‹ Examen du christianismeChapitre 27 sur 49 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DE l'établissement DU CHEISTIANISME,

§ 1. — Considérations générales.

Un des arguments sur lesquels les apologistes et surtout les prédicateurs se sont étendus avec le plus de complaisance, c'est la merveille de rétablissement du ciiristianisme ; ils font ressortir la faiblesse des moyens, l'immensité du but, la promptitude et l'éclat du succès, et ils en concluent qu'un tel événement, contraire à toutes les prévisions humaines, n'a pu s'accomplir que par une protection divine. Voyez, disent-ils, quels sont les propagateurs de la nouvelle foi : douze pauvres pêcheurs (i) illettrés, sans crédit, sortant de la nation la plus méprisée de l'empire romain. Voilà les hommes

(i) Pourquoi les apologistes ne parlent-ils que de douze apôtres? Les Actes des apôtres mentionnent environ cent vingt disciples qui, après l'ascension, étaient réunis à Jérusalem (i, 15), et il n'est pas dit qu'il n'y en eût pas d'autres en dehors de cette réunion.

qui vealent changer la face du monde, lis ont à lutter contre d'an< cieones religions solidement établies depuis des siècles, contre une pliilosopliie orgueilleuse, contre les préjugés et les passions. Us annoncent des dogmes en apparence contraires à la raison, une morale austère contre laquelle protestent les sens, ils heurtent de front toutes les idées reçues. Tout doit donc se réunir pour étouffer au berceau une aussi folle entreprise. Et pourtant la nouvelle doctrine se répand avec rapidité; le vieux paganisme, si tolérant pour toutes les sectes, s'alarme de cette rivalité dont il pressent la gravité ; l'empire emploie toutes ses ressources pour écraser le christianisme naissant, les persécutions les plus atroces se succèdent sans relâche, les tyrans n'épargnent aucun moyen de destruction ; les chrétiens, bien loin d'employer la force pour repousser ces agressions, se laissent Immoler sans murmurer; rien ne peut abattre leur constance, et le sang des martyrs est une nouvelle semence de chrétiens; de sorte qu'après chaque persécution, l'Ëglise est plus nombreuse et plus florissante qu'auparavant. En moins de trois siècles, elle a conquis l'empire et étendu le règne de la foi jusque chez les barbares et dans tout le monde connu des anciens. Qui ne reconnaîtrait à des signes aussi éclatants l'action de Dieu?... (1).

Cet argument développé devant des chrétiens convaincus d'avance, les satisfera toujours ; et en général une secte puissante aime à se reporter vers ses faibles commencements, et se persuade aisément que ses succès sont dus à une faveur toute spéciale de la Providence. Quand les Romains faisaient le rapprochement entre l'enfance de leur empire sous Romulus, et sa colossale virilité sous Auguste, comment n'auraient- ils pas fait honneur aux dieux d'un agrandissement aussi merveilleux? Mais jamais cet argument ne convainc les adversaires du système qui l'invoque. Par une malheureuse contradiction, chacun rapporte à Dieu tout ce qui a été avantageux à sa secte, et regarde comme purement humain le succès des autres sectes, comme si Dieu, tout entier aux affaires d'une partie de l'hu-

(1) Voyez pRATSsiivoDS, Défense du christianisme} Instiluliones phi' losophiœ {PhUosophia lugdunensis, t. III, p. 232); La Mennais, De C Indifférence, IVe partie, ch. vi ; etc.

manité, était indifférent et même étranger au reste du monde. C'est renouveler la préoccupation des Juifs qui avaient la prétention d'accaparer pour eux la Providence.

