LA SUPPRESSION DU SYSTÈME PROTECTEUR N'EST PAS SEULEMENT
UNE AFFAIRE D'INTÉRÊT MATÉRIEL; C'EST POUR LA MASSE DU PUBLIC UNE AFFAIRE DE DIGNITÉ. *
Quand bien même l'abandon du système protecteur n'aurait pour effet que de dégrever la communauté de taxes auxquelles ceux qui les perçoivent n'ont aucun droit, ce se-
M'EST PAS SEULEMENT UNE AFFAIRE D'ÏEHÉtftr MATÉRIEL. 39
rait une mesure suffisamment justifiée, suffisamment urgente. Les citoyens payent déjà assez d'impôts à l'Etat, au département et à la commune, pour qu'on s'asbtienne d'y rien ajouter au profit de simples particuliers qui, aux yeux de la loi, ne sont et ne peuvent être rien de plus que les autres. La suppression de ces redevances serait un soulagement notable pour les populations ; elle se résoudrait aussi en un accroissement de facilité dans le travail dont les populations vivent. C'est ce qui résulte, nous le croyons, de ce qui précède. La question d'un peu de bien-être en plus ou en moins pour les populations est digne de préoccuper, non-seulement les philanthropes, mais les gouvernements. Nous sommes dans un temps où l'élévation de la condition du grand nombre, sous le rapport matériel comme sous le rapport moral et sous le rapport intellectuel , est une affaire d'Etat, la première de toutes les affaires d'Etat, et l'amélioration de la condition matérielle des populations se relie à leur amélioration morale et intellectuelle.
. Ici il faut être en garde contre une manœuvre qui s'emploie assez Souvent de nos jours pour décrier l'objet qu'on veut desservir. Elle consiste à le représenter comme d'une nature purement matérielle. Or, pourtant si c'est un intérêt tout matériel pour le public que de ne pas payer les frais de la protection, est-ce que ce n'est pas un intérêt tout matériel aussi pour les chefs d'industrie protégés que de continuer à imposer ces frais au public ? Gomment ce qui serait subalterne et presque vil, quand on l'envisagerait par rapport aux premiers, serait-il si relevé et si respectable dès qu'on se mettrait au point de vue des seconds? Gomment dans ce débat ceux qui veulent s'affranchir du tribut matériel de la protection, en disant, ce qui est vrai, qu'ils ne le doivent point, seraient-ils des matérialistes impurs, tandis que ceux qui veulent qu'on le leur paye indéfiniment, au mépris des principes du droit public, se draperaient fièrement dans le noble manteau du spiritualisme, et en tant que spirituali6tes
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raffinés mériteraient qu'on s'inolinât devant eux? Eat«oe que par hasard les manufacturiers protégés dédaigneraient la matière à ce point qu'ils se contentassent de recevoir le mon* tant de la protection avec des images d'éous ou des ombres de billets de banque?
On n'aurait qu'une vue incomplète et fausse du sujet, si l'on se bornait h en regarder le côté matériel. L'homme est bien plus sensible à l'oppression ou à l'injustice qu'il ne l'est à une privation matérielle, quoique celle-ci soit un dom* mage dont on est fondé à se plaindre. Les corvées et les exactions féodales déplaisaient aux populations, non-seulement parce qu'elles en étaient appauvries, mais aussi et surtout parce qu'elles s'en sentaient humiliées et flétries. Pour se manifester, la tyrannie et l'iniquité sont bien obli» gées, dans la plupart des cas, de revêtir une forme matérielle ; elles n'en sont pas moins la tyrannie et l'iniquité, et ce qui révolte le plus et le patient et le tiers spectateur désintéressé, c'est la tyrannie ou l'iniquité qu'il sent ou qu'il voit derrière le fait matériel, plus encore que ce fait lui-même.
De ce que les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, qui constituent aujourd'hui les Etats-Unis, levèrent l'éten* dard de l'indépendance parce qu'on prétendait leur faire payer un impôt sur le thé qu'elles n'avaient pas consenti, voudrait-on conclure qu'elles furent entraînées dans la grande entreprise de l'indépendance par un appétit matériel, par le désir de boire plus de thé avec le même argent? Assurément ce serait travestir l'histoire et calomnier les hom* mes. Ainsi que le dit l'historien moderne de Washington, c'était une « question de droit et d'honneur en effet, non de bien-être et d'intérêt matériel. Les taxes étaient légères, et n'imposaient aux colons nulle souffrance. Mais ils étaient de ceux auxquels les souffrances de l'âme sont les plus amères t et qui ne goûtent le repos qu'au sein de l'honneur satisfait. « De quoi s'agit*àl et sur quoi disputons-nous? Est-os sur le « payement d'une taxe de six sols par livre de thé comme
N'EST PAS SEUtJUfUiT PUE AFFAIftB D'ofTtoÊT MATÉRIEL. Si
a trop lourde? Non, o'est le droit seul que nous contesa tons 1 . » Tels étaient, au début de la querelle, le langage de Washington lui-même et le sentiment public. Sentiment vraiment politique aussi bien que moral, et qui prouve au* tant de jugement que de vertu*. »
La grande évolution dans laquelle la France et l'Europe sont engagées, depuis 1789, a son mobile principal dans un sentiment semblable à celui qui animait les Anglo-Américains de 1774. Nonobstant quelques apparences contraires qui déparent la surface des événements , mais n'en vicient pas le fond, les populations recherchent principalement, dans leur périple révolutionnaire, une situation où elles aient, comme le dit M. Guizot des compatriotes de Washington, T honneur satisfait. Ce dont elles sont avides, avant tout, c'est l'unité de loi et l'égalité de droits qu'implique le droit commun ; c'est le droit, pour chacun, d'exercer sang entraves ses facultés pour son propre avantage et pour celui de la société ; c'est, en deux mots, après l'égalité et la liberté qu'elles courent, et elles les atteindront , parce qu'elles en seront de plus en plus dignes par leur vertu et leur boa sens. Elles les atteindront, parce qu'elles lie se laisseront détourner longtemps de cette poursuite par quoi que ce soit, Le principe de la liberté et le principe de l'égalité devant la loi sont l'objet de leurs plus vives espérances. Les principes sont la sauvegarde, la consolation et le soutien de l'humble qui s'élève. Les population y doivent adhérer imperturbablement. C'est leur devoir, c'est aussi leur intérêt; nous en fournirons la démonstration moins incomplète dans la suite de cet écrit, Or, les principes sont diamétralement opposés au régime protecteur. Ce ne sont pas des intérêts qu'il soit possible de présenter sous des couleurs sordides, ce sont ces principes sacrés qui sont en cause avant tout dans la dis*
* Lettre de Washington a Bryan Fairfax. Washington'* witong** édition américaine de Boston, 1835, nage 8*2, tome II.
* Washington, par M. Guizot, page 11. Edition de 1844.
cussion aujourd'hui engagée entre les partisans de la liberté du commerce et les protectionistes, tout comme dans la lutte qui éclata, il y a trois quarts de siècle, entre les colons anglais du continent américain et la couronne d'Angleterre assistée du Parlement.