II. S
pas seulement en opposition avec la tradition eceiésiastiquc, elle a en outre le tort de renfermer une grave inconséquence. En effet, de deux choses Tune : ou ces enfants sont coupables, ou ils ne le sont pas. S'ils sont innocents, il faut admettre que tous les hommes le sont également en naissant et ne deviennent responsables que des fautes qu'ils commettent personnellement et par l'abus de leur liberté, ce qui renverse tout le système du péché originel ; de plus, Innocents, ils ont droit de profiter du bénéfice de la rédemption opéré par Jésus qui, par son sang, a ouvert à tous les hommes le sanctuaire céleste (saint Paul, Bebr,, ix). SI, au contraire, ils sont coupables, comme ils méritent une peine infinie et que la rédemption ne les a pas atteints, ils sont nécessairement dévolus à l'enfer; peu Importe que la faute dont ils sont souillés leur appartienne en propre ^ ou leur vienne d'aulrui ; leur dette envers le Dieu offensé est toujours ta même. Tout au plus pourra-t-il y avoir une différence dans Tin* lensité de la peine; mais encore faudra-t-il qu'il y ait peine, et ce n'en est pas une qu'un bonheur réduit; ou autftment Dieu, au lieu de dévouer aux flammes éternelles tout le genre humain par son arrêt contre Adam, aurait pu satisfaire à sa justice qui exigeait une peine infinie, en ne le condamnant qu'à un bonheur réduit ; et comme la réduction peut-être aussi petite qu'on voudra pourvu qu'elle s'étende à l'éternité, ce qui suffit pour en faire une peine infinie, il s'ensuit que le sort de l'humanité aurait pu n'éprouver de la chute d'Adam, qu'une déchéance insensible qui n'eût rendu nécessaire ni la création de l'enfer ni la rédemption; c'est ce que le christianisme ne peut admettre... De quelque côté qu'on se retourne en examinant cet effï'oyable dogme du péché originel, on ne trouve qu'absurdités et contradictions.
foi : « iVottf croyons qtte ces enfants ne participent en aucune sorte à la grâce de la rédemption^ et qu''ainsi mourant en Adam, Us n''ont aucune pari avec Jésus-Christ. » Ce qui est surtout décisif, c'est l'autorité da concile de Trente (session V, can. I, II, ill, IV, V), c'est encore le cérémonial du baptême, dans lequel le prêtre exorcise le démon qui est maître de Tàme de Tenfant, d'où il résulte que, quand le baptême n'a pas lieu, Vàme reste sous le pouvoir du démon et partage son sort pour Téternité.
D'après l'enseignement chrétien, l'hérédité da péché d'Adam n'est pas le seal résultat de sa chute; elle a entraîné, en outre, chez l'homme la détérioration de sa nature et le penchant Inné au mal. Étrange système que celui d'après lequel Dieu, auteur dé notre être et de toutes nos facultés natives, nous donne en naissant un penchant prononcé au péché et nous créé naturellement vicieux. Gomment s'étonner ensuite que nous commettions ie mal, et comment nous en demander compte? Que ne nous donnait-il pour le bien autant de dispositions et d'attrait qu'il nous en a donné pour le mal? Chacun, tout en étant libre, trouverait un bonheur ravissant à pratiquer la vertu ; il n'y aurait pas besoin de l'épouvantait de l'enfer pour nous détourner du vice. Dans le système de l'Église, nous demandons comment Adam et Eve qui étaient nés bons, et surtout comment les anges ont pu pécher. On nous dit qu'ils ont abusé de leur libre arbitre; c'est qu'alors le mal leur offrait plus d'attrait que le bien, ainsi qu'il arrive pour l'homme déchu; il n'y a donc pas de différence entre lui et l'être essentiellement bon par sa nature, et cette bonté native n'empêche pas d'éclore le penchant au mal. Alors que signifie la prétendue détérioration, puisqu'il est avoué qu'auparavant les choses se passaient comme aujourd'hui?— Si cette corruption de la nature humaine est un résultat de la chute, elle aurait dû, comme le péché originel, disparaître par l'effet de la rédemption. Or non-seulement, depuis cette époque, les hommes non baptisés sont constitués comme ils l'étaient précédemment, ce qui est dans Tordre, puisque pour eux il n'y a pas eu de rédemption, mais le baptême ne fait nullement cesser cette corruption. Les baptisés ont des passions tout aussi vives que les autres hommes, et sont tout aussi disposés à préférer le plaisir au devoir. Qu'un homme ait été baptisé dans son enfance et que depuis il n'ait pas été instruit dans la religion chrétienne et ait vécu parmi les infidèles, conformément aux croyances et aux coutumes de son pays, cet homme sera, de l'aveu de tous les orthodoxes, aussi enclin au mal qu'il l'eût été sans le baptême; ce complément merveilleux de la rédemption a donc été inefficace, et cet homme qui, en recevant l'aspersion de l'eau magique, a satisfait à la condition moyennant laquelle il devait être affranchi des suites du péché d'Adam, se trouve toujours affecté de
