‹ Examen du christianismeChapitre 30 sur 49 · II · texte numérisé non relu

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pour une lelle loi. Que le christianisme ne vienne donc pas s'arroger le privilège des difflcullés vaincues.

Outre les devoirs impérieux, chaque religion a des conseils de perfection. Ceux du christianisme sont, il est vrai, très-contraires aux penchants naturels; c'est la pauvreté, la solitude, la continence absolue, les supplices volontaires. Mais si c'est un mérite d'avoir amené un grand nombre d'hommes à embrasser un tel genre de vie, la loi chrétienne ne peut en revendiquer le privilège. Bien avant Jésus-Christ, les fakirs de l'Inde se signalaient par des austérités effroyables dont le récit seul Tait frémir {voir ci-après ch. xiv, § 5) ; les prêtres de Cybèle se rendaient eunuques ; les derviches mahométans se livrent envers eux-mêmes à des cruautés qui ne le cèdent en rien à celles des anachorètes. Aucune secte ne peut donc se prévaloir de ces déplorables aberrations qui toutes partent du même principe, que l'homme ne peut fléchir la colère divine qu'en s'imposant des souffrances dont il sera dédommagé dans un monde meilleur.

Parmi les sectes païennes, il en est qui ont froissé les sentiments naturels beaucoup plus que ne l'a fait le christianisme. Pour nous borner à un seul exemple, les Phéniciens et les Carthaginois offraient à leurs dieux des victimes humaines, et les mères avaient l'affreux courage de sacrifier leurs propres enfants. Comment a pu s'introduire une coutume aussi abominable, qui révolte tout à la fois le cœur et la raison ; comment les femmes ont-elles pu être amenées à fouler aux pieds l'amour maternel, sentiment si naturel, si vif, si puissant? Pour faire adopter une religion qui ordonnait de pareils sacrifices, on a dû avoir à surmonter bien plus de difficultés que pour soumettre ies hommes aux exigences de la loi chrétienne. El pourtant la chose s'est faite : faudrait-il crier au miracle? Ce serait la conséquence du système des apologistes, qui déclare une religion d'autant plus divine qu'elle a prêché des préceptes plus inacceptables, qu'elle a heurté davantage les sentiments humains. Â ce compte, Moloch serait beaucoup plus divin que Jésus.

Si le christianisme a cherché à comprimer les mauvaises passions, il faut reconnaître néanmoins qu'il en est quelques unes auxquelles il a laissé le champ libre, et de ce nombre est la paresse. Il a

de bonne heure préconisé les solitaires qui, au lieu de remplir la tâche assignée à chaque homme el de payer à la société le tribul de leur travail, trouvaient plus commode d'aller au désert mener une vie indolente el presque sauvage, de se nourrir le plus souvent d'aumôneset par conséquent du bien d'antrui,et de remplacer les devoirs sérieux du citoyen par les vertus imaginaires de l'anachorète. Une foule de gens de la basse classe suivirent ce dangereux exemple et désertèrent les professions laborieuses. Le christianisme, en favorisant le penchant à la paresse, dut séduire beaucoup dé personnes, surtout parmi celles dont les fonctions étaient les plus pénibles.

Il y avait une classe nombreuse de personnes sur lesquelles le christianisme a dû exercer beaucoup de séduction, c'est celle des esclaves qui, dans l'ancienne société, étaient en dehors de la religion, tandis que la secte nouvelle les admettait dans son sein, leur conférait par là une dignité dont ils devaient être flattés, et leur promettait même, dans le royaume spirituel du Christ, de les égaler aux autres hommes. Voilà donc un mobile tout humain qui a dû entraîner un grand nombre de sectateurs.

