M. MÜLLER
Passons vite ; Lady Macbeth est digne de notre attention , d’abord en raison de la valeur de cette œuvre , et aussi à cause des éloges exagérés dont on s’est plu à l’accabler. La composition de ce tableau intéresse vivement le spectateur. Lady Macbeth , en proie à ses remords , se lève chaque nuit, et toujours son premier mouvement est de faire disparaître ces taches de sang dont ses mains lui semblent souillées depuis le meurtre de Banquo. Dans son délire , cette femme s’écrie : « Toujours l’odeur du sang! Toute petite qu’est cette main, tous les parfums de l’Arabie ne pourront la désinfecter. Oh ! oh ! oh ! lave tes mains , mets ta robe de chambre, ne sois point si pâle, je te le répète , Banquo est enterré, et il ne peut sortir de sa tombe... »
Telle est lady Macbeth de Shakspeare , telle
PEINTURE D’HISTOIRE
n’est point celle de M. Müller. 11 ne suffit pas pour représenter de pareils sujets d’être peintre habile et agréable coloriste; il faut avant tout être penseur profond, philosophe sérieux pour sonder les replis du cœur humain. Aussi, faute de qualités essentielles pour traiter un sujet si difficile , M. Millier n’est parvenu qu’à nous étonner. Sa peinture ne gagne point à être examinée longtemps. Tout le mérite de cette œuvre est dans le premier aspect. Cette femme grande et blême devrait surtout être belle ; et , pour nous impressionner profondément, il faudrait que ses traits nous révélassent toutes les douleurs de son âme.
Loin de là , l’artiste n’a su peindre qu’une expression exagérée qui ne nous émeut point, parce qu’elle dépasse le but. Le groupe du médecin et de la femme de chambre présentait moins de difficultés, et aussi est-il mieux réussi. La femme de chambre a du caractère ; le médecin , pour qui cette scène est nouvelle, paraît justement effrayé. Mais la main de la suivante semble plutôt maudire que montrer. Il existe
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une faute de perspective qui empêche le médecin de voir lady Macbeth , dont il veut observer le violent délire. Les bras, les mains et les pieds de cette figure principale sont faibles de dessin. Néanmoins il existe dans ce tableau des qualités de couleur peu communes, qui font presque oublier les expressions outrées ou incertaines des personnages.
M. GUERMANN-BOHN.
Shakspeare a inspiré aussi M. Guermann- Bohn , dans une composition non dépourvue de sentiment. Hamlet et Ophélia est le sujet d’un tableau que cet artiste a exposé , et dans lequel nous reconnaissons du talent, malgré l’opposition brusque du clair-obscur qui passe du blanc au noir sans aucune transition.
M. Eugène DELACROIX.
Encore Shakspeare ! mais cette fois ce n’est pas une traduction mot à mot, c’est une imitation libre et fière. Tout le monde s’est arrêté de-
PEINTURE D’HISTOIRE
vant la Desde/none due au pinceau de M. Eugène Delacroix. La valeur de ce chef d’école se montre dans le geste puissant de l’amante d 0thello. La couleur de cette toile est en harmonie avec le mode dominant du sujet et concourt à la force de l’impression que cette scène produit sur nous.
MM. Jules LAÜRE, GAUMARD, BARON.
Maintenant que nous avons quitté l’histoire proprement dite pour les œuvres de nos grands poètes modernes, continuons. Disons un mot du tableau de M. J Laure, qui représente Milton aveugle , dictan t le Paradis perdu a ses filles. La tête du poète est belle, la composition est sage ; mais le clair-obscur manque de simplicité et d’unité.
Nous avons exposé Gilbert à P hôpital. Mais ce titre cache quelque mystère, et ce tableau devrait être classé avec les portraits , puisqu’il représente un personnage célèbre qui n’a voulu figurer au Salon qu’incognito.
PEINTURE D HISTOIBE.
Le tableau des Noces de Gcunache , dont nous avons déjà signalé l’agrément, est une œuvre légère du plus séduisant aspect C’est une composition abondante , exécutée avec l’esprit qui caractérise tout ce que produit M. Baron.
MW. HENNET, LECHEVALLIER, GIDE, DEHODENCQ, DAUMIER, Marcel VERDIER.
La Chute d’un Ange a été l’occasion de plusieurs tableaux représentant Cedaret Daldha .
Ce poëme de M. de Lamartine a inspiré M. Hennet, ami du poète, et M. Lechevallier ; mais quelle témérité de peindre un ange contemplant une femme sans vêtement !
M. Gide a demandé ses inspirations à l’Arioste. Il a choisi cette scène touchante où la tendre Isabelle voit mourir son cher Z erbia , blessé à mort par Mandricard en défendant les armes que le paladin Roland , dans sa folie , avait abandonnées sur le chemin. La composition de ce tableau est bonne ; il est à regretter seulement que l’exécution ne réponde pas au charme du
PEINTURE D’HISTOTRE.
sujet. M. Dehodencq a peint un grand tableau représentant Virginie trouvée morte sur la plage ; on y remarque un sentiment de profonde tristesse bien approprié à ce sujet touchant.
MM. Daumier et Marcel Verdier ont traduit le bon La Fontaine , mais, à notre avis, un peu trop librement.