celle gangrène morale, de celle perversilé natarelle que (ui a léguée Adam. Nous dirons de nouveau : A quoi a donc servi ia rédemplion? Allons plus loin; considérons les chrétiens t)aptisés, croyants et élevés dans la pratique du christianisme. Nous n'examinerons pas ici s'ils sont meilleurs que les non-chrétiens, ni à quoi tient la supériorité morale qu'ils peuvent avoir, ce qui nous entraînerait hors de notre sujet; nous demanderons seulement si chez eux le penchant au mal est éteint. L'Ëglise répond négativement, -elle ne cesse de nous dire que la vie est un combat continuel et que nous ne pouvons nous sauver qu'en luttant contre nos mauvaises passions. Elle affirme que chez Adan, avant sa chute, il y avait liberté complète, indifférence pour le bien et pour le mal, que par sa chute il a perdu cette grande et heureuse liberté, et que, chez tous ses descendants, il y a prépondérance du penchant au mal, ce qu'elle appelle concupiscence (1); et elle a condamné comme hérésie, chez Pelage, celte proposition que l'homme a actuellement par lui-même autant de pouvoir de faire le bien que le mal (2). Le baptême ne détruit pas cette prépondérance, il ne nous a donc pas régénérés ; il laisse subsister la corruption naturelle qui nous entraîne au mal, cl ne nous a point inoculé ia passion du bien. La vertu du sacrement est donc imaginaire, comme la rédemption.
§ 6. — Des diables.
L'ancienne théologie persane, considérant que sur la terre le bien et le mal se balançaient à peu près également, supposait, comme nous l'avons déjà dit, le monde partagé entre les actions rivales de deux principes contraires présidant, l'un au bien, l'autre au mal. Ce système de dualisme s'est perpétué fort longtemps dans la secte demi-chrétienne des manichéens. Une élude plus avancée de la nature divine fit concevoir la fausselé de celte hypothèse; on re-
(1) Saint Paul,, Aom., vi, vn, viiiî Concil. trident., sessio V, can. V; SAINT Augustin, De spiritu et Huerai ch. xxx, n° 52; lib,\l{ Contra pelagian., ch. viii, n» 24; Epittola 317 ad Vital., ch. m, n» S, ch. vi, n» 23 ; elc.
(2) Bergier, yo Liberté.
connut qae l'idée de deux Dieux impliquail contradiction. Mais comme l'bomme ne se défait pas sur-le-cliamp de ses vieiiles erreurs, on n'arriva d'abord qu'à un système bâtard qui conservait une grande partie de l'ancien. On sentit bien qu'il fallait faire descendre Ârimane du trône où il avait élé posé comme régal de Dieu ; mais au lieu de le supprimer entièrement, on lui conserva un rôle qui, bien que subalterne par rapport à Dieu, ne manquait pas de grandeur. On supposa que Dieu avait créé des anges, êtres de beaucoup supérieurs à l'homme, destinés à habiter le ciel, à servir de cortège à Dieu, à être ses ministres, ses messagers, ses coadjnteurs ; un certain nombre d'entre eux se maintint dans la pureté et dans Tobéissance au créateur. Itfais un des anges, le premier de tous, le plus grand en intelligence et en puissance, entreprit de détrôner Dieu et d'usurper la royauté de l'univers; il entraîna un. grand nombre d'anges dans sa rébellion; une lutte terrible eut lieu; elle ne fut pas favorable aux révoltés. Dieu demeura vainqueur, foudroya les coupables et les condamna à des supplices sans fin. Cependant, quoique déchus, ils conservèrent une puissance immense, celle de contrarier les desseins de Dieu, de gâter son œuvre, de faire avorter ses projets, de tenter les hommes et de les pousser au mal. Ces anges chassés du ciel, appelés par les chrétiens diables ou dénions^ remplissent donc exactement l'emploi de l'ancien Arimane, celui de présider au mal. Ce système n'est donc en réalité qu'un manichéisme fort peu mitigé, laissant subsister la lutte entre deux principes rivaux, lutte dans laquelle Dieu est plus souvent vaincu que vainqueur.
