II. s
décidé en soi que quelques uns seraient réliabitités et que d'autres ne ie seraient pas (1). »
C'est cette dernière conséquence qui a prévalu dans l'Ëglise. En exaltant la grâce, on a tué le libre arbitre. Pour faire le bien, il faut ie connaître, l'aimer, il faut la volonté de le faire et le pouvoir de l'accomplir. Eh bien, rien de tout cela n'est en la puissance de l'homme; c'est Dieu qui, à son gré, lui octroie ces divers dons, c'est ce qui résulte des définitions mêmes de l'Ëgiise et ce qui est établi par les textes que nous allons citer. Il s'ensuit que l'homme est un instrument passif entre les mains de Dieu qui seul ie dirige comme il lui plaît, et en lui donnant sa grâce lai fait faire le bien, ou, en la lui refusant, l'abandonne au mouvement de sa nature corrompue qui le pousse invinciblement au mal ; qu'ainsi il a choisi de toute éternité certains hommes pour en faire des saints et des bienheureux, et qu'il a destiné tous les autres à être des réprouvés et des damnés; c'est ce qu'on appelle \^ prédestinatiorié Dans ce système^ l'homme ne devrait plus être responsable de ses actions ; mais, par une étrange inconséquence, l'Église, tout en reconnaissant que le mérite des bonnes actions des Justes appartient en entier à Dieu, attribue aux méchants le démérite de leurs actions mauvaises, de sorte que l'homme serait traité en machine tant que Dieu l'emploie à faire ie bien, et traité en être libre dès que le défaut de secours divin le précipite dans le mal. Dieu serait ainsi le portrait des rois constitutionnels qui ne peuvent que bien faire et dont tout le mal est imputé à leurs ministres, et c'est Satan qui serait le ministre responsable. Quant à l'homme, privé de tout pouvoir, il serait néanmoins, par une odieuse fiction, considéré comme n'ayant que le pouvoir de mal faire, et réellement puni du mai qu'il ne pouvait éviter. Cette doctrine est établie par l'Ëcriture, les saints Pères et les conciles.
En effet, on voit dans l'Ancien Testament, que Jehovah se fait un
Luc, X, 13). Il savait donc que les habitants de Tyr et de Sidon auraient accueilli sa parole s^il la leur eût portée, et cependant il les en prive pour la porter aux Juifs par lesquels il sait qu'elle sera repoussée* (1) Esquisses (Tune philosophiej Ile partie, liv. I, ch. viii.
jeu cruel d'aveugler les hommes pour les perdre. II dit à Isaîe : < Aveuglez le cœur de ce peuple, rendez ses oreilles sourdes, et fermez^lui les yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'entendent, que son cœur ne comprenne, et qu'il ne se convertisse à mol, et que je ne le guérisse (Is., vi, iO). » Jésus s'applique ces paroles et les met en pratique (Mat.,xiii, 10 et suiv.).— Dieu envoie Moïse vers Pbaraon pour le prier de laisser partir les Israélites, il le charge de prouver sa mission par des miracles ; mais il annonce d'avance le résultat de celte démarche : « J^endurcirai le cœur de Pharaon, et il ne laissera point partir mon peuple ( Ex., tv, 21). > En effet, il est dit piiis l}as que les miracles ne touchèrent pas Pharaon, parce que son cœur s'était endurci comme le Seigneur Vavait annoncé {id., vu, ââ). Ces expressions sont plusieurs fois répétées {Ex., viii, ix, x, xi, xiii, xiv) et expliquées par les faits. Il est dit de même (Ps. civ, ^) : « Dieu changea le cœur des Egyp* tiens, afin qu'ils haïssent son peuple et qu'ils accablassent ses servi* teurs. »