La vie des premiers chrétiens a dû être pure. Il en est presque toujours de même à la naissance des sectes. Chacune d'elles ayant la prétention d'améliorer l'humanité, proclame de bonnes maximes, les soutient avec ardeur et les met d'abord en pratique, jusqu'à ce que le succès amène la corruption qui gagnant peu à peu, finit par gâter l'œuvre, ce qui nécessite l'apparition d'une nouvelle secte qui fera de même, et ainsi de suite. Les réformateurs des xv« el xvi« siècles se distinguèrent en général par des mœurs très-régu- 'ières et une conduite austère ; ils s'abstenaient des plaisirs mondains, ils observaient avec une exactitude rigoureuse le repos du dimanche qui était consacré tout entier à la prière; leur rigorisme faisait un contraste frappant avec les mœurs dissolues des catholiques, surtout des nobles, des moines et des prêtres. En passant du catholicisme à la réforme; il s'en fallait donc de beaucoup qu'on gagnât une plus grande licence; on s'assujettissait au contraire à des devoirs plus pénibles, on prenait un joug plus lourd. Mais ceux qui adoptaient cette nouvelle règle de conduite, étaient persuadés qu'ils suivaient la loi de Dieu, l'enthousiasme religieux les animait et leur

donnail la force de supporter les sacrifices. C'est là le résultat ordinaire de toutes les passions ardentes dont le propre est d'Inspirer les dévouements les plus sublimes. Tout cela s'accomplit sans miracle : dans l'établissement de la réforme, comme dans celui du christianisme, l'adoption d'une morale sévère s'explique par des causes parfaitement naturelles.

g 5. -- Si le cbrislianisme a d'abord été embrassé par le peaple.

L'afSrmative résulte du témoignage de saint Paul : « Voyez, dit-il, mes frères, quels sont ceux qui ont été appelés : il y a peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu de nobles. Mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages ; il a choisi les faibles selon le monde pour confondre les puissants; il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, et ce qui n'était rien, pour détruire ce qui était de plus grand (I Cor, y i, 26-28). » Cette attestation est conforme aux renseignements que donnent les Ëvangiles d'après lesquels Jésus ne paraît avoir attiré à lui que des gens de basse condition : ses apôtres étaient des pêcheurs pour la plupart, et tous étalent des hommes pauvres et illettrés ; Jésus remercie Dieu de ce qu'il a caché sa doctrine aux savants et aux prudents, et l'a révélée aux derniers des hommes (Luc, x, 21). Le christianisme continua encore pendant longtemps à n'être que le lot de ce qu'il y avait de plus pauvre et de plus Ignorant dans la population. Dans le dialogue de Minutius Félix , Cécilius, adversaire de la foi chrétienne, dit à Octavius : « Voici votre apanage, vous manquez de tout, vous souffrez du froid, du besoin et de la fatigue. » Octavius , le défenseur du christianisme , convient du fait et répond (ch. xxxv) : c Si nous sommes pauvres comme vous nous le reprochez, ce n'est pas notre faute, mais notre gloire. »

« L'Ëglise du Christ, dit saint Jérôme, s'est recrutée, non pas à l'Académie ni au Lycée, mais dans la plus vile populace (1). » Celse reproche aux chrétiens de n'avoir pour prosélytes que des imbéciles, des esclaves, des femmes et des enfants, et les compare avec mépris

(I) fn epist. ad Gtilat.^ ch. v.

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aux joueurs de gobelets, qui ne veulenl avoir pour témoins de leurs tours, que des enfants et des rustres. Les apologistes se sont presque tous prévalus de l'observation de saint Paul et ont cru tirer un grand avantage du contraste qu'ils établissaient entre l'ignorance des pre* miers chrétiens et la science profane qu'il s'agissait de confondre. « Lorsque les apôtres, dit Pufendorf, commencèrent à répandre fort loin la doctrine de i'Ëvanglle, ils firent en peu de temps de trèsgrands progrès, tant entre les Juifs que parmi les autres nations, mais principalement parmi ceux du commun peuple qui jusqu'alors avaient croupi dans l'Ignorance du monde la plus grossière et qui menaient une vie misérable. C'est pour celle raison aussi que ces derniers embrassèrent avec joie la doctrine de l'Évangile où ils découvraient une si grande lumière et de si puissantes consolations contre les chagrins et les incommodités de la vie temporelle. Les apôtres mêmes trouvèrent d'autant plus facilement accès dans l'esprit de cette sorte de gens, qu'étant eux-mêmes de basse condition et sans apparence extérieure , ils avaient occasion de converser familièrement avec eux comme avec des égaux ; mais enlre les principaux ou qui étalent élevés en dignité, aussi bien qu'entre les doctes, il ne s'en trouve presque point au commencement qui voulussent recevoir cette religion ou qui la crussent digne de leur recherche (4).» € On a remarqué, dit le PèreMauduil,que peu de grands et de riches entraient dans une société qui avait si peu de complaisance pour leurs inclinations (â). » Abbadiefail la même remarque (3).