Cette fable se trouve sous différentes formes dans plusieurs des mythologies anciennes; on la retrouve chez les Grecs, dans les Titans qui voulurent escalader le ciel et que foudroya Jupiter; chez les Égyptiens, dans la lutte de Tryphon contre Osiris, etc. Bien qu'elle fasse actuellement partie du dogme chrétien, on n'en trouve aucune trace dans ceux des livres de la Bible où l'on devait s'attendre à la rencontrer. La Genèse, en racontant la création du monde, ne dit rien des anges ; l'auteur a cependant eu la prétention d'expliquer la manière dont tous les êtres avaient pris naissance (Gen., ii, 4). Il n'est question des démons, ni dans le Pentateuque, ni dans les livres
de Josué et des Juges. Ils ne commenceot à paraître qae dans les livres postérieurs à la captivité de Babylone (1), et Salan semble indiqué comme leur chef (Zach., m), mais sans qu'il soit rien dit de leur origine, ni de leur prétendue révolte contre Dieu. Dans le Nouveau Testament, il est très-souvent parlé de démons, et leur chef est désigné tantôt sous le nom de Satan, tantôt sous celui de Béelzébub qui n'est autre qu'une divinité phénicienne (c'était le Diea chasseur de mouches) ; on ne nous y apprend rien sur l'histoire des démons; l'apôtre Jude en cite seulement un trait, c'est que le diable disputa à l'archange Michel la possession du corps de Moïse (Jude, V. 9). Un seul texte vient confirmer l'bisloire de l'origine des démons, c'est le passage où saint Pierre (Il Ep., ii, 4) rappelle incidemment et au milieu d'une instruction morale, que Dieu n'a point épargné les anges qui ont péché, mais les a précipités dans l'abîme où les ténèbres leur servent de chaînes, pour être tourmentés et tenus comme en réserve jusqu'au Jour du Jugement. II est donc bien constant que cette révolte des anges, qui ne se trouve mentionnée dans les écritures judéo-chrétiennes qu'à une époque si récente, est un emprunt fait aux mythologies orientales où on la trouve dès la plus haute antiquité.
Ce dogme suppose la puissance de Dieu bien bornée, puisqu'elle peut être tenue en échec par une puissance rivale. L'idée d'une lutte contre le Tout-Puissant est déjà un non-sens. La tradition qui admet une véritable guerre, semble admettre aussi qu'il n'a pas suis à Dieu d'un simple acte de sa volonté pour repousser l'attaque de ses adversaires, mais qu'il lui a fallu de grands efforts et de longs travaux pour arracher une victoire péniblement disputée. Quoique l'Eglise n'ait rien décidé formellement sur la nature et la durée de
(1) Satan joue un rôle assez actif dans le livre de Job qu'on croit fort ancieUf mais qui n'est certainement pas juif. II n'y est question d'aucun des faits rapportés dans le Pentateuque, d'aucun des personnages bibliques, d'aucun événenlent de Thistoire Juive. C'est, selon toute probabilité, un livre arabe dont on ne connaît ni l'auteur, ni l'époque où il a été écrit. Il a sans doute été traduit en hébreu, et il a été admis, on ne sait pourquoi, dans le canon sacré des Juifs, avec lequel il ne fait pas corps.
celle luUe, les écrils des anciens Pères, ceux du moyen âge, les monumenls surloul de Pari chrélien, ont exprimé l'opinion généralement reçue quand iis ont décril les phases terribles de la guerre où il s'agissait du sceptre de l'univers, et le protestant Milton n'est pas sorti de l'orthodoxie chrétienne dans son poëme du Paradis perdu où domine tellement la pensée manichéenne, que le lecteur tremble, à chaque instant, qu'une savante manœuvre de Satan n'en fasse le successeur de Dieu.