Il est dit aussi des rois chananéens, que c'avait été la volonté du Seigneur, que leurs coeurs s'endurcissent et qu'ils combattissent contre Israël afin d'être défaits (Joscé, xi, 20). C'est Dieu qui pousse David à faire le dénombrement dont il devait ensuite punir ce prince (II Hois, xxiv, i). Ainsi le Seigneur ne se borne pas à refuser aux hommes le secours sans lequel il leur est impossible de faire le bien; il leur inspire de mauvaises pensées et les pousse à des déterminations qui doivent causer leur perte. Jésus sanctionne cette doctrine quand il fait demander par l'homme, que Dieu ne l'induise pas en tentation. {Oraison dominicale, Mat.,ti, 13), et reconnaît, par conséquent Dieu pour auteur des tentations, c'est-à-dire des mauvaises pensées. — « Personne, dit Jésus, ne peut venir à moi si mon père ne l'entraine {id,, vi, 44). Toute plante que mon père céleste n'a pas plantée, sera arrachée (Mat., xv, 13). Beaucoup chercheront à entrer par la porte étroite et ne le pourront pas (Luc, xnt, 24). Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi (Jean, xvit, 9). » —Les apôtres sont plus explicites : c Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ? Et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous ne
31S EXAMEN DU CHRISTUNISME
l'aviez pas reça (I Cor,^ iy, 7) ? Cat Dieu qui opère en vous U vouloir et le faire, selon qu'il lui plaît {PhiUp., ii, 13). • Ainsi lien de ee qui est bon en l'homme ne lui appartient ; il n'a pas le mérite de ses actions; c'est Dieu qni a tout fait. — « Aox fidèles qui sont élus selon la presciencede Dieu le Père pour avoir la sanctification dn Saint-Esprit (I Pierreux, 2). Nous savons que quiconque est né de Dieu» ne pèche pas ; mais la génération de Dieu le conserve, et le malin ne le touche pas (1 Jiah, v, 48). Les habitants de la terre, dont les noms nesontpas écrits dans le livre de vie dès la création du mondcj s'étonneront de voir cette béte, etc. (Apoc., xvni, 8). Dieu nous a appelés par sa vocation sainte, non selon nos oeuvres^ mais selon le décret de sa v€lonté{\ Tim., i, 49). Dieu nous ayant prédestinés par un pur effet de sa bonne volonté, pour nous rendre ses enfants adoptlfs par Jésus-Christ, etc. (Ephes, i, 5). Ceux que Dieu a connus dans sa prescience, ils les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son fils, afin qu'il fât l'ainé entre plusieurs frères. Et ceux quHl a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés. (Rom. viii, 29, 30). — Dieu dit à Moïse : Je ferai miséricorde à qui il me plaira. Cela ne dépend, ni de celui qui court, ni de celui qui veut, mais de Dieu qui fait miséricorde... Ainsi il fait miséricorde à qui il lui plaît, et il endurcit qui il veut (quem vult indurat). Vous me direz peut-être alors : De quoi se plaint-il, et qui est-ce qui résiste à sa volonté? homme, qui es-tu pour discuter avec Dieul Un vase d'argile dit-il à celui qui Va fait : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Le potier n'a-t-U pas le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase destiné à des usages honorables et un autre destiné à des usages vils et bon-teux ? Que dirons-nous donc si Dieu voulant montrer sa colère et faire connaître sapuissavce, souffre avec unepatience extrême les vases de colère préparés pour la perdition, afin de faire paraître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde qu'il a préparés pour la gloire (Rom., ix, 15-23) ?