Sans doute, parmi les chrétiens il dut se trouver quelques hommes instruits, mais en nombre excessivement restreint : le premier siècle ne peut guère nous offrir que Fapôtre saint Paul et saint Ignace, et ce n'est que vers le milieu du second siècle, que l'on voit paraître des écrivains doués de quelque instruction, tels que saint Justin et saint Irénée. Ce qui prouve que la propagation ne s'exerçait que dans la sphère la plus inférieure, c'est que tous les hommes les plus distingués des deux premiers siècles, les savants qui étudièrent

(1) Introduction à rhistoire, Amsterdam, 1721 ; t. Il, p. 166, 167.

(2) Traité de ta religion contre les athées^ ch. vi, p. 78. (.5) De la vraie religion^ t. II, ch. ii, p. 8.

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tous les systèmes philosophiques et religieux, ignorèrent l'existence du christianisme, ou du moins ne le connurent que de nom et en par> lèrent avec mépris comme d'un amas de rêveries indignes de l'attention des gens éclairés , mais bonnes tout au plus à entraîner une multitude ignare. Au nombre de ces écrivains on peut citer Phiion, Josèphe (i), Pline Tanclen, Pline le jeune, Tacite, Sénèque, Lucien, Piutarque, Marc-Aurèle, Ëpictète, Suétone (2), Quintilien, etc. On sait en quels termes dédaigneux s'exprime Tacite (3) en parlant des chrétiens. Pline le jeune en parle en meilleurs termes dans sa lettre à Trajan (4); il rend justice à la pureté de leurs mœurs, mais il ne sait pas le premier mot de leur doctrine ; il a seulement recherché, comme magistrat, en quoi leur conduite était compatible avec l'ordre public, et il n'y a trouvé qu'une détestable superstition (nihil aliud inveni quàm superstitionem pravam et immodicam). Il est évident que si la nouvelle religion eût, dans ses premiers temps, fait quelques progrès parmi les classes élevées, tous les beaux esprits de l'époque n'auraient pu se dispenser d'en prendre connaissance et l'auraient discutée ou du moins en auraient fait quelque mention.

Le fait est donc constanL La conséquence à en tirer, c'est qu'une foule grossière et sans instruction a pu facilement se laisser prendre à l'attrait de la nouveauté et adopter sans examen un système qu'elle n'était pas en état d'examiner ni de comprendre, et des faits dont elle ne cherchait pas à vérifier l'exactitude, et qui même ont dû la séduire précisément par leur étrangeté et leur invraisemblance; car le vulgaire reçoit presque toujours les fables avec avidité. Il n'était donc pas difficile, avec un pareil auditoire, d'inventer des miracles ou même d'en fabriquer. Il n'était pas non plus difficile de lui faire accepter des dogmes contraires à la raison : tel système qui aurait révolté l'intelligence d'un philosophe, était reçu les yeux fermés par l'homme du peuple qui ne raisojinait pas et se payait de mots sans même chercher à en saisir le sens, comme font encore nos pay-

(1) Noas avons prouvé, cb. vui, § 3, que Josèphe oe connaissait ni Jésns-Ghrist ni les chrétiens.

(2) Votr ci-dessus ch. viii, § 5.

(3) ïd.

(4) Ep. 97. liv. X.

