‹ Examen du christianismeChapitre 28 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

âlO EXAMEN DU CHRISTIANISME

On voudrait y voir un miracle. Nous nous référons, sur la question de principe, à ce que nous avons dit des miracles en général (ch. ii) ; nous ferons seulement observer que notre démonstration prend une nouvelle force quand il s'agit de prétendus miracles de l'ordre moral. S'il est Impossible d'affirmer d'un fait physique quelconque, qu'il soit dû à une dérogation aux lois de la nature, à plus forte raison cette impossibilité a lieu quand il s'agit d'actes humains exécutés conformément aux lois physiques, et dans lesquels on prétendrait trouver une infraction aux lois psychologiques qui régissent la nature de l'homme et qui président à ses déterminations. En effet, nous n'avons aucune règle fixe qui puisse nous autoriser à affirmer avec certitude comment agira tel ou tel individu dans un cas donné. Nous savons, il est vrai, que les passions humaines produisent habituellement certains résultats, et que dans le retour de circonstances semblables nous avons quelque probabilité de voir les hommes prendre des déterminations semblables. Mais cette probabilité ne peut jamais devenir une certitude absolue; car si ces déterminations étaient le résultat inévitable d'une loi, le libre arbitre disparaîtrait, et l'homme ne serait plus qu'une machine dont les rouages fonctionneraient suivant des combinaisons immuables. Le concours de certaines circonstances peut donc Influer sur la détermination de l'homme, mais non la nécessiter; sa liberté, quoique réduite peut-être à un terrain fort étroit, pourra encore s'exercer entre ces limites et déjouer les prévisions. Mais quand même on refuserait toute part à la liberté, les partisans du miracle moral n'en seraient pas plus avancés; car si la volonté de l'homme était soumise à des lois tout aussi invincibles que celles qui régissent les corps, si chacun de ses actes était aussi inévitable que la chute d'une pierre abandonnée à l'action de la gravitation, alors, il est vrai, ces actes pourraient être rigoureusement prédits, mais seulement par celui dont l'intelligence serait assez puissante pour apprécier tous les éléments qui concourent à produire la volonté ; et cette puissance, l'homme est bien loin de la posséder. L'individu dont on croit avoir le mieux étudié le caractère et les habitudes, nous est encore inconnu sous beaucoup de rapports; nous ne connaissons pas les secrets de son organisation, les modifications qui peuvent

Tallérer el par suite ioflaer sur son moral, nous ne pouvons lire dans son esprit, y suivre le mouvement de ses pensées; nous ne pouvons deviner d'avance toutes les circonstances étrangères qui à chaque instant viennent agir sur cet homme et apporteront leur contingent dans la masse des moteurs par lesquels sa volonté sera mise en jeu. Comme tous ces éléments peuvent varier à rinûni, il n'y aura jamais deux cas parfaitement semblables, et jamais, en cette matière, Ton ne pourra conclure d'un fait qu'il doive se reproduire identiquement. Si donc un homme se détermine contrairement à nos prévisions, nous ne pourrons nous en prendre qu'à l'insuffisance de notre prescience, mais nous ne pourrons dire que ce soit là un miracle; si bizarre que nous semble cette détermination, nous devrons seulement dire qu'elle est due à des moteurs qui nous sont inconnus. Il arrive tous les jours que, dans des circonstances qui nous paraissent parfaitement semblables, les hommes prennent des résolutions tout opposées; chacun alors, jugeant des autres par lui-même, est porté à croire qu'ils auraient dû suivre son exemple ; mais aucun n'a droit de traiter d'anormale, de surnaturelle la résolution d'autrui, et il n'est pas besoin de miracle pour expliquer cette divergence qui est due à la variété innombrable des conditions qui ont régi les individus. Vous croyez qu'un homme devra, dans tel cas donné, prendre telle mesure qui vous paraît exigée par le soin de son intérêt; mais il n'entendra pas son Intérêt de la même manière que vous, ou bien un sentiment que vous ne lui soupçonnez pas et qui domine chez lui, le décidera à sacrifier son intérêt; un préjugé qui lui aura été inspiré par son éducation ou par ses lectures, ou toute autre cause lui fera envisager avec horreur une action qui vous paraît toute simple, etc. Et parce que sa résolution sera autre que vous ne l'attendiez, parce qu'elle sera inexplicable pour vous, il faudra l'attribuer à un miracle et supposer que Dieu, s'emparant de l'esprit de cet homme, l'a conduit à son insu, a dominé sa volonté et a changé tout exprès les lois qui gouvernent le monde moral t MaiSy à ce compte, nous ne verrions que miracles autour de nous, et l'homme qui en verrait le plus, serait précisément le plus ignorant qui s'étonne de tout et croit volontiers que les autres hommes doivent lui ressembler en tout. Ce genre d'erreur est, du reste, ana-

