CHAPITRE Xn
DÉMONSTRATION PAR UN EXEMPLE DE i/lNFLUENCE FACHEUSE QU'EXERCE LE SYSTÈME PROTECTEUR SUR LA RICHESSE DE LA SOCIÉTÉ. —
l'industrie DES FERS.
Donnons, par un exemple, la mesure de l'influence directe que peut exercer le système protecteur sur la richesse de la société. Prenons l'industrie des fers. Avant 1814, le droit sur le fer forgé était modéré • . De 1814 à 1822, il fut de 165 fr. par tonne (1,000 kilogr.) de fer en grosses barres; de 1822 à 1836, de 275 fr., toujours pour le fer en grosses barres 9 , quand il était fabriqué au charbon de terre (c'est le seul dont la concurrence puisse être efficace, parce que c'est le seul qui se produise aujourd'hui en très-grande quantité), et de 165 fr. pour le fer martelé au bois. Depuis 1836 jusqu'à ce jour , il est resté à 206 fr. pour le gros fer à la houille. 206 fr. pour une marchandise qui, sur les lieux de production, vaut de 125 à 150 fr. ! Le fer de moindre échantillon paye, selon les dimensions, environ moitié en sus, ou le double, et même plus pour quelques variétés. La tôle ou fer forgé en feuilles et en plaques , qui est d'un si grand emploi, est taxée à plus du double*. Quant aux outils en
1 De 44 fr. par 1,000 kilog. Les prix étant élevés alors, c'était de 7 à 8 pour 100 seulement de la valeur du fer.
* Toute barre de fer dont la section a 458 millimètres carrés est réputée du gros fer. C'est une dimension fort ordinaire.
* Les barres plates dont la section a moins de 213 millimètres carrés sont taxées à 453 fr., quand il s'agit de fer traité à la houille et au laminoir. Excepté en Suède et en Russie, presque tout le fer est laminé.
La tôle paye 440 fr. ; le fer-blanc, 770; le fil de fer, 660; quand ils se présentent par mer et sous pavillon étranger, ces trois articles subissent encore une surtaxe.
93 ÇE QH'4 POUT^ A \*A Ï$J&Ç$
fer pur, ils sont astreints à un droit de 550 fr. et même de 605 fr. par navire étranger ; les outils en fer rechargé d'acier payent 1,540 fr., et les ouvrages en fer pur autres que les outils, et à plus forte raison ceux dans lesquels le fer est associé à l'acier, sont tous absolument prohibés. Indépendamment du fer forgé, la fonte, quand elle est brute, paye un droit très-élevé (77 fr. par tonne • sur un article qui, à Glascow, se vend 50 ou 60 fr.), et la fonte ouvrée, article dont il se consomme de très-grandes masses, est repoussée par la prohibition. Sur l'acier, qui est la troisième des formes sous lesquelles le fer sert à mille usages , les droits, nous l'avons déjà fait remarquer, sont devenus monstrueux depuis 1814. Sur l'acier fondu en barre, c'est de 1,320 fr. par tonne, et même de 1 ,408 fr. par navire étranger. Sur l'acier en tôle ou filé c'est de 1 ,540 fr. , et de 1 ,644 fr. par navire étranger. Je serai au-dessous de la vérité , si , ne comptant que le fer forgé, et reportant sur lui tout ce que paye le public sur la fonte et sur l'acier, je dis que le système protecteur a eij pour effet, depuis 1814, d obliger les Français à payer cet article 200 fr. en moyenne de plus qu'il ne valait sur le marché général. Or, de 1814 à 1848, la France a consommé plus de 6 millions de tonnes de fer forgé. Donc, de 1814 à 1848, la France a payé le fer qu'elle a consommé 1,200 millions de plus que la valeur. Ainsi, le système protecteur a, dans cet intervalle , astreint le public à une contribution de plus de 1,200 millions pour une seule marchandise. 1,200 millions! c'est presque le double de ce que les étrangers exigèrent de nous par les fraités de 1815. Il n'est pas difficile de comprendre, quand ouest en présence de ce simple calcul, que nos seigneurs les maîtres de forges disent du système protecteur ce que Montesquieu disait du régime représentatif, que c'est la plus sublime invention de l'esprit humain .
