‹ Examen du système commercial connu sous le nom de système protecteurChapitre 19 sur 82 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

S'IL EST VRAI QUE L'ADOPTION ET LA MISE GRADUELLE EN PRATIQUE DU PRINCIPE DE LA LIBERTÉ COMMERCIALE DOIVE PORTER PRÉJUDICE A L'INDUSTRIE FRANÇAISE.

On objecte que ce sont là des idées bonnes en théorie , mais mauvaises en pratique, et que , si Ton ose les appliquer, ce sera la mort de l'industrie nationale. Nous sommes des hommes pratiques, disent les protectionistes ; vous êtes, vous, des théoriciens; nous déclarons, en notre qualité

« Dans beaucoup de cas même , la protection ne subsiste que pour le propriétaire de bois ou le propriétaire ae la mine de houille. s

d'hommes pratiques , que la réforme du tarif aurait inévitablement ce désastreux effet. — Je pourrais répliquer que les hommes pratiques , les chefs d'industrie , les commerçants , sont nombreux parmi ceux qui réclament que le tarif soit réformé dans le sens de la liberté . Et puis je ne conçois pas cette pratique qui fait profession d'être brouillée avec la théorie. Toute théorie, pour avoir de l'autorité, est tenue de se mettre d'accord avec l'expérience; mais à chaque pratique il faut sa théorie, à chaque acte sa raison. Tirer vanité de ne pas avoir de théorie, c'est se vanter de ne pas savoir ce qu'on fait, c'est abjurer la raison humaine , c'est ravaler l'homme au niveau de la brute. Et que sont donc les faits sans une théorie qui les coordonne et leur donne un sens? Mais passons là-dessus. Il ne manque à l'objection des prétendus hommes pratiques qu'une chose, c'est de concorder avec les faits. Les faits, devant lesquels ils veulent nous faire agenouiller, attestent au contraire que lorsque l'industrie sent l'aiguillon de la nécessité, elle fait des progrès rapides et se met au-dessus des mauvaises chances. Le protectionisme, en soustrayant plusieurs branches de l'industrie française à l'obligation de se perfectionner, a été pour elles une cause de retardement. La Belgique, il y a trentecinq ans, faisait partie de la France, et ses ateliers ne surpassaient pas les nôtres. Si aujourd'hui elle est en avant à quelques égards ; si, par exemple, elle a le fer à plus basprix, c'est que depuis la séparation elle a eu un tarif plus libéral ou moins brutal que le nôtre. Chez quelque peuple que ce soit, toutes les fois qu'on parle de modérer la prime que les industries privilégiées se font payer par le public, elles poussent des gémissements à fendre l'àme, elles annoncent leur fin prochaine. Que le législateur aille droit son chemin et accomplisse la réforme réclamée par l'intérêt public , et il est probable que bientôt vous verrez plus robustes que jamais ces industries qui se disaient perdues. L'expérience en a été faite vingt fois. En Prusse et dans d'autres Etats allemands ,

AVANTAGEUSE A i/lNDUSTRlE FRANÇAISE. 53

quand le Zollverein soumit les fabriques de tissus de coton et de laine à la concurrence de celles de la Saxe , des lamentations s'élevèrent parmi les fabricants : c'était, disaient-ils, leur arrêt. Deux ou trois ans après, ils prospéraient. En Angleterre , que n'a-t-on pas dit toutes les fois qu'une loi a réduit les droits sur les soieries françaises! et à chaque fois , au contraire , l'industrie anglaise des soieries a acquis une force nouvelle. Chez nous, lorsqu'il s'est agi de soumettre le sucre de betterave au même droit que le sucre de canne, les fabricants de sucre indigène ont fait entendre des cris de désespoir; ils étaient sacrifiés, ils étaient ruinés, ils étaient morts. Le gouvernement eut la simplicité de les croire sur parole , et il proposa une combinaison fort vicieuse , le rachat par l'Etat de toutes les sucreries indigènes alors existantes et l'interdiction de fabriquer désormais du sucre de betterave sur le sol français. Mieux inspirée, la Chambre des députés refit le projet de loi; elle établit l'égalité de l'impôt sur les deux sucres , en ménageant convenablement la transition. La suite est bien connue : jamais la betterave n'a autant fleuri que sous ce régime. L'industrie coloniale , même avant d'être bouleversée par les événements de 1848, demandait grâce , et présentement le sucre indigène supporte , ce qui n'est pas équitable , une surtaxe relativement au sucre colonial.

Nous n'aurions que l'embarras du choix si nous entreprenions de montrer par des exemples que la suppression de la concurrence extérieure est très-fréquemment une cause de retardement pour l'industrie française. Dans un écrit récent , un des manufacturiers les plus capables et les plus honorables de l'Europe, M. Jean Dollfus, en faisait la remarque au sujet de l'industrie des cotons, une de celles cependant vers lesquelles les capitaux se sont portés avec le plus d'entraînement, de manière à y exciter plus que dans d'autres la concurrence intérieure; une de celles aussi auxquelles se sont adonnés les esprits ingénieux en plus

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