Étant donnée la sublime intelligence de Satan, Il est déraisonnable de lui supposer le projet de renverser Dieu et de prendre sa place; cette idée n'a pu naître que chez des hommes peu éclairés, qui se figuraient Dieu comme un monarque habitant un lieu déterminé, siégeant sur un trône auquel sa puissance était attachée, et pouvant la perdre par une vicissitude semblable à celles qui abattent les dynasties; c'est ainsi que Saturne avait remplacé Uranus, et avait à son tour été remplacé par Jupiter. L'Ëglise, en admettant la révolte de Satan, s'associe à ces préjugés vulgaires.
11 est impossible de justifier la colère et la vengeance de Dieu qui ne se conçoivent que dans l'hypothèse ridicule où il aurait craint sérieusement pour son trône et se vengerait de l'inquiétude que lui a causée son rival, en le frappant impitoyablement. Mais pour quiconque a sur Dieu des' idées un peu plus saines, l'idée de le détrôner n'est qu'un acte de démence, plutôt digne de compassion que de colère. Qu'un enfant armé de son sabre de fer-blanc se niette en campagne pour aller renverser l'empereur de toutes les Russles, lui fera-t-on l'honneur de le poursuivre comme coupable de lèse-majesté ou d'altentat à l'équilibre européen, épuisera-t-on sur lui tout l'arsenal des châtiments ? Non, le czar lui-même ne fera qu'en rire. 11 y a encore de la proportion entre un gamin et un empereur; il n'y en a pas entre une créature, si élevée qu'elle soit, et le Créateur. La rébellion de Satan, en la supposant réelle, ne méritait qu'un traitement d'aliéné et non un supplice éternel.
Il y aurait à examiner ici la question de l'éternité des peines infligées aux démons; mais il sera plus à propos de la discuter en même temps que celle des damnés.
Ce que le bon sens ne peut admettre, c'est que Dieu souffre
qu'une légion d'étrescssentiellenienl malfaisants s*abaUesor la création ei la pervertisse. En ne rempéehaot pas, bien qu'il le paisse, il se rend complice do mal; et le système des diables, qui a pour objet de rendre raison du mal et de justifier Dieu, manque tout i fait son bot. Conçoit-on que Dieo laisse Thomme exposé aux suggestions des démons et risquant ainsi de faillir à chaque instant, grâce à leurs babiles man<eoYres?On a beau dire qu'il tempère l'effet des tentations et qu'il nous octroie les secours de sa grâce : toujours est-il que, d'après le système de TËglise, la plupart des pensées coupables nous viennent des démons, et que les chances de nous perdre sont horriblement multipliées par les embûches de ces terribles ennemis qui, bien qu'invisibles, nous entourent, nous pressent, nous assiègent de toutes parts, et ne nous laissent ni trêve ni relâche (1) ; d'où il suit que, les démons écartés, les hommes seraient beaucoup meilleurs, et qu'un bien plus grand nombre seraient sauvés. Dieu veut donc le malheur de Pbomme, puisqu'il laisse subsister une des causes les plus puissantes de sa perte. Ce [n'est pas assez de maintenir la déchéance prononcée contre lui à cause du péché originel ; il faut encore qu'il le soumette â l'influence d'êtres d'une habileté prodigieuse et d'une perversité non moins grande, dont tout le tra-
(1) ft Le diable, votre adversaire, r6de aatoar de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer (I Ep. de saint Pierre, v, 8). flous n^avons pas seulement à lutter contre la chair et le sang, mais encore contre les princes et les puissances, contre les directeurs de ce monde, les chefs des ténèbres, les esprits de méchanceté répandus dans Tair (ffpAet., vi, 13). Le diable esi le dieu de ce monde; c'est lui qui a aveuglé les entendements des incrédules, afin que la lumière de l'Evangile de la gloire du Christ, qui est Pimage de Dieu, ne leur resplendit point (II Cor., iv, 4). Le monde entier est sons Tempire du malin (I Jean, V, 19). »
On admet également la puissance des diables dans Tordre physique : « Oui, dit Origène, lorsque les démons acceptent on rôle dans les actes des magiciens, c'est à Taide de leur puissance que sévit la famine, que régnent les chaleurs excessives, la stérilité des arbres et des vignes, et cette corruption pestilentielle de Pair, qui détruit à la fois les fruits de la terre, les animaux et les hommes {Contra Celsum^ liv. Ylll, ch. xxxi). » Voir le Rituel.