logue à ce qui se passe pour le monde physique ; ie vulgaire croit la nature bornée à ce qu'il a vu, el appelle miracle tout ce qui dépasse le cercle étroit de ses connaissances.

Ce que nous avons dit d'un homme, nous pouvons le dire de dix,

de cent d'une coliecUon d'hommes, si nombreuse qu'elle soit.

Les jugements que nous portons sur ce que doivent être les déterminations d'une multitude, sont aussi incertains que quand il s'agit d'un individu. Nous pouvons former des conjectures sur ce qu'elle fera sous l'empire de telles circonstances, mais nous ne pouvons jamais nous flatter d'avoir apprécié convenablement tous les mobiles qui la feront agir. De plus, il est reconnu que certains sentiments se transmettent dans une foule comme une espèce de contagion; l'impulsion une fois donnée se continue de proche en proche avec une force toujours croissante; et comme cette impulsion peut venir d'accidents fortuits ou être due à l'entraînement que causeront certaines personnes dont il était impossible de prévoir l'intervention, il arrfve souvent que la foule agit contrairement à ce que les hommes les plus sages avalent cru pouvoir annoncer. Est-ce là un miracle? Pas plus qu'il n'y a de miracle quand l'espoir d'une récolte magnifique est détruit par la grêle. Dans les deux cas, c'est un ac«^ cident qui dérange nos prévisions, mais cet accident n'est toujours que le résultat parfaitement régulier des lois naturelles. Les plus étranges vicissitudes des empires et des sectes religieuses et politiques, les succès les plus inouïs comme les chutes les plus imprévues, tout cela ne doit nous apparaître que comme .l'accomplissement normal des conditions des êtres ; et aucun de ces événements ne peut être regardé comme l'ouvrage spécial de Dieu, tous étant di* vins au même point et au même degré.

A quoi se réduisent donc toutes ces amplifications de rhéteur sur l'établissement prétendu merveilleux du christianisme? En les supposant fondées de tout point, elles prouvent seulement qu'il s'est passé un événement étonnant, mais qui n'est étonnant que pour notre Ignorance. Avant de crier au miracle, il faudrait pouvoir préciser quelles sont les lois qui ont été violées par cet événement ; et comme il s'agit de lois de l'ordre moral, pour savoir si c'est contrairement à ces lois qu'un certain nombre d'hommes se sont

faits cbréliens, il faudrait connaître parfaitement ces hommes, savoir quels étaient leur caractère, leurs habitudes, leur degré d'Instruction, etc. Il faudrait que chacun d'eux pût nous dire comment et pourquoi il s'est déterminé à se faire chrétien, afin que nous pussions Juger si ces motifs sont de même nature que ceux qui dirigent ordinairement les actions des hommes, ou si, au contraire, ce sont des motifs tellement extraordinaires qu'ils ne puissent venir que d'une action immédiate de Dieu. Et quand vous aurez recueilli tous ces renseignements, il faudra encore examiner si ces motifs prétendus extraordinaires ne nous paraissent tels qu'à cause de notre insuffisance et ne peuvent s'expliquer par l'action des lois naturelles que nous sommes bien loin de connaître complètement. Comme il est impossible aux apologistes de satisfaire à toutes ces questions, et comme la seule chose connue d'eux, c'est le fait de la propagation rapide d'une certaine doctrine, ce fait reste avec son caractère de phénomène naturel et ne peut servir en rien à prouver la vérité de la doctrine.