1 Par exception, la fonte de Belgique paye 44 fr.
LÀ PROpp^N pp L^USTRfE pE§ FERS. §§
Là-dessin , qu es^ce qui est 4 rabattre de }a finesse (Jtt pays? Si ce n'était qp un déplapemept dp la l}ppr§e d'uq Français au coffre-fort d'un awtre, ce n'en ferait pas ipqips que iftjustipe ; car ppprquoi prendre aijx pns popr dpp r rçpf 3, d'autres qui p'opt aijppp fitrp à relire les premjer§
Leur» tribitiPi^s? Wai? , 4u point de vue dp 1$ rjpfypssp cplr
lepjive 4p H nation , c'est bien pis qu'up trapsporf d'une ppphe à upe autre. Suf ces 1,20Q millions, }a majeur partie a été ppe perte sèche , tput commp si on l'eût pri§p au public PPV ï§ jeter à la mer. Sans doute , uqp cpfr t§ii)p p$ft 4ps 1 ,2QQ millions est passép des ip^ins des nôtres dp forges daps les cpfffes de f Etat par la hapsse qp'Qftt épppuvée les poupes des fpfêt§ nationales , par le bois a fpqp$ en progoftjpp dps droits de douane. Une autre part $ aryou4i par la même raison les revenus des particuliers pfppriéjajf eg 4p })ois. Une troisième asse? notable a grpssi les )>pnéfipes légitimes que }e§ maîtres de fprgps xpf elligep^ ? peux surtQjj| gpi pnt employé le cjiarbpn dp terre, étaient fopdps à atteindre dp leur travail. |Çps trois fractjpps ont pu pp pas jêtfg pprdues : elles ont pu servir à pqmposer du capital. E|}pg ï'apropt fait si }es contribuables opt capitalisé la sp?pme qqg Je peyppu swppjémentairp des forêts de }'$taj; |ps a dispep$(§§ dp fpupp ir £ titfp d'impQts ; sf }ps particuliprs propriétaires 4g fppêfs et les maîtres de forges les plus habjjes , qui , à 1$ f^yeur du jpqpppple , réalisaient de gros prpj}t§ , Qnt ep as§eg 4'pfppjre sur pux-mêpies ppur ne pas dépenser plus qu'ils u'eussept fait dans ce qu'on est fpudé à appeler l'état u$turel des choses , où ils n'eussent pas eu ce revenu app^m^ pt contraire à l'équjtp ; ipais ppe tf ès-grpsge paf t de ces 1,2Q0 millipns, plus de i,a ippitie vr ( ai$pïpblableipeqt ? a été perdue, tout comme est perdu pp navire qiii fait paufragç, un édifice qui est brûlé, ppe moisspp qui e$|, hachée par }£ grêje } c'esj; aisé à moptrer.
jj& mqntant de Ja richesse ainsi perjlpp, absolument
84 ce ûu'a goûté a la frange
fort des maîtres de forge» ni dans celui de l'Etat ou des contribuables, c'est la somme de richesse qui a servi à maintenir en activité des usines arriérées, mal montées et mal dirigées , qu'on n'a pas pris la peine de mieux outiller et de mieux conduire, parce que, sous l'ombrage de l'arbre de la protection, on n'y était pas stimulé ; ou des usines trèsmal situées, dont aucun moyen humain ne saurait plus rien faire qui vaille. Dans ces deux classes d'établissements défectueux , le fer n'a été obtenu que moyennant un gros surplus de frais qui, pour l'intervalle de 1814 à 1848, se sera élevé à 700 ou 800 millions peut-être. C'est de cette manière que, sur les 1,200 millions composant le subside imposé au pays par les lois de douane sur les fers, 7 à 800 ont été dévorés , sans que le pays en masse en ait eu le moindre retour.
Et qu'on ne se targue pas de ce que des ouvriers en ont vécu : les mêmes ouvriers eussent vécu du roulement du capital qui est consacré à l'industrie des fers , sans que le pays perdît les 7 ou 800 millions stérilement absorbés en frais de production supplémentaires , si le capital engagé dans la plupart de nos forges eût reçu une destination plus raisonnable, c'est-à-dire si, transporté aux nombreuses industries dans lesquelles nous brillons , ce capital eût servi à faire des objets que nous eussions donnés en échange aux pays producteurs de fer; car ces industries vivaces, naturelles , vers lesquelles les populations ouvrières se fussent dirigées, nourrissent leur monde tout aussi bien que celle des fers.
