‹ Examen du christianismeChapitre 8 sur 49 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

Les Évangiles ne contiennent, en faveur de ia divinité de Jésus, rien de formellement afflrmatif, et une foule de passages y sont contraires, comme nous allons le faire voir.

La manière miraculeuse dont Jésus a été engendré d'après Matthieu et Luc, en excluant une paternité bumaine, ne lui assigne pas pour cela une nature divine. Marie conçoit par l'opération du Saint-Esprit, c'est-à-dire par l'action vivifiante de Dieu. Les deux évangélistes , en racontant ce fait, entendent bien le présenter comme un présage de la destinée extraordinaire de l'enfant ainsi conçu ; mais rien, dans leur langage, n'indique que cet enfant doive être plus qu'un homme. Chez Luc, l'ange annonce à Marie (i, 32), qu'il portera le nom de Jésus, qu'il sera grand et appelé le Fils du Très-Haut (nous verrons bientôt quel est le sens de ces expressions) ; que le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père (ce qui ne peut convenir qu'à un messie temporel,^établissant le trône d'Israël); quHl régnera éternellement sur la maison de Jacob et que son règne n'aura point de fin. Ces derniers mots peuvent s'entendre dans ce sens que la loi du Messie est destinée à régir à toujours les descendants de Jacob (ce qui particularise encore sa mission). Si l'on veut les prendre à la lettre, il en résultera seulement que le Messie ne sera pas sujet à la mort; ce qui, dans les idées juiveâ, était compatible avec la nature humaine, puisque Enoch et Elle avaient joui de ce privilège. Il n'y a donc rien de décisif dans le langage de l'ange : si cependant, pour l'évangéliste, Jésus eût été Dieu, c'était bien là le cas de faire proclamer par l'ange cette divinité. — Matthieu est encore moins explicite. Dans le message de l'ange à Joseph (i, 21), il lui fait seulement dire que Jésus sauvera son peuple de ses péchés. Le mot son indique que la mission de Jésus est bornée aux Juifs, aussi bien que, chez Luc, la promesse du trône de David.

Luc dit que Jésus étant enfant, croissait en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes (ii, 52). Or, Dieu étant infini, n'est pas susceptible de croissance; donc Jésus n'était pas Dieu. On répond en vain que l'évangéliste n'a voulu parler que des apparences. S'il eût cru à la divinité de Jésus, il eût évité précisément de confirmer l'erreur où devaient jeter les apparences d'après

lesquelles Jésus n'éUK qu'un liomme. Ayanl à raconter une histoire qui ne ressemblait en rien à aucune autre, il devait, à chaque pas, protester contre toute ressemblance entre son héros et les hommes. Bien loin de dire que Jésus croissait en sagesse, il aurait dit positivement que Jésus semblait, comme les autres enfants, soumis à un mouvement de croissance intellectuelle, mais qu'en réalité Jésus, [dès le moment de sa naissance, était doué d'une sagesse infinie qui ne pouvait plus recevoir d'extension. Si Luc a cru à la divinité de Jésus, il est d'autant plus extraordinaire qu'il se soit exprimé comme il l'a fait, qu'il a écrit, dit-il, après les autres et avec la prétention de mieux faire : voyant chez ses devanciers ce dogme si mal exposé, il devait le faire ressortir dans toutes les circonstances et surtout ne pas laisser échapper un seul mot qui pût y donner un démenti. — Les théologiens, distinguant deux natures dans Jésus, prétendent qu'il croissait comme homme et non comme Dieu, d'où il suit que le même individu était tout à la fois muable et immuable... Les évangélistes ne paraissent pas avoir soupçonné ces ingénieuses distinctions ; s'ils les ont connues. Il est bien étrange qu'ils n'en aient rien dit et qu'en pariant de Jésus, ils le traitent toujours comme homme et jamais comme Dieu.

L'ange qui annonce aux bergers la naissance de Jésus (Luc, ii, il), ne le désigne que comme le Sauveur^ le Christ, le Seigneur, nullement comme Dieu ; les voix célestes qui lui rendent témoignage lors de son baptême et de sa transflguration (Û2., iii,22; ix,28), le proclament fils bien-aimé de celui qui fait entendre les voix, sans que le récit fasse connaître si ce dernier est Dieu, ou un ange, ou même un homme admis au séjour céleste; mais ces voix ne donnent pas à Jésus la qualification de Dieu.

Les démons, contraints par une force irrésistible de rendre témoignage à Jésus, ne lui donnent pas d'autre titre que ceux de Fils de Dieu (Mat., viii, 29), ou de Saint de Dieu (Luc, iv, 34); le Saint de Dieu n'est pas Dieu.