Quant au fait en lui-même, II s'en faut de beaucoup qu'il soit aussi extraordinaire qu'on a voulu le faire croire en exagérant à dessein les obstacles à vaincre et les résultats obtenus. C'est ce que nous ferons voir en examinant les questions suivantes.

§ 2. -^ Les circonstances étaient-elles favorables à Tintroduction d^unc

nouvelle religion?

Voyons d'abord dans quelle situation d'esprit étaient les populations auxquelles a été prêché le christianisme. C'étaient, d'un côté, les Juifs, et de l'autre, les païens. Les premiers attendaient, sur la foi de leurs prophètes, un messie qui délivrerait leur nation du joug de l'étranger et ini assurerait le sceptre de la terre ; et l'attente était d'autant plus vive que les maux de leur pays étaient plus grands. La plupart, regardant ces prophéties comme devant s'accomplir à la lettre, refusèrent de reconnaître dans le crucifié le conquérant glorieux qu'ils rêvaient. Mais, grâce au vague el à l'ambiguïté des prophéties et à l'habitude générale où l'on était de leur n« 18.

su EXAMEN DU CHRISTIANISME

donner un sens allégorique et d'y trouver ainsi la clef de tous les événements, un grand nombre de Juifs devaient être disposés à faire bon marebé des conditions messianiques et à se contenter du royaume spirituel auquel un messie pauvre et humilié proùaettait de les conduire prochainement après un temps d*épreuve. L'histoire nous apprend qu'à cette époque tous les esprits étaient en fermentation, les christs foisonnaient, et il n'était bruit que de miracles. Toute doctrine ayant un christ pour drapeau avait donc des chances de succès. Si le christianisme avait été alors ce qu'il est aujourd'hui, il aurait certainement révolté tous les fils d'Israël. Mais nous avons fait voir, au chapitre précédent, que les premiers chrétiens étaient des Juifs attachés à la loi de Moïse, qu'ils ne croyaient pas que leur chef Jésus fût venu pour détruire le mosaîsme dont ils continuaient à être les sectateurs fervents, et qu'ils n'étaient pas même bien convaincus que la réforme qu'ils voulaient prêcher en restant dans les limites de l'orthodoxie judaïque, dût s'étendre aux autres nations. Les livres canoniques nous apprennent que ce fut plusieurs années seulement après la mort de Jésus, que le Concile de Jérusalem dispensa les nouveaux convertis, étrangers à la nation juive, de la circoncision et du surplus des rites juifs, mais que le concile ne s'expliqua pas à l'égard des Juifs auxquels on maintint l'exercice de leur culte national. Postérieurement à cette décision, les apôtres, notamment Pierre et Paul, continuèrent de judaïser {voyez cb. ix, § 7). Il résulte de tous ces faits que les premiers chefs du christianisme ne se donnèrent pas comme voulant fonder une nouvelle religion, mais comme établissant une nouvelle secte, qui eût pu prendre place dans la synagogue à côté de celles des Pharisiens, des Saducéens et des Esséniens. Les Juifs ont dû, en conséquence, l'accueillir beaucoup mieux que si elle se fût présentée telle qu'elle devait être par la suite; et l'on conçoit qu'un certain nombre d'entre eux ait grossi les rangs des apôtres. Les prédications de ceux-ci, bien loin de heurter de front les idées juives, les caressaient, au contraire, puisqu'elles s'appuyaient sur l'autorité des livres juifs et maintenaient aux Juifs la prééminence qu'ils s'arrogeaient sur les autres nations, puisque les apôtres conservaient les cérémonies auxquelles les Juifs étaient si profondément attachés, et qu'ils n'introduisaient

encore ni dogme ni culte opposé aa judaïsme, toute cette partie du christianisme n'ayant été forgée que plus lard et successivement.

