours marché ainsi à travers les variations et les contradictions.
Voici le seul passage du Nouveau Testament qui ait été invoqué pour justifier le culte des saints (4). Jésus , après avoir raconté la
(1) Par exemple, il est dit des frères de Joseph, qu'ils Tadorèrent {Gen.,
xLii, 6; xuii, 26).
(2) Le concile de Laodicée tenu en 365, a porté la décision suivante, qui est conforme aux textes que nous venons de citer et à la tradition des églises juive et chrétienne : « Il ne faut pas que les chrétiens quittent l'Église de Dieu pour aller invoquer les anges et faire des assemblées défendues. Si donc on trouve quelqu'un attaché à cette idolâtrie cachée, qu'il soit anathème {Can. XXXV). »
(3) TertuUien défend de rendre aucun culte aux morts (De idokUriâ^ cb. xiii).
(4) Bergibr, v» Saint.
parabole fort obscure de l'intendant infidèle qui est loué pour avoir volé son maître (Luc, xyi, 9), ajoute : c Et mot, je vous le dis, eoiployez les richesses d'iniquité à vous faire des amis, afin que, quand vous viendrez à manquer, lis vous reçoivent dans leurs tabernacles éternels. » C'est ce mot éternels qui a Taire dire qu'on pouvait se faire des amis et des protecteurs dans le ciel, qu'on doit donc admettre l'intercession des saints. Mais cette conséquence estelle bien déduite? Il est permis d'en douter. Car : 1» Avant de faire une application de la parabole, il faudrait d'abor^ en faire voir clairement la signification, ce qui n'est pas chose facile, puisque le seul séfîs qu'elle offre , c'est la glorification de la friponnerie. 2« Si les amis qu'il s'agit de se concilier sont les habitants du ciel, ou fera bien de nous dire comment c'est avec des richesses dHniquité qu'on s'attire leur faveur. Ce serait justifier trop aisément l'opinion que le clergé nous donne vulgairement des saints, qu'il présente comme se délectant des brillants luminaires et des flots d'encens, et comme sensibles aux riches offrandes. 3" Puisque, d'après la doctrine de l'Ëglise, aucun homme n'est entré dans le ciel avant la mort de Jésus, celui-ci ne pouvait avoir en vue les saints, quand il parlait d'amis actuels. A9 La nature des amis en question n'étant pas définie, rien n'autorise^ croire qu'il s'agisse d'hommes entrés dans le royaume céleste ; on peut tout aussi bien croire que c'est de Dieu même qu'il s'agit de se faire un ami, et que le pluriel n'a été employé que pour soutenir le langage de la parabole. 5^ Enfin , en supposant que les saints Intercèdent réellement auprès de Dieu en faveur des hommes, il ne s'ensuit pas que ces derniers doivent leur adresser des prières et leur rendre un culte. Si Jésus eût voulu introduire une innovation aussi grave , on doit croire qu'il eût mieux fait que de se borner à une phrase obscure couronnant une parabole plus obscure encore.
Parmi les êtres dont l'Église romaine fait l'objet de son culte, il en est un qu'elle a tellement élevé au-dessus de tous les autres, qu'on peut dire qu'elle l'a divinisé (i) : c'est Marie, mère de Jésus. Non contente de lui décerner les titres de Mère de Dieu et de
(f ) Voy^ ci-après ch. xiii, § 3.