J'ai même à cœur de faire remarquer que l'industrie des fers qui, sous le régime protecteur, est en France une industrie artificielle, subsistant à la faveur d'un subside injustement exigé du public, ne disparaîtrait pas de notre sol sous le régime de la liberté. Elle se rangerait parmi ces industries vivaces et naturelles dont je parlais tout à l'heure, qui se soutiennent par leurs propres forces. La concur-
LA PROTECTION DE i/lNDUSTRIE DES FERS. 85
rence étrangère ne ferait que la transformer. Nous avons des localités tellement favorisées de la nature en minerai et en combustible, que les forges, qui y sont élevées déjà ou qui s'y érigeraient, devraient résister à toutes les épreuves. Je citerai l'Aveyron, qui a des ressources inouïes en houille et en minerai. Une des couches de houille du bassin d'Aubin atteint, sur quelques-uns des points qui sont exploités pour l'usine de Decazeville, l'épaisseur de 75 mètres; c'est la puissance réunie des cent vingt couches que présente le célèbre bassin de Mons, en Belgique. Le minerai de fer, dit des houillères , existe en couches dans la mine même de charbon, et un minerai d'une autre nature (la mine oolitique) existe en abondance, à la surface du sol, auprès des forges, sur une vaste superficie. Les trois quarts des forges anglaises sont moins avantageusement dotées en minerai et en houille que celles de l'Aveyron. Si l'industrie des fers était stimulée par l'aiguillon de la liberté, on peut croire que ce département deviendrait ce que récemment est devenue pour la Grande-Bretagne l'Ecosse où, en 1827, on ne coulait pas 30,000 tonnes de fonte , et où présentement la fabrication est vingt fois plus forte, de 600 à 700,000 tonnes. Forcés de rechercher les localités les plus propices, les plus industrieux de nos maîtres de forges viendraient, avec leurs ouvriers et leurs capitaux, s'établir sur quelquesunes des concessions de houille de l'Aveyron. Dans le Gard on utilise déjà, à Alais et à Bessèges, des gîtes presque aussi admirables de charbon et de minerai. Il en existe d'autres très-beaux dans l'Allier et ailleurs.
La fabrication du fer au charbon de bois a cessé à peu près complètement en Angleterre ; chez nous , elle serait amoindrie, mais elle garderait encore un certain développement, à cause de la qualité extraordinaire de quelques-uns de nos minerais, de ceux du Berry, par exemple.
86 fit! LWLuEStÈ Dit Système fttdïfiftkiJft •
CtiAPITkÈ Xltl.
ÂtfkÉS A^E*tÇUS StJR L'INFLUENCE tfUïlfestE Qù'Eifetttffl ÀtjibtJftft'fift Le stSTÈflÉ PROTEctfetJR SUR LA MCËÈSSE Ht LÀ sOGlÊfS;
L'augmentation continue dé la puissance prodtfctite dé là sbciétë; et par conséquent du bien-être, est l'effet de plu- Sieurs caUSefe. NoUS en avons déjà signalé plusieurs. La coïtfehrreiibë ultérieure, qiiând elle est âS$e« vite ptmr ienfr ttttljours éveillées les facilités de chacun, y pousse avec tlû grarid sUecès. Là concurrence étrangère communique atl ifaôllvetîient iitl degré nouveau de célérité, quand elle n'est pas àttlbrtie par le tarif des douanes, car elle oblige l'homme ihdustrieiii à s'emparer sans délais des perfectionnements imaginée par de là lés frontières. La concurrence étrangère est donc Uii lëtier qu'bh ne saurait se dispense* de inettre étt jeu de ne3 jours dfi l'accroissement aUssi rapide qilë possible Që là richésêe de la société est devenu une nécessité impérieuse. Lé législateur qui se refuse à l'intervention de cette cbiifcurrertcè spéciale iftéconnaît les plus urgentes nécessitée del'époque. Les intérêts qui s'y "opposent àtëc acharnement êfe mettent en lutte contre l'esprit dé là civilisation* et êtirit, sans le Savoir, des provocateurs de désordre.
Lé système protecteur ne se borne pas à paralyser l'action ditecte qu'aurait là concurrence extérieure SUr l'induàtiiè pour la faire avancer. Nous avons eu occasion de faite remarqué* qu'il affaiblissait lé ressort de là cônëUi+enéè iritérièrire*. Mais il est dëS cas où il la paralyse à peu près cdffipléteUiehi. J'en signalerai quelqUes-uns.