Ce qu'on appelle le paganisme, était devenu un amas confus de croyances et de superstitions ; c'était un labyrinthe inextricable dont le fll était perdu. Les Romains avaient accueilli depuis longlemps les dieux de toutes les nations vaincues et leur avaient donné droit de bourgeoisie dans la ville éternelle. Les systèmes les plus bizarres et les plus contradictoires s'y trouvaient réunis, vivaient en paix sous la même bannière et étaient censés fondus dans l'unité de la religion nationale, sans que personne cherchât à concilier toutes les théogonies disparates sur lesquelles se basaient tant de cérémonies. Le prêtre de Jupiter coudoyait l'hiérophante d'Lsis, et les mystères de Mithra rivalisaient tranquillement avec ceux de la Bonne Déesse. Les mêmes sectateurs réunissaient dans leurs adorations ces divinités rassemblées de tous les coins du monde; Il n'y avait plus de dogme précis, arrêté. Cette tolérance illimitée à l'égard des dieux de tous les pays rendait très-facile d'en introduire de nouveaux : un dieu de plus dans cet immense panthéon était chose fort ordinaire, qui n'étonnait ni ne choquait personne.

Mais au milieu de ce pêle-mêle de religions, le scepticisme faisait de rapides progrès, et le polythéisme ancien donnait des signes visibles de décrépitude. Lucrèce avait depuis longtemps paré l'athéisme des riches ornements de la poésie; Jules César, peu d'années avant d'être revêtu du souverain pontifical, avait en plein sénat nié l'immortalité de l'âme ; Cicéron s'était moqué de l'art augurai auquel, disait-il, ne croyaient même plus les vieilles bonnes femmes, et avait dit que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire (1); ce qui prouve que la foi s'était retirée même de ceux qui étaient chargés de veiller à sa conservation. Selon le même auteur, on ne manquait Jamais d'applaudir au théâtre ces vers d'Ennius : « J'ai toujours dit et je dirai toujours qu'il existe des dieux ; mais je crois qu'ils ne s'occupent guère de ce que fait le genre humain (2). » Virgile, le chantre sublime des dieux fondateurs de l'empire, ne craignait pas

(1) De divinationef \ïy. II, ch. xv,2i.

(3) Id., cb. L.

de s'égayer aux dépens du sombre empire de Pluloo (1); Horace faisail tomber les traits de sa verve satirique sur le dieu Priape (2); enfin, à l'époque oô le christianisme commença à se propager, te spirituel et mordant Lucien bafouait impitoyablement tous les habitants de l'Olympe, et les pièces de théâtre livraient publiquement les dieux aux railleries de la multitude (3). Pour que de telles licences pussent avoir lieu, il fallait que l'ancienne religion fût bien discréditée. Sans doute, Plncrédalité n'avait pas gagné toutes les classes, et il restait encore une grande partie de la population, qui par routine était attachée au culte de ses pères et qui faisait machinalement ce qu'elle leur avait vu faire. Mais, même dans cette classe arriérée, il n'y avait plus de foi vive, de conviction ardente. Il restait encore debout quelques ruines vermoulues, mais le moindre souffle pouvait les faire écrouler. Le paganisme a cependant subsisté encore plusieurs siècles ; mais ce fait n'a rien qui doive étonner. Dans une nation. Il est toujours une certaine couche à laquelle le mouvement des idées ne parvient que fort tard, et qui, restant en dehors du progrès général, se maintient plus ou moins longtemps comme un débris oublié d'un autre âge.

Le polythéisme gréco- romain n'ét^t donc pas un ennemi bien redoutable pour ia nouvelle doctrine. Quant au scepticisme, l'homme ne peut s'y arrêter longtemps. Il éprouve un besoin de croire qui

(i) Félix qui potuit rerwn cognoacere eausM^ A (que melus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus ttrepilumque Acheronlii avari.

(Gcorflf.,liv. II, V.490.)

Sénèque exprime sans méùagement les mêmes idées :

Le palais de Pluton, son portier à trois tètes, Les couleuvres d'enfer à mordre toujours prêtes. Le Styx, le Phlégéton, sont des contes d'enfants, Des songes imposteurs, des mots vides de sens.

{Hercule ^ v. 405 et suiv.) (Traduction de Voltaire.)

(2) Sal.VllI,liv.l.