vail, toas les efforts tendent à le précipiter dans l'abîme. Ce Dieu se délecte donc des souffrances de ses créatures, il se repaît donc de leur corruption et de leur ruine!... Un père impose à ses enfants un voyage plein de périls, il sait que leur faiblesse naturelle les expose déjà à d'affreux malheurs ; mais ces chances funestes ne lui suffisent pas, il a soin de donner à ses enfants pour compagnons de route, des scélérats fieffés qui vont faire tous leurs efforts pour les perdre. C'est une épreuve, dit-Il, et s'ils en sortent vainqueurs, ils n'en auront que plus de mérite. C'est vrai, mais ce père sait que beaucoup de ces enfants succomberont, et qu'ils se seraient sauvés s'il eût pris soin, au moins, de tenir enfermés les infâmes brigands qu'il leur avait associés. Son épreuve va donc causer la perte de la plupart de ses enfants. N'Importe, il n'en persiste pas moins à multiplier autour d'eux toutes les chances de ruine. Mais si ces infortunés s'égarent, grâce aux conseils perfides de leurs ennemis, le père viendra-t-il du moins leur tendre une main bienveillante et réparer le mal qu'il aura fait par son Imprudence? Oh non, alors il sera sans pitié pour eux, refusera de les voir et lancera contre eux une malédiction Irrévocable... Ne vaut-il pas mieux être athée que de se faire un Dieu semblable à ce père dénaturé (1)?
On peut demander si l'action des diables sur les hommes est un fait normal, découlant de la nature des uns et des autres, ou si c'est une conséquence de la chute d'Adam. La première hypothèse ne pourrait se concilier avec le tableau que fait l'Ëglise de la pureté et de la sainteté de l'homme primitif. Ceux qui admettent que le serpent du paradis terrestre n'était autre que Satan, font, il est vrai, remonter l'influence démoniaque avant la chute de l'homme. Mais alors comment expliquer que l'homme qui Jusque-là avait été innocent et que Dieu destinait à jouir d'un bonheur Inaltérable, ait été, malgré son ignorance, mis par lui en contact avec le prince du mal et exposé ainsi à une lutte inégale dont le résultat Àe pouvait être que sa perte? Si Dieu avait réellement aimé l'homme, il l'aurait mis
(1) La superstition, dit Plutarque, est plus injurieuse à Dieu que rathéisme. J'aimerais mieux qu'on pensât qu'il n'y eût jamais de Plutarque au monde, que de croire que Plutarque est injuste, colère, inconstant, jaloux, vindicatif, et tel qu'il serait bien fâché d'être. II. S6
à l'abri des alleintes de son plus cruel ennemi. Admel-on^ au contraire, qu'Adam ei Eve, en pécbanl, n'ont cédé à aucune suggestion étraDgère(sinon pourtant à celle d'un simple reptile parlant), et que, depuis leur chute seulement, eux et leur race sont tombés sous l'empire des diables ? Cet assujettissement de rhumanité aux esprits malfaisants serait alors une aggravation de peine dont ne parle pas l'Écriture. Mais, au moins, devait-elle cesser avec la rédemption ; alors devrait se réaliser la promesse de la Genèse, la tête du serpent devrait être écrasée, Satan et ses anges devraient être pour toujours réduits à l'impuissance de nuire... L'Église reconnaît qu'il n'en a rien été. Jésus, à i'approcbe de sa passion, dit : « C'est maintenant que le Prince de ce monde va être chassé dehors (Jcar, xii, 31). » Cette prophétie, comme tant d'autres, s'est trouvée en défaut ; le Prince de ce monde règne toujours. Tous les enfants qui naissent sont, comme par le passé, les vassaux du démon auquel on les fait renoncer lors de leur baptême. Mais alors Satan est plus fort que Jésus, puisque son empire survit à la rédemption, puisque la rédemption est impuissante à lui arracher sa proie. Le baptême enfin fait-il cesser cette domination satanique? Mon, l'homme a beau être régénéré, devenir enfant de Dieu et de l'Église, il est toujours livré aux embûches de Satan qui ne dort point (1), qui a toujours le même pouvoir sur lui, qui l'assiège de tentations, de mauvaises pensées, d'imaginations séduisantes; et qui, pour réussir dans ses desseins, peut recourir à mille ruses, revêtir toutes sortes de formes, même se transformer en ange de lumière (Il Cor., xi, 14). Les vies dçs saints sont remplies de récits de leurs luttes contre les diables et des fatigues Inouïes qu'il leur a fallu endurer pour résister à ces implacables ennemis ; les tentations de saint Antoine et de saint Jérôme sont particulièrement fameuses et prouvent l'étendue du pouvoir démoniaque. Les possessions d'hommes par les démons ont été tout aussi nombreuses après qu'avant Jésus-Christ. Saint Cyprien prétend même que les chrétiens ont plus à souffrir des attaques du diable que les autres hommes(2). Tertuliien parle fréquem-
(1) Imitation de Jéstu-Chritt, liv. Il, ch. ix.