Arrêtons-nous un instant sur cette désolante doctrine. L'homme n'est, entre les mains de Dieu, que ce qu'est l'argile entre les mains du potier; Dieu fait de nous ce que bon lui semble, ou des saints ou
des réprouvés; dès lors les efforts de l'homme sont impaissants, une volonté supérieure le façonne et le dirige irrésistiblement, il ne peut éviter le sort fatal qui lui a été assigné de toute éternité; la seule différence qui nous distingue du vase de terre, c'est que nous avons conscience de notre être ; nous sommes, selon l'expression de Spinoza (1), des automates intelligents. Mais du moins le vase est insensible au sort qui lui est destiné, mais le potier n'est pas assez fou pour reprocher à son vase d'être fait de telle ou telle façon, mais 11 ne le brisera pas pour le punir d'avoir la forme que lui-même lui a donnée. C'est cependant cette démence barbare que vous attribuez à votre Dieu. Il prend parmi nous quelques hommes et les pétrit pour la vertu ; quant à tous les autres formant l'immense majorité, il les pétrit pour le crime: il leur refuse ie secours sans lequel le bien leur est rigoureusement impossible ; puis, pour les punir d'avoir été ce qu'il les a faits, il les condamne à des supplices sans fin (2). Peut- 00 concevoir rien de plus extravagant? Et c'est à un tel Dieu que vous voulez que nous donnions le nom de père ! Et vous osez nous dlrequ'ii n'y a point d'injustice en Dieu (Rom., ix, 14)! Disons plutôt que Dieu que vous blasphémez en lui attribuant vos vices et vos erreurs, serait, si le portrait que vous en faites était fidèle, la perfection de l'iniquité. '
Quelques chrétiens des premiers siècles se révoltèrent contre ce dogme cruel et désespérant. Pelage surtout se fit une grande réputation par l'habileté avec laquelle il défendit le libre arbitre. Il ne niait cependant pas la nécessité du concours de la grâce, mais il soutenait que l'homme avait la faculté d'y céder ou d'y résister, et que la manière dont il accueillait la grâce, formait son mérite ou son démérite. Ses doctrines furent condamnées par le Concile de Carthagedu !«' mai 418, qui décida que la grâce sert, non seulement à nous faire connaître ce que nous devons faire, mais à nous le
(1) Deintellectût etnendcUione.
(2) Un Chinois, dit Malebranche, jette sa pagode au feu parce qu'elle n*a pas devant lui baissé la tète qu'elle ne pouvait baisser qu'au moyen d'un cordon que son maître devait tirer ( Traité de la nature et de ta grâce). Cet apologue opposé aux disciples de saint Thomas est une image fidèle du Dieu conçu suivant leur système.
faire aimer et à le faire exécuter (i). Malgré cette décision, il s'éleva des protestations dans plusieurs parties de la chrétienté ; un assez grand nombre d'hommes instruits cherchèrent à conserver au moins une partie des idées de Pelage, ce qui leur fit donner le nom de sémi-pélagiens ; ils soutenaient que, quelques secours que Dieu donne aux prédestinés, ils peuvent le perdre ou le garder par leur propre volonté, en sorte que le nombre des réprouvés et celui des élus ne sont pas fixés Irrévocablement; lis combattaient le système de la prédestination comme dangereux pour les mœurs, en disant qu'il ôte à ceux qui sont tombés le soin de se relever, et inspire de la tiédeur aux saints, le travail humain étant inutile si le réprouvé ne peut se sauver par aucun effort, ni l'élu périr par aucune faute (2). Ces opinions furent encore anathématisées. Saint Augustin, le plus terrible adversaire de toutes les nuances du péiagianisme, fit prévaloir le système de la grâce absolue. Les idéesde ce docteur ayantété approuvées par l'Église, nous allons citer quelques extraits de ses ouvrages pour faire connaître le système dominant :
c La grâce qui est accordée aux cœurs humains par la munificence divine, n'est repoussée par aucun cœur dur ; car elle est accordée précisément dans ce but d'enlever d'abord la dureté du cœur (De prœdestinatione sanctorum, (ch. viii). La grficeprévient celui qui ne veut pas, afin qu'il veuille ; elle accompagne celui qui veut, afin qu'il ne veuille pas en vain [Serm. S85). Celui qui fait dans le ciel et sur la terre tout ce qu'il veut, opère aussi tout ce qu'il veut dans iecœor (De gratiâ et libero arbitrio, ch. xxi). 11 a été subvenu à la faiblesse de la volonté humaine, de manière que la grâce divine agit d'une manière infaillible et irrésistible {ut divinâ gratiâ indeclinabiliter et insuperabiliter ageretur) {De corruptione et gratiâ, xii, 38). Je n'ai rien à moi en propre, sinon le péché {Serm. in Psal. lxx). Saint Cyprien et saint Ambroise ont relevé le prix de la force de la grâce jusqu'à dire, l'un qu'il n'y avait rien dont nous pussions nous glorifier, et l'autre que notre cœur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir {De dono persever., ch. xix). » -- Il résulte de ces
(1) Flbvry, Hist. eeel, liv. XXIIL
(2) /«(., loc. cit. Du Pin, Biblioth. ecelés.^ y siècle, t. Il, p. 674.