(3) Tertullien, Apol.^ ch. xv.

ne loi permet pas de flotter dans le doute. La raison peut loi faire rejeter des erreurs; mais si son esprit n'a pas encore assez de malorité pour saisir des vérités scientifiques, il se jettera sur de nouvelles erreurs plutôt que de rester vide. La multitude ne se défait ordinairement d'une illusion que pour en prendre une autre; elle tient à satisfaire sa soif de merveilleux. On conçoit que beaucoup de gens désabusés du paganisme dont ils voyaient rire les prêtres euxmêmes, n'aient attendu qu'une occasion pour s'en détacher entièrement et aient adopté avec joie une religion dont les apôtres du moins étaient animés d'une foi qui allait jusqu'à l'enthousiasme.

Les barbares étaient dans des dispositions encore plus favorables. L'histoire a prouvé qu'ils changeaient de religion avec une extrême facilité ; et les premiers missionnaires, par cela seul qu'ils appartenaient à une nation plus éclairée, n'ont eu qu'à se montrer pour faire rentrer dans le néant des dieux qui étaient sans empire sur les esprits.

S 3. — Qoelle était là diffieulté de faire accepter de nouveaux dogmes?

Les dogmes chrétiens, nous dit-on, révoltent la raison; et à ne Juger les choses qu'humainement, ceux auxquels on les a d'abord exposés, auraient dû les rejeter avec mépris ; leur acceptation par un si grand nombre de personnes ne peut donc être attribuée qu'à la grâce divine. Cet argument a été présenté, il y a quelques années, sous une forme singulière, dans un petit livre (1) écrit en style de bateleur, publié sous les auspices du clergé et répandu à profusion dans les écoles. On y introduit un incrédule accumulant les absurdites qu'il reproche au christianisme. Son interlocuteur, le vrai croyant, applaudit avec joie à cette énumérallon, y ajoute encore; puis, quand il en a construit une pyramide gigantesque^ il s'écrie : Je suis vainqueur ; dites-moi comment le genre humain a pu accepter tant de monstruosités; plus le christianisme est absurde, et plus est éclatant le miracle qui a forcé la raison humaine à se soumettre à

(0 Onguent contre la morsure de la vipère noire (Paris, Gaume, éditeur). Il y en a eu plusieurs éditions.

tant d'absurdités ; incredibile, ergo divinum ; incredibilissimuni, ergo divinissimum. •— Il est si étrange de voir les partisans d'an système arguer de l'excès de son absurdité, qu'on ne sait si l'on doit prendre au sérieux un tel raisonnement et lui faire l'honneur de le réfuter. Mais puisqu'il a fait fortune dans les séminaires, voyons à quoi il se réduit. Dieu a-t-il donné à l'homme un préservatK contre l'erreur? On est bien obligé de répondre négativement; l'innombrable multitude d'erreurs qui ont égaré et qui égarent encore le genre humain, ne permet pas une autre réponse. Si l'homme est faillible, chacune de ses erreurs est-elle un résultat naturel de son imperfection? Oui, sans doute. Que dirait-on cependant si quelqu'un voulait y voir un miracle, comme si l'erreur ne pouvait entrer dans son esprit que par l'action immédiate et sous l'inspiration de l'auteur de toute vérité? On traiterait d'insensé celui qui voudrait faire de Dieu l'auteur de l'erreur, et qui lui ferait faire un miracle tout exprès pour en assurer le succès. Aussi ne manque-t-on pas de se défendre d'une telle énormité, en disant que Dieu n'a jamais pu accréditer l'erreur, et qu'il s'agit ici de son intervention pour faire accueillir, non pas des absurdités réelles, mais bien des mystères qui, quoique pleins de vérité, semblent à la faible raison humaine un tissu d'absurdités. Mai^ peu importe ici la distinction entre les absurdités réelles ou apparentes. Puisque l'homme, par suite de son imperfection, a accueilli et accueille tous les jours des absurdités réelles, sans qu'il y ait besoin de miracles pour le faire tomber dans ces erreurs, à plus forte raison a-l-il pu sans miracle accepter des dogmes qui, nous dit-on, n'avaient d'absurde que l'apparence et qui ne devaient pas être plus choquants que les absurdités réelles.