(2) Trùié De la peste.
ment d'exorcfsmes et allègue, comme la plus solide preuve du christianisme, la facullé qu'avalent les chrétiens de chasser les démons du corps des possédés (1). — Jésus n'a donc rien détruit. Qu'est'ii donc venu faire sur terre? S'il a laissé toutes choses dans le même état, s'il a laissé le monde livré à l'empire du mal, il n'est rien moins que rédempteur. C'était bien la peine de s'incarner et de s'Immoler!...
Cette persistance de Dieu à nous laisser en butte aux ruses du malin est d'autant plus déplorable que l'Ëcrlture fait mention de diables enchaînés; il ne s'agissait donc que de généraliser la mesure. Quand Jésus chasse du corps d'un gérasénien une légion de démons, ceux-ci le supplient en grâce de ne pas les reléguer dans l'abime(Luc, viii, 31), sans doute dans la crainte d'y être réduits à l'impuissance. Donc la chose était possible. Il est dit dans Tobie, que le démon Asmodée qui avait étranglé les sept premiers maris de Sara, fut saisi par l'ange Raphaël qui l'enchaîna dans le désert de la Uaule-Ëgypte (Tob, viii, 3). Ce fait peut donner lieu à des ré* flexions importantes. D'abord, il en résulte que les diables ne sont pas, comme le prétend l'Ëgiise, de purs esprits, sans organes; car on n'enchaîne pas un esprit.; et ici lés termes ne peuvent être pris métaphoriquement, puisque le lieu précis de la scène y est désigné. En second lieu, le séjour des démons n'est donc pas l'enfer, puisqu'en voilà un enchaîné sur terre, dans la Haute-Ëgyple, où chacun peut l'aller voir. Enfin, puisque l'ange Raphaël avait le pouvoir d'enchaîner Asmodée, il est bien regrettable qu'il ne l'ait pas fait plus tôt; il aurait empêché par là, non seulement la mort prématurée des sept maris de Sara, mais, ce qui est bien plus grave, les crimes que cet Asmodée avait fait commettre depuis le commencement du monde. Ce que nous disons d'Asmodée, nous pouvons le dire de toute son espèce. Dieu, par lui-même ou par ses anges, pouvait dès le commencement enchaîner tous les diables, préserver ainsi l'humanité des crimes innombrables qu'ils ont causés et qu'ils causeront jusqu'à la fin des siècles, et sauver ainsi une foule d'hommes dont ils ont amené la damnation. — L'Apocalypse
(1) Apol.tCh. xxiii; De speetaculiSt ch. xxix ; Ad Scapulam, ch. iv.