divers passages, qae la grâce est nécessitante et irrésistible (1). — Saint Augustin, après avoir cilé les divers textes de TËcriture où il est dit que Dieu incline au mai le cœur des hommes (2), en tire cette conclusion : a De là il est clair que Dieu opère sur le cœur des hommes pour incliner leur volonté, soit au bien par sa miséricorde, soit au mal, suivant leur mérite [De corruptione naturœ et gratiây cb. xiiiii). » —Le pélagien Julien lui objectant que dans ces divers passages de l'Écriture, les hommes dont il y est parlé, ont été abandonnés à eux-mêmes par la patience de Dieu, et non poussés au mal par sa puissance, le saint docteur répond : « L'apôtre a mis l'un et rautre(Aom.,i,26;y,20; Thess.,ii,iQ', etc.),la patience et la puis- Ci) C'est également ce qai résulte de renseignement des plus grands doeteurs : « Tout le mérite du libre arbitre est de consentir à la grftee : Bncore ce eonsentement vient-il df Pieu qui opère en nous de penser h bien, de le vouloir et de Vaecomplir, H fait le premier sans nous, le second avec nous, et le troisième par nous (sauit Berraro, De libero arbitrio). » Le libre arbitre ainsi entendu n'est plus qu'un vain mot. — « C'est la grâce, dit Bourdaloue, qui opère en nous et avec nous tout ce que nous faisons pour Dieu, et qui nous donne, par son efficace, non-seulement le pouvoir, mais la volonté et Faction. Son caractère est d'unir ensemble l'onction et la force, et de conduire les œuvres de Dieu avec autant de douceur que d'efficacité. » — L'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ dit à Dieu : « Votre grâce m'est nécessaire pour commencer le bien, pour le continaer et pour l'achever. » — Il s'ensuit que l'acquiescement & la grâce est lui-même un effet de la grâce, et que, par conséquent, la grâce fait tout et l'homme rien.
(2) Voici ces passages de l'Ëcrilure :
« Dieu inclina la mauvaise volonté de Siméi au péché qu'il commit, et qui oserait demander pourquoi le Seigneur Ta voulu ainsi {Prœcepit dominus ut Semei malediceret David ; et quis est qui audeat dicere quare sic fecerit (II Rois, xvi, 10). Ce fut la volonté du Seigneur que l'avis d'Achitopel, qui était le meilleur, ne fût pas écouté, afin que le Seigneur fit tomber Absalon dans le mal (id., xvii, U). » La volonté perverse de Roboam est attribuée â ce que le Seigneur s'était détourné de lui pour accomplir une prophétie (111 Rois, xii, 15). — Amasias prend une funeste résolution n parce que le Seigneur avait résolu de le livrer entre les mains de ses ennemis (II Par., xiv, 20). » — Voir aussi saint Augds- Tiif , De gratta et lib. arb., ch. xx.