Si un système est d'autant plus divin qu'il est plus incroyable, au lieu de chercher celui qui renferme le plus de vérité et qui, par conséquent, est le plus conforme aux lumières de notre raison, il faudra chercher quel est celui qui y est le plus contraire et que, par conséquent, nous devrons juger comme le plus faux, et c'est celui-là que nous déclarerons le plus divin et partant le plus vrai; plus il y aura de motifs de ne pas croire, plus nous devrons croire; plus c'est incroyable, plus (fest croyable; il faudra, en d'autres termes.

donner la palme au plus extravagant; ce sera une joule digne de celle par laquelle, au moyen âge, on élisait le roi des fous. Mais les auteurs de ce beau raisonnement, quoique ayant des titres incontestables, seront-ils bien sûrs de remporter le prix? Le bœuf Apis, le Grand Lama, Vichnou, etc., auraient des chances brillantes; et parmi toutes les folies qui, sous le nom de religion, ont égaré les hommes, il serait peut-être difficile de décider quelle est la plus incroyable, et, par conséquent, la plus divine.,.. Mais, nous dit-on, toutes ces religions, quoique parfaitement absurdes, n'en sont pas plus divines pour cela, parce que leur établissement n'a rien de commun avec celui du christianisme. Dès qu'on veut fonder la supériorité du christianisme sur la manière dont il s'est établi, on transporte la discussion "sur un autre terrain, et l'on abandonne par là l'argument favori incredibiîe ergo divinum. Au lieu d'un argument de portière, par lequel on prétendait pouvoir démontrer commodément la vérité du christianisme aux gens les plus ignorants, on se voit forcé d'entamer un examen comparatif de la manière dont toutes les religions incroyables se sont établies, ce qui nécessite des connaissances étendues en histoire, en philosophie, en linguistir que, etc. On se prive de l'avantage de pouvoir catéchiser les portières, on renonce aux bénéfices de l'absurdité.

Revenons à l'établissement du christianisme. Le dogme chrétien n'était pas encore élaboré et n'avait pas reçu l'addition des parties qui choquent le plus la raison, telles que la trinité, l'incarnation, la transsubstantiation, etc. Ce qui le prouve, c'est que ces points de dogme ne se trouvent, ni dans les' livres canoniques, comme nous l'avons prouvé au chapitre précédent, ni dans les plus anciens auteurs chrétiens, tels que Hermas, saint Barnabe, saint Polycarpe, saint Clément romain, etc. Ce qui le prouve encore mieux, ce sont les exemples qui nous ont été conservés de la manière dont s'y prenaient les apôlres^pour prêcher leur doctrine. Saint Pierre, dans son premier discours aux Juifs, ne leur apprend rien de neuf, sinon le fait de la résurrection de Jésus {Act. ap., ii), et ne parle d'aucun des mystères du dogme actuel. Saint Paul, à Athènes, prononce un discours purement déiste, oà II expose le dogme d'un Dieu unique, supérieur à tout, maître du monde, et n'ayant pas besoin, pour être

honoré, de travaux de la main des hommes {id.^ xvii) ; il Ilnlt par annoncer un jugement prochain que Dieu exercera sur l'humanilé, et par rappeler la résurrection d'un homme ; mais il ne dit pas que, pour sortir avantageusement des épreuves de ce jugement, il faille accepter aucun dogme repoussé par la raison ou se soumettre à des pratiques dévotes qu'il condamne au contraire implicitement en proclamant rinutilité des temples et des statues, et, par une suite nécessaire, celle des cérémonies et du culte extérieur. L'Ëcrlture dit qu'il fit quelques prosélytes, parmi lesquels se trouvait un membre de l'aréopage. Mais si, au lieu d'une thèse philosophique, il eût parlé à ses auditeurs d'un Dieu fait homme; si, leur montrant ud pain, il leur eût dit que c'était là le Dieu inconnu qu'ils devaient adorer; s'il eût dit que pour se sauver de l'enfer, il fallait se confesser aux prêtres et manger le pain-Dieu ; s'il eût péroré sur les reliques, tes indulgences et les neuvaincs, il est douteux qu'il eût obtenu le même résultat. Ces exemples des procédés qu'employaient les deux principaux apôtres font voir que le christianisme, tel qu'ils le présentaient, était beaucoup plus acceptable que ne le serait celui d'aujourd'hui.