Dans tout événement humain, il y a concours de l'action divine et de l'action humaine : quelque opinion que l'on se fasse de la manière dont se combinent ces deux forces, on ne peut exclure l'une ou l'autre sans nier Dieu ou la liberté de l'homme. Tout fait humain peut donc, sous un certain rapport, être appelé divin, puisque Dieu y concourt. Mais par cela même que cette règle est générale, aucun fait ne peut tirer de cette origine divine un caractère spécial de merveilleux. C'est une loi constante dont toutes les applications sont régulières ; on ne peut donc en prendre aucune en particulier pour y faire remarquer l'action de Dieu. Dire que certains faits viennent de Dieu et que d'autres n'en viennent pas, ce serait dire que Dieu régit une partie du monde et abandonne le reste à une puissance rivale ou au hasard; ce serait rapetisser Dieu et tomber dans le manichéisme qui attribuait à deux principes opposés la marche de l'univers et croyait expliquer ainsi le partage du bien et du mal. Si Dieu concourt à tous les faits au moyen de l'action de ses lois, il n'est pas un seul événement qui puisse mériter plus qu'un autre le titre de divin. L'élévation et la chute des empires et des religions sont l'œuvre de Dieu, comme l'accroissement et la décadence des animaux et des végétaux ; il n'y a pas plus de miracle dans un cas que dans l'autre, aucun de ces faits ne peut être apporté comme preuve de la protection spéciale dont Dieu favoriserait une doctrine quelconque. Qu'importe donc qu'une certaine secte ait eu un développement lent ou rapide, ait eu une existence courte ou longue, tranquille ou orageuse ; l'action de Dieu est la même dans tous les cas, et il n'y a pas de raison pour y voir un signe de l'affection ou de l'aversion de Dieu; de même que, dans une forêt, les plantes sont très-inégales quant à la force, quant à la rapidité de leur croissance et quant à la longévité, sans qu'on soit autorisé à voir des favoris de Dieu dans les chênes les plus robustes. Si Dieu gouverne le monde, il laisse à l'activité humaine une certaine part, et permet que l'homme use de bien des manières de la liberté qui lui est départie. L'homme abuse souvent de ses facultés et est exposé à tomber dans Terreur et dans

le crime, sans que Dieu se croie obligé d'intervenir pour le relever à chaque cbute, et de déranger l'harmonieuse économie des mondes pour l'arrêter à chaque faux pas. L'erreur et le crime peuvent régner dans l'hunoanilé, et le succès de l'un ou de l'autre n'a pas pour effet d'en changer la nature, de faire que ce qui est mal devienne bien, que ce qui est faux devienne vrai ; le succès du mal peut même durer fort longtemps sans que la cause du bien puisse laisser prescrire ses droits. 11 y aurait de l'impiété à arguer de l'existence du fait pour justifier le mal; et Ton ne fait pas autre chose quand on veut baser la vérité d'une doctrine sur la facilité qu'elle a eue à se propager; c'est tirer du succès sa légitimité, comme font toutes les tyrannies.

On sait au contraire que l'homme a un malheureux penchant à saisir l'erreur avec avidité, et que la vérité ne parvient que difficilement à pénétrer dans son esprit. La vérité est une, et l'erreur est multiple, c'est-à-dire que sur chaque question il n'y a qu'une solution vraie et une infinité de solutions fausses. Les chances d'erreur sont donc extrêmement nombreuses, et il n'est pas étonnant que, dans toutes les branches de la science, l'homme ait dû passer par l'erreur avant d'arriver à la vérité. Ce n'est que par de rudes épreuves qu'il a pu conquérir chacune de ses connaissances. Le vulgaire, bercé de préjugés erronés, accueille avec enthousiasme loutee qui les flatte, et repousse avec colère la vérité dont l'adoption l'obligerait à refaire son entendement. Aussi a-t-on vu de tout temps les fables les plus ridicules être reçues avec une grande facilité, et persister pendant des siècles dans les croyances populaires, tandis que bien des vérités n'ont attiré à leurs apôtres que persécutions et n'ont fini par prévaloir qu'après des luttes longues et pénibles. De la plus ou moins grande facilité qu'ont eue les peuples à admettre une doctrine, on ne peut absolument rien conclure pour ou contre la vérité de cette doctrine ; le conte de Barbe bleue et la légende du Juif errant ont certainement été beaucoup mieux goûtés à leur apparition, que les propositions de C4hristophe Colomb et de Galilée sur la rondeur et le mouvement de la terre.

Si étonnant que puisse être l'établissement du christianisme, il n'y a donc dans ce fait rien qui prouve la vérité de la doctrine chrétienne.

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