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sansquand ils déclarent croire tout ce qui eslécritdans le catéchisme. Un succès obtenu à l'aide; de tels éléments n'a donc rien qui doive étonner, et il n'est pas nécessaire de faire descendre du ciel une divinité pour lui faire conduire les ressorts d'une telle machine.

§ 6. — Qaels moyens ont facilité la propagation du christianisme; les

miracles sont-ils an de ces moyens ?

Saint Augustin a fait ce dilemme qui a été répété avec complai* sance par tous les apologistes : ou l'établissement du christianisme a eu lieu à l'aide de miracles, et alors c'est une preuve de sa divinité ; ou il s'est fait sans miracle, et c'est là le plus grand miracle que Ton puisse concevoir, que l'univers ait cru sans miracle (1). Nous avons déjà examiné ce qu'il pouvait y avoir de miraculeux dans la propagation d'une croyance quelconque. Pour affirmer qu'un certain nombre d'hommes n'ont pu, à moins de miracle, adopter une idée, 11 fatidrait se rendre compte de tous les moyens naturels employés auprès d'eux, et pouvoir constater que tous ces moyens réunis auraient été nécessairement Impuissants si Dieu n'eût dérangé tout exprès les lois de la nature. Cette preuve est impossible à faire, et personne n'a même songé à l'entreprendre.

A défaut de miracles, on peut très-bien concevoir des moyens efficaces qui ont dû produire des conversions. Au premier rang il faut mettre le plus légitime de tous, l'art de persuader. Les premiers disciples, bien qu'illettrés pour la plupart, étaient animés d'un vif enthousiasme ; leur éloquence inculte et populaire a dû agir puissamment sur des hommes de leur condition. On ne peut assigner de limites certaines à l'étendue de la propagation qui a pu se produire ainsi par les seuls eflforts du zèle. '

On a cru que les apôtres et les autres chefs principaux faisaient des miracles, ce qui a produit la même impression que s'ils en eussent fait réellement. Bien des causes ont pu accréditer cette opinion. D'abord, des faits naturels ont pu être érigés en miracles par une

(i) De civitate Deiy liv. XX, ch. v, et liv. XXX, ch. vu ; Bossdet, Dite. sur VHitt. Mtiiv., I|e partie, ch. vu.

crédulité aveugle ; que des malades, à la suite de visites d'un apôtre, éprouvent quelque soulagement, ils l'attribuent à son pouvoir miraculeux; le prodige vole de bouclie en bouche, va toujours en s'embellissant de quelque nouvelle circonstance; et, au bout d'un certain temps, on dira que le saint homme a, par l'imposition des mains, guéri des estropiés et ressuscité des morts. Qu'un maniaque, à force d'en* tendre parler de démons, se figure être possédé, qu'on l'amène devant un exorciste renommé par son pouvoir de chasser les malins esprits : le malheureux subjugué par l'ascendant d'un homme qui lui parle avec autorité, va se trouver guéri d'un mal qui n'existait que dans son imagination. Qu'un persécuteur éprouve un accident ou une mort violente, on y verra le signe manifeste de la vengeance divine, un coup miraculeux. Plus les hommes sont ignorants, plus ils sont enclins à donner à tous les faits une couleur merveilleuse; et une fois que leur esprit est prévenu, les choses les plus simples deviennent d'éclatants miracles.

Dans un corps nombreux, il est impossible qu'il ne se trouve pas des fourbes et des hypocrites, et la société chrétienne n'a pu être afTranchie de la loi commune. On objecte en vain que la foi chrétienne exposait à de très-grands dangers et que des gens qui n'auraient pas été parfaitement convaincus, ne seraient pas entrés dans une communauté où il n'y avait à gagner que les tourments et la mort. Nous répondons que les persécutions n'ont pas été continuelles, comme nous l'établirons plus loin, et que, même aux époques les plus critiques, un chrétien pouvait toujours s'aflTranchlr de tout péril par l'apostasie (i); ceux donc qui avaient embrassé le christianisme, non par conviction, mais par désœuvrement ou par amour pour la nouveauté ou par ambition de jouer un rôle, ceux-là pouvaient tranquillement se dire chrétiens, sauf à se retirer prudemment à l'approche de l'orage. Eh bien, de tels hommes, pour assurer leur crédit et celui de leur secte, ne devaient pas reculer devant l'emploi de la fraude. Bien plus, des hommes de bonne foi, con-

(1) C'est ce qui résulte de tous les documents de Tépoque et notamment de la réponse de Trajan à la lettre de Pline, que nous venons de citer. Ce qui se passa sous Néron est tout à fait exceptionnel.

vaincus que la fin justifie les moyens, ont cru pouvoir appeler le mensonge au service de la cause de la vérité et recourir à la ruse dans l'intérêt du ciel. Les faits sont là pour prouver que nous ne nous livrons pas à de vaines suppositions : il est incontestable et il est avoué par tout le monde, que des chrétiens ont fabriqué de faux évangiles, de fausses épîtres, de faux actes des saints, de faux vers sibyllins, et une foule d'autres écrits apocryphes {voir ci-dessus, chap. vu); les faussaires auteurs de ces fraudes pouvaient tout aussi bien recourir à d'autres moyens de même nature. Da moment que certains chrétiens étaient disposés à employer une pareille tactique, rien ne leur était plus facile que de réussir, et les faux miracles n'étaient plus qu'un jeu d'escamoteur. Un des tours les plus commodes du genre consiste à charger des compères de jouer le rôle d'estropiés ou de possédés, et d'aposter d'autres compères pour stimuler au besoin l'admiration, et attester au populaire que les individus guériSr miraculeusement avaient été infirmes dès le ventre de leur mère, et que leur mal avait résisté à tout Tart des médecins. Nous n'affirmons point que les choses se soient passées ainsi ; mais comme c'est ainsi que le miracle s'est le plus souvent pratiqué chez toutes les sectes et qu'il se pratique encore de nos jours, nous sommes en droit de dire que cela a pu se faire dans l'Ëgllse chrétienne, dès les premiers siècles, et que de pareilles jongleries ont pu accréditer le pouvoir miraculeux attribué aux prêtres et contribuer puissamment à la propagation de leur doctrine. Si un fait peut s'expliquer par un moyen humain, moyen vulgaire, facile et usité dans tous les cas semblables, ne doit-on pas supposer l'emploi de ce moyen plutôt qu'une dérogationaux lois de la nature? C'est, du reste, le parti que prennent les apologistes du christianisme dès qu'il s'agit de juger les autres religions, parce qu'alors leur intelligence n'est plus obscurcie par les préjugés. Ainsi, quoiqu'on n'ait pas de preuves certaines de l'imposture de Mahomet et qu'on ne puisse démontrer rigoureusement qu'un ange ne lui a pas parlé, cependant obligés de croire, ou que Mahomet a menti, ou qu'un ange est venu du ciel pour lui dicter le Koran, nous n'hésitons pas à adopte^ la première de ces suppositions.

Plusieurs autres moyens contribuerait encore aux progrès du n. «0

christianisme. La nouvelle secle, à sa naissance, avait admis ia communauté de biens (1) et avait ainsi appliqué jusque dans ses dernières conséquences le principe de détachement des biens terrestres. Cette constitution ne put durer longtemps. Mais quand on eut laissé aux disciples la libre disposition de leurs biens, on continua de leur faire un devoir de contribuer par d'abondantes aumônes aux besoins de la société ; il se forma ainsi dans chaque église un trésor dont Tadministration appartenait au clergé. On en dépensait une partie pour l'entretien du culte et de ses ministres : le surplus était distribué aux frères indigents; les diacres étaient spécialement chargés de ces distributions sous l'autorllé de l'évêque. Au moyen du lien commun qui unissait toutes les églises entre elles, les petites congrégations trouvaient des ressources dans les subventions des sociétés plus opulentes (2). Il en résulta que des secours purent être répartis régulièrement entre les veuves, les orphelins, les infirmes et les indigents de toute espèce. Ces largesses attirèrent nécessairement un grand nombre de prosélytes qui trouvaient des avantages matériels à être chrétiens, puisque ce titre leur donnait le droit de participer aux distributions. Avec des hommes que pousse ainsi le besoin le plus impérieux, il n'y a point à demander d'autre motif de détermination. Que leur importaient les questions de dogme, et pourquoi auraient-ils demandé des miracles pour croire? Ils allaient sans réfléchir vers la main bienfaisante qui leur donnait du pain : la reconnaissance devait les attacher à ceux qu'ils regardaient comme les pères des pauvres; leur adhésion à la foi prêchée par les distributeurs d'aumônes était plutôt de sentiment que de conviction. Habitués à être traités comme le rebut de la société, ils devaient se trouver flattés d'être reçus sur le pied de régalilé par les membres les plus élevés de la hiérarchie chré-

(1) Voir chapitre précédent, § 6.

(2j Pour donner une idée de Timportance de ces ressources, nous citerons le fait suivant. Sous le règne de Tempereur Dèce, Tévèque de Carthage obtint de son troupeau, dès la première invitation, cent mille sesterces pour le rachat des frères de Numidie qui avaient été emiûenés captifs par les barbares du désert (sairt Cyprien, Ep, lxii).

tienne et de participer aux agapes qui étaient le symbole de la fraternité (i).

EnÛn la conslilulion de l'Ëgllse chrétienne qui de bonne heure s'appuya sur une hiérarchie, lui assura l'avantage que donne l'unité d'efforts. Malgré les schismes et les hérésies, les Udèles de toutes les parties du monde étaient unis sous le gouvernement d'un clergé dont la voix était respectée à l'égal de celle de Dieu, et dont l'existence était étroitement liée à celle de son troupeau.— Le paganlsme n'avait pas de clergé à proprement parler : les fonctions de prêtre y étalent considérées comme honoriûques et remplies par des citoyens qui exerçaient en même temps des fonctions civiles ou militaires et ne formaient pas un corps particulier dans l'État; ils s'acquittaient avec indifférence d'un office qui n'avait plus que la coutume pour raison d'être; non seulement ils étaient étrangers à toute idée de prosélytisme, mais ils ne se sentaient nullement disposés à soutenir la religion dont ils étaient les représentants officiels. Ces prêtres n'avalent entre eux aucune relation, chaque temple était isolé des autres; on ne s'inquiétait pas, dans une ville, de ce que devenait le culte dans le reste de la terre; il n'y avait aucune communauté de dogmes ou de rites, non plus que de vues et d'intérêts. •— Chez les chrétiens, au contraire, tout se tenait et convergeait vers un but commun. De fréquentes réunions mettaient les fidèles en rapport avec leurs pasteurs, et ceux-ci se groupaient dans des synodes et des conciles. Bien avant que la monarchie pontiflcaie eût été constituée, les titulaires de certains sièges jouissaient d'une prééminence incontestée, soit parce qu'ils étaient regardés comme les successeurs des apôtres, soit à cause de l'importance des villes où ils résidaient. Ils avaient donc la haute main sur tous les fidèles de leurs provinces respectives, ils veillaient à l'intégrité de la foi et maintenaient la discipline. Ces patriarches furent souvent, il est vrai, divisés par des rivalités d'ambition ou de' préséance : mais presque toujours Ils eurent le bon esprit de

(1) VoyeZy sur ces aumênes et lear distribation, les apologies de saiul Justin et deTertnlIien; Edsèbe, Hist. eccl , liv. IV, ch. xxiii ; LuciE?r, In Pereffrin. ; Julie:{, Ep. xmx.

faire taire toules ces causes de division devanl la nécessité d'one union compacte contre l'ennemi commun. Le paganisme déjà débile et épuisé, journellement battu en brèche par un agresseur aussi actif et dont les efTorls étaient combinés, devait nécessairement perdre do terrain et finir par succomber. La force des choses devait amener naturellement ce résultat.

L'argument qui suppose qu'une religion n'a pu s'établir sans miracles, a, comme presque tous les autres, le grand vice de pouvoir être invoqué partoutes les religions et, par conséquent, de ne pouvoir prouver la vérité d'aucune ; il pourrait même être invoqué par la plus récente des religions, qui va nous fournir un rapprochement instructif.

Cette religion qui vient d'éclore sous nos yeux et dont le développement a pu être étudié avec autant de soin qu'aucun fait historique, porte le nom de spiritualisme ou spiritisme. C'est versl8S3 qu'elle a commencé à se répandre en France, en Angleterre, en Allemagne, et surtout aux États-Unis d'Amérique; les tables tournantes ont été son berceau ; elle consiste dans la comjnunication habituelle avec les âmes des morts par l'intermédiaire de certains hommes appelés médiums qui ne sont que des instruments passifs dont se servent les esprits pour se manifester. Cette secte se vante de produire journellement des miracles très-variés ; ce sont fréquemment des coups mystérieux dont on ne peut assigner aucune cause physique, ce sont des tables et autres meubles qui sont mis eu mouvement sans moteur visible, ce sont des instruments de musique qui jouent tout seuls, des mains n'appartenant ù aucun corps et qui se rendent visibles et palpables, des hommes qui, comme saint Cupertin, s'élèvent et planent en l'air, etc. Il a été publié à ce sujet une foule de relations très-circonstanciées, dont plusieurs émanent de témoins oculaires. Ces faits, admirés par les uns, sont niés et bafoués par d'autres. Beaucoup de personnes désirant s'enquérir de la vérité, ont cherché de bonne foi et sans prévention à se rendre compte par elles-mêmes de ces phénomènes : quelques unes ont déclaré que , malgré tous leurs efforts , elles n'ont pu parvenir à être témoins d'aucun fait concluant ; mais

d'autres ont été enchantées des merveilles qu'elles assurent avoir vues. Nous n'avons point ici à rendre compte de la polémique qui s'est engagée sur ces assertions contradictoires et qui ne paraît pas près définir, ni à nous prononcer sur la réaillé des faits dont il s'agit. Nous tenons seulement à constater que ces faits, bien que contestés, ont de nombreux et chaleureux partisans parmi lesquels il se trouve des hommes fort instruits et parfaitement honorables. II y a eu, à ce sujet, des enquêtes, des vérlûcations ; les sectaires ont eu à lutter contre leurs adversaires qui, au nom de la science, ont discuté, non-seulement l'existence 'des faits, mais aussi leur caractère surnaturel. On voit donc que ces miracles ont été soumis à des épreuves sérieuses, ce qui n'a pas eu lieu pour ceux du christianisme, ni en général pour ceux des anciennes religions.

Cela posé, on peut adresser aux chrétiens ce dilemme qui nous paraît un peu plus solide que celui de saint Augustin : Les miracles du spiritualisme sont vrais, ou ils sont faux. S'ils sont vrais, il s'ensuit que la nouvelle doctrine peut se prévaloir du même genre de preuve que le christianisme; mais comme deux doctrines contraires ne peuvent être en même temps vraies, et que ces deux doctrines dont l'une, au moins, est nécessairement fausse, ont également des miracles à leur service, on doit en conclure que les miracles ne peuvent servir à prouver la vérité d'une doctrine quelconque. Si, au contraire, les miracles du spiritualisme sont faux, comme ils sont infiniment mieux attestés que ceux du christianisme, puisqu'ils sont certifiés par une foule de témoins oculaires, il en résulte qu'on a encore moins de motifs pour admettre ceux du christianisme, et que, par conséquent, le rejet de ces derniers doit entraîner celui du christianisme.

§ 7. — Des persécutions.

Le christianisme naissant a éprouvé plusieurs fois de terribles persécutions qui n'ont pu l'abattre. L'impuissance des efforts de ses ennemis est-elle une preuve de la protection divine?... Il n'y aurait pas de raison pour ne pas en dire autant de tous les établissements dont l'enfantement a été pénible. Le succès ne prouve qu'une chose, c'est que la résistance était plus forte que l'action. Gomme, en fait

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