sance; enlendez-le comme il vous plaira (L. V Contra Julianum, m, 8). » — Il suit de là que quand l'homme fait le mal, ce n'est pas en vertu d'une détermination qui lui soit propre et qui puisse lui être Imputée, mais parce que Dieu, par sa puissance, Ta Incliné au mal, et que l'iiomme, par conséquent, n'est qu'une pure machine. Saint Augustin cite divers exemples pour mieux établir sa théorie : « Saint Pierre n'aurait pas renoncé Jésus-Christ s'il n'eût pas été abandonné, et il n'aurait pas pleuré son péché si Jésus-Christ n'avait jeté sur lui un (égard de miséricorde {Serm, 285). Ce fut par une providence médicinale, que le Seignenr abandonna David pour un peu de temps, de peur que, par un coupable orgueil, il n'abandonnât lui-même son divin conducteur {De conL, ch. xiv). » Ces deux exemples pris comme types prouvent que les péchés des hommes arrivent, non par leur résistance à la grâce, mais par le manque de la grâce. Quant à la prédestination, elle est clairement formulée par saint Augustin dans toute sa rigueur fataliste :
« Dieu ne nous a pas choisis parce que nous devions être saints, mais il nous a choisis et prédestinés afin que nous fussions saints (De prœdesLy ch. xtiii). » Il réfute par là les semi-pélagiens qui, en admettant la prescience divine, prétendaient que Dieu avait prédestiné les 'justes,4)arce qu'il savait qu'ils seraient justes, et entendaient ainsi laisser subsister leur libre détermination. —«De deux enfants sujets au péché originel. Dieu prend l'un et laisse l'autre. De deux adultes Infidèles, il appelle l'un efficacement, et non pas l'autre. Ce sont ses jugements impénétrables. £t il est encore plus difficile de savoir pourquoi de deux bçns, la persévérance est donnée à Vun, et non pas à Vautre. Celui-là est du nombre des prédestinés, et Vautre non {De dono persever,, ch. ix) (1). La prédestination de
(1) Saint Augastin cite, à l'appui de ces assertions, ce texte de l'Évangile de saint Jean : « N'y a-t-il pas douze heures au jour? Celui qui marche durant le jour, ne se heurte, point, parce qu'il voit la lumière du jour. Mais celui qui marche la nuit se heurte parce que la lumière n'est point en lui (xi, 9, 10). » La lumière figure ici la grâce qui, sans égard pour la valeur morale de l'individu, fait qu'il pèche ou ne pèche pas, selon l'intensité du secours qu'elle lui apporte.
L'assemblée des évéques, tenue à Kersi-sur-Oise en 853, a porté le
11,111. Dieu est absolument certaine, en sorte que vous êtes venus à la
jsg foi, vous qui avez reçu la volonté (V obéir. Et vous autres demeu-
èirs rez attachés au péché, parce que vous n'avez pas encore reçu la
mil. grâce pour vous en relever. Mais si vous êtes prédestinés , vous
jjiii recevrez la même grâce. Et vous autres, si vous êtes réprouvés,
in; vous cesserez d'obéir. Quoique tout cela soit vrai dans le fond et à
iii le bien prendre , la manière de le dire avec dureté et sans ménage-
qii ment le rend insupportable {De àono persev., b\ 22) (1). »
]]( Saint Augustin , comme on le voit par ce dernier passage, s'eN
iiii frayait des conséquences qui découlaient de sa doctrine, et il rccom-
i\ mande plusieurs fois à son clergé de ne pas insister sur un sujet aussi
]{ ardu. Étrange aveu de faiblesse! Singulière doctrine dont le déve-
^ loppement est dangereux, et qu'on est obligé de renfermer dans un
le petit cercle d'adeptes, comme les mystères païens!... Rien effecti-
r vement de plus révoltant et de plus immoral que le système de la
prédestination, qui détruit chez Tbomme toute spontanéité, et le
réduit à n'itre qu'une machine dont tous les mouvements dépendent
d'une volonté de fer, inexorabile fatum. L'homme alors doit
se dire : « A quoi bon étudier, réfléchir, prier, travailler, chercher
jugement suivant : « Dieu, par sa prescience, a choisi de la masse de perdition ceux que par sa grâce il a prédestinés, et il leur prédestine la vie éternelle, il a laissé les autres dans celle masse, connaissant par sa prescience quUls périraient ; mais il ne les a pas prédestinés à périr, quoiqu'il leur ait prédestiné la peine éternelle (Fleury, Hist. ecdés.^ xlix, 12). » Comprenne qui pourra cette dernière distinction.