Mais quand même la nouvelle foi se serait présentée d'abord hérissée de toutes les difScullés que nous lui connaissons, elle n'aurait pas eu plus de peine à gagner les esprits que n'en ont eu en définitive les autres religions qu'elle aspirait à remplacer et auxquelles elle avait tout emprunté, comme nous le feront voir au ch. xiv. Si contraires à la raison que semblent les dogmes chrétiens. Ils ne le sont pas plus que tant d'autres dogmes qui ont régné pendant des siècles; si bizarres que paraissent les cérémonies chrétiennes, les anciennes religions en avaient qui ne leur cédaient en rien. La trinlté chrétienne n'a-t-elle pas été précédée des trlnités indienne et égyptienne, sans compter celle de Platon? La pomme d'Adam étaitelle plus difficile à accepter que la boîte de Pandore, la révolte des diables plus que celle des Titans? Un Dieu- homme avait-ii rien qui pût étonner les adorateurs de dieux qui avaient vécu sur terre? Les anciennes mythologles étaient remplies de naissances de dieux, de morts et de résurrections de dieux ; elles offraient des dieux bannis du ciel, souffrants, blessés, humiliés {voir ci-après ch. xt, § 3, et

cb. xiY, § â). La nouvelle théologie, loin de paraître quelque chose de monstrueux, était donc parfaitemenl analogue aux anciennes théologies, et n'avait rien que de conforme aux préjugés de ceux auxquels elle était enseignée ; elle avait ses racines dans les idées dominantes. La ressemblance devint encore plus Trappanle quand le culte cbrétien prit du développement et se modela sur celui des païens, quand les saints prirent la place des dieux, et que des Images semblables à celles des temples païens vinrent orner les églises cbrétiennes. Alors les deux religions n'eurent plus rien qui les distinguât d'une manière trancbée ; en allant de l'une à l'autre, on pouvait à peine s'apercevoir du cbangement : c'étaient les mêmes cérémonies ; des deux côtés on adorait un Dieu suprême et des divinités secondaires ; des deux côtés, les bommages étalent rendus à des simulacres; les païens devaient avoir peu d'efforts à faire pour passer d'un tempie à l'autre, pour exécuter une évolution qui, à l'égard de beaucoup, ne consistait que dans la substitution d'un nom à l'autre dans le rituel des prières. Certes, il n'était pas besoin de miracle pour produire de pareils effets.

Plusieurs Pères, loin de nier la similitude des deux mythologies, cbercbèrent à en tirer parti pour faire voir aux sectateurs de l'ancienne, qu'ils pouvaient, sans effort, accepter la nouvelle. Voici, entre autres, comment s'exprime saint Justin : c Quand nous vous disons que Jésus-Cbrist est né sans l'opération de l'bomme, qu'il a été crucifié, qu'il est mort, qu'il est ressuscité, qu'il est monté aux cieux, qu^ est-ce que nous vous disons en cela qui n'ait pas été dit de ceux que vous appelez fils de Jupiter? Vous savez de combien de ces fils vos poètes font mention. Ils parlent d'Esculape qui fut médecin et remonta vers les cieux après avoir été frappé de la foudre, et d'autres qui prirent le même cbemin, comme Bacchus, après avoir été mis en pièces. Hercule, etc.. Mais vous nous dites : Votre verbe a été mis en croix ! Vous ne devez pas en être surpris. Vos prétendus fils de Jupiter n'ont-ils pas connu la douleur, les souffrances; seulement les supplices n'ont pas été les mêmes.,. Si nous croyons que Jésus-Christ est né d'une vierge, ne le ditesvous pas aussi de Persée? Si nous disons qu'il a guéri des boiteux, de paralytiques, des aveugles de naissance, ressuscité des morts»

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