Reine du Ciel^ elle lui rend les honneurs les plus pompeux et donne à son culte le nom d^hyperdulie, ce qui est bien près de la latrie. li s'en faut pourtant beaucoup que les livres canoniques aient autorisé une pareille apothéose : bien plus, Marie n'y Joue que le rôle le plus insignifiant. Rappelons sommairement les textes où il est question d'elle : l» Le premier chapitre de Matthieu fait mention d'elle dans le récit de la conception et de ia naissance de Jésus, mais sans un seul mot d'éloge, sans rien dire de ses vertus. Joseph, son mari, s'apercevanl de sa grossesse, la croit adallëre et veut la quitter; ce qui prouve qu'elle n'avait pas su se concilier l'estime des personnes le plus en état de l'apprécier. Il résulte, en entre, de ce récit, qu'elle avait eu le tort grave, en épousant Joseph, de ne pas l'inrormer de sa grossesse et des prodigieuses circonstances de cet événement, â*" Dans les deux premiers chapitres de Luc, la naissance de Jésus est racontée avec plus de détails, sa mère y a un entrelien avec l'ange Gabriel et prononce le Magnificat. 3" Jésus, âgé de douze ans, étant ailé avec ses parents à Jérusalem, les quitte sans les prévenir, ce qui les oblige à revenir à la ville pour le chercher. Sa mère lui dit : « Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi? Voilà que votre père et moi vous cherchions, pleins d'anxiété. » Au lieu de répondre convenablAnent à des observations aussi sensées , et de s'excuser de l'inquiétude qu'il leur avait causée, le docteur précoce se borne à dire sèchement : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois dans les choses de mon père (Luc, ii> 42-50) ? » Le narrateur ajoute qu'ils ne comprirent point ces paroles ; d'où il suit qu'ils ignoraient le caractère messianique de l'enfant. Marie, est-Il encore dit, conservait toutes ces choses dans son cœur. Elle avait donc l'esprit d'observation et de réflexion ; c'est quelque chose, mais ce n'est pas une vertu assez éclatante pour mériter le sceptre du ciel. 4<' D'après le récit de Marc (ch. m), il semble que la mère de Jésus soit au nombre de ses parents qui voulaient ie faire enfermer comme fou furieux (i); ainsi elle était bien loin de le regarder comme un Dieu.
(1) Son titre de vierge est usurpé. En effet, il est souvent question dans les Évangiles des frères et sœurs de Jésus. Marc, dans Tépisode
Alors, el pendant que Jésus instruit la foule (Marc, m ; Mat., xii ; Luc, viii), on vient lui dire que sa mère et ses frères ont envoyé* vers lui et le réclament. Au lieu de se rendre à leur désir, il dit en regardant ses auditeurs : « Voici ma mère et mes frères; car celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère. » Ainsi, d'après Jésus, bien loin que sa mère et ses autres ' parents doivent à ce titre aucune prééminence dans la société qu'il fondait, le simple fidèle lui est plus cber que tous ses proclies, et la
qae nous venons de citer, comprend ses frères au nombre des parents qui cherchaient à le faire enfermer ; et les gens de la foule lui crient : « Voici ta mère et tes frères qui te cherchent (m, 32). » Il est question de ces frères dans plusieurs autres passages (Mat., xiii, 55; Marc, vi, 3; Jean, ii, 12 ; Act. ap., i, 14). Ils sont même dénommés Jacques, Joseph, Simon et Jude, dans Matthieu qui parle aussi de ses sœurs ; il est remarqué dans Jean (vu, 7) que ses frères ne croyaient pas en lui, ce qui s'accorde bien avec le dessein que leur prête Marc. II résulte de là que Marie a eu d'autres enfants que Jésus ; et comme aueun des évangélistes ne dit qu'ils aient été engendrés par une voie surnaturelle, il faut en conclure que Marie n'était pas vierge ; aucun des évangélistes ne lui en donne le titre ; et Matthieu qui certifie sa virginité jusqu'à la naissance de Jésus, non-seulement ne déclare pas qu'elle l'ait conservée ultérieurement, mais déclare implicitement le contraire en mentionnant des frères et sœurs de Jésus. Les interprètes orthodoxes prétendent qu'il ne s'agit que de coti' sins : mais ce n'est là qu'une supposition gratuite ; et s'il se fût agi de cousins, on ne s'expliquerait pas pourquoi. les évangélistes auraient constamment employé un mot (aSeXtpol) qui signifie, à proprement parler, frères, et jamais un autre indiquant une parenté plus éloignée. Il y a encore un texte qui dément cette virginité : Matthieu (i, 25) dit que Joseph ne connut pas sa femme ju^fu'à ce qu'elle accouchât de Jésus, son fils premier-né. Le mot jusqw nie les rapports conjugaux jusqu'à la limite indiquée, mais les suppose tacitement passé cette limite. Certes, ce n'est pas ainsi que se serait énoncé un historien qui aurait voulu exprimer que Marie fût restée dans un état constant de virginité, ce qui, du reste, ne se trouve dans aucun des écrits canoniques; il n'eût pas manqué de dire que Joseph ne connut jamais sa femme. Le mol prcwicrné suppose nécessairement d'autres enfants : si Jésus est premier^ il tCest pas sculi s'il est seul^ il n'est pas premier.