« II y a de la part de Dieu, dit Bourdaloue, des substitutions terribles; il abandonne les uns^ il appelle les autres; il dépouille les uns, il enrichit les autres. Mystère de prédestination ^ certain et ineon/e«to6/e, mystère qui, tout rigoureux qu'il est, ne s'accomplit que selon les lois de la plus stricte justice... C'est une vérilé incontestable, que Z>tett quelque^ fois aveugle les hommes. De quelle manière s'accomplit celte punition en apparence si contraire à la sainteté de Dieu? C'est un décret de la prédestination et de la réprobation des hommes, que nous devons révérer, mais qu'il ne noas appartient pas de pénétrer, k
(1) « On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si l'on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les autres (Pascil, Pensées, t. II). »
la vérité et ia vertu? Toas mes efforts sont vains; car si je suis prédestiné, mon salut est cerlain, de quelque manière que je me conduise, et quelques crimes que je commette. Si, au contraire, je suis réprouvé, ma damnation est certaine^ quelles que soient mes tentalives pour bien faire; Dieu me repousse, comme il a repoussé les dons de Caïn ; l'enfer est mon partage, je suis une proie dévolue aux démons (i). » Qui pourrait calculer les crimes auxquels ce système a enlrainé, les affreux désespoirs qu'il a causés, les folies, les tourments, les angoisses dont il a infesté ia pauvre bumanilé t Ceux qui eurent le triste courage d'étaler crûment et sans mena-
(1) Saint Augastin prend très-aisément son parti de cette nécessité. « Si, dit-il, Tétat d'une créature qui jouit de Dieu lait le souverain bonheur, eelui d*nne créature sujette au péché, qui a Tespérance de recouvrer la béatitude qu'elle a perdue, entre aussi dans Tordre de Dieu, et il est bien au-dessus de celuhd'une créature qui serait dans une nécessité étemelle de pécher. Vétat de ces dernières est le plus misérable de tousi et cependant on ne peut point accuser Dieu dHnjustice pour avoir donné Vêtre à des créatures quHl savait devoir être éternellement malheureuses. II n'est point cause de leur péché, Vêtre qu'il leur a >donné est toujours une perfection ; leurs péchés et leurs hiséres servent a peb-
FECTIOIINER L^UIflVBRS ET k FAIRE ÉCLATER LA JUSTICE DE DiEU PAR LA PURl-
TioR DE LEURS PÉCHÉS {PcecUig,, lîv. II)... » atrocîté de la théologie! Des créatures faites uniquement pour pécher, souffrir et, par là, fiaire briller la justice de Dieu I Peut-on blasphémer d*une manière pins abominable?... Saint Augustin, auquel on reprochait que, dans son système de prédestination, les avertissements et les prédications étaient inutiles, dit qu'il faut néanmoins réprimander les pécheurs, afin que cette correction soit un remède pour ceux qui sont prédestinés, une punition et un. tourment pou^ ceux qui ne le sont pas {De corrupt. et grat., ch. xiv, no 4^.
II est dit dans le catéchisme : « Pourquoi avez-vous été créé et mis au monde? — Réponse : Pour connaître Dieu, Taimer, le servir, et, par ce moyen, mériter la vie éternelle. » L'Église, pour être conséquente, devrait faire répondre ainsi : « Je n'en sais rien ; je suis prédestiné ou réprouvé, ange ou démon ; Dieu seul le sait. Si je suis prédestiné, je suis créé pour faire le bien et être heureux. Si je suis réprouvé de toute éternité, je suis créé pour faire le mal, pour maudire Dieu et Toffenser, pour souffrir éternellement et, par là, servir de jouet à sa fureur. «
gement les borribles maximes du système de la prédestination, furent, sous le nom de prédestinatienSy taxés d'hérésie et condamnés par l'Ëglise (1); ils ne faisaient pourtant que suivre avec une scrupuleuse fidélité les doctrines de saint Paul et de saint Augustin, adoptées par TËglise qui avait l'inconséquence de conserver les prémisses et d'en rejeter les strictes déductions. Ce n'était plus là qu'une guerre de mots. Mais en réalité, les idées orthodoxes ne diffèrent guère du fatalisme musulman. Si, dans la pratique, les résultats sont si différents, cela tient uniquement à la diversité de caractère des deux races d'hommes. Les Occidentaux ont sagement laissé dans l'ombre ce que les Orientaux ont imprudemment mis au grand Jour. Les uns ont dit avec un bon sens exquis, bien propre à pallier le vice de leur système : Prions comme si nous ne pouvions rien, agissons comme si nous pouvions tout. Les autres ont laissé nonchalamment à la Providence le soin de tout faire sans lui prêter leur concours, et ont oublié l'adage formulé par la sagesse des nations : Aide-toi et le ciel V aidera. Mais, au fond, l'Ëglise n'en est pas moins responsable de la doctrine erronée qu'elle a puisée dans les £critures et que les Pères ont accréditée.
A une époque plus récente, les calvinistes, puis les jansénistes furent encore condamnés comme renouvelant^ à quelques nuances près, les opinions des prédestinatiens, bien que les derniers surtout n'aient fait que suivre pas à pas le grand docteur de l'Église, saint Augustin. Mais l'Ëglise, tout en les condamnant, se garda bien d'affirmer le contraire de ce qu'elle niait ; elle n'eût pu le faire sans ressusciter le pélagianisme ou, au moins, le sémi-pélagianisme. Elle évita adroitement de se prononcer sur des difficultés qu'elle jugea sans doute inextricables; mais cette réserve venait trop tard après les solennelles adhésions données par toute la chrétienté aux décisions du Concile de Carthage et aux doctrines augustiniennes. Tant que l'Église ne rétractera pas son passé, qu'elle ne désavouera pas saint Paul, elle est en réalité prédestinatienne et fataliste.
(1) Le cooeile de Trente a proclamé le libre arbitre (session V, canon IV), mais sans chercher à le concilier avec le système de la grâce, qui le détruit.