Jésus lui-même se donne fréquemment et accepte le titre de Fils de Dieu (Mat., xvr, 16 ; Jean, vi, 70 ; etc.) ; Il parle de Dieu comme de son père; mais, dans le style des Juifs, l'expression de Fils de . Dieu ne signifiait qu'un homme éminemment juste et chéri de Dieu

68 EXAMEN DU CHRISTLàNISME

(Peut., XIV, 4; Esther, xti, 16; Eccli, iv, il); de même qu'on appelait fils de Bélial{DeuL, xni, i3; Juges^ xix, ^; etc.) les hommes extrêmement pervers. Le Nouveau Testament même fournit de nombreux exemples de ces locutions. Jean dit (i, ^), que tous ceux qui croient au nom du Verbe, reçoivent le pouvoir de devenir fils de Dieu ; Jésus dit, dans le discours de la montagne (Nàt. V, 9) : Heureux les pacifiques, parce qu'tV^ seront appelés fils de Dieu, Il appliquait donc aux hommes vertueux le même titre qu'il se donnait à lui-même. Il dit aussi que ceux qui rendent le bien pour le mal, seront les enfants du Très-Haut (Lvc, vi, 35) ; c'est précisément la qualification que l'ange avait employée en parlant de lui. Jean dit que, par l'amour du Père, non-seulement nous sommes appelés fils de Dieu, mais que nous le sommes en effet (I Jean, m, 4). Dans un même discours, Jésus, en parlant à ses disciples, désigne successivement Dieu par les mots mon jf^ére et voire père (Mat., xviii, 4); il entendait donc seulement par là que Dieu est le père de rbumanité. C'est ainsi qu*il dit à Madeleine : « Je monte vers mon père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu (Jban, xx, 17). > 11 se met par là sur la même ligne que les autres hommes.

Les Juifs disent à Jésus (Jean, viti, 41) : c Nous ne-sommes pas des enfants bâtards; nous n'avons tous qu'un père qui est Dieu.» Et Jésus leur répond : « Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez, parce que c'est de Dieu que je suis venu. Vous êtes les enfants du diable, et vous voulez accomplir les œuvres de votre père. » Voilà l'opposition bien établie entre les enfants de Dieu et les enfants du diable : les uns sont les amis de la justice et de la vérité, et les autres sont livrés à l'injustice et à l'erreur; mais aucune de ces expressions n'est employée pour être prise à la lettre, aucune n'indique de filiation réelle.

Il y a bien quelques passages de Jean (Évang., i, 14; m, 16; I Ép., IV, 9) où il est question ^w fils unique de Dieu ; on les ap- . plique à Jésus, bien que les textes ne soient pas parfaitement explicites à cet égard, et que l'auteur, suivant son habitude, soit resté dans ce vague nuageux qui est son élément de prédilection. Mais ces mots, en les appliquant même à Jésus, peuvent très-bien n'avoir

pour bol que d'exprimer la préémiDence de Jésus sur les autres créatures, et de le représenter comme fils par excellence, à cause d'uHe plus grande communication de la science divine. Ce titre nWporte pas la reconnaissance de la nature divine de Jésus. Il est même inexact au point de vue orthodoxe; car si ie Saint-Esprit procède, c'est-à-dire tire son origine du Père et du Fils, il est fils de l'un et de l'autre ; le Fils n'est donc pas unique. L'expression de fils unique n'est pas plus énergique que celle de fils aîné qui pourtant n'est employée que flgurément dans ce passage : « Voici ce que dit le Seigneur : Israël est mon fils aîné (Ex,, iv, ^). »

Jésus dit : « Que tous les hommes honorent le Fils comme Ils honorent le Père; car celui qui n'honore pas ie Fils n'honore pas le Père qui l'a envoyé (Jean, y, 23). > On en a conclu que Jésus revendiquait pour lui ie même culte que celui qui est dû à Dieu. Mais une telle assimilation ne résulte pas de ces expressions : elles signifient seulement que ie messager doit être respecté par égard pour celui qui l'a envoyé. C'est ainsi que Jésus dit à ses disciples : « Celui qui vous reçoit, me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (Mat., x, 40). Celui qui vous écoute, m'écoute; celui qui vous méprise, me méprise, et celui qui me méprise, méprise celui qui m'a envoyé (Lvc, x, 16). » Ces discours, bien que faisant aux hommes l'obligation de traiter les envoyés de Dieu comme Dieu lui-même, n'établissent pourtant pas l'égalité entre Dieu et ses envoyés. Il en est exactement de même du passage de Jean où il est Impossible de voir autre chose que la pensée exprimée dans les deux passages de Matthieu et de Luc.

Bien que le titre de Fils de Dieu fût, comme nous venons de le dire, faînilier au langage juif, Jésus en se l'attribuant avec une sorte d'alTectalion, et en désignant Dieu comme son père (du moins dans le quatrième évangile), pouvait donner lieu à des équivoques; ou tout au moins sa manière de s'exprimer le désignait lui-même comme l'homme juste et saint par excellence. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il se soit attiré la colère de ses auditeurs blessés de cette audacieuse prétention. Les Juifs veulent le lapider, non pas, lui disent-ils, à cause de ses bonnes œuvres, mais parce qu'étant homme, il se fait Dieu (Jban, viii, 33). Que va répondre Jésus? S'il

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