Je cottnhehce par reconnaître qtie souvent la concurrence intérieure Suffit à ramener les industries protégées au tattl de profit qui est habituel dans le pays, sans que pour les y
1 Voir plus haut, chap. VIII*
&m Là richesse de la socritâl. 81
réduire dans l'intérêt du consommateur, il soit nécessaire de faire fohctionner l'engin de la concurrence extérieure ; ainsi je ne pense pas que nos fabricants de machines ou de toiles peintes aient à ce titre des bénéfices qui excèdent lft moyenne des profits en France ; de même nos filateurs dfe laine et bien d'autres. Mais il s'en faut que cette règle soit générale. Sans doute, lorsqu'une industrie prospère exceptiôUûellement, le public le sait bientôt et le désir prend à des hommes industrieux de s'y lancer eh faisant concurrence à ceux qui en retirent des profits extraordinaires. Cependant, pour que ce désir soit suivi d'effet, il faut trouver du capital. Or, le capital n'est pas indéfini; il est borné partout. N'en obtient pas qui veut , même parmi les hôrhmfes qui seraient capables de le bien (employer. Le système protecteur à pour résultat inévitable aujourd'hui , hôUs l'avons montré, de restreindre la progression du capital en France ; par cela même il entrave la concurrence intérieure.
C'est telletnent vrai, qu'il est facile de signaler quelques industries protégées qui continuent de former des monopoles parfaitement caractérisés , exploités par un tout petit nôinbré d'établissements, quoiqu'il soit connu que les bénéfices y sont considérables et exceptionnels. Ici le système protecteur n'a pas seulement bet effet gétiéràl de ralentir l'agrandissement dii capital national et jpar conséquent de rèbdre plus rare le lait nourricier de Manufactures nouvelles i il a dé plus, il à surtout l'effet pàrticuliei* d'ititimider le capitaliste tJUi voudrait susciter Une cbricUtrencë, en lui présentait, comme une tête de Méduse , la perspective d'une lutte inégale tttt il succomberait. Je citerai l'iiidtistHê dèâ glaces dont il existe trois fabriques seulement, celles de Sàint-Gbbâiti, de Sâirit-Quirin et de Moritluçon. Les deUx premières sont associées ou dd moins cbricerterit toutes leurs mesures. Quand elles se sont vues seules fet maîtresses du marché, elles en ont profité pour prendre des dispositif, que je tn'dbstiens de qualifiet ici, pât le tnoyfen déà-
88 de l'influence du système protecteur
quelles elles ont rangé sous leur dépendance absolue tous les marchands, et la troisième, qui est récente, n'existe que sous leur bon plaisir. L'industrie des poteries fines autres que la porcelaine ne compte, elle aussi, que trois ou quatre fabriques dont les principales appartiennent aux mêmes personnes et dominent le marché. La première de ces deux industries est protégée par un droit exagéré qui ne lui est point nécessaire puisqu'elle exporte considérablement, et pourtant les intéressés ont trouvé le moyen, depuis 1848, de faire augmenter la protection que le législateur avait eu l'intention de lui accorder alors qu'elle tâtonnait encore. La seconde jouit de la prohibition absolue, en vertu de la loi du 10 brumaire an V , que les intéressés trouvent toujours radieuse, sinon de jeunesse, au moins d'opportunité.
Dans l'une et l'autre, les propriétaires des établissements existants, placés par la protection dans la position d'une citadelle parfaitement armée, qui s'élèverait au milieu d'une rase campagne, écartent les concurrents par la menace d'un feu meurtrier. Ceux qui seraient tentés d'ériger des usines rivales savent qu'il leur serait fait une guerre à mort , dont les profits du monopole grossissent chaque jour les moyens, et ils s'abstiennent, au grand détriment du public. Qui oserait affronter la concurrence d'établissements dont le capital a été amorti à force de profits, qui ont pu même amasser un fonds de réserve ? Si la protection était abolie , ou seulement réduite à de modiques proportions, les étrangers fabricants de produits similaires imposeraient par leur nombre ; on désespérerait de les ruiner par une baisse excessive, et des Français pourraient se placer parmi les compétiteurs, avec la chance de ne pas être écrasés.
J'ai nommé tout à l'heure les constructeurs de machines, les fabricants de toiles peintes, les filateurs de laine, comme des entrepreneurs d'industrie dont la concurrence intérieure a réduit les profits au taux ordinaire du pays. Il ne faut pas croire pourtant que le public français obtienne ces articles