3^0 EXAUEN DU CHRISTIANISME
Les IbéolosieDS orthodoxes soutieDoeot, coolre les jansénisteSy qae loote grâee n'est pas nécessilaote, et ils disUngaeDt la grâce efficace qai produit toujours et nécessairement son effet, et la grâce suffisante (i) ainsi nommée sans doate par antiphrase, puisqu'elle ne suffit pas pour déterminer la volonté, et que Thomme peut y résister. Cette distinction opposée aux autorités que nous avons citées {%, est impuissante, soit à conserver le libre arbitre qu'elle enlève en réalité à ceux qui reçoivent la grâce efficace, soit à justifier la conduite de Dieu; car lorsque Dieu accorde une grâce inefficace, il prévoit qu'elle ne produira aucun effet; c'est donc comme s'il n'accordait rien, et son prétendu secours est dérisoire; il perd donc volontairement et de dessein prémédité ceux auxquels il n'accorde que de semblables grâces. — Je vois un ami dans une position des plus dangereuses ; je lui donne un secours avec lequel il ne serait pas impossible qu'il se tirât d'affaire s'il savait en faire le meilleur usage : mais je connais sa faiblesse, sa maladresse, son indolence, etc., et Je sais que mon concours na lui suffira pas; néanmoins je malnliens cette faible dose dont je prévols l'inefficacité, bien que je puisse, par un secours plus énergique, sauver cet ami à coup sûr. Puis-je dire que J'ai rempli mes devoirs envers lui, et que J'ai fait ce qu'il fallait pour le sauver? Non, car si j'eusse voulu sérieusement son salut, Je lui eusse apporté une aide réellement suffisante pour que ses efforts, en se Joignant aux miens, le tirassent de danger. Par ma conduite je rends donc sa perte inévitable ; je suis son meurtrier, et ma prétendue bienveillance n'est qu'une misérable comédie.— Telle est exactement la conduite du Dieu des théologiens. S'il eût voulu sauver tous les hommes, il leur eût donné à tous la grâce efficace, El les théologiens ne peuvent dire qu'il eût ainsi détruit le libre arbitre, puisque, d'après eux, ia liberté subsiste en* tière chez les prédestinés qui reçoivent la grâce efficace et le don de persévérance.
(1) Beroier, vo Grâce.
(2) Puisque, d'après TÉcriture, rhomme ne peut aucunement revendiquer le mérite de ses bonnes actions, il est évident que Tacquieseement à la grAce est forcé chez les uns, et que, chez les autres, la résistance & la grAcc est due à la corruption insurmontable de leur nature.
Ainsi le dogme catholique prive l'homme du libre arbitre et contient une affreuse inconséquence en l'assujettissant à d'horribles châtiments pour des fautes qui ne sont pas siennes puisqu'il n'est pas en son pouvoir de les éviter.
Nous terminerons ce paragraphe par une question sur le libre arbitre chez les anges et chez les élus. Les chrétiens admettent que ces deux classes d'êtres jouissent de leur libre arbitre et que cependant ils sont assurés de ne jamais faillir, qu'ils sont impeccables. S'il en est ainsi pour les anges, il faut donc que leur nature soit différente de ce qu'elle était autrefois, puisque beaucoup d'entre eux, et à leur tête le plus intelligent de tous, tombèrent dans le mal. On ne dit pas d*où serait venu ce changement. Ce ne peut être de la mort de Jésus, puisque les anges fidèles n'avaient pas besoin d'être rachetés; saint Paul atteste que la rédemption leur a été étrangère (1). Si les anges créés d'abord peccables, sont devenus ensuite impeccables, ce ne peut être que par une grâce divine qui modifia leur être. On demande alors pourquoi Dieu n'a pas octroyé dès l'origine cette grâce à tous les anges, ce qui eût empêché la chute d'une partie d'entre eux, et tout le mal que depuis leur chute ils ont fait au genre humain. Quant aux hommes admis à la béatitude céleste, s'ils jouissent de cette même grâce, ils se trouvent dans un état beaucoup plus parfait qu'Adam et Eve auxquels elle manqua, puisqu'ils faillirent : que devient donc la tradition admise par l'Ëglise, que nos premiers pères ont été créés avec toute la perfection que comporte la nature humaine? Leur état, au contraire, comportait la possibilité instante de faillir et de déchoir, ils étaient corruptibles et menacés de perdre leur bonheur; tandis que l'homme, par sa chute et sa réhabilitation, arrive à un état de pureté que rien ne peut ternir, à un bonheur inaltérable (Mat., ti, 20). Il y a donc contradiction entre ces deux assertions du dogme chrétien. En outre, puisqu'il est admis que l'homme arrivé à un certain état, ne peut plus pécher, sans doute parce qu'il est pourvu d'un penchant irrésistible vers le bien et d'une horreur insurmontable pour le mal, Dieu ne serait pas jus- Ci) 11 n'a point délivré les anges, mais il a délivré la semence d'Abraham {ffebr., II, 16).