308 EXAHEN DU CHRISTIANISME
annooee qne, lors de la première résarrectlon réservée seolemenl aax martyrs et aax premiers d'entre les senriteors de Christ (elle devait avoir lieo pea de temps après la pvbllcatioo da livre), un ange descendra du ciel, ayant la clef de l'abîme et une grande chaîne à la main, saisira le Dragon ou Panden serpent qui est le Diable et Satan, et l'enchaînera pour mille ans, et ce sera ane période de repos et de bonheur ponr la terre; après ces mille ans, Satan sera délié, il sortira de sa prison et il séduira les nations qui sont aux quatre coins do monde; assisté de Gog et de Magog, il assiégera le camp des saints et la cité sainte; mais Dieu fera tomber une pluie de feu; le Diable, la Bêle et les faux prophètes seront enfin précipités dans un étang de feu et de soufre où ils seront tourmentés jour et nuit pendant les siècles des siècles {Apoc. xx). C'est très-bien ; mais c'est finir par où il fallait commencer. Dieu en lâchant, enchaînant, relâchant et renchaînant le Diable, se fait un jeu du salut des hommes ; il ressemble à un tyran qui lancerait de temps en temps un tigre enragé au milieu de son peuple.
Aux époques où régnait le christianisme, le Diable occupait une large place dans le système religieux. Le fidèle ne pensait à loi qu'en frissonnant d'effroi et en se signant pour chasser ses maléfices ; il n'était bruit que de ses terribles exploits, de ses machinations pour perdre les hommes ; on loi attribuait la plupart des fléaux. Les sculpteurs de nos vieilles cathédrales le représentent sous sa forme si populaire, comme une espèce de satyre corno, avec une queue en spirale, une fourche à la main en guise de sceptre. Mais depuis l'affaiblissement de la foi, le Pluton chrétien est tombé dans le domaine de la caricature. Sa figure hideuse n'a plus semblé que grotesque, ses cornes et sa fourche n'ont excité que la raillerie; le nom du Diable ne provoque plus qu'un sourire de pitié, même chez les croyants éclairés, tant est déchue cette conception de l'empire du mal, tant la raison a miné l'empire de la superstition. Satan n'est plus qu'un croque^mitaine dont quelques fourbes se servent encore pour épouvanter les niais.
§ 7. — De la grâce et de la prédestination.
Le problème da libre arbitre est an des plas épineux qui aient exercé l'esprit humain. L'Ëglise, dès qu'elle eut à se prononcer sur celte matière, admit ces deux propositions dont l'accord semble bien difficile : 1** que l'homme est libre et responsable de ses actions; 2« qu'il ne peut faire le bien sans un secours spécial de Dieu, auquel on a donné le nom de grâce.
Une première difficulté de ce système, c'est que Dieu agirait ainsi sur l'homme, non par le jeu des lois générales et fixes par lui établies, mais en vertu d'une volonté particulière pour chaque individu et pour chaque cas individuel; ce qui est contraire aux saines notions de la divinité.
En second lieu, dès qu'il est admis que l'homme déchu ne peut se relever par ses propres forces, que sa réhabilitation exige une action Infinie dont il est incapable, et que la cause de cette action est en Dieu même et non motivée sur les mérites de l'homme, la grâce ou secours divin aura ce double caractère d'être infinie par son essence et gratuite dans sa distribution, c'est-à-dire indépendante de toute cause déterminante de la part de l'homme. « De là, dit La Mennais, deux conséquences. Une action essentiellement infinie est, quanta son effet, irrésistible et nécessitante ; la grâce agira donc comme une puissance fatale en ce sens qu'elle a nécessairement son effet, l'effet voulu de celui qui agit. Nécessairement gratuite aussi, donnée et reçue sans aucun égard aux dispositions internes de l'homme, à la direction préalable de sa volonté qu'elle seule d'ailleurs peut maintenant déterminer au bien, la grâce agira sur lui à la manière des forces qui agissent physiquement sur les corps bruts, de sorte qu'il sera de fait totalement étranger à sa réhabilitation ; d'où l'on devra conclure, ou que cette réhabilitation qui ne dépend de l'homme en aucune façon, est certaine pour tous, ou que, sans aucun motif tiré de l'homme même (1), Dieu a primitivement
(1) On voit, par TËcriture, que la grâce peut même être accordée en
raison inverse des mérites. Ainsi Jésus dit que si les habitants de Tyr et
de Sidon avaient été témoins des miracles qu'il opérait devant les Juifs,
ils auraient fait pénitence dans le cilice et dans la cendre (Mat